07/06/2019
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Antérinie Wardonie : une rencontre prévue de longue date.

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Salle à l'intérieur du palais de l'Escurial// Une des résidences d'été des Princes d'Antérinie, un endroit qui a été pensé pour être convivial.

Antérinie—Wardonie ; quand les pères du conservatisme se rencontrent.

Dans le palais de campagne des Princes d’Antérinie, une inhabituelle agitation s’était emparée du lieu ; des dizaines de domestiques parcouraient d’un pas rapide et élégant d’immenses salles pleines de dorures, de boiseries précieuses et de tableaux inestimables. Au milieu de tout cela, deux hommes discutaient posément ; ils étaient semblables à des contremaîtres ; toujours graves, sérieux, fatigués… Et toujours promptes à aboyer des ordres dès que quelque chose n’allait pas ; « Tout devait être parfait ! » se plaisait à hurler l’un de ces messieurs enserré dans un deux pièces trop petit pour lui. Et visiblement, cet évènement très particulier commençait à le tendre ; ses sourcils se fronçaient à la moindre remarque, à la moindre contradiction, au moindre retard « Nom de Dieu que faites-vous ! Il vous grouiller ! », à ses côtés un jeune homme, appartenant à la bonne société, en atteste la finesse de ses manières, le regardait s’énerver contre un pauvre serveur, visiblement amusé par ce spectacle. « Oh laissez-le Juan, vous savez très bien qu’il n’y peut rien si cette table d’une centaine de kilos est trop proche de cette autre table… » fit-il, avec une étrange douceur. « Mais enfin Excellence ! On ne voit que ces trois centimètres ! Rendez-vous compte ! » ce constat semblait rendre fou le contremaître ; c’était sa hantise les meubles asymétriques, ça et tout ce qui n’était pas correctement rangé et luisant aussi… Tout ce qui n’était pas d’une propreté exceptionnel au final… « Vous savez Juan, je ne l’ai même pas remarqué… » le rassura son interlocuteur en abaissant le ton de sa voix. Mais au même moment, un domestique vint lui annoncer que quelqu’un l’attendait à la sortie de la pièce.

- « Très bien, dites-lui que j’arrive. », et le domestique lui répondit : - « Excellence, on ne fait pas attendre des personnes d’une telle qualité… C’est Sa Majesté en personne qui vous fait demander. » alors le jeune homme, réajustant subitement son veston d’un joli bleu d’Antérinie tourna les talons, remerciant d’un signe de tête le domestique. Et lorsqu’il se présenta devant son prince il s’inclina et fit « qu’y a t’il Votre Majesté ? ».

- « Pas grand-chose, je voulais savoir à quel point les travaux avancent, Excellence, vous savez cela fait très longtemps que je n’ai pas vu Son Altesse Ducale Catherine, ainsi que les autres princes du Marcheburg, vous comprenez donc que je souhaite les impressionner le plus possible. Tenez, vous marcherez avec moi, je pense que votre contremaître pourra s’époumoner sans craindre de vous indisposer… J’aime beaucoup ce palais, il est d’une telle beauté… Rares sont ceux qui peuvent se vanter de posséder un tel patrimoine ; vous avez déjà visité la Galerie royale ? Non ? Vous ne savez pas ce que vous ratez ; la moindre des toiles présente ici vaut une fortune ; vous ne vous doutez pas à quel point la beauté de ces tableaux est simplement extraordinaire ; c’est comme si une perle de lumière, de clarté, de beauté, s’était imprimée sur une toile et avait imprégnée cette dernière de sa grandeur jusqu’à la dernière fibre. Vous ne vous doutez pas à quel point une telle expérience peut parfois nous impacter… Tiens regardez cela ; la Victoire couronnant mon ancêtre, ou celle-ci ; la Grande Armada défaisant les Infidèles en Leucytalée… Ou là ; Saint-Henri écrasant les Sarrasins à Quadisha ; c’est toute l’histoire de l’Antérinie qui est représentée ici ; c’est toute la grandeur et la splendeur de la Couronne et de la Croix qui sont ici représentée. Comment ne pas s’extasier devant ces tons, ces couleurs, ces formes ? Comment ne pas s’incliner devant une telle sensibilité, une telle subtilité ? »

- « Certes Votre Majesté… mais pour les Wardoniens ? Comment fait-on, doit-on les inviter ici, comme vous semblez le vouloir, ou doit-on mener les négociations à table ? »

- « Vous êtes lassant, Excellence Duprès ; toujours à penser à l’avenir, vous ne vous reposez pas ? Vous ignorez peut-être la notion même de repos je suppose ? Il faut véritablement commencer à vous détendre mon ami ; ils n’arrivent que dans six heures ; et je veux simplement que les Wardoniens puissent admirer l’art antérinien… Regardez ce tableau ; et bien dans une heure on le déplacera devant notre table ; vous verrez, ils admireront l’une des plus belles victoires antériniennes contre les Teylais ; rien de mieux pour imposer le respect de ressasser les gloires passées ; vous nous comprenez Excellence, n’est-ce pas ? Bien évidemment, je n’en doute pas une seule seconde. Ah tenez, les manutentionnistes commencent déjà le travail ! C’est très bien, c’est parfait. Ne vous inquiétez pas, tout va très bien se passer, je l’espère. »

Un domestique accourut de nouveau et fit pompeusement : - « Voici Monsieur le Frère de Sa Majesté. », en face de lui, l’Empereur sourit ; que c’était amusant de voir ses ministres êtres proclamés « Frères » de Sa Majesté. Une plaisanterie s’arrêta à ses lèvres ; il se doutait bien que s’il prenait cela trop à la rigolade, Duprès s’offusquerait. On ne rigole certainement pas avec l’étiquette ; toujours à tâcher de ne pas déplaire à l’opinion, de ne pas contrevenir à des siècles de traditions monarchiques, de ne pas fâcher ses ministres en se jouant de leurs nouveaux titres… Cela l’amusait follement ; les Antériniens étaient plus royalistes que le Roi en personne, et tenaient plus que tout autre chose à un ordre des choses particulièrement attaché à l’apparence. Car au final, qu’est-ce que l’étiquette sinon la préservation de l’ordre et des apparences. Rien d’autre ; elle devait toujours sauver les meubles semble t’il. Afficher la bonne entente entre la Couronne et ses ministres, montrer que le Roi travaille en collaboration directe avec ses ministres, et que ces derniers sont si importants à ses yeux qu’il consent à les appeler « Mon frère ». Cette marque d’affection, d’amitié extrêmement profonde ; qui donnait au pouvoir un air de famille et de proximité entre les représentants du peuple et la Couronne était la condition permettant une coordination efficace de l’exécutif. Elle était même nécessaire, capitale, à l’exécution des volontés politiques, sans quoi c’était la porte ouverte aux rivalités entre les deux têtes de l’État, la désintégration et la délégitimation du pouvoir monarchique ou politique. Cette entente était le ciment de la démocratie antérininne. La condition sine qua non de son existence.

- « Bien, Votre Excellence, je vous abandonne, Monsieur Mon frère m’attends. Vous me comprenez je l’espère. » expliqua t’il tandis qu’il s’en allait de l’autre côté, escortait par un domestique en livrée.

- « Mon frère ! Comment allez-vous ! » s’exclama, non sans ironie la tête couronnée, dans son complet bleu d’Antérinie qui était lui-même coupée en deux par une écharpe aux couleurs de la Maison des Antranias—Marcine ; une bande jaune, une autre blanche et une dernière bleue tandis qu’en son centre trônait un lion couronné de lauriers. Il était comme à son habitude souriant ; ses nettes dents blanches parfaitement alignées lui donnant une certaine sympathie et dégageaient une joie de vivre certaine. Ses yeux bleus espiègles aussi clairs que le ciel et sa blondeur digne des blés lui donnait un air jeune, vivant. Il incarnait, plus que tout autre chose une certaine image de la royauté. Jeune, active, moderne… Elle n’a jamais été autant conservatrice mais elle garde sa pétillante jeunesse ; sa formidable vivacité, elle incarnait l’Antérinie dans toute sa splendeur ; catholique, conservatrice et resplendissante. Elle avait survécu à son isolation prolongée, elle avait acquis la réputation d’être une place sûre, à l’abri des révolutions du moment et de l’agitation du monde. L’Antérinie avait dorénavant intégré le club des Grands ; elle et l’O.N.C assurait la sécurité sur les rives de la Leucytalée occidentale, et avec Karty son influence s’étendait jusqu’en Leucytalée centrale ; loin de l’affaiblir, les échecs de sa politique intérieure l’ont réveillé. Elle est devenue une nouvelle puissance qu’il convenait de ménager.

Partout autour du monde, Antrania et Marcine peaufinaient leurs réseaux diplomatiques ; le Royaume afaréen s’orientait vers une politique pan-afaréenne sous la bienveillante égide du Kah tandis que l’Empire menait une nouvelle politique d’endiguement et de renforcement. L’Antérinie voulait recouvrer ses sphères d’influence passées ; faire renaître de nouveaux partenariats ; l’Akaltie, Stérus, l’Empire du Nord, Teyla, Slaviensk… Des États alliés, des pivots dans la politique antérinienne. Et surtout des points d’appui régionaux que le « royaume d’Atlas » compte bien utilisé pour tisser un réseau commercial et politique. Mais, surtout pour endiguer à l’échelle régionale les suppôts du Mal… Le communisme déjà relève la tête ; le Nazum septentrional venait de sombrer, et avec lui certaines routes capitales pour le commerce mondial. Dieu merci, pour les Antériniens, ils ne dépendaient que du détroit de Théodosine et leurs navires se ravitaillaient généralement à Saint Arnaud des Pics, et puis cette récente mise sous tension du détroit profitait bien à la Couronne qui voyait ainsi certains prioriser les routes passant par les océans de Perles et celui des Blêmes et donc se ravitailler avec les comptoirs antériniens présents sur place. En revanche, la plus grande hantise d’Antrania était d’imaginer la présence de guerilleros communistes sur ses frontières eurysiennes ; et ça c’était tout bonnement inimaginable. Impensable. Insurmontable.

Seulement, voilà que la Loduarie venait d’agiter l’Eurysie extrême occidentale, déjà ravagée par le conflit opposant l’O.N.D à Carnavale ; il semblerait en effet que le secrétaire général profitait de l’enlisement onédien pour s’imposer en Antares. Le pays, en proie aux guerres civiles et aux tensions intestines doit dorénavant composer avec son puissant voisin, et ses visées expansionnistes. L’envoi de cent milles soldats armés jusqu’aux dents venait d’alerter le gouvernement antérinien ; de le réveiller. Comment était-il imaginable que la Loduarie se renforce aux frontières teylaises ? Et surtout, qu’elle ne s’empare aussi riche qu’elle ? Ce serait une défaite majeure dans la lutte anti-communiste tout en étant une épée de Damoclès sur l’Eurysie occidentale. Que les Rouges fassent de l’Est un bastion était un fait auquel Antrania ne pouvait que très difficilement s’y opposer ; elle n’avait ni les moyens logistiques, ni les capacités militaires, ni même l’envie de sauver les ethnocentristes racistes de Krésétchénnie ; tout le monde avait ses problèmes, et visiblement le maintien de l’ordre et de la sécurité en Leucytalée occidentale comptait plus que la peau d’Elena Vasylenko.

Mais que la Loduarie puisse établir des avants postes avancés à la frontière de la Wardonie, traditionnelle sphère d’influence des Antranias, c’était nouveau, une insulte faite à la Couronne. Et il était tout bonnement hors de question de laisser les Loduariens s’emparer de cette région ô combien stratégique. C’était une route entre l’Eurysie du Nord et celle du Sud ; un corridor stratégique entre Saint-Jean-de-Luz et Velsna ; une voie de communication qui permettait le transport de troupes entre Antrania et ses alliés de Manche blanche, et inversement. C’était aussi un corridor plein de potentiel ; déjà il avait l’immense qualité d’abriter des bourses en pleine expansion ; celle du Marcheburg connaissait une croissance notable tandis que les indices en provenance de Gavière avaient acquis une solide réputation sur les marchés de Saint Jean de Luz. Et qui pouvait parmi les milieux d’affaire antérinien que l’un des éléments les plus solides d’Eurysie occidentale, après les bourses de Manticore et de Velsna, puisse s’effondrer à cause d’une invasion loduarienne ? Personne. L’Antérinie, pour la première fois depuis de longues années, allait devoir se charger de la sécurité et de la protection de ses alliés. Ici à Antrania, on ne pouvait simplement pas se permettre de voir la Loduarie se charger de la Wardonie après avoir descendue l’Antares.

- « Mon très cher Frère ! » lui rétorqua amusé le ministre ; « quand est-ce que nos invités arrivent ? »

- « Mais tout de suite, je crois que l’on devrait les attendre dehors ; au côté de la Garde impériale. Je suis certains qu’ils seront flattés d’une telle attention… »

Quelques instants plus tard, sous un soleil de plomb, les Antériniens accueillirent solennellement les représentants Wardons ; et Sa Majesté fit aux Wardoniens :

- « Messieurs, Excellences, Majestés, je vous propose que nous entamions les discussions à table ; vous êtes nos invités et je suis certain que nous avons bien des choses à nous dire, n’est-ce pas ? Mais au fait, ce serait manquer de politesse que de ne pas vous demander comment vous aller ! »
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