
23.06.2019
Par Zayneb Kesmanzadeh, de l'Institut Botanique de Seylimsaray, Azur
& l'Association Kabalienne de Phoeniciculture

Long, élégant, généreux, le palmier-dattier étend sa silhouette dans l'horizon des oasis. Sous son ombre, entre les rangs de son tronc mousseux, se déploient les buissons, les herbes et les insectes de ce que le désert compte comme trésor : l'oasis. Arbre d'oasis par excellence, le palmier-dattier est davantage qu'un fruitier apprécié pour sa résistance aux conditions extrêmes du désert et ses baies mielleuses, sirupeuses et énergétiques : c'est la poutre faîtière du système socio-technique des cultures du désert, au sens agricole comme au sens civilisationnel. De la constance, de la force et de la générosité du palmier a jailli une civilisation qu'on n'effacera pas de sitôt.
L'arbre de vie du paradis
Les métaphores d'arbres empoisonnés, porteur du fruit doux-amer de la corruption luciférienne, se dissipent au contact entre les papilles de la langue et les dattes séchées d'une des nombreuses oasis sahriennes qui ont fait de la production de ces fruits gorgés de soleil une spécialité technique et un motif de fierté culturelle. Des centaines de variétés de cet arbre existent ainsi, cultivées dans divers oasis à travers l'Afarée, et jusqu'au Nazum. Originaire de la corne d'Afarée de l'ouest, probablement du Banairah, Phoenix dactylifera — nom scientifique exact de l'espèce — est un arbre de 15 à 30 mètres de haut, qui supporte la chaleur, la sécheresse, les vents, le contexte pédoclimatique particulièrement âpre des régions désertiques. Florissant dans les dépressions où s'accumule l'humidité épisodique des grands orages du désert, au fond des ouadi, rivières temporaires gorgées en une nuit de toute la crue du Déluge et le lendemain rassénérées par l'absorption dans les sables, les palmiers-dattiers croissent vite quand ils ont de l'eau. C'est aux abords des gueltas qu'ils font des touffes sauvages, et dans les champs irrigués que les Arabes ont très tôt maîtrisé sa culture, sa domestication, et son association agronomique, poussant l'ingénieurie à un grand niveau de maîtrise, sécurisant la production alimentaire, la richesse, et transformant les bas-fonds des oasis en jardins baignés d'une grande lumière.
L'arbre-père et ses enfants
Le palmier-dattier pousse droit et les phéniciculteurs doivent éliminer, fréquemment, à l'aide de houes et de machettes, les rejets qui peuvent se développer à sa base. Parmi des arbres assez développés, l'ombre et la fraîcheur ne sont pas anecdotiques. Ainsi, un verger de palmiers-dattiers permet de réduire très efficacement l'assèchement et l'évapotranspiration extrêmes suscitées par l'air sec et chaud du désert, et de conserver l'humidité du sol. L'effet brise-vent des ceintures de palmiers-dattiers atténue l'effet asséchant du désert et est un facteur de développement pour les autres arbres fruitiers, tels que les agrumes, les amandiers ou les grenadiers, ainsi que pour les buissons et l'herbe dont peut se nourrir un petit élevage de ruminants. Chèvres, moutons, volaille peuvent ainsi garnir la compagnie et les assiettes des communautés oasiennes. Les animaux, qui valorisent par exemple la luzerne, le trèfle ou les herbacées, participent à la sécurité alimentaire, la production de viande, de lait, d'oeufs, de protéines enfin, et aussi de peaux, de laine, de cornes, des matières utiles. Néanmoins, l'apport essentiel des animaux à la complémentarité solide qui fait du système oasien une merveille d'ingénieurie agronomique reste leurs matières fécales. La matière organique recyclées par le fumier des animaux enrichit le sol, stabilise les éléments nutritifs, accroît la fertilité et la productivité des cultures végétales. Dans tout ce système d'interactions positives entre l'arbre, les plantes plus petites, les animaux qui les mangent et en même temps les entretiennent, ainsi qu'une biodiversité d'insectes et d'oiseaux commensale aux vergers de phoeniciculture, le rôle de l'arboriculteur oasien demeure essentiel.
Communauté et résilience
Dans les récits de découvertes coloniales, les colons eurysiens découvrant le fonctionnement des sociétés d'Afarée du Nord font souvent état de leur stupéfaction et de leur admiration devant la qualité du travail des paysans afaréens. C'est la mise en culture des terres les plus stériles et les plus difficiles au monde, la création d'un environnement qui sans l'Homme ne pourrait trouver sa cohérence, et qui pourtant reflète avec le plus de naturel l'idée d'un lien organique continu entre les arbres, les humains, les animaux, la terre, le vent, le soleil, l'eau, la roche, qui sont les causes de cette stupéfaction. L'oasis, fruit du travail des générations, de la culture de parcelles à la dimension extrêmement réduite, de la pratique de techniques agricoles multiséculaires et jusqu'à nos jours encore où dans les oasis d'Afarée se cultivent des milliers et des milliers d'hectares de palmiers-dattiers, vit comme une preuve irréfutable du haut degré d'expertise technique des Sahriens dans leur existence dans le désert. Par la suite, les projets agricoles coloniaux qui prétendaient se substituer à ce modèle auront fait la démonstration de leur échec économique et technologique : ainsi du remplacement des variétés de céréales rustiques au profit de blés d'importation sélectionnés sur des critères inadaptés aux conditions réelles de l'Afarée sahrienne, du remplacement des grenadiers et des amandiers par des pommiers et des pêchers inadaptés aux conditions réelles du vent, de la sécheresse et des insectes ravageurs, du remplacement des chameaux et des moutons par les grands bovins d'élevage érigés en réplique des verts pâturages de la métropole, et pour le plus grand malheur de Pieds-Noirs contraints à la difficulté économique et à la violence dans l'exercice de leur métier de fermier colonial. Dommage, mais tous ces faits sont vrais, et le plus central reste le suivant : les techniques agricoles indigènes demeurent les plus adaptées au contexte. Ainsi, c'est non pas depuis qu'ils ont découvert le fil à couper le beurre mais la maîtrise des ouvrages hydrauliques des qanats et des ghots que les Afaréens, à divers endroits d'ailleurs de l'Althalj à l'Azur en passant par le Banairah, l'Awrad, le Bajusid ou le Faravan, ont maîtrisé l'exploitation des régimes a priori mystérieux des nappes phréatiques, des rivières souterraines. Le creusement de galeries déclitives dans le relief en amont, pour alimenter un réseau d'irrigation en surface plus en dessous, a permis de transformer les vallées oasiennes. Loin de dépendre, comme dans la plupart des pays du monde, de précipitations régulières, les cultures oasiennes se sont donné les moyens d'exploiter l'eau disponible dans les intercalaires sédimentaires, ainsi que la fraîcheur et l'humidité de ces galeries, qui fait office de climatisation naturelle dans les habitats traditionnels remontant à des siècles en arrière. Décidément les Afaréens n'avaient besoin de personne pour apprendre à vivre dans le désert.

Le fruit d'une civilisation
Les oasis sont essentiellement des plantations de palmiers-dattiers, et l'excédent de la production dattière est un reflet des carences de ces enclaves de vie en différentes matières qui restent à importer. Pas moins hier qu'aujourd'hui la dépendance aux routes commerciales n'a été atténuée pour échanger, convoyer, vendre et valoriser la production des paysans arboriculteurs des oasis vers les bassins de population plus importants. La consommation de dattes séchées, complexifiée par les préférences de chacun en matière de couleur, d'aspect, de rondeur, de goût, de maturation, de préparation, est aussi intrinsèquement liée à des traits culturels. Ce n'est pas un hasard si les Bédouins du Banairah, dont l'un des membres devait devenir Prophète du troisième monothéisme abrahamique, ont répandu leur goût pour les dattes à des populations éloignées qui somme toute n'ont pas trouvé dégueu ce fruit imbibé de la générosité du soleil et de la profondeur d'une culture bien vivante. On exporte aujourd'hui des dattes afaréennes par cargo et par avion jusque dans les métropoles occidentales où s'en repaissent autant des immigrés musulmans que des bourgeois déchristianisés. Sur ces routes commerciales d'aujourd'hui et d'hier, c'est l'échange des dattes, mais aussi du cuir et du lait, qui fonde le rapport complexe entre les nomades et les sédentaires, bouleversé par les colonisations, les politiques agressives, l'instrumentalisation idéologique et les traités de libre-échange. Il y a dans les guerres civiles qui traversent le continent l'écho et les répercussions de déstabilisations autant que la reproduction de cycles politiques liés à la reproduction matérielle et agricole. A la fois havres d'abondance, jalons sur les routes caravanières, villes dans le désert, et en même temps communautés paysannes pauvres, fréquemment illettrées y compris dans des périodes récentes, exposées aux volontés hégémoniques d'autorités installées ailleurs que dans le désert proprement dit, les oasis sont en proie à plusieurs défis.
Le palmier-dattier, avenir agroécologique de l'Afarée
La salinisation des terres oasiennes est une réalité ; issue de la prolifération des puits liés aux forages facilités dans la nappe phréatique, un usage excessif de l'irrigation et la tentative de modifier les cultures en vue d'introduire des espèces plus monétisables sur le marché — légumes, cerises, poires —, elle est un facteur de perte de rendement pour les oasis. L'évapotranspiration accélérée augmente la concentration en sels dans le sol cultivé et les conséquences se font voir sur les végétaux qui y sont plantés. L'adsorption des nutriments est compliquée, les carences et les intoxications fragilisent les cultures et augmentent le risque de maladie et la perte de rendements. Face à la salinisation, des paysans désorientés par les politiques publiques mal aiguillées, attirés par les possibilités capitalistiques d'accéder au marché des fruits et légumes de métropoles lointaines, recourent au lessivage, nettoyant provisoirement le sel de leur parcelle au profit d'une aggravation d'un cycle vicieux de salinisation. Les agronomes, les organisations de la société civile, et les communautés paysannes engagées dans la préservation de leur terroir promeuvent aujourd'hui la réintroduction du palmier-dattier et le recours aux techniques de la phéniculture oasienne, associée à l'usage d'engrais et de technologies positives de la modernité, comme moyen de lutter efficacement et durablement contre la menace écologique de la salinisation, plus prégnante encore que celle de l'assèchement ou de la raréfaction de la ressource en eau, qui demeure très contextuelle selon le bassin géographique. L'irrigation en goutte-à-goutte, la pratique de l'agriculture biologique et les synergies écosystémiques positives de l'agrosystème sahrien sont autant de leviers pour renforcer la souveraineté alimentaire et la sécurité économique des communautés oasiennes. Brise-vent, arbre répandu et généreux en fruits, le palmier-dattier demeure un outil agricole essentiel pour reconquérir les parcelles abandonnées des anciennes oasis. L'utilisation d'une grande diversité variétale, la combinaison à des ateliers sylvopastoraux, la modernisation et l'optimisation de l'irrigation et de la fertilisation sont d'ores et déjà mis en oeuvre par les paysans phéniciculteurs, dans un contexte de contraintes écologiques et économiques croissantes.
