musique de fondÉpisode 1 : les pleines continentales nord

La scène s'ouvre sur la présentatrice annonce les règles et le début du programme dans lequel les candidats doivent bâtir un camp avant la tombée de la nuit.
Sur l’écran géant, une phrase apparaît :
“Un citoyen ne cherche pas d’abord un toit. Il cherche une place dans l’ordre.”
Ils ont 3 heures pour créer un abri commun, un foyer sécurisé , une réserve d’eau, une répartition des rôles, une décision collective écrite dans le Registre d’Harmonie.
Le Point A est officiellement fait pour observer comment les candidats organisent un camp, répartissent les tâches et protègent les ressources communes.
Semaine 1 — Les steppes continentales du NordAu nord du continent, là où la carte perdait ses couleurs et où les plaines n’avaient plus assez d’arbres pour cacher les hommes, s’étendait une steppe maigre, sèche, balayée par un vent qui semblait venir de partout à la fois. On y trouvait parfois les restes d’une clôture, un poteau renversé, une borne de frontière à demi engloutie dans la boue, ou le squelette noir d’un pylône que la guerre avait vidé de ses câbles. Rien n’y poussait franchement. L’herbe y survivait basse, grise, râpeuse, couchée dans le même sens comme si un troupeau invisible l’avait piétinée depuis des années.
C’est là que le Cycle avait choisi de commencer.
Les autorités appelèrent cette ligne de cent kilomètres le Couloir d’Harmonie. Sur les cartes officielles, elle était tracée en rouge, nette, presque belle. Sur le terrain, elle n’était rien qu’une direction. Une promesse de fatigue. Une façon de dire aux candidats que même le vide pouvait devenir une épreuve si l’État décidait de lui donner un nom.
On disait, dans les communiqués du soir, que la première semaine aurait pour thème :
Créer l’ordre dans le vide.
Ce que les candidats ne tarderont pas à comprendre, c’est que l’ordre n’était jamais vide. Il venait toujours avec une caméra, une voix douce, un registre à signer, une dette à contracter.
premier jour — Point A
Le premier hélicoptère déposa Jared Korvess sur la terre grise et repartit immédiatement.
Vingt-deux ans. Ancien soldat ennemi, disaient les documents. Candidat numéro quatre, disait l'écran géant. Il regarda l'horizon dans les quatre directions avec ce calme particulier des gens qui ont appris à évaluer un environnement avant même d'avoir décidé s'ils voulaient y rester. Il fit le tour du site à pied, nota la direction du vent dominant, repéra deux creux de terrain utilisables à l'ouest, localisa la caisse de matériel, ne l'ouvrit pas. Il s'arrêta à vingt mètres d'elle et attendit.
Ce qu'il ne fait pas : chercher les caméras. Il les avait déjà toutes placées mentalement avant d'avoir terminé son premier tour de périmètre. Un an de détention enseigne beaucoup sur la façon dont l'État regarde.
Ce qu'il pensait : Il serait encore vivant. Le gouvernement lui avait dit cela. Le gouvernement mentait sur la quasi-totalité des choses, mais sur celle-là, il avait accepté de croire. Il n'avait pas le choix. C'était la seule monnaie qu'il lui restait.
Çeçilia Sanchez arriva en troisième position, mais personne ne l'entendit descendre.
Dix-neuf ans. Enfant soldat, disaient les documents publics, avec la précision d'une couverture rédigée par des gens qui n'avaient jamais eu à en porter une. Elle toucha le sol, s'accroupit, et consacra deux minutes complètes à observer Jared depuis la lisière de l'herbe haute. Posture, regard, position des mains, direction des épaules. Elle construisit une évaluation provisoire en moins de temps qu'il n'en fallait pour formuler une question, s'approcha de la caisse de matériel, et fit l'inventaire sans un mot, avec la précision de quelqu'un qui comptait non pas pour savoir ce qui était là, mais pour noter ce qui manquait. Ce qu'elle notait, dans la partie de son esprit qui ressemblait à un rapport, Korvess. Cohérent avec le profil. Ce qu'elle ne montrait pas, elle savait exactement ce que Jared Korvess cherchait en regardant l'horizon.
Esteban Valdes arriva en quatrième position et fut le seul à sourire en posant le pied sur la steppe.
Seize ans. Ancien enfant soldat ennemi, disaient les documents.
Il regarda Jared, vit Çeçilia qui ne regardait plus dans sa direction depuis exactement le moment où il avait commencé à l'observer, ce qui était une façon de regarder, lut la phrase sur l'écran géant, et dit à personne en particulier :
–"Un citoyen ne cherche pas d'abord un toit. Il cherche une place dans l'ordre."
Il la relut.
– Ils ont mis du travail là-dedans, dit-il.
Jared lui jeta un regard bref. Çeçilia continua son inventaire.
Kaelor Sarrin arrive cinquième.
Vingt et un ans. Sujet réveillé, disaient les documents, maintenant il était là, dans la steppe, avec pour mission principale de ne surtout pas paraître trop capable trop vite.
Il descendit de l'hélicoptère lentement et resta quelques secondes immobile, le visage tourné vers le ciel. Puis il s'avança vers le groupe, s'arrêta à la distance exacte qui permettait d'entendre sans être mêlé, et posa les yeux sur la caisse de matériel.
– Y'a une source d'eau proche? dit-il.
Sa voix était un peu rauque, un peu hésitante. À l'intérieur, il avait déjà évalué le terrain, le groupe, et les deux ou trois façons dont cette semaine pouvait mal tourner.
Elara Myre arriva sixième.
Seize ans. Cérulienne déchue, disaient les documents. Haute trahison. Elle venait regagner sa Pureté. Elle toucha le sol, regarda le groupe, et marcha vers lui avec cette assurance apprise de quelqu'un qui a décidé très tôt que montrer de la peur coûtait plus cher que de l'avoir.
Elle regarda chaque visage. Elle cherchait quelque chose qu'elle n'aurait pas su nommer précisément, une fissure, peut-être. Une preuve qu'elle n'était pas la seule à être là pour une raison que le programme ne connaissait pas.
Elle croisa le regard d'Esteban. Il lui sourit.
Elle détourna les yeux immédiatement.
Ricla Vaes arriva la dernière.
Seize ans. Ancienne enfant soldat ennemie, disaient les documents. Retrouvée dans les hautes montagnes.
Elle avait pleuré dans l'hélicoptère. Pas de peur. D'une chose plus difficile à nommer : la conscience aiguë que chaque minute qui passait la rapprochait d'une épreuve dont elle connaissait déjà le prix Elle sécha ses yeux avant d'atterrir, arrangea son expression en quelque chose de présentable et descendit sur la terre grise.
Elle vit Jared. Ils se regardèrent. La caméra fixée à onze mètres à leur gauche zooma à un timing presque trop parfait. Aucun des deux ne dit rien. Aucun des deux ne sourit. Ce n'était pas de la froideur. C'était de la précaution : ils savaient tous les deux, sans se l'être dit, qu'ils ne pouvaient pas se permettre de montrer ce que ce regard signifiait.
Çeçilia, qui les observait depuis le coin de la caisse, nota mentalement.
Ricla finit par tourner les yeux vers le reste du groupe et dit, d'une voix qui ne tremblait presque pas :
– Je suis désolée d'être en retard. (elle a prit du temps pour essuyer ses larmes dans l'hélicoptère )
– Tu n'es pas en retard, dit Elara. Ils choisissent quand on arrive.
Un silence.
– Oui, dit Ricla. Je sais.

La présentatrice avait annoncé les trois heures depuis l'écran géant, la phrase sur l'ordre et le toit était restée affichée pendant cinq minutes, et maintenant ils étaient six autour d'une caisse avec trop peu de matériel pour tout le monde, et personne n'avait encore parlé de chef.
C'est Elara qui proposa la répartition. Elle le fit avec une économie de mots qui trahissait quelqu'un d'habitué à formuler clairement des choses dans des situations où le flou coûte cher. Jared et Kaelor pour l'eau, Ricla et elle-même pour les bâches, Çeçilia pour l'inventaire et la réserve, Esteban pour le feu.
— Et le Registre d'Harmonie, dit Esteban en désignant le carnet officiel sans le toucher encore.
— On écrit ce qu'on a décidé, dit Ricla.
— On a décidé ou elle a décidé ? dit Esteban, et il désigna Elara avec une courtoisie légèrement trop élaborée pour être innocente.
— Est-ce que ça change quelque chose pour l'instant ? dit Elara.
Esteban réfléchit exactement une seconde.
— Non, dit-il. Il prit le Registre.

Jared et Kaelor partent chercher l'eau.
Ils marchèrent en silence pendant plusieurs minutes.
Au bord du ruisseau, Jared commença à remplir les gourdes. Kaelor s'accroupit à côté de lui, vérifia la qualité de l'eau.
–T'as quel âge ? dit Kaelor.
–Vingt-deux ans.
Kaelor hocha la tête.
– La fille qui est arrivée en dernier, dit-il après un moment. Tu la connais ?
Jared continua de remplir les gourdes.
– On nous a récupérés au même endroit, dit-il. C'est dans les dossiers.
– Je sais ce qui est dans les dossiers comme tout le monde , dit Kaelor.
Jared leva les yeux. Kaelor le regardait avec cette expression particulière des gens qui n'ont pas besoin de finir leurs phrases parce que l'autre a déjà compris où elles allaient.
– Méfie-toi de ce que tu montres là-bas, dit Kaelor.
Jared ne répondit pas.

De l'autre côté du camp, Elara et Ricla montèrent les bâches.
Ricla était adroite. Elle nouait les cordes avec la mémoire des mains,
ce qui voulait dire qu'elle avait appris cela dans des conditions où on n'avait pas le temps de penser. Elara le remarqua sans le commenter.
Elles travaillèrent un moment en silence.
– Tu t'appelles vraiment Ricla ? dit finalement Elara.
Ricla ne s'arrêta pas de travailler.
– oui.
Elara considéra cette réponse. Elle connaissait cette façon de parler. Elle s'en servait elle-même.
– Le nœud que tu fais là va lâcher avec le vent de nuit. Il faut le faire en huit.
Elara regarda son nœud. Le refit.
Ce fut, pour cette première journée, la chose la plus proche d'une confidence qu'elles s'échangèrent.

Çeçilia fit l'inventaire. Esteban alluma le feu en moins de dix minutes.
Elle compta tout. Deux fois, pour la forme, une troisième mentalement avec la grille d'analyse réelle. La ration scellée : marquée une portion, ouverte à six. Le miroir métallique : pas d'usage officiel, trois usages pratiques, un usage de signalement. La hache émoussée : émoussée de façon trop uniforme. La carte incomplète : incomplète aux endroits précis qui forcerait une décision de groupe au moment de la traversée. Ce qu'elle cherchait en faisant l'inventaire, ce n'était pas les objets. C'était les réactions des autres autour d'elle pendant qu'elle les comptait. Esteban l'observait depuis le feu qu'il venait d'allumer. Elle le sentait sans le voir. Il avait des yeux qui travaillaient comme les siens, différemment, moins de protocole, plus d'instinct, mais dans la même direction. Puis il s'assit, ouvrit le Registre d'Harmonie, et resta un long moment le stylo levé sans écrire. il réfléchit, haussa la tête, jetant des regards à droite à gauche. Il finit par écrire dans le Registre, Noms, fonctions, heure, conditions météo. Tout ce qu'on attendait de lui. Puis, dans la marge basse de la page, en caractères réguliers et petits :
Cette liste de rôles fut acceptée sans vote. Elle fonctionne correctement. Elle ne dit rien de vrai sur les personnes qui la respectent.
Il referma le carnet. Le posa au centre du camp, bien en vue.

La nuit
La ration fut partagée en six parts égales. Personne ne proposa autre chose, et l'absence de discussion sur ce point fut peut-être la seule vraie décision collective de la journée.
Le feu tint jusqu'à minuit. Trois couvertures pour six personnes : Elara céda la sienne à Ricla, qui l'accepta avec moins de résistance qu'elle ne l'aurait fait si la fatigue n'avait pas déjà commencé à travailler contre ses défenses. Kaelor resta assis, dos au feu, face à l'obscurité, dans la posture de quelqu'un qui n'a pas encore décidé si ce dehors lui appartenait. Jared prit le premier tour de garde sans qu'on le lui demande.
Çeçilia sembla s'endormir.
Esteban regarda les étoiles et compta mentalement. Il arriva à un chiffre trop élevé pour être confortable et décida que c'était une bonne raison de dormir, parce que demain le chiffre serait le même et il vaudrait mieux être reposé pour faire semblant de ne pas le savoir.
Elara ne dormit pas. Elle regardait les six silhouettes autour du feu en train de mourir. Ricla s'endormit. Elle rêva des montagnes, ce qui était pire que de ne pas dormir, mais elle n'avait pas le choix là-dessus.

02h17 — Steppe continentale du Nord
L'écran s'alluma à deux heures dix-sept du matin.
Pas progressivement. D'un coup, avec le son, à un volume soigneusement calculé pour traverser le sommeil sans laisser le temps de se préparer à l'être réveillé. La voix de la présentatrice résonna dans le camp, nette et parfaitement indifférente à l'heure :
Candidats. L’épreuve de camp a été programmée. Présentez-vous à la structure de jeu dans cinq minutes. La participation est obligatoire.
Le feu s'était éteint depuis longtemps. La steppe était noire au-delà du périmètre des caméras.
Jared se leva le premier. Il dormait déjà mal.
Kaelor, qui n'avait pas dormi du tout, se leva sans commentaire, les yeux déjà ouverts.
Elara mit quelques secondes, s'assit, regarda l'écran, se leva.
Çeçilia avait les yeux ouverts avant que la voix ait terminé sa phrase. Elle attendit néanmoins un moment avant de bouger, comme si elle venait de se réveiller.
Ricla dormait profondément, ou presque. Elle mit le plus de temps. Esteban passa devant elle en allant vers la structure de jeu et dit, sans s'arrêter :
– Je saurais à qui faire confiance la nuit tombée la prochaine fois .
Elle se leva.
La structure de jeu était une tente à armature rigide, montée à vingt mètres du camp principal, éclairée de l'intérieur par une lumière jaune chaude qui, à cette heure, dans cet endroit, ressemblait à quelque chose de presque irréel. Une table ronde. Six chaises. Au centre, une boîte en bois sombre, fermée, avec un sachet de feutrine posé à côté.
Un panneau fixé à l'armature indiquait le nom du jeu.
Esteban le lut, s'assit, croisa les bras, et dit à voix basse :
– Mafia de Cuba ? Un jeu pour une émission sur la réhabilitation civique.
Personne ne répondit, mais Çeçilia, qui prenait la chaise à sa gauche, tourna légèrement la tête vers lui, amusée.
L'écran intégré à la tente afficha les règles du jeu pendant deux minutes. La plupart les lurent. Esteban avait cessé de lire au bout de trente secondes et regardait les autres lire.
La désignation du Parrain fut tirée au sort par le programme.
Le nom afficha :
KAELOR SARRIN.Un silence.
Kaelor regarda l'écran, puis la boîte, puis les cinq visages autour de la table. Il prit la boîte sans cérémonie, l'ouvrit, compta le contenu en silence, les yeux seuls bougeant, puis referma le couvercle et glissa une main dans sa poche.
Personne ne vit combien il retirait.
Il posa ensuite la boîte devant Ricla, à sa gauche, avec le sachet de feutrine.
– Commençons,