
OĂč est l'argent, Soeur Mahaut ?Au Grand Kah, il y en avait, des choses. Il y en avait, des individus. Il y en avait, des individualitĂ©s. Des idĂ©es, des opinions, des actions. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des gens.
Soyons honnĂȘtes, c'Ă©tait surtout le rayon des idĂ©es qui, prĂ©sentement, nous intĂ©ressait. Et des mauvaises idĂ©es, il y en avait aussi. Voyez-vous, le Communalisme, c'est certes le triomphe du peuple face aux Ă©lites et Ă l'oppression des supposĂ©s grands hommes qui façonnent l'Histoire, mais ça n'en Ă©tait pas moins le mouvement de fond d'une somme d'individualitĂ©s forgĂ©es par leurs environnements. Une culture. Une bonne grosse culture. Au sens le plus biologique du terme. Du sale, du lourd, du dĂ©gueulasse.
Pourquoi ces qualificatifs ?
Parce qu'Atlan, Chilton et Lorenzo étaient de ce genre là . Ils avaient grandi dans une relative opulence, si tant est qu'un qualificatif comme "opulence" puisse s'appliquer à une quelconque frange de la population au sein du Grand Kah. Ils n'avaient manqué de rien, ils avaient eu des familles aimantes, ils avaient fait des études. De belles études. Des études de lettres et de philosophie politique.
Et plutÎt que de participer aux mille et un débats passionnants de la société kah-tanaise par la rhétorique, ils avaient décidé de se lancer dans une lutte toute religieuse. Une lutte pour l'extase du genre humain tout entier. Une lutte qui dépasse et transcende la discussion, car elle transcende la réflexion.
Atlan, Chilton et Lorenzo sont des Acéphales. Un courant trÚs en vogue dans certaines parties du Kah ainsi qu'aux Communes-Unies du Paltoterra Oriental, et pour ces Acéphales, le monde est une scÚne. Une grande scÚne continue à la cruauté avérée et à la logique absente, sinon dans les actions des vrais surhommes affranchis.
Une scĂšne qui, de maniĂšre parfaitement raisonnable, incluait donc le festival des Anges, vers lequel s'Ă©taient acheminĂ©s les trois comparses dans une Voitlodur cabossĂ©e et rafistolĂ©e, et oĂč leurs lubies paraissaient Ă peine moins dĂ©placĂ©es que les zouaves ordinaires fervents consommateurs de stupĂ©fiants en tout genre : tout au plus s'esclaffa-t-on de voir le plus grand des trois se balader avec un sabre briquet d'infanterie teylais du XIXĂšme siĂšcle et des casques de surplus militaires du Centron, un genre de curiositĂ© dont l'apparition sur la Croisette aurait dĂ©jĂ fait rĂ©flĂ©chir les personnes censĂ©es.
Mais nous étions en 2019, à l'approche de l'année 2020, et le bon sens semblait s'échapper du Monde aussi vite que le Temps.
Mais Atlan, Chilton et Lorenzo Ă©taient fiers et heureux, car la RĂ©alitĂ© Ă©tait venue frapper Ă leur porte. Ou plutĂŽt, Ă la porte des SĆurs RĂ©ginistes du Makota. Car voilĂ qu'aprĂšs avoir frĂ©quentĂ© les Punks du Dakora, elles avaient rencontrĂ© les trĂšs aimables Punks AcĂ©phales Kah-tanais. Les trois hommes avaient en effet rĂ©pondu Ă l'offre du sous-location des bonnes soeurs pour venir participer au Festival des Anges depuis la lointaine Tlacuahian, et les trois hommes avaient Ă©tĂ© surpris, et bien surpris. A chaque jour suffisait sa peine, et chaque jour amenait son pain ; et Atlan, Chilton et Lorenzo Ă©taient bien dĂ©cidĂ©s Ă appliquer cet adage de maniĂšre littĂ©rale. Les Makotans, en effet, c'Ă©tait connu, Ă©taient maladivement cupides et avares : chacun d'entre eux et chacune d'entre elle transportait une bourse en cuir rempli de piĂšces d'or autour du cou.
...
C'Ă©tait donc pour cela que, le lendemain-mĂȘme de leur premiĂšre nuit dans le gĂźte sous-louĂ© par les SĆurs RĂ©ginistes, Atlan, Chilton et Lorenzo attendirent le dĂ©part des nonnes, ou tout du moins, une baisse notoire de la sĂ©curitĂ© du lieu pour enfoncer comme des brutes la porte de la chambre rĂ©gine avec une barre Ă mines. LâappĂąt du gain aidant, les AcĂ©phales embarquĂšrent l'ensemble des possessions des nonnes dans le coffre de la Voitlodur, avant d'incendier l'appartement pour effacer toutes les preuves de leur passage - on avait Ă faire Ă des professionnels -.
Ils ne perdirent pas un instant de plus, et se prĂ©cipitĂšrent en trombe vers un prĂȘteur sur gages de la Croisette pour Ă©changer l'ensemble de ces nouvelles possessions en liquiditĂ©s Ă mĂȘme de financer leurs excursions psychĂ©dĂ©liques ...
RĂ©sumĂ© succinct :Atlan, Chilton et Lorenzo, une bande de loubards kah-tanais acĂ©phales ont profitĂ© de la gentillesse des sĆurs rĂ©ginistes leur ayant sous-louĂ© une partie de leur appartement pour subtiliser l'ensemble de leurs possessions, persuadĂ© qu'en tant que Makotanes, elles transporteraient forcĂ©ment de l'or. SĂ»rs d'eux-mĂȘmes, ils n'ont pas mĂȘme vĂ©rifiĂ© leur butin, mais ont quand mĂȘme foutu le feu Ă l'appartement pour s'assurer de ne pas laisser de traces ... Avant de se diriger vers un prĂȘteur sur gages pour pouvoir blanchir leur marchandise et financer leur addiction Ă la mĂ©thamphĂ©tamine.