05/07/2019
22:52:24
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L’Audition Valternienne

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Kotios, siège officieux des instances de l'Internationale Libertaire.

Il pleuvait sur Kotios. Une de ces pluies fines et froides, portées par ces vents tenaces qui descendaient de la Manche-Blanche. Pour la délégation valternienne qui venait de poser le pied sur le tarmac, ce climat n'avait probablement pas grand chose d'intimidant, ou même de neuf. Sans doute pouvait-il rappeler les brumes salines de Mistford ou les matinées fraîches sur les abords du lac Miskawa.

Le trajet de l'aéroport jusqu'au centre de la commune s'était fait sans faste ni gyrophares, à l'arrière de véhicules sobres. À leur arrivée à l'Hôtel de Ville, un imposant bâtiment bourgeois réquisitionné par la Révolution il y a plus d'une décennies, les représentants de la République Démocratique Socialiste furent accueillis chaleureusement. Des poignées de main franches se succédèrent, accompagnées d'innombrables formules de politesses. Puis on les guida à travers un dédale de couloirs où s'activaient des greffiers et des militants, jusqu'à un salon situé à l'étage, dont les baies vitrées offraient une vue plongeante sur les grands jardins du centre-ville.

La pièce avait été aménagée pour le confort et le dialogue. De fauteuils de cuir formaient un cercle imparfait autour d'une grande table basse en bois riche. Des théières fumantes, des carafes de café noir et quelques pâtisseries locales attendaient les invités sur un plateau. Face aux Valterniens se trouvaient les membres de la commission d'intégration du Liberalintern. Une poignée de représentants, affables et accessibles. Une fois tout le monde installé, et les tasses remplies dans un tintement de porcelaine, le représentant kah-tanais, qui présidait la séance du jour, prit la parole.

« Camarades, soyez les bienvenus à Kotios. »

Il désigna la table, puis les dossiers cartonnés posés devant chaque membre de la commission.

« Vous le savez, puisque notre secrétariat vous a fait parvenir cette liste de questions il y a plusieurs jours afin que vous puissiez les étudier et préparer vos réponses, votre intégration doit s'accompagner de l'échange que nous nous apprêtons à avoir. Ce dernier ne sera pas déterminant dans votre intégration au sein de l'Internationale, qui est déjà actée, mais servira à renforcer l'Unité du mouvement libertaire internationale en offrant une basse de connaissance essentielle aux acteurs membres. Si vous êtes prêts, je propose que la commission lise officiellement les questions qui vous sont soumises aujourd'hui pour l'enregistrement de cette séance, avant de vous céder entièrement la parole.

Bien, commençons.

Camarades de Valtern, nous avons étudié avec grand intérêt votre politique sportive, et notamment votre championnat national de boxe qui intègre des catégories sous dopage médicalement encadré. C'est une approche fascinante qui décomplexe l'amélioration scientifique des capacités humaines. Cependant, cela soulève une question philosophique plus profonde : considérez-vous Valtern comme une nation aux aspirations transhumanistes ? Si oui, comment conciliez-vous cette volonté de "dépasser" les limites biologiques de l'humain par la science avec votre Doctrine de "Protection Vitale" et votre immense révérence pour les équilibres naturels ? Où tracez-vous la ligne entre l'émancipation du corps et la préservation de son état naturel ?

Secondement, les Kah-tanais ont forgé la Syncrelangue pour unifier leurs peuples et rejeter les mots de leurs anciens oppresseurs. Nous constatons avec plaisir que votre peuple a fait de même, de manière organique, en créant le valternien, un pont entre différentes langues locales et coloniales. Dans un monde capitaliste qui tend à standardiser les cultures et à imposer un langage marchand unique, comment protégez-vous le Valternien d'une potentielle assimilation ? De plus, ce refus linguistique de choisir entre vos héritages historiques est-il, selon vous, la raison principale pour laquelle Valtern privilégie toujours le consensus au conflit politique ?

Troisièmement, l'histoire abonde de nations qui se sont déchirées en guerres civiles sanglantes à cause de divisions ethniques ou coloniales, nous le voyons aujourd'hui même au Gondo, en Restvinie ou encore en Rimaurie. Valtern a été fondée par quatre peuples distincts qui se sont autrefois fait la guerre. Aujourd'hui, vous semblez vivre en harmonie. Quels mécanismes concrets - institutionnels, économiques ou sociaux - avez-vous mis en place pour empêcher l'hégémonie culturelle ou économique d'un peuple sur les autres ? Comment avez-vous transformé des identités autrefois opposées en une solidarité de classe et de nation ?

Quatrièmement, votre Constitution et votre histoire font de vous une nation profondément pacifique. Vous n'avez pas d'armée offensive, et votre diplomatie prône le dialogue. C'est tout à votre honneur et c'est un choix attendu d'une nation socialiste. Cependant l'Internationale Libertaire est, en outre d'une alliance idéologique et d'une confédération de volontés propres, une alliance défensive devant servir la défense des opprimés face aux empires capitalistes et aux dictatures réactionnaires qui elles, n'hésiteront pas à s'opposer à nous par des moyens militaires. En tant que nation refusant l'offensive, comment concevriez-vous votre rôle stratégique au sein du Liberalintern si l'un de nos membres était attaqué ? S'il devait y avoir une participation valterienne à une situation conflictuelle armée, quelle sera sa nature ?

Cinquièmement, votre culture semble faire de la Fête un acte politique concret, c'est à dire une reconquête du temps contre la rentabilité marchande. Tout dans votre histoire et votre culture atteste des valeurs et ambitions de la société sans classe et sans oppression que nous cherchons toustes, ici, à construire. Cependant Valtern conserve une structure d'État classique et nous avons même constaté l'existence d'un "parti de la droite valternienne". Comment vous assurez-vous que cette structure étatique et la présence de partis conservateurs ne préparent pas, à petit feu, le retour des logiques capitalistes ou d'une nouvelle bourgeoisie bureaucratique telle qu'il en existe dans certains régimes eurycommunistes tels que la Loduarie ? Le peuple de Valtern possède-t-il des moyens d'action directe - référendums d'initiative populaire, révocation des élus - pour court-circuiter l'État s'il venait à trahir le socialisme ?

Ce sera tout, camarades. Je vous laisse la parole.
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