03/01/2021
07:24:48
Index du forum Continents Eurysie Götterland Seconde République du Götterland

Activités intérieures de la République.

584
République.


Ce salon recense toutes les activités intérieures au sein de la Seconde République du Götterland, qu'elles soient de nature militaire, politique ou économique. En plus de ces dites activités, ce salon accueillera aussi l'ensemble des posts dits Flavour (anecdotiques et qui ne sont pas nécessaires à la compréhension du Lore du Götterland dans son ensemble, à votre gré de les lire ou de les ignorer). Ici sera enfin classé les posts par ordre thématique, afin de vous y retrouver, ils seront également recensés dans le Journal des événements principal.


Classement thématique des posts :

  • Politique :

  • ⮕ Waltereich en révolte. (Décembre 2020).
  • Economique :
  • ...

  • Militaire :
  • ...

  • Flavour :
  • ...
    29390
    Waltereich en révolte :

    Et les poubelles ? Vous avez pensé aux poubelles ? Moi, j'y pense tous les jours. Mon meilleur ami est une poubelle, il s'appelle Guillaume Pley.


    • Catégorie du post : Politique.
    • Résumé du post : Alors que les tensions politiques et sociales atteignent un nouveau cap au sein de la capitale götterlandaise, une énième bavure de la police républicaine provoque la mort accidentelle d'un des manifestants, entraînant une augmentation drastique du mécontentement populaire et des tentatives d'instrumentalisation de l'opposition au Parti du Progrès.
    • Effets de mécanisme : -5% de soutien populaire ; +5% de tensions sociales ; +10% de tensions au sein de la Coalition Nationale.


    Très d'actualité, votre post, messire. Pas mal, hein ? C'est français.
    ⮕ Bismillah, c'est les bavures.


    Le courant a été coupé vers 22h et il n'est pas revenu de la nuit. Je me suis rasé à la bougie, dans la salle de bain, avec de l'eau tiède qui sentait le fer et, derrière le fer, une odeur de cave que les canalisations de Südpark ont depuis des mois maintenant, faute d'entretien. On ne booit plus ce qui sort du robinet sans l'avoir fait bouillir mais pour se raser, ça passe encore. La bougie était de la cire grise, pleine de suie, qu'Ilse avait eue au marché du square Haber contre mes bottes d'hiver, celles qui me serraient depuis que j'avais pris du poids, du temps où j'avais encore du gras en stock. Le ventre avait fondu ces derniers mois et dans le petit miroir, la flamme me donnait des joues creuses et des yeux enfoncés d'un homme dans la cinquantaine, alors que j'ai que 44 ans. Dans la chambre, Ilse faisait semblant de dormir. Je le savais à sa façon de respirer par le nez, trop régulièrement. Lena, qui a pourtant quatorze ans et qui dormait seule dans sa chambre depuis ses six ans, était revenue dans notre lit depuis deux semaines après qu'une rafale de balles avait balayé la façade du lotissement d'en face. On n'a jamais su qui avait tiré sur qui, si c'était des rebelles en groupuscules ou si c'était l'armée, déployée dans la capitale pour rétablir l'ordre. Lena dormait de travers, un pied sur la jambe de sa mère, la bouche ouverte et les cheveux en bataille sur le visage. Je me suis tenu un moment au pied du lit, mon ceinturon à la main pour ne pas faire tinter la boucle, à regarder les deux silhouettes dans le noir bleu juste avant l'aube. Dehors, je vois que quelque chose brûlait depuis la veille, un rougeoiement mou semblait remplacer les lumières de Nordheim, le quartier juste à côté du nôtre. A peu près aussi pauvre que le nôtre, cela étant. Il y avait deux tranches de pain de seigle dans la cuisine, que j'ai fait griller sur le réchaud à gaz de camping et un reste de chicorée. Le pain venait de la boulangerie de la rue Brandl que tenait un vieux couple venu de Kaiserlahn qui parlaient entre eux leur langue et qu'on n'a jamais vu fermer, même pendant les émeutes, jusqu'à ce que quelqu'un y jette une bouteille un soir parce que la femme avait répondu en anglais à un de ses clients. Depuis, on fait la queue à la distribution municipale qui ouvre à quatre heures du matin jusqu'à ce que les bons soient épuisés. Ilse y allait tous les jours avec Lena parce qu'on obtient plus de pain quand on arrive avec une enfant, presque tout le monde sait ça. J'ai mangé debout, en regardant mon uniforme accroché à la porte, les bottes cirées de la veille, le casque posé sur la table avec sa visière relevée. Je suis entré dans la police en 1997. Mon père était docker à Hagencity...enfin, quand Hagencity avait encore des docks, ma mère travaillait dans les bureaux de la Bourse. Oh, ne croyez pas qu'elle était fortunée, ma pauvre mère, elle était agent d'entretien. Ils auraient certainement voulu que je fasse autre chose de ma vie, du moins quand ils étaient vivants, mais on choisit pas beaucoup quand on est né dans un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Avant de partir pour le boulot, j'embrasse Lena sur le front sans la réveiller. Ilse garde les yeux fermés mais est suffisamment réveillée pour me mettre en garde :

    "Ne te fais pas remarquer."
    Elle dit ça tous les matins maintenant, ce à quoi je lui réponds toujours la même chose, que je ne me fais jamais remarquer. Ce qui est vrai, théoriquement...je crois.

    La caserne de la 4ème Hundertschaft se trouve à Hagencity, dans un ancien entrepôt de la compagnie fluviale de la Wesforte que la municipalité avait vendu à des promoteurs dans les années 2000 et que les promoteurs avaient transformé en lofts avec galerie d'art au rez-de-chaussée, avant de faire faillite finalement. L'Etat l'avait réquisitionné quelques mois après le début de la guerre civile. Dans la cage d'escalier, on avait appuyé contre le mur de grandes toiles abstraites, sans cadre, que personne n'était venu reprendre, des aplats de rouille et de bleu que les gars de la compagnie appelaient des "pansements". Quelqu'un avait dessiné une moustache à l'une d'elles au feutre noir. Le soir, les bleus dormaient dans les anciens ateliers d'artistes, sur des lits de camp sous des verrières dont on avait masqué la moitié avec des planches depuis qu'une balle perdue avait traversé celle du deuxième étage. Le briefing était à cinq heures et demie dans l'ancienne salle d'exposition, sous un néon unique alimenté par le groupe électrogène. Le Polizeirat Brenner se tenait devant une carte de la ville punaisée sur un panneau avec un marqueur rouge dont le capuchon pendait à un fil. Brenner était un gars dans la cinquantaine, sec, avec des moustaches grises coupées bien droit. Je l'ai toujours vu comme un flic d'avant, vous savez ces flics des années 1980-1990 qu'on voit dans les films, des bonnes poires, toujours optimistes, un peu mascus sur les bords mais pas méchants, qui gardent l'enthousiasme de leur jeunesse et l'idéal qui animait autrefois le boulot de flic. Aujourd'hui, il avait les traits usés surtout. Bordel, si même lui ne tient pas le coup...

    "Une marche est annoncée pour dix heures depuis Nordheim. Les organisateurs sur les réseaux parlent de 50 000 personnes mais l'armée nous a indiqués qu'ils devaient être 20 000. On va dire 30 000, hein, on va y aller au pifomètre. Le décret présidentiel de 2018 a interdit tout rassemblement de plus de dix personnes sur la voie publique, comme vous le savez. On a déjà des hommes sur le carrefour de la Promenade Royale et de la Hafenstraße. Le cortège ne doit en aucun cas atteindre le Landtag."
    Il tapa sur la carte avec le capuchon du marqueur, à l'endroit où l'avenue qui descend de la cathédrale Sainte-Marguerite rencontre la rue du port, à une centaine de mètres de la grille du Landtag.

    "Vous êtes équipés comme d'habitude. Quatre grenades lacrymo par pax. Bon, j'ai déjà dit ce que j'en pensais, de ces grenades, la moitié sont périmées donc évitez de compter dessus. Les armes non-létales sont réservées aux sous-officiers de section. Evidemment, aucune utilisation de vos armes de service sauf extrême nécessité."
    Personne n'avait réagi à la fin du briefing. Des flics lynchés, on en avait vu pas mal avec les semaines qui passent. Un d'entre nous vrille et fait une bavure, les émeutiers se vengent et ainsi de suite. Dans la rangée en face de moi, le jeune Stefan Lorenz, 23 ans, sorti de l'école de police juste avant la guerre civile, semblait se mordre l'intérieur de la joue. Il avait l'air d'un enfant déguisé avec son casque trop grand et la jugulaire qu'il serrait à chaque fois qu'on ne le regardait pas. Il était dans la section depuis quelques semaines, son prédécesseur avait pris un pavé en pleine figure alors qu'il avait retiré son casque au pire moment. Pas de bol. Il était mort d'un traumatisme crânien, adossé à un abribus, on était tellement débordés qu'on avait pas pris la peine de récupérer son corps sur le moment. Brenner termina son briefing :

    "Bon, pour ceux qui m'ont posés la question ce matin, on est payés avec deux mois de retard. Le ministère m'a dit que le virement part demain. Evidemment, à prendre avec des pincettes mais je vous demande quand même de tenir cette ligne ce matin. Si la marche passe, le Landtag se retrouve pris d'assaut et vous savez que nos chers députés se feront prendre à parti par la foule avant midi. Un gouvernement qui cède à la rue, c'est plus un gouvernement. Alors faites-le durer, qu'on puisse enfin être payés putain."
    Nous nous sommes mis en rang et on est sortis du bâtiment.

    Le fourgon de la section est un vieux Wolf à carrosserie grise, grillagé aux vitres. Il sentait la sueur sèche et le caoutchouc chauffé. Et évidemment, comme toute bonne section de police sous-équipée, on était parqués à 17 dans un véhicule prévu pour douze occupants. On a pris le quai de la Wesforte vers l'est. Le jour se levait sur un ciel de plomb, bas, qui avait la même couleur que le fleuve. L'eau de la Wesforte charriait des choses que l'on évitait de regarder en général, genre des matelas, des cadavres de clébards gonflés, ce genre de saloperies quoi. Sur la rive d'en face, la lumière a commencé à toucher les grandes tours du quartier financier, toutes éteintes, avec leurs façades de verre sombre qui ne renvoyaient plus rien. Les enseignes de TGS et de GBV, en haut des deux plus hautes, n'étaient que des silhouettes de lettres là où on était. Nous avons traversé Wilhemstadt par les contre-allées ensuite. Les larges avenues bordées d'arbres, si fières avant, étaient jonchées de feuilles mortes que personne ne prenait le temps de balayer. Des hôtels particuliers aux volets clos portaient sur leurs portes cochères des inscriptions à la peinture, des croix, des noms, des numéros de téléphone. Sur une grille, quelqu'un avait attaché un drapeau de la République, déchiré, qui pendait. Sur la façade d'à côté, on avait tracé en grandes lettres noires, mal ajustées : SIEG ODER TOD, HEIL GÖTTERLAND, avec la double rune que la Division Massenvernitchtung fait peindre partout où elle a quelques partisans, jusque dans les beaux quartiers de la capitale, alors qu'elle tient Falkenberg à une bonne centaine de kilomètres d'ici. Nous avons ensuite remonté Friederichspark. Les trottoirs étaient noirs de monde, des gens debout, immobiles, par groupes de cinq ou six, devant des portes fermées. Des files, à l'évidence, qui commençaient à se former pour des distribution qui ne commençaient que l'après-midi généralement. Je voyais des visages à travers le grillage de la vitre et surtout des vêtements pour la plupart trop vieux pour notre époque, trop amples pour certains, et pour ceux qui n'avaient pas le luxe d'avoir un sac à dos, ils portaient souvent des sacs en toile tenus contre la poitrine. J'ai même aperçu une vieille dame en robe de chambre qui tenait sous son loden un cabas vide avec la dignité d'un parapluie. dans la file suivante, on apercevait quatre hommes, dans la trentaine, rasés de près, droits dans leurs bottes, vestes en cuir et qui regardaient passer le fourgon avec une attention qui n'avait rien d'un regard d'affamé. Je les ai notés. Brenner nous avait prévenus que les réseaux de la Division Massenvernitchtung recrutaient parmi les gens de Seevilla et de Grünwald, des fils de bonne famille la plupart du temps. Je ne sais pas ce qu'ils attendaient de nous mais ils ne faisaient certainement pas la queue. On a longé enfin le quartier financier par le pied de ses tours puis, en approchant de l'Altstadt, on a croisé nos camarades de la 2ème Hundertschaft, déjà en positions devant un barrage de herses et de camions-citernes. Il nous ont salués d'un coup de menton. Un des leurs, un barbu, mâchait quelque chose en regardant au loin avec une indifférence qui m'a fait immédiatement comprendre que ce brave-là avait pas dormi depuis quelques jours. Sur la place de la cathédrale, au pied des flèches de Sainte-Marguerite, deux prêtres en soutane noire distribuaient du bouillon dans des gamelles à une file de miséreux. Le bouillon fumait dans l'air froid. Le curé avait un visage taillé en hache, un peu comme ces séminaristes des années 50. Les pavés de la place étaient les mêmes que ceux sur lesquels les empereurs avaient fait défiler leurs sanglantes armées. C'était encore un miracle qu'on ne nous les avait pas encore balancés.

    Le carrefour de la Hafenstraße et de la Promenade Royale est un point que je connais mieux que n'importe quel endroit de la ville parce que j'y effectuais déjà mes premières patrouilles, en 1998, avec un ancien, un vieux de la vieille, qui m'avait appris à l'époque deux choses : toujours marcher du côté du mur et ne jamais regarder les gens dans les yeux quand on leur demande leurs papiers. Le carrefour est large, avec une forme assez irrégulière et un avec un terre-plein de tilleuls planté au milieu, entouré de quatre bâtiments à colonnes dont l'un abrite une banque, l'autre une assurance, le troisième un restaurant de luxe et le dernier un café, le Zum Goldenen Adler. La Promenade Royale monte vers le nord-est entre ses palais baroques, jaune pâle, ocre, gris perle et des frontons en pierre et à l'angle, près des tilleuls, une borne de fonte noire qui marque le kilomètre zéro des routes du pays. C'est là qu'on a posé la première rangée de boucliers. On a déployé la ligne en trois rangs sur toute la largeur de l'avenue. Les hommes de devant tenaient les grands boucliers en polycarbonate, rayés, fendus pour certains même tandis que les deuxième et troisième rangs avaient des matraques et des lance-grenades. J'étais au premier rang, à gauche, Lorenz se trouvait juste à ma droite, Brenner pensait sûrement que ma tête de vieux calmerait le gosse. On a attendu pendant deux heures. La marche est finalement arrivée vers 10h par la Hafenstraße et on l'a entendue longtemps avant de la voir. Un grondement bas, continu, puis des casseroles. On comprenait pas au début, ils frappaient des casseroles avec des cuillères en bois, des plaques de fou, des seaux retournés du plat de la main. Un vacarme sans rythme qui avançait en bloc, par vagues. La manifestation remplissait toute la largeur de la rue sur une profondeur que je pouvais pas vraiment mesurer. Les premiers rangs de manifestants étaient composés de femmes. Des femmes de tous âges, en manteaux ou en tabliers, avec des foulards, certaines poussant même des poussettes et d'autres tenaient leurs enfants par la main, d'autres étaient des vieilles aux visages cassés, d'autres des filles de vingt ans, des lycéennes et des collégiennes à peine plus âgés que Lena. Derrière, les hommes : des ouvriers pour beaucoup, reconnaissables de loin à leur vareuse, à leur façon de tenir les mains loin du corps. Il y avait des pancartes en carton, des draps sur lesquels on avait peint à la bombe. Et des pains sur des bâtons. C'est ça qui m'avait le plus frappé, les pains. Ils avaient mis des miches rondes, des baguettes et des pains de seigle enfilés sur des manches à balai ou des tiges de métal et qui étaient brandis au-dessus de la foule comme des enseignes de procession. On aurait dit de loin une fête religieuse, une de ces processions de village qu'on retrouvait à Tannenwald, vous savez ces processions où ils portent les saints sur des brancards. Ils étaient sûrement 30 000, ouais, Brenner avait raison. Je n'ai jamais vu autant de gens ensemble de ma vie. Derrière les pains, j'ai vu autre chose. Les drapeaux. Des petits groupes serrés, disciplinés, qui se tenaient à distance de la masse et déplaçaient en coin. Un contingent de jeunes en vestes sombres marchait au milieu, portant des portraits de Goldstein sur des hampes, identiques, d'une qualité d'impression qu'on retrouvait pas dans la capitale depuis un bon moment. Plus loin, des bannières noires et rouges où flottait un A cerclé. Plus loin encore, un groupe d'une trentaine ou quarantaine d'étudiants en blouson de cuir ou en parka qui avaient déployés une grande banderole blanche qui disait : LE PROGRES NOUS AFFAME. Ceux-là, je les avais vus à la télé devant les grilles de l'université Walter. La marche s'est arrêtée à quarante mètres de la ligne. Le vacarme des casseroles s'est dispersée en petits tintements avant de se taire à son tour. Un silence stupéfiant s'était installé sur toute la rue. On entendait les pas de ceux qui n'avaient pas encore compris qu'on s'arrêtait. Lorenz me murmura :

    "Dieter, ils ont des gosses.
    - Ferme-là et regarde devant toi.
    "

    Je ne saurais pas dire combien de temps ils nous ont regardés. Cinq minutes ? C'est vrai que ça m'a paru une éternité mais en vrai, ça doit être sûrement moins. Une femme est sortie du premier rang, une petite femme d'une quarantaine d'années, trapue, en manteau marron avec un foulard noué sous le menton. Elle tenait un pain à deux mains contre sa poitrine, un petit pain rond, comme un enfant. Elle a marché jusqu'au premier bouclier, de l'autre côté de la rangée, à quelques pas de moi, devant Lorenz. Elle expliqua, à voix posée, sans crier, que ses enfants n'avaient pas mangé depuis hier et qu'elle voulait s'adresser au gouvernement. Je me souviens de la forme de sa bouche. Elle avait perdu plusieurs dents sur le côté, comme beaucoup de femmes de sa génération depuis que les mutuelles avaient cessé de rembourser les soins dentaires et elle parlait en tenant sa lèvre pour le cacher. Lorenz n'a pas répondu, il avait la visière relevée et son visage était...oh putain, il était pâle, aussi blanc que la cire. A tous les coups, cette dame devait lui rappeler sa propre mère à ce gamin. Elle est restée comme ça une trentaine de secondes, devant les boucliers, puis elle a posé son pain sur le sol, comme pour nous déposer une offrande, avant de repartir dans la foule. C'est le pain qui a tout déclenché, je crois, mais pas à cause d'elle. Un autre a balancé de la farine sur nous, je n'ai pas vu d'où. La farine a traversé l'espace entre les rangs et heurta le casque de l'homme à ma gauche. Quelqu'un cria de notre côté :

    "Teneeeez LA LIGNE."
    A gauche, vers l'angle de l'assurance, des cris ont éclaté, un tumulte de coups et de verre. A vingt mètres, un cocktail Molotov avait éclaté sur le bouclier d'un collègue de la 2ème. Le cocktail projeta une nappe de feu liquide qui lui a couru sur les bottes et les genoux. Deux de ses camarades l'ont roulé dans la poussière pour l'éteindre. L'odeur de l'essence m'est arrivée jusqu'à la bouche. La foule avança mais pas d'un seul mouvement, elle avançait là où on la poussait, de l'arrière, avec une force animale. Les gens du premier rang, des femmes pour la plupart, furent écrasées contre nos boucliers. J'ai entendu des côtes craquer. A ma droite, quelqu'un tira des grenades lacrymo, éclatant à terre avec leur chuintement de vieux pneu et le gaz blanc, d'une âcreté horrible, roulant sur les pavés en nappes lentes. J'avais pas mon masque, bordel personne n'avait de masque ! L'odeur m'est montée dans les sinus comme une lame et mes yeux ont commencé à pleurer sans que je puisse les ouvrir. C'est dans cet état-là que j'ai vu une main saisir le casque de Lorenz, de manière trouble. Lorenz avait sa visière arrachée, la jugulaire tendue sur sa gorge, tiré en avant par-dessus le bouclier par un homme que j'avais du mal à distinguer dans le gaz. Lorenz criait en suffoquant, la sangle lui sciait le menton. Il allait être entraîné dans la foule et ce que la foule fait aux flics qu'elle chope, j'avais déjà eu l'occasion de le voir. Le mois dernier, on avait retrouvé un gars de la 3ème sur un toit de la camionnette, les yeux crevés et les mains clouées au capot. Je me suis donc jeté en avant, laissant mon bouclier contre l'épaule et la matraque dans la main droite, le bras tendu et j'ai frappé au niveau où devait se trouver l'épaule de l'homme, au creux de la clavicule. Toujours l'épaule, jamais la tête. J'ai frappé de haut en bas avec toute la masse de mon corps derrière. L'épaule n'était pas là. A la place de l'homme que je ciblais, poussé de côté par la foule, projeté par le flot de gens derrière, c'était la tête d'un autre homme. Il s'est trouvé exactement dans la ligne du coup. Il regardait derrière lui, cherchant quelqu'un dans la cohue, la bouche ouverte sur un nom que je n'ai pas entendu. La matraque l'a touché à la tempe gauche. Je n'oublierai jamais ce bruit. Dans les films, un coup s'entend comme un claquement sec mais celui-là, Seigneur, il était aussi sourd qu'une branche verte qu'on casse sous sa botte avec quelque chose d'humide dedans. Le choc a remonté tout mon bras jusqu'à l'épaule. Je l'ai senti dans les dents puis j'ai senti la matraque s'enfoncer très légèrement avant de se dégager, comme dans quelque chose qui venait de céder. L'homme n'a pas crié, il a fait demi-tour sur lui-même, les genoux pliés, les yeux sortis de leur fixité et il est tombé sur le côté. Sa tête a heurté le rebord de la bordure du trottoir en granit.

    Je n'ai pas vu grand-chose, je tiens à le dire, parce que plus tard, tout le monde a voulu savoir ce que j'avais vu et pour être honnête, j'ai pas vu grand-chose : un crâne qui cède puis mes yeux déjà repartis à la recherche du fils de pute qui tirait le casque de mon collègue. Lui seul m'intéressait. Il avait lâché Lorenz dans la bousculade et il refluait vers la foule, de dos, large comme une armoire, c'était lui que ma matraque aurait dû toucher. L'autre, celui qui venait de prendre le coup à sa place, je ne savais pas qui c'était et je tenais pas à le savoir. Derrière nous, le sergent Weiss hurla un ordre par-dessus le vacarme :

    "Vorwärts ! Dix mètres, poussez !"
    Le deuxième rang s'est plaqué contre nos et le troisième contre le deuxième et la ligne entière bougea d'un seul bloc, boucliers serrés. Une ligne qui avance ne laisse à personne le choix de l'endroit om il pose le pied. On le pose là où la ligne le pose et ceux qui se trouvent dessous se démerdent. Ce qui se trouvait dessous, cette fois, c'était lui. Il était tombé dans le couloir de trois mètres qui séparait nos boucliers de la foule, sur le flanc, contre la bordure et il n'était pas assommé. C'est ce qui a rendu la suite si longue. Il avait rouvert les yeux et s'était mis à quatre pattes, la tête pendante avec un filet de sang épais, presque noir, qui coulait de son oreille sur la pierre en y dessinant une flaque ronde, très régulière, pile à l'endroit où la farine était tombée en neige. Il a relevé le visage vers nous avec l'expression d'un type qui vient de renverser son café. Il a dit quelque chose mais j'ai rien saisir de ce qu'il a dit. "Mar-quelque chose", avant que sa bouche se remplisse. Il a recraché du rouge dans ses mains puis il a essayé de se relever. Le rebord du premier bouclier lui a pris la nuque. Je n'ai pas vu qui le tenait, un gars de la 2ème sûrement, qui ne l'a pas vu non plus. Il est parti en avant, le front contre le pavé, avec un claquement que j'ai senti dans mes propres tripes et la ligne lui est passée dessus, littéralement. Les bottes sont venues l'une après l'autre, des bottes cloutées, cinquante paires, dont certaines s'écartaient par réflexe en sentant quelque chose de mou et dont les autres ne s'écartaient pas parce que le rang de derrière poussait. J'ai entendu les doigts de sa main droite, étalée à plat sur le pavé comme pour s'y retenir, se rompre sous un talon avec un crépitement de coquilles de noix. j'ai entendu un souffle crevé sortir de son ventre quand un pied s'est posé au milieu de ses côtes, un sifflement qui a fini en gargouillis. Cela a duré environ une minute, on avait gagné huit mètres. La foule, refoulée, a fini par céder dans un grand froissement de corps qui se piétinent puis elle a reflué sur elle-même. Il y a souvent des instants comme ça où l'avant d'une foule recule pendant que l'arrière ignore encore qu'il faut reculer. Les premiers rangs s'écrasent alors contre les suivants, les suivants repoussent et au milieu, vous avez un vide qui se referme comme une mâchoire. Le garçon était dans ce vide, à peu près. Il avait été traîné par je ne sais qui vers la foule et avant même de pouvoir souffler, un flot de femmes en foulard l'a recouvert en battant en retrait, des pieds de toutes les tailles, des talons de ville, des bottines, des semelles de basket, il s'est tout pris dans la gueule, même une poussette. Il n'y avait pas d'enfant dedans, cela dit. Weiss, une fois que la ligne a atteint son objectif, cria :

    "Halt für die Truppe !"
    Nous nous sommes arrêtés, hors d'haleine, les boucliers plantés dans le pavé et pendant un moment, personne n'a bougé. Je me suis d'abord occupé de mon poignet que le dernier choc avait tordu et qui commençait à enfler dans le gant. Puis j'ai regardé ma matraque. Sur les dix derniers centimètres, elle portait une matière rose et grise avec des cheveux collés dedans. Je l'ai essuyée sur ma cuisse et j'ai gratté les cheveux à l'ongle mais ça se détachait pas, j'ai dû frotter plus fort. Le garçon se trouvait devant nous, quasiment à nos pied et je l'ai vu à ce moment-là, à loisir, comme on regarde quelque chose qui ne vous regarde plus. L'orbite gauche formait un puits plein d'une gelée rouge d'où l'oeil avait glissé et pendait sur la joue au bout de son nerf comme une prune pelée. La mâchoire inférieure, déboîtée, entraînait la bouche de côté et laissait voir les dents dont plusieurs manquaient. Un talon avait arraché le cuir chevelu sur la largeur d'une main et le lambeau s'était retourné sur l'oreille comme une page. Là où l'os de la tempe était à nu, il faisait une tache blanche et lisse au milieu de la bouillie. Il respirait encore. Dans ce qui lui restait de gorge, quelque chose faisait un bruit de siphon. Une jambe battait le pavé, le talon raclant à intervalles réguliers d'un mouvement absurde. Lorenz se tourna vers moi :

    "Dieter, il bouge.
    - J'ai vu, ça va pas durer.
    "

    Weiss arriva, il regarda et il lâche presque instinctivement :

    "Putain de merde. Hartmann, Wilhelm, dégagez moi ça du passage, hop hop hop, on se remue !"
    Ils l'ont pris chacun par une cheville, le traînant jusqu'au pied du tilleul, la tête rebondissant sur les joints et derrière lui le pavé a gardé une traînée large comme une main, rose, farineuse, piquetée de gouttes. Ils l'ont laissé dans le caniveau, sur le flanc, contre la racine. Weiss cracha à la radio :

    "Centrale, ici la 2ème Hundertschaft, j'ai besoin d'une ambulance sur le carrefour de la Hafenstraße.
    - Négatif, sergent. Les deux ambulances de la zone sont coincés derrière des barricades à Wilhelmstadt. Débrouillez-vous, terminé.
    "

    Weiss n'a pas insisté. Le garçon est mort dix minutes plus tard, seul, sur le flanc, dans un râle de plus en plus lent qui nous est parvenu par intermittence entre deux salves de lacrymos. Une fille criait son nom depuis la foule. Elle appelait Emil, Emil, d'une voix cassée à chaque cri qu'elle faisait et deux personnes la retenaient par les bras. Elle avait réussi à se débattre et à tenter de passer sous les boucliers, en vain. Un collègue lui a repoussé le visage du plat de son gant, la faisant retomber dans les bras de la foule. Je n'en ai rien pensé, son cri me donnait surtout mal à la tête, voilà tout. Dans le premier rang des manifestants, une adolescente en doudoune tenait un téléphone à bout de bras, l'objectif tourné vers nous. C'est elle, bien que le mort, qui m'a glacé le sang. J'ai pensé à Ilse et au fait que ces putains de visières de première génération n'étaient pas teintées.

    Ce qu'une foule fait d'un mort, je l'ai appris ce matin-là aussi et je crois que ceux en face l'ont appris en même temps que moi. Pendant un quart d'heure après la reprise du carrefour, il ne s'est rien passé. La foule s'était repliée au-delà de la Hafenstraße, à une quarantaine de mètres derrière les nuages de lacrymogène qui se dissipaient petit à petit en nappes basses. Mais peu à peu, le nom du mort a commencé à monter, d'une voix à l'autre, quelqu'un l'avait sûrement reconnu dans le tas ou la jeune femme de tout à l'heure avait peut-être vendu la mèche. Emil Brandt. Ils se sont mis à le scander en frappant dans leurs mains et sur leurs casseroles avec une lourdeur de cloche qui a empli toute la Promenade Royale. Emil, Emil. Je n'avais jamais vu un prénom devenir une arme en quelques minutes. On avait tué un boulanger, disaient-ils. Un boulanger avec un pain à la main. Bon, c'était faux mais aucune importance. Brenner est arrivé de l'arrière à pas lents, les moustaches tendues sur une bouche serrée. Il s'est arrêté devant le tilleul, il a regardé le corps puis il a levé les yeux vers la foule avant de revenir au corps. Il était visiblement en plein calcul avant de s'adresser à Weiss :

    "L'ambulance ?
    - Indisponible, Polizeirat.
    - Chargez-le dans le fourgon alors. Avant qu'ils cherchent à récupérer le macchabé.
    - Ils ont filmés la scène en face.
    - Je sais.
    "

    Deux hommes le soulevèrent. C'est en le soulevant que j'ai compris que le corps n'avait plus de tenue. Il s'est plié en trois, la nuque ballante et le sang qui n'avait pas fini de couler est sorti de lui en nappe lente avec le bruit de l'eau qu'on vide d'un seau. Ils ne l'avaient pas porté de dix mètres que la foule avait compris et sans prévenir, elle s'approcha de plus en plus près en nous provoquant. Weiss, paniqué par le mouvement de foule, cria à ses hommes de lâcher le cadavre. Ils ont lâché, le corps tomba comme une tombe sur le sol. Soudain, des jeunes en vestes sombres, ceux de la jeunesse du PIN, ont fendu la masse de policiers en formation serrée pour s'approcher le plus possible du cadavre. Ils ont commencés à hurler à la foule que nous étions les assassins de la République, que nous tentions de tuer le peuple pour protéger les banquiers et les grandes fortunes tout en affamant ceux qu'ils prétendent gouverner. Je n'entendais pas tout après, j'entendais un mot sur quatre des jurons de ces abrutis. Dans des circonstances toujours plus étranges, les anarchistes juste derrière ont chargés derrière le PIN. Un peu plus loin, un homme en manteau de cuir, la soixantaine, parlait à une équipe de télévision. Un cameraman avec une caméra lourde sur l'épaule, un preneur de son avec sa perche, les journalistes étaient arrivés plus vite sur les lieux que les ambulances, j'hallucine. L'homme parlait d'une voix de baryton, en martelant des mots pour qu'on puisse les couper au montage visiblement : régime usurpateur, gouvernement de la honte nationale. Un des anarchistes s'est approché de lui avec colère et il y a eu des bousculades. A Waltereich, ces gens-là se haïssent mieux entre eux qu'ils ne haïssent la police parfois.

    A onze heures, après une heure de luttes avec la foule, un tir est venu d'un toit. Un seul coup sec, passé à un mètre de la tête de Lorenz qui a fait éclater le granit de la borne du kilomètre zéro dans un jaillissement d'éclats. Tout le monde s'est jeté à terre, policiers et civils confondus, dans quelques secondes de cris et d'enfants tirés par le col. Personne n'a su d'où il venait. J'ai levé les yeux sur les corniches de l'assurance, sur les cheminées, sur le toit de la banque, sur les frontons. Rien. La Division Massenvernichtung, les libertaires, les eurycommunistes, le FRN, l'armée, un fou, une de ces factions de tarés qui peuplaient maintenant l'arrière-pays ? J'ai jamais su et aucune enquête n'a pu l'établir non plus de toute façon. Les fourgons de la 1ère Hundertschaft sont arrivés une heure plus tard, nous ordonnant de dégager le carrefour. On a repris le cordon en rangs serrés. J'ai quitté mon poste en fin d'après-midi avec toute la 4ème, la 1ère avait pris le relais.

    Dans le fourgon, personne n'a parlé. Je regardais mes mains. Entre les phalanges et sous les ongles, le sang formait une pâte brune qui tirait la peau en séchant. Lorenz s'est penché vers moi pendant que le véhicule cahotait sur le quai et m'a dit que sans moi, on l'aurait écharpé. Je lui ai dit de fermer sa gueule pour une fois. Il s'est tu. Brenner nous a réunis vers 18 heures dans la salle d'exposition. Il avait posé un téléphone sur la table, l'écran vers le plafond. La vidéo n'était pas longue, à peine une minute mais elle circulait déjà depuis plusieurs heures et elle avait été vue par plusieurs millions de personnes, sûrement autant au Götterland qu'à l'étranger. Il a lancé la vidéo sans commentaire. On voyait la ligne qui avançait, un homme à quatre pattes devant elle puis plus d'homme du tout. Vers la moitié de la vidéo, on voyait un des collègues de la 2èùe qui posait le pied sur l'homme sans regarder en bas. Brenner a fait un arrêt sur image, restant un moment sans parler, avant de s'exprimer finalement :

    "La lecture officielle est celle d'un projectile, lancé par un manifestant radicalisé qui aurait atteint un autre manifestant. L'enquête établira les circonstances. Vous tous, vous avez compris, rompez. Falk, reste ici."
    Il m'a gardé dix minutes dans la salle vide en me disant que j'allais rentrer chez moi, que je n'irais pas travailler demain, que je ne sortirais pas et que je ne parlerais à personne, y compris à la presse ou à ma famille. Il m'a dit que l'état-major de la police de Waltereich avait déjà vu la vidéo. Il m'a dit qu'il me couvrirait si j'étais raisonnable...et que je serais raisonnable, n'est-ce pas ? Je n'ai pas dit un mot. Il m'a tendu un rapport qui disait exactement ce qu'il venait de dire à l'instant. Je pris le stylo qu'il me tendait et j'ai signé, sans trembler, au bas de la feuille.

    Je suis rentré à pied. Le fourgon m'aurait déposé au coin de la rue mais je voulais marcher. C'était un trajet de quarante minutes à pied pour arriver jusqu'à Südpark. La nuit était tombée avec le froid de l'hiver. Il n'y avait plus de lumière publique. Dans les quelques logements chanceux avec encore de l'électricité, on entendait par la fenêtre l'écho de la chaîne de télévision publique du Landtag. Je reconnaissais distinctement la voix de la ministre de la Sécurité Intérieure, Anna-Lena Staebler, qui parlait d'un accident regrettable devant le Landtag, de provocations organisées par des groupes extrémistes infiltrés dans le cortège et elle disait qu'une enquête avait été diligentée pour éclaircir les circonstances, ce à quoi Vinzenz Suckow, le président du SPDG, dont la voix était reconnaissable entre mille, exigea la démission de la ministre pour son incompétence.

    Elles m'attendaient à la porte, une bougie à la main. Ilse regarda mon pantalon et mes mains, sans rien demander. Lena, derrière elle, avait les yeux grands ouverts. Elle qui passait sa journée sur son téléphone, ça n'a pas dû lui échapper bien longtemps. Je regarda les yeux de mon épouse. Ne te fais pas remarquer, c'est ce qu'elle m'avait dit ce matin. Bon...je sens que je vais dormir sur le canapé ce soir.
    Haut de page