18/11/2019
06:36:54
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L’Audition Valternienne

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Kotios, siège officieux des instances de l'Internationale Libertaire.

Il pleuvait sur Kotios. Une de ces pluies fines et froides, portées par ces vents tenaces qui descendaient de la Manche-Blanche. Pour la délégation valternienne qui venait de poser le pied sur le tarmac, ce climat n'avait probablement pas grand chose d'intimidant, ou même de neuf. Sans doute pouvait-il rappeler les brumes salines de Mistford ou les matinées fraîches sur les abords du lac Miskawa.

Le trajet de l'aéroport jusqu'au centre de la commune s'était fait sans faste ni gyrophares, à l'arrière de véhicules sobres. À leur arrivée à l'Hôtel de Ville, un imposant bâtiment bourgeois réquisitionné par la Révolution il y a plus d'une décennies, les représentants de la République Démocratique Socialiste furent accueillis chaleureusement. Des poignées de main franches se succédèrent, accompagnées d'innombrables formules de politesses. Puis on les guida à travers un dédale de couloirs où s'activaient des greffiers et des militants, jusqu'à un salon situé à l'étage, dont les baies vitrées offraient une vue plongeante sur les grands jardins du centre-ville.

La pièce avait été aménagée pour le confort et le dialogue. De fauteuils de cuir formaient un cercle imparfait autour d'une grande table basse en bois riche. Des théières fumantes, des carafes de café noir et quelques pâtisseries locales attendaient les invités sur un plateau. Face aux Valterniens se trouvaient les membres de la commission d'intégration du Liberalintern. Une poignée de représentants, affables et accessibles. Une fois tout le monde installé, et les tasses remplies dans un tintement de porcelaine, le représentant kah-tanais, qui présidait la séance du jour, prit la parole.

« Camarades, soyez les bienvenus à Kotios. »

Il désigna la table, puis les dossiers cartonnés posés devant chaque membre de la commission.

« Vous le savez, puisque notre secrétariat vous a fait parvenir cette liste de questions il y a plusieurs jours afin que vous puissiez les étudier et préparer vos réponses, votre intégration doit s'accompagner de l'échange que nous nous apprêtons à avoir. Ce dernier ne sera pas déterminant dans votre intégration au sein de l'Internationale, qui est déjà actée, mais servira à renforcer l'Unité du mouvement libertaire internationale en offrant une basse de connaissance essentielle aux acteurs membres. Si vous êtes prêts, je propose que la commission lise officiellement les questions qui vous sont soumises aujourd'hui pour l'enregistrement de cette séance, avant de vous céder entièrement la parole.

Bien, commençons.

Camarades de Valtern, nous avons étudié avec grand intérêt votre politique sportive, et notamment votre championnat national de boxe qui intègre des catégories sous dopage médicalement encadré. C'est une approche fascinante qui décomplexe l'amélioration scientifique des capacités humaines. Cependant, cela soulève une question philosophique plus profonde : considérez-vous Valtern comme une nation aux aspirations transhumanistes ? Si oui, comment conciliez-vous cette volonté de "dépasser" les limites biologiques de l'humain par la science avec votre Doctrine de "Protection Vitale" et votre immense révérence pour les équilibres naturels ? Où tracez-vous la ligne entre l'émancipation du corps et la préservation de son état naturel ?

Secondement, les Kah-tanais ont forgé la Syncrelangue pour unifier leurs peuples et rejeter les mots de leurs anciens oppresseurs. Nous constatons avec plaisir que votre peuple a fait de même, de manière organique, en créant le valternien, un pont entre différentes langues locales et coloniales. Dans un monde capitaliste qui tend à standardiser les cultures et à imposer un langage marchand unique, comment protégez-vous le Valternien d'une potentielle assimilation ? De plus, ce refus linguistique de choisir entre vos héritages historiques est-il, selon vous, la raison principale pour laquelle Valtern privilégie toujours le consensus au conflit politique ?

Troisièmement, l'histoire abonde de nations qui se sont déchirées en guerres civiles sanglantes à cause de divisions ethniques ou coloniales, nous le voyons aujourd'hui même au Gondo, en Restvinie ou encore en Rimaurie. Valtern a été fondée par quatre peuples distincts qui se sont autrefois fait la guerre. Aujourd'hui, vous semblez vivre en harmonie. Quels mécanismes concrets - institutionnels, économiques ou sociaux - avez-vous mis en place pour empêcher l'hégémonie culturelle ou économique d'un peuple sur les autres ? Comment avez-vous transformé des identités autrefois opposées en une solidarité de classe et de nation ?

Quatrièmement, votre Constitution et votre histoire font de vous une nation profondément pacifique. Vous n'avez pas d'armée offensive, et votre diplomatie prône le dialogue. C'est tout à votre honneur et c'est un choix attendu d'une nation socialiste. Cependant l'Internationale Libertaire est, en outre d'une alliance idéologique et d'une confédération de volontés propres, une alliance défensive devant servir la défense des opprimés face aux empires capitalistes et aux dictatures réactionnaires qui elles, n'hésiteront pas à s'opposer à nous par des moyens militaires. En tant que nation refusant l'offensive, comment concevriez-vous votre rôle stratégique au sein du Liberalintern si l'un de nos membres était attaqué ? S'il devait y avoir une participation valterienne à une situation conflictuelle armée, quelle sera sa nature ?

Cinquièmement, votre culture semble faire de la Fête un acte politique concret, c'est à dire une reconquête du temps contre la rentabilité marchande. Tout dans votre histoire et votre culture atteste des valeurs et ambitions de la société sans classe et sans oppression que nous cherchons toustes, ici, à construire. Cependant Valtern conserve une structure d'État classique et nous avons même constaté l'existence d'un "parti de la droite valternienne". Comment vous assurez-vous que cette structure étatique et la présence de partis conservateurs ne préparent pas, à petit feu, le retour des logiques capitalistes ou d'une nouvelle bourgeoisie bureaucratique telle qu'il en existe dans certains régimes eurycommunistes tels que la Loduarie ? Le peuple de Valtern possède-t-il des moyens d'action directe - référendums d'initiative populaire, révocation des élus - pour court-circuiter l'État s'il venait à trahir le socialisme ?

Ce sera tout, camarades. Je vous laisse la parole.
»
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Le soleil de juillet baignait Rivemaude d’une lumière franche et généreuse, presque insolente pour une capitale nordique. Pourtant, même au cœur de l’été valternien, une brise fraîche et persistante descendait du lac Miskawa, rappelant que l’hiver n’était jamais très loin. Cette brise portait avec elle l’odeur résineuse des conifères des collines environnantes, mêlée à la note saline et minérale des eaux du grand lac. Les collines verdoyantes qui entouraient la capitale semblaient vibrer sous la lumière, leurs pentes couvertes d’érables et de pins noirs offrant un contraste vivant avec le bleu intense du lac. À l’aéroport international Rivemaude-Miskawa, l’atmosphère était à la fois solennelle et vibrante, chargée de cette énergie particulière propre aux valterniens lorsqu’ils s’apprêtent à porter leur pays au-delà de ses frontières. Les drapeaux de la République flottaient haut dans le ciel d’un bleu presque métallique, claquant avec fierté contre le vent. Le tarmac scintillait sous le soleil, renvoyant des reflets chauds sur les avions stationnés. Au loin, on distinguait les contours imposants des Hauts-Plateaux, leurs sommets encore couronnés de neige malgré la saison. Sur la piste réservée, l’avion présidentiel, un long-courrier réaménagé avec soin aux couleurs nationales, attendait, ses moteurs déjà en préchauffage, prêt à emporter la délégation vers Kotios.

Une procession de voitures officielles noires, discrètes mais reconnaissables aux petits pins noirs stylisés brodés sur les portières, s’immobilisa devant l’entrée VIP. La première portière s’ouvrit. Élodie Trembley (présidente)descendit, droite et lumineuse dans la lumière estivale. À vingt-sept ans seulement, la plus jeune présidente de l’histoire de la République Démocratique Socialiste de Valtern avançait avec une présence à la fois juvénile et profondément ancrée dans le sol de son pays. Son tailleur-pantalon noir cintré épousait sa silhouette avec une élégance irréprochable, taillé dans un tissu noble qui alliait sobriété et fluidité. Les revers, confectionnés dans un velours turquoise profond, captaient la lumière du soleil et renvoyaient des reflets changeants, tandis qu’une large ceinture assortie, ornée d’une boucle métallique discrète inspirée des pétroglyphes anciens, marquait sa taille avec autorité. Sous la veste légèrement entrouverte brillait une chemise blanche. Ses cheveux blonds tombaient librement sur ses épaules, simplement retenus sur le côté par une barrette en forme de pin noir stylisé, symbole discret de l’âme aleucienne qui habitait le pays. Elle leva le visage vers le soleil, respira profondément l’air frais du matin, et une pensée claire et déterminée traversa son esprit : Aujourd’hui, nous emportons Valtern tout entier. Pas seulement des documents et des réponses préparées, mais une manière de vivre, de superposer les couches sans jamais renoncer ni à la chaleur humaine ni à l’éclat joyeux. William Fortin premier ministre)sortit de la voiture suivante. Sa carrure solide remplissait avec prestance un costume gris anthracite taillé sur mesure. Une écharpe fine en velours bordeaux était négligemment passée autour de son cou, apportant une touche chaleureuse et luxueuse à l’ensemble. Une pochette à carreaux subtils, aux lignes larges et contrastées typiques de l’héritage autochtone, complétait la tenue. Mathieu Desjardins (médiateur du peuple) arriva peu après. Grand et serein, il portait un costume noir strict rehaussé d’une cravate en tissu technique irisé bleu cobalt qui scintillait légèrement sous le soleil de juillet. Son allure calme et mesurée reflétait des années passées à écouter les citoyens, à trancher les litiges et à veiller sur l’équilibre fragile de la jeune république. Marianne Coté (ministre des affaires étrangères) descendit à son tour, élégante et précise dans ses gestes. Sa jupe grise foncée était souligné de fils métallisés discrets le long des coutures, créant un jeu de lumière subtil à chaque pas. Une large ceinture turquoise, identique dans l’esprit à celle de la présidente, marquait sa taille et affirmait cette signature valternienne faite de contraste et d’audace contrôlée. Laurent Moreau (ministre de la culture) les rejoignit d’un pas mesuré et digne. Sa cinquantaine distinguée s’exprimait dans un costume bleu nuit dont la veste en velours côtelé offrait des reflets changeants selon l’angle de la lumière. Une broche en métal patiné représentant un pétroglyphe ancien ornait son revers avec sobriété, comme un rappel constant de la profondeur historique et culturelle qu’il portait en lui depuis toujours. Thomas Rivard (ministre de la culture) arriva ensuite. Solide, le regard droit et vigilant, il portait un costume strict, une ceinture large en cuir aux boucles imposantes et une pochette à carreaux luxueuse. Jean-Baptiste Moreau (ministre de l'économie) débarqua avec cette énergie communicative qui semblait imprégner même ses vêtements. Il portait un costume noir dont la veste ouverte révélait une chemise rouge profond, aux motifs larges et affirmés. Sa cravate légèrement desserrée et sa prestance terrienne parlaient d’un homme resté profondément connecté aux réalités du travail. Camille Vézina (ministre de l'écologie) complétait le groupe. Quarante-cinq ans, regard vif et précis de scientifique, elle portait un tailleur-pantalon vert forêt élégant, agrémenté de détails réfléchissants discrets sur les manches et d’une écharpe légère aux motifs inspirés des pantes des plateaux. Sa tenue alliait rigueur écologique et fierté nationale, rappelant que la Doctrine de Protection Vitale n’était pas une simple politique, mais une philosophie vivante.

« Madame la Présidente, le temps est avec nous. Ciel dégagé sur tout le pays. »

« La situation intérieure est calme et ordonnée, Madame la Présidente. Le pays continue sa route. Notre devoir ici est de démontrer que nos institutions restent au service du peuple. »

Dans le salon VIP de l’aéroport, l’air embaumait le café fort, le pain au levain tout juste sorti du four et les baies séchées. Des plateaux chargés de saumon fumé, de fromages affinés et de petits sablés aux noix étaient disposés avec soin sur les tables basses en bois clair issu des forêts gérées durablement. La lumière entrait à flots par les grandes baies vitrées, illuminant les tenues où le noir républicain dialoguait harmonieusement avec le turquoise éclatant, le velours profond, les carreaux luxueux et les reflets métallisés. Élodie Trembley prit place au centre du groupe. Elle ajusta machinalement sa large ceinture turquoise et laissa son regard errer par la baie vitrée. Les pensées se bousculaient dans son esprit avec une clarté nouvelle.

« Les questions de l’Internationale sont tranchantes. Ils vont nous interroger sur le corps, sur la place de l’État, sur notre rapport à la nature. Ils veulent savoir si nous sommes cohérents. Nous le sommes. Nous l’avons forgé patiemment depuis des générations. Nous n’avons jamais choisi entre l'attaque et la passivation, entre les racines aleuciennes et l’audace eurysienne. Nous les avons superposées. »

Le groupe se déplaça ensuite vers la passerelle d’embarquement dans un mouvement fluide et ordonné. Les membres de l’équipage, tous valterniens, attendaient avec une fierté visible et touchante. Leurs uniformes portaient eux aussi de petites touches colorées : écharpes turquoise discrètes, broches, détails métallisés subtils. L’intérieur de l’avion présidentiel avait été aménagé avec un soin attentif et une véritable attention esthétique : sièges spacieux en cuir souple dans des tons chauds, tables basses en bois clair issu des forêts valterniennes, petits motifs de pins et de vent imprimés avec finesse sur les têtières. Chaque détail rappelait l’identité nationale sans ostentation excessive, créant une atmosphère à la fois protocolaire, confortable et profondément valternienne. Élodie s’installa près du hublot. Dehors, Rivemaude s’étendait encore visible dans toute sa splendeur estivale : ses quartiers disposés en amphithéâtre autour du lac scintillant, ses collines verdoyantes montant doucement vers les premiers reliefs imposants des Hauts-Plateaux, ses parcs publics luxuriants et ses bâtiments modernes qui dialoguaient avec l’architecture traditionnelle en bois. La jeune présidente observa longuement ce paysage familier qui avait vu naître et grandir sa république. L’avion commença son roulage sur la piste. Le paysage défila de plus en plus vite : les tours claires de la capitale, les parcs verdoyants, les quais animés du lac Miskawa, les premiers champs et forêts qui entouraient la ville. Puis vint la poussée puissante et régulière du décollage. Les roues quittèrent le sol dans une sensation à la fois grisante et solennelle. Par les hublots, Rivemaude rapetissa rapidement, devenant un joyau posé au sein d'un continent trop grand pour que tout le monde se connaisse, puis une carte miniature, puis un souvenir lumineux bordé de vert profond et de bleu intense. Les vastes forêts s’étendirent alors comme un océan infini de verdure, traversées par des rivières argentées qui captaient la lumière du soleil de juillet comme des veines de vie. Dans la cabine, le silence n’était pas vide. Il était rempli de la présence collective de la délégation. Élodie Trembley appuya sa tête contre le dossier de son siège. Une pensée claire, déterminée et empreinte d’une fierté tranquille l’envahit.

« Nous ne partons pas conquérir une place dans l’Internationale. Nous y allons pour offrir ce que nous avons patiemment construit : un socialisme qui rit, qui danse, qui protège, tout en laissant ses citoyens affirmer leur vitalité, leur sensualité et leur liberté. Un socialisme profondément humain, enraciné dans son territoire et tourné avec audace vers l’avenir. »

L’avion présidentiel avait atteint son altitude de croisière depuis longtemps. Le ciel de juillet était d’un bleu profond, traversé de fins nuages blancs qui filaient à toute vitesse. À travers les hublots, les forêts et les mers s’étendaient comme un même paysage infini, percé çà et là par le ruban sombre de grandes villes. À l’intérieur de la cabine, l’atmosphère était feutrée, chaleureuse et concentrée. Des plateaux circulaient régulièrement : viennoiseries, petits-four, vins et champagne.

« Ils s’inquiètent de notre structure et de l’existence d’un parti de droite. Ils craignent la bureaucratie et le retour rampant du capitalisme. Nous devons être clairs et fermes : nous avons un État, oui. Mais il est encadré par des outils puissants de contrôle populaire. La révocabilité des élus à tout moment, les référendums d’initiative citoyenne, le Médiateur du Peuple qui peut bloquer des décisions, les conseils de travailleurs dans chaque secteur stratégique. »

Mathieu Desjardins compléta avec autorité.
« Et surtout, nous cultivons une culture politique où le peuple reste vigilant. Tout chez nous empêche que l’État devienne une caste séparée du peuple. »

« Moi je leur dirai : venez voir une assemblée générale. Vous verrez si le peuple se laisse faire par des bureaucrates ! »

Des rires chaleureux et francs emplirent la cabine, allégeant un instant l’atmosphère sérieuse du vol. Élodie Trembley les laissa résonner, un sourire discret aux lèvres, puis prit la parole d’une voix claire et posée qui porta naturellement dans tout l’espace.

« Camarades, nous ne devons pas nous présenter comme un modèle parfait. Nous sommes une république encore jeune, encore en construction permanente. Mais nous avons choisi un chemin qui nous ressemble profondément : robuste, joyeux, profond et ouvert. Nous protégeons la nature, nous libérons les corps, nous contrôlons l’État, nous tissons les peuples. Ce n’est pas une contradiction. C’est notre République à nous. »

William Fortin regarda longuement la jeune présidente.
« Vous avez vingt-sept ans et vous portez déjà tout cela sur vos épaules. Cela force le respect. »

« Je ne porte rien seule, William. Je porte avec vous tous. Avec tout un peuple qui a décidé, un jour, que l'Etat ne dicterait jamais entièrement sa vie. »

Les conversations reprirent, plus intimes par moments. Laurent Moreau et Camille Vézina discutèrent longuement de la manière dont la culture et l’écologie s’entremêlaient dans l’identité valternienne. Thomas Rivard et Mathieu Desjardins approfondirent les mécanismes concrets de contrôle démocratique. JB Moreau raconta des anecdotes de terrain qui firent rire toute la cabine. Le vol continuait, puissant et régulier.

C’était Valtern qui volait vers Kotios. Entier. Vivant. Et déterminé à rester fidèle à lui-même.

Le ciel s’était considérablement assombri au cours des dernières heures de vol. L’avion présidentiel valternien amorça sa descente finale sous une pluie fine et obstinée, portée par ces vents tenaces et humides qui descendaient de la Manche-Blanche. Kotios se dévoilait peu à peu à travers les hublots embués, ville dense et grise, traversée de lumières jaunes et orangées qui luttaient contre la bruine persistante. Les toits d’ardoise luisants, les façades anciennes des bâtiments, les rues étroites bordées d’arbres sombres formaient un paysage urbain à la fois austère et chargé d’une énergie palpable. Élodie Trembley, assise près du hublot, observait ce nouveau décor avec une attention soutenue. L’atterrissage se fit en douceur sur la piste mouillée. Lorsque les portes de l’avion s’ouvrirent, une rafale d’air froid et humide s’engouffra immédiatement dans la cabine, portant l’odeur caractéristique de la pluie sur les pierres anciennes et du bitume mouillé. La délégation valternienne descendit lentement les marches métalliques.

« Ça change peu de Rivemaude en juillet. »

Élodie Trembley esquissa un petit sourire calme, essuyant une goutte de pluie sur sa joue.
« Le froid ne nous fait pas peur. Nous sommes valterniens. »

Une délégation d’accueil les attendait au pied de l’avion : quelques représentants en vêtements civils sobres, sans protocole ostentatoire, mais avec des poignées de main directes. Les voitures qui les conduisirent vers le centre-ville étaient simples, presque anonymes, sans fanfare ni escorte voyante. À travers les vitres embuées par la pluie, Kotios se révélait progressivement : rues bordées d’immeubles, drapeaux flottant mollement sous la pluie, petits groupes de personnes discutant sous les porches éclairés. Le trajet fut relativement silencieux. Chacun observait cette ville qui incarnait une autre manière de vivre. Camille Vézina nota la propreté des rues, Laurent Moreau scrutait les fresques murales, JB Moreau souriait en apercevant des boutiques ouvertes, tandis qu’Élodie Trembley, silencieuse, laissait ses pensées vagabonder. L’Hôtel de Ville apparut enfin, imposant bâtiment bourgeois réquisitionné par la Révolution plus d’une décennie auparavant. La pluie fine ruisselait sur les pierres, faisant briller les sculptures et les inscriptions. La délégation valternienne fut accueillie chaleureusement dès la descente des véhicules. Des poignées de main franches et fermes se succédèrent, accompagnées de formules de politesse simples, sans flatterie inutile. Aucun tapis rouge, aucun cérémonial excessif : juste une chaleur sincère. On les guida à travers un dédale de couloirs, les murs portaient les traces des anciens décors luxueux, désormais recouverts de cartes géographiques, d’affiches politiques et de slogans. L’atmosphère était à la fois sérieuse, studieuse et vivante, chargée de cette énergie particulière des lieux où se construit encore l’avenir. Ils arrivèrent finalement à un salon situé à l’étage. La pièce avait été aménagée pour le confort et le dialogue : des fauteuils de cuir confortables formaient un cercle imparfait autour d’une grande table basse en bois riche et patiné. Des théières, des carafes de café et quelques pâtisseries locales attendaient les invités sur un plateau. Face aux valterniens se trouvaient déjà les membres de la commission d’intégration du Liberalintern. Une poignée de représentants aux regards directs et aux vêtements soignés. Le représentant kah-tanais qui présidait la séance se leva pour les accueillir.

Élodie Trembley répondit d’une voix claire et posée.
« Nous vous remercions pour cet accueil. C’est un honneur d’être ici parmi vous. »

Tout le monde s’installa. Les fauteuils craquèrent légèrement sous le poids de la délégation. La pluie continuait de frapper doucement contre les baies vitrées, créant un fond sonore régulier et apaisant. Le représentant kah-tanais désigna la table et les dossiers cartonnés posés devant chaque membre de la commission.

Un silence attentif s’installa dans le salon tandis que le représentant introduisait la réunion. Élodie Trembley échangea un regard rapide avec Marianne Coté, William Fortin et Mathieu Desjardins. La jeune présidente sentait le poids historique de l’instant, mais aussi une fierté profonde et tranquille monter en elle.

Le représentant kah-tanais prit une feuille et commença la lecture officielle des questions, d’une voix posée, claire et solennelle. Lorsque la lecture fut terminée, le représentant kah-tanais posa la feuille sur la table et regarda la délégation valternienne avec un sourire ouvert. Un court silence suivit, seulement troublé par la pluie qui continuait de tomber sur Kotios. Élodie Trembley se redressa dans son fauteuil. Elle regarda tour à tour ses camarades valterniens, puis les membres de la commission, et prit la parole d’une voix claire.

« Valtern n’est pas venue ici pour jouer un rôle ou masquer ses réalités. Nous sommes venus tels que nous sommes : un peuple qui a appris à superposer ses couches sans jamais renoncer à aucune d’entre elles. Je laisserais la parole à Madame Camille Vézina et Monsieur Thomas Rivard »

« Permettez-moi, en tant que Ministre de la Culture, de répondre à cette question avec toute la profondeur que mérite notre histoire. Valtern ne se considère pas comme une nation transhumaniste au sens où ce terme est souvent employé dans les cercles philosophiques, c’est-à-dire comme une volonté de dépasser, de transcender ou de rejeter l’humain dans sa forme actuelle pour le remplacer par quelque chose de supérieur, de posthumain ou de radicalement artificiel. Chez nous, l’approche est radicalement différente et s’inscrit dans une philosophie que nous nommons depuis longtemps « l’émancipation par superposition ». Notre championnat national de boxe avec catégories sous dopage médicalement encadré n’est pas une négation de la limite biologique, c’est une célébration de la capacité humaine à repousser ses frontières tout en restant profondément ancré dans sa condition de valternien. Nous venons d’un peuple qui a survécu à des siècles de famines, de grands froids, de guerres entre quatre nations fondatrices et qui a choisi, au tournant des années 2000, de ne jamais sacrifier ni sa robustesse nordique ni sa joie de vivre. Le dopage encadré dans le sport de haut niveau est exactement cela : une couche supplémentaire que la science nous permet d’ajouter sur la base naturelle du corps. Nous ne cherchons pas à créer un surhomme détaché de la nature, nous cherchons à permettre à chaque valternien d’exprimer le maximum de son potentiel dans le respect de sa dignité et de sa santé. Nos médecins, nos comités éthiques et nos instances collectives surveillent rigoureusement ces protocoles, car chez nous la science est mise au service du peuple et non l’inverse. Cette émancipation corporelle s’inscrit dans une culture plus large où le corps n’est ni sacralisé dans son état « naturel » figé ni rejeté comme une limite obsolète : il est célébré, soigné, renforcé, décoré, exposé. Nous refusons l’austérité qui voudrait que l’on accepte passivement ses limites comme une fatalité, tout comme nous refusons le transhumanisme qui voudrait les abolir complètement. Notre ligne est claire : nous dépassons les limites quand cela sert la vitalité humaine et la solidarité, jamais quand cela risque de rompre l’équilibre entre l’individu et la collectivité, entre le progrès et la préservation de ce qui fait de nous des valterniens. C’est pourquoi nos athlètes sous dopage encadré restent des modèles pour notre jeunesse, non pas comme des surhommes isolés, mais comme des frères et sœurs qui montrent que nous avons le droit, aujourd’hui, de briller plus fort, de frapper plus fort, de danser plus fort, tout en restant profondément reliés à nos racines, à nos valeurs et à notre terre. Cette approche n’est pas une contradiction, elle est l’expression même de notre identité : superposer la science à la nature, sans jamais trahir ni l’une ni l’autre. »

« En tant que Ministre de l’Environnement, je tiens à préciser et à approfondir cette ligne de démarcation que nous traçons collectivement, car la Doctrine de Protection Vitale n’est pas un simple texte constitutionnel, elle est l’âme même de notre république depuis 2015. Nous ne voyons aucune opposition fondamentale entre l’émancipation scientifique du corps et la révérence pour les équilibres naturels, car chez nous la nature n’est pas une réserve intouchable à laquelle l’humain devrait se soumettre passivement, elle est une alliée, une partenaire, un socle vivant avec lequel nous dialoguons et que nous enrichissons mutuellement. Le dopage médicalement encadré dans le sport n’est pas une violation de la nature, c’est une intervention humaine raisonnée, contrôlée, collective et réversible : nous intervenons pour permettre à la vie de s’épanouir davantage, jamais pour la dominer ou la détruire. Nos protocoles médicaux sont rigoureux, transparents et débattus dans les instances ; ils protègent la santé à long terme des athlètes tout en leur permettant d’atteindre des performances qui inspirent tout un peuple. Cette démarche reflète notre conception profonde de la vitalité : la vie n’est pas une quantité fixe à préserver dans son état originel, elle est un élan, un mouvement, une force créatrice que nous accompagnons. Nous protégeons farouchement les écosystèmes, les espèces, les cycles naturels, les nappes phréatiques et les forêts parce que nous savons que c’est sur ce socle que repose toute possibilité d’émancipation humaine durable. Nous refusons l’industrie chimique prédatrice et l’exploitation sauvage précisément parce qu’ils rompent les équilibres vitaux, alors que notre approche sportive encadrée renforce la vitalité humaine sans menacer ces équilibres. La ligne que nous traçons est donc claire et philosophiquement cohérente : nous intervenons sur le corps et sur la nature quand cela sert la vie, la résilience et la joie collective, et nous nous abstenons quand cela risque de créer des déséquilibres irréversibles ou des dominations. C’est pourquoi notre Doctrine de Protection Vitale n’est pas un frein conservateur, mais un guide actif qui nous permet d’innover sans détruire. Valtern refuse à la fois le naturalisme romantique qui figerait l’humain dans un état primitif et le transhumanisme ultime qui voudrait s’affranchir complètement de toute limite naturelle. Nous choisissons une voie médiane, profondément valternienne : celle de la superposition intelligente, où la science et la technologie sont mises au service d’une humanité enracinée. Nos athlètes dopés ne sont pas des robots détachés de la nature, ils restent des valterniens. Ils incarnent cette synthèse vivante entre force augmentée et fidélité à nos origines. Cette vision n’est pas un compromis, elle est notre identité profonde : un peuple qui a appris que la véritable vitalité naît toujours de l’alliance intelligente entre protection et audace, entre racines et élévation. Nous traçons donc la ligne là où commence la rupture des équilibres vitaux, qu’ils soient écologiques ou humains, et nous restons fermement du côté de la vie dans toute sa richesse, sa complexité et sa joie. C’est cette cohérence que nous venons défendre ici, camarades, non comme une doctrine rigide, mais comme une manière vivante, joyeuse et enracinée d’être au monde. »

« Camarades, en tant que Ministre de l’Intérieur, je suis particulièrement bien placé pour vous répondre sur cette question qui touche à la fois à l’âme culturelle de notre République et à la manière dont nous préservons notre unité profonde face aux forces de standardisation du monde capitaliste. Chez nous, l’anglais est la langue officielle de la République Démocratique Socialiste de Valtern, utilisée dans l’administration, la justice, l’enseignement et les relations internationales, car elle sert de pont pratique entre nos peuples et avec le reste du monde. Le français et le valternien sont quant à eux reconnus comme langues nationales à part entière, avec un statut constitutionnel protégé qui leur garantit une place vivante dans la société. Le valternien n’est pas une langue forgée par décret d’État, née d’une volonté consciente et radicale de rupture avec l’oppresseur. Chez nous, il est apparu de manière organique, presque naturellement, au fil des décennies de brassage entre les quatre peuples fondateurs. Il est le fruit vivant des échanges quotidiens entre les quatre peuples originaires. Ce n’est pas une langue de substitution qui efface pour mieux unir, c’est une langue-pont qui superpose, qui tisse, qui garde en elle les accents, les mots, les expressions de chaque héritage sans jamais les hiérarchiser. Nous protégeons le valternien d’une potentielle assimilation de plusieurs manières concrètes et profondément enracinées dans notre modèle socialiste. D’abord par l’éducation : dès le plus jeune âge, dans nos écoles publiques gratuites et mixtes, l’enseignement est dispensé en anglais comme langue principale, tout en maintenant des modules obligatoires et substantiels en français et en valternien. Nous refusons l’uniformisation scolaire qui produirait des citoyens interchangeables. Ensuite, par la vie culturelle et populaire : nos festivals, nos carnavals, nos soirées, nos pièces de théâtre, nos chansons, tout cela se fait de plus en plus en valternien, avec une liberté totale d’y glisser des expressions des langues d’origine. La fête elle-même est un bouclier : quand on danse jusqu’à l’aube, quand on chante à tue-tête, la langue devient vivante. Elle échappe au langage marchand parce qu’elle est avant tout une langue de la joie collective, de la solidarité et du récit partagé. Nous avons aussi des institutions de protection active : l’Académie des Langues qui travaille à enrichir le valternien, à créer de nouveaux mots pour les réalités contemporaines tout en préservant les racines. Les médias publics diffusent dans les trois langues, avec des quotas stricts qui garantissent une présence massive du valternien et du français. La Constitution elle-même consacre l’anglais comme langue officielle tout en reconnaissant le français et le valternien comme patrimoines nationaux à protéger activement. Face à la standardisation capitaliste, notre meilleure arme reste notre modèle économique : tant que les grandes entreprises restent nationales, tant que la publicité reste encadrée et que la culture n’est pas soumise à la logique du profit, nos langues nationales ne sont pas menacées par un « langage marchand unique ». Nous n’interdisons pas les langues étrangères, nous ne fermons pas nos frontières culturelles, nous les invitons à dialoguer avec nous dans un équilibre protégé par l’État. Ce refus linguistique de choisir entre nos héritages historiques est bien, selon nous, l’une des raisons principales pour lesquelles Valtern privilégie toujours le consensus au conflit politique. Ce refus du choix binaire imprègne toute notre culture politique. Nous n’avons pas besoin d’écraser l’autre pour exister, car nos langues nous ont appris que l’on peut exister ensemble sans se dissoudre. Nous négocions, nous superposons les intérêts, nous cherchons le point d’équilibre comme nous cherchons le mot juste qui contient plusieurs héritages à la fois. Le valternien n’est pas seulement une langue, c’est une méthode politique. Il nous rappelle chaque jour que notre force vient de notre capacité à tisser plutôt qu’à trancher. Et c’est précisément cette méthode que nous apportons aujourd’hui au sein du Liberalintern : une unité qui n’exige pas l’uniformité, une fraternité qui n’exige pas l’oubli des origines. Nous protégeons nos langues en les vivant pleinement, en les laissant respirer, grandir, se transformer tout en restant fidèles à leurs multiples racines. Et c’est cette même fidélité multiple qui nous permet de construire une république où personne n’est obligé de choisir entre son identité et l’intérêt collectif. Ce n’est pas une faiblesse, camarades, c’est notre plus grande force. L’anglais, langue officielle, nous permet de communiquer avec le monde sans complexe, tout en servant de cadre neutre et pratique pour l’administration et les échanges entre nos peuples. Le français, reconnu, porte une partie importante de l’héritage colonial que nous avons revisité et assumé sans honte ni rejet, tandis que le valternien, né organiquement du brassage des quatre peuples, incarne notre identité collective vivante. Cette architecture linguistique à trois niveaux n’est pas un compromis maladroit, elle est le reflet fidèle de notre histoire et de notre philosophie de la superposition. Nous refusons la centralisation linguistique excessive qui pourrait les rendre artificiels. Nos radios, nos journaux, nos pièces de théâtre ont toute liberté d’utiliser les variantes locales, enrichissant ainsi le tronc commun. Nous protégeons aussi nos langues par l’économie et la culture : tant que les grandes plateformes numériques et les chaînes de télévision restent sous contrôle public, tant que la publicité est encadrée et que l’éducation culturelle reste prioritaire, nous empêchons que le langage marchand ne devienne dominant. Nos jeunes apprennent très tôt que leurs langues nationales ne sont pas des produits de consommation mais des biens communs vivants. Une architecture linguistique qui refuse de choisir entre l’anglais pratique, le français historique et le valternien identitaire est une architecture qui enseigne le dialogue permanent. Quand on parle valternien, on parle plusieurs histoires à la fois. On porte en soi la mémoire des conflits passés sans les nier, et cela rend le conflit actuel moins absolu, moins total. On sait que l’autre n’est pas l’ennemi à détruire mais le porteur d’une autre couche de notre histoire commune. Le valternien, le français reconnu et l’anglais officiel nous ont appris que la vraie force naît de l’alliance des différences plutôt que de leur annihilation. C’est cette leçon, tirée de notre architecture linguistique comme de notre histoire, que nous apportons aujourd’hui dans cette Internationale. Nous ne venons pas imposer notre modèle, nous venons proposer une manière de tisser ensemble sans jamais couper les fils qui nous relient à nos origines respectives. Nos langues nous l’enseignent chaque jour : on peut être multiple et pourtant un. On peut porter plusieurs voix et pourtant parler d’une seule bouche. C’est cette unité vivante, complexe et joyeuse que nous défendons, et que nous continuerons de protéger par tous les moyens que notre république met à disposition du peuple : éducation, culture, institutions, médias, et surtout par l’usage quotidien joyeux et fier de ces trois langues qui cohabitent sans se nuire. Ce refus de choisir entre héritages est bien la raison principale de notre préférence pour le consensus. Il nous a appris que l’unité authentique naît toujours de la superposition intelligente, patiente et respectueuse. Ils sont le miroir vivant de ce que nous sommes : un peuple qui refuse de choisir, qui préfère tisser, superposer et célébrer la richesse de ses multiples couches. C’est cette richesse que nous protégeons farouchement, non par l’isolement ou le rejet, mais par la vitalité, par l’usage quotidien, par la fête et par le débat permanent. Et c’est précisément cette vitalité multiple que nous apportons aujourd’hui à Kotios, avec fierté et sincérité. »

« Permettez-moi tout d’abord de me présenter brièvement dans ma fonction pour que vous compreniez bien d’où je parle. Je suis Mathieu Desjardins, Médiateur du Peuple de la République Démocratique Socialiste de Valtern. Cette institution, inscrite dans notre Constitution, n’est pas une simple cour de recours administrative comme on en trouve dans bien des États. Le Médiateur du Peuple est nommé directement par le peuple à travers un processus de désignation citoyenne renouvelé tous les deux ans. Il n’est pas un juge distant ni un bureaucrate enfermé dans un ministère, mais un défenseur actif et proche des citoyens face à l’administration. Son rôle est de protéger chaque Valternien contre les abus, les lenteurs, les injustices ou les oublis de l’État, tout en étant suffisamment intégré au gouvernement pour pouvoir agir concrètement et faire remonter les voix du peuple au plus haut niveau. C’est dans cette posture, celle d’un homme qui passe son temps à écouter les villages les autres, que je vous réponds aujourd’hui sur cette question essentielle : comment Valtern, fondée par quatre peuples qui se sont autrefois fait la guerre, a-t-elle réussi à transformer des identités opposées en une solidarité de classe et de nation, sans laisser aucune hégémonie culturelle ou économique s’installer. L’histoire de Valtern est effectivement celle d’une réconciliation improbable et patiemment construite. Les colons venus du Vieux Pays, les peuples autochtones, les guerriers austères des Hauts-Plateaux et les Cow-Boys des plaines du Sud se sont affrontés pendant des décennies dans des conflits sanglants. Pourtant, au lieu de perpétuer le cycle de la domination, nos ancêtres ont choisi, au printemps 1821, de sceller le Pacte de Dawnshore sur une peau de bison. Ce pacte n’était pas un traité de victoire d’un peuple sur les autres, mais un engagement mutuel d’entraide, de partage équitable des terres et de décision commune. Ce choix fondateur a été ensuite renforcé au fil des décennies par des mécanismes institutionnels, économiques et sociaux concrets qui empêchent toute hégémonie. Institutionnellement, nous avons mis en place une représentation garantie des quatre peuples dans tous les conseils régionaux et nationaux. Aucun texte important ne peut être adopté sans une consultation préalable des assemblées spécifiques à chaque peuple. Les quotas culturels dans l’éducation, les médias et les institutions assurent que nulle voix ne soit étouffée. Le Médiateur du Peuple que je suis, avec le pouvoir d’organiser des assemblées citoyennes à tout moment, agit comme un garde-fou permanent : quand une communauté sent qu’une politique risque de favoriser un groupe au détriment d’un autre, elle peut me saisir directement et je peux bloquer ou renvoyer le texte pour renégociation. Socialement, nous avons transformé les identités autrefois opposées en une fierté partagée par l’éducation, la culture et la fête. Dès l’école, l’histoire enseignée n’est pas celle d’un vainqueur, mais celle des souffrances et des apports de chacun. Les enfants apprennent les chants aleuciens, les danses cow-boys, les rituels autochtones et les contes des colons. Cette superposition culturelle constante crée un sentiment d’appartenance commune plus fort que les anciennes divisions. Nous n’avons pas effacé les identités pour créer une nation uniforme, nous les avons gardées vivantes et nous les avons fait dialoguer jusqu’à ce qu’elles deviennent complémentaires. Le socialisme valternien n’a pas nié les peuples, il les a intégrés dans une lutte commune contre l’exploitation, qu’elle vienne d’un ancien colon ou d’un bureaucrate. C’est cette transformation profonde qui explique notre harmonie actuelle : nous n’avons pas résolu les divisions par la force ou l’oubli, nous les avons transcendées par la superposition patiente. Cette construction n’a rien d’idyllique ni d’automatique. Elle demande une vigilance constante, et c’est précisément le rôle du Médiateur du Peuple d’incarner cette vigilance. Tous les deux ans, le peuple me renouvelle ou me remplace, ce qui m’oblige à rester proche des réalités concrètes et non des cercles de pouvoir. La Bataille des Pins Noirs n’est pas célébrée comme une victoire d’un camp sur l’autre, mais comme le moment tragique où tous ont compris le prix du conflit et ont choisi ensuite la voie du Pacte. La Grande Fièvre de 1853, qui a décimé la population sans distinction d’origine, est devenue le symbole de notre vulnérabilité commune et de la nécessité de l’entraide. Cette mémoire collective, enseignée, fêtée et commémorée ensemble, a lentement tissé une identité nationale qui englobe sans écraser les identités particulières. Nous n’avons pas créé un « valternien neutre » qui aurait remplacé les anciennes appartenances. Nous avons créé un valternien qui les contient toutes, qui les valorise toutes et qui les rend complémentaires. Cette harmonie n’est pas le fruit du hasard, elle est le résultat de décennies de travail, économique et culturel patient. »

« La question de la défense va au cœur de notre identité nationale et de notre engagement au sein du Liberalintern. Oui, Valtern est une nation profondément pacifique. Notre Constitution et notre histoire nous pousse à privilégier le dialogue, la négociation et la résolution pacifique des conflits. Nous n’avons pas d’armée offensive, nous n’en voulons pas, et notre diplomatie repose sur la conviction que la guerre est presque toujours une défaite collective, même pour celui qui la remporte. Nous avons vu, dans notre propre histoire, ce que les guerres entre nos quatre peuples ont coûté en vies, en souffrances et en temps perdu. Nous avons choisi, depuis le printemps 1821, une autre voie : celle du consensus, de la superposition des intérêts et de la construction d’une fraternité réelle. Cela n’est pas de la naïveté. C’est une position mûrement réfléchie. Nous croyons sincèrement que la majorité des conflits peut et doit être réglée par le dialogue, la médiation et la solidarité internationale. Cependant, nous ne sommes pas des rêveurs désarmés. Nous savons que le monde dans lequel nous vivons reste marqué par les empires capitalistes et les dictatures réactionnaires qui n’hésitent pas à recourir à la force brute pour imposer leur domination. C’est précisément parce que nous sommes pacifistes que nous nous préparons sérieusement à défendre ce que nous avons construit, et à soutenir nos camarades lorsque la violence leur est imposée. Nous avons donc élaboré, au sein de nos institutions et avec une large participation populaire, un Plan de Défense et de Soutien en 18 étapes précises, régulièrement mis à jour et testé lors d’exercices civils à grande échelle. Ce plan ne prévoit aucune capacité offensive, aucune invasion, aucun projet d’expansion territoriale. Il est entièrement tourné vers la défense du territoire valternien et le soutien, minimale, à des nations alliées. Les premières étapes consistent en une mobilisation rapide et ordonnée de nos forces de défense territoriale. Nous mettons ensuite en œuvre une logistique massive : nos coopératives agricoles et industrielles sont capables de basculer en mode production de guerre en quelques jours seulement, produisant nourriture, médicaments, vêtements techniques et matériel de reconstruction. Nos ingénieurs et nos médecins, formés à la fois à la résilience civile et aux interventions en zone de conflit, sont prêts à être déployés. Nous ouvrons immédiatement nos frontières aux réfugiés et nous lançons une campagne culturelle et diplomatique mondiale pour isoler l’agresseur. Nous refusons les armes chimiques, les bombardements indiscriminés ou toute forme de terreur. Notre participation à une situation conflictuelle armée serait donc toujours défensive, logistique, médicale, humanitaire et culturelle. Nous n’enverrons pas des troupes pour conquérir, mais pour protéger, soigner, reconstruire et maintenir vivant l’esprit de résistance. Nous mettrons également à profit notre deuxième place mondiale en puissance culturelle, et notre objectif assumé d’atteindre la première, pour mener une guerre des récits. Notre soft power sera pleinement mis au service de la défense de nos alliés. Ce rôle que nous concevons au sein du Liberalintern est donc clair : nous serons toujours parmi les premiers à condamner l’agression, à ouvrir nos frontières, à mobiliser nos ressources et notre peuple. Nous serons une base arrière solide, une réserve de vitalité, une voix morale forte et une force culturelle déterminante. Nous ne transformerons pas Valtern en caserne, nous ne renoncerons jamais à notre pacifisme constitutionnel, mais nous ne resterons jamais les bras croisés quand des camarades se font massacrer. Notre histoire nous l’interdit. Camarade, Valtern ne sera jamais une nation qui attaque. Mais Valtern sera toujours une nation qui protège, qui soigne, qui reconstruit et qui raconte. Nous serons à vos côtés, non pas en conquérants, mais en frères et sœurs de lutte. Nous continuerons à œuvrer, partout où cela est possible, pour que de telles situations n’arrivent jamais. Nous multiplierons les initiatives diplomatiques, les échanges culturels, les partenariats équitables, les forums internationaux. Nous proposerons notre modèle de résolution pacifique des conflits, nos mécanismes de médiation, nos assemblées citoyennes comme outils à disposition de l’Internationale. Mais si malgré tous ces efforts la violence nous est imposée, nous serons prêts. Pas avec l’enthousiasme de la guerre, mais avec la détermination de ceux qui ont déjà tout reconstruit une fois et qui savent qu’ils peuvent le refaire. Valtern, deuxième puissance culturelle mondiale et visant la première place, mettra cette force au service de la défense collective. »

« Je vous remercie pour cette question qui révèle une préoccupation légitime face aux dérives que nous avons observées ailleurs, notamment dans certains régimes eurycommunistes où une nouvelle bourgeoisie bureaucratique s’est progressivement emparée de l’État. En tant que Ministre de l’Intérieur, ma mission est précisément de veiller à la sécurité intérieure de la République, non seulement contre les menaces extérieures ou criminelles, mais aussi contre les risques de dérive interne qui pourraient éloigner notre État de son caractère socialiste et populaire. Valtern conserve en effet une structure d’État classique avec un Président, un Gouvernement, et nous autorisons l’existence de partis politiques, y compris un parti de la droite valternienne nommé « Nation ». Cela peut surprendre dans une Internationale Libertaire, mais cette architecture n’est pas une concession au capitalisme. Elle est le résultat conscient d’un choix collectif : construire un socialisme vivant, débattu, contrôlé en permanence par le peuple, plutôt qu’un socialisme figé imposé par le haut. Nous ne croyons pas qu’interdire les partis conservateurs ou supprimer toute structure classique suffise à garantir la fidélité au socialisme. Au contraire, nous pensons que la meilleure protection contre le retour des logiques capitalistes ou l’émergence d’une bourgeoisie bureaucratique réside dans une combinaison puissante de mécanismes institutionnels, économiques, sociaux et culturels qui placent le peuple en position permanente de vigilance et de contrôle effectif. Sur le plan économique, nous avons verrouillé les bases du socialisme de manière structurelle. La Constitution garantit la propriété collectives des grandes ressources stratégiques : énergie, transports, infrastructures, mines, eau et forêts, etc. Ces secteurs sont gérés par des entreprises publiques. Le budget de l’État est massivement orienté vers la santé publique gratuite, l’éducation gratuite, les programmes de lutte contre la pauvreté et le développement des services publics. L’économie mixte que nous pratiquons laisse une place à l’initiative privée dans les secteurs non stratégiques, mais sous un encadrement strict : taxation progressive forte, obligation de participation aux coopératives dans certains domaines, et droit de préemption de l’État sur toute entreprise qui deviendrait trop dominante. Le parti de la droite valternienne « Nation » existe, il peut s’exprimer, présenter des candidats et même participer à des coalitions locales, mais il ne peut pas remettre en cause les acquis fondamentaux du socialisme. Toute proposition visant à privatiser les secteurs stratégiques ou à affaiblir les droits sociaux est systématiquement bloquée soit par le Sénat social, soit par la Cour constitutionnelle, soit par un référendum populaire si nécessaire. Nous n’interdisons pas l’expression conservatrice, nous la laissons exister dans un cadre où elle ne peut pas détruire les conquêtes populaires. C’est une confiance contrôlée : nous croyons que le peuple, armé de tous ces outils, est capable de défendre lui-même le socialisme mieux qu’un État qui interdirait toute opposition.
Nos médias, nos écoles, nos coopératives et nos associations maintiennent vivante une conscience de classe et une mémoire historique qui rappellent sans cesse les dangers du capitalisme et de la bureaucratie. Le parti de la droite valternienne peut exister, mais il évolue dans un environnement culturel où l’idée même d’un retour au capitalisme sauvage est largement vue comme une régression absurde. Enfin, le Conseil, qui représente syndicats, coopératives, organisations paysannes et associations, dispose d’un droit de veto sur toutes les lois sociales et économiques. C’est un verrou supplémentaire qui empêche toute tentative de glissement progressif vers des logiques libérales. Camarades, nous ne prétendons pas avoir inventé un système parfait. Nous savons que la vigilance doit être permanente. Nous avons choisi de ne pas supprimer l’État classique, mais de le démocratiser en profondeur, de le contrôler en permanence et de le garder au service du peuple. Nous autorisons l’existence de partis conservateurs, mais nous les plaçons dans un cadre où ils ne peuvent pas triompher des conquêtes socialistes. Cette approche est cohérente avec notre philosophie : nous superposons une structure classique à des outils de démocratie directe puissante, une économie mixte à une propriété collective des secteurs stratégiques, une liberté d’expression à une culture populaire profondément socialiste. Nous ne craignons pas la présence d’un parti de droite parce que nous faisons confiance au peuple, armé de tous ces mécanismes et de toutes ces peurs du capitalisme, pour le contenir et le ramener à la raison si nécessaire. Valtern n’est pas un socialisme de contrainte, c’est un socialisme de conviction et de participation permanente. C’est pourquoi nous pouvons affirmer avec sérénité que notre structure, loin de préparer un retour en arrière, est un outil au service d’un socialisme vivant, débattu et profondément enraciné dans le peuple. »

« Camarades, conclut Élodie Trembley en se levant lentement. Ce n’est pas seulement une adhésion institutionnelle pour nous, c’est la reconnaissance d’un chemin partagé, celui d’un socialisme vivant, joyeux et enraciné. Valtern est prête à s’impliquer pleinement, sans réserve et avec toute son énergie. Nous apporterons notre expérience de la superposition des identités, notre culture comme résistance, notre vigilance permanente et notre volonté farouche de défendre les opprimés sans jamais renoncer à notre joie de vivre. Nous serons présents dans les commissions, dans les débats, dans les actions concrètes, et nous mettrons toute la vitalité de notre jeune république au service de notre cause commune. Que ce jour marque le début d’une fraternité durable, sincère et combative. Valtern est désormais des vôtres, et nous en sommes infiniment heureux. Au nom de l'Etat, de la terre, et avant tout du peuple valternien.
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