Posté le : 30 avr. 2026 à 16:09:49
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5 mai 2019
Meitianyu, province de Sanzhou
Tiao Haiying était un ancien professeur dans le village. Il avait étudié et transmis ses connaissances toute sa vie, et était reconnu comme le sage de Meitianyu. Ici, on l'appelait Lao Tiao, comme un titre honorifique, témoignant du respect qu'avaient les villageois pour leur aîné.
Meitianyu était un petit groupement de maisons modestes qui engendraient principalement des fermiers. Cette province du sud, proche des montagnes humides, représentait la plupart des rizières du pays. Une fierté pour le Baïshan, une vie de labeur pour les habitants.
Le vieux Tiao parcourait les livres de sa bibliothèque. Certains ouvrages avaient fait le voyage depuis l'autre bout du monde, d'autres avaient fait le voyage depuis l'autre bout du temps. Tous étaient disposés méticuleusement sur les étages murales de la maison Tiao. Le vieil homme glissait les doigts sur les reliures, emportant parfois quelques poussières, et s'arrêtait sur certaines œuvres pour le retirer de l'étagère. Bien qu'isolée, Meitianyu ne passait pas entre les lois, et Lao Tiao sélectionnait avec dépit les livres étrangers interdits par le Parti.
Les années samiennes, l'oeuvre youslève, avait fait le trajet depuis Sedjan, offert par un ancien élève. Si Lao Tiao ne comprenait pas la langue, le cadeau gardait une valeur sentimentale. Aussi, il ajouta à contrecœur l'ouvrage à la pile censurée. Mais avant, il prit soin d'arracher la première page, celle portant le titre, pour la plier soigneusement et la garder dans sa poche, relique de ce présent à détruire.
Lao Tiao entendit un cognement, fort et violent, sur sa porte d'entrée. Il sursauta. Ils n'avaient pas idée de frapper ainsi chez un vieillard comme lui, fragile.
— J'arrive. Dit-il en se dirigeant lentement vers la porte.
Malgré ses douleurs, il marchait sans canne. À cet âge-là, il était difficile de garder sa dignité, alors Tiao Haiying faisait tout pour garder le peu qu'il lui restait.
Quand il ouvrit la porte, il constata la présence de la milice culturel, en charge de vérifier que les œuvres interdits étaient bien rendus au gouvernement. Ils entrèrent, sans rien demander.
— Monsieur Tiao, nous ne vous avons pas vu amener vos ouvrages pour la Grande Vérification.
— Vous savez, j'ai beaucoup de livres, j'ai mis du temps à trier. Ils sont ici, sur cette table.
Deux des trois agents commencèrent à récupérer les livres et à les embarquer dans des cagettes. Le troisième pénétra un peu plus dans la demeure du vieil homme et commença à inspecter la bibliothèque. La fouille était méticuleuse : si le titre du livre n'était pas inscrit sur l'arrête, il sortait l'ouvrage pour consulter la couverture, puis l'intérieur. De temps en temps, il retirait un livre et le jetait à terre.
— Celui-ci doit être emporté.
Lao Tiao regardait avec tristesse le spectacle. Comment pouvait-on traiter tant de travail avec aussi peu de respect ? Certains auteurs avaient dédié leur vie entière à écrire ces livres.
— Les Mémoires de Hu Zhangyu... Interdit.
— Monsieur... s'interposa Lao Tiao. Je ne comprends pas, c'est une œuvre baïshanaise !
— Interdite. C'est une œuvre corrompue qui n'entre pas dans le cadre des valeurs traditionnelles baïshanaises.
— Je... Comment allons-nous montrer à nos élèves les dangers de certaines valeurs si on les interdit ?
L'agent s'avança vers Lao Tiao. Son allure imposante, son casque et ses armes, lui donnaient un air menaçant. Comme une machine, il répondit :
— Ces œuvres sont interdites. Les mauvais exemples ne sont pas à enseigner.
Puis il jeta le livre avec le tas qu'il venait de créer.
Lao Tiao posa ses yeux cachés par ses lunettes rondes sur sa vieille bibliothèque. Des trous béants entre les livres montraient l'ampleur de la censure. Tout ce savoir, il n'en avait plus accès, comme de vieux souvenirs qui s'évaporent et qui ne se transmettront jamais.