21/08/2019
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🪾| Une journée banale à Tyngyldoryakh

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Une journée banale
Ă€ TYNGYLDORYAKH

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Tableau du village de Tyngyldoryakh du peintre Illianevitch datant vraisemblablement de 1940, durant la période coloniale mor.

Que peut-on bien dire sur Tyngyldoryakh ? À vrai dire, sûrement pas grand-chose.

C’est un petit village de plus de six cents âmes, perdu dans le nord-est de la Iakumie « du Sud », à près de deux cents kilomètres de la frontière avec la Poëtoscovie. Une fine route, souvent impraticable durant l’hiver, le relie tant bien que mal à la « civilisation », incarnée ici par Ukordok, sans doute la plus grande municipalité de la région. Une église orthodoxe, quelques commerces et entreprises locales sans grande particularité, des habitations de bois battues par les vents… rien qui ne semble distinguer Tyngyldoryakh des centaines d’autres localités dispersées dans l’immensité iakume.

Pourtant, quelque part, le village est aussi l’une des communautés rurales les plus représentatives de ce qu’est réellement la vie loin des grandes villes de Iakumie : une existence tournée vers le local, dans un isolement parfois presque total vis-à-vis du reste du monde.
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Un réveil difficile...
Ă€ TYNGYLDORYAKH

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En hiver, dans les profondes terres gelées de la Iakumie, les jours ont tendance à se confondre…

Le soleil semble déjà levé depuis un moment. En dépit de la température glaciale qui règne dehors, les passages s’enchaînent devant la maison en bois de la famille Khordokan. Le jeune Ymratyn vient tout juste de rentrer de son service militaire, où il était caserné bien loin du petit village qui l’a vu naître et qui le verra sûrement mourir. Quelle heure est-il ? Difficile à dire : son radio-réveil est cassé depuis plusieurs semaines, et il n’y a rien, à Tyngyldoryakh, pour le réparer. De toute façon, au vu de la position du soleil, il est déjà en retard pour son travail à la scierie locale.

La porte de sa chambre donne sur la pièce à vivre où, habituellement, ses parents et ses quatre frères et sœurs s’agitent dans un vacarme permanent. Pourtant, ce matin, la maison est étrangement calme. C’est étrange que son père ne l’ait pas réveillé pour le travail. Ou peut-être n’est-il simplement pas rentré du bar où ils ont passé la soirée. Il faut dire que l’alcoolisme est une affaire familiale ; c’est d’ailleurs de cela que son grand-père est mort, et c’est sûrement de cela que son père finira par crever aussi, d’ici quelques années, d’après le médecin d’Ukordok.

Deux bouteilles placées près de l’unique radiateur de la pièce ont empêché l’eau qu’elles contiennent de geler pendant la nuit. Ce sera son seul petit-déjeuner. Les étagères sont vides et le camion censé ravitailler le village accuse déjà deux semaines de retard. La route doit être impraticable, sans doute.

L’heure tourne et la vieille horloge indique qu'il est presque déjà midi. Dans la rue, l’agitation s’est calmée tandis qu’un léger blizzard — et Ymratyn — se sont levés. Impossible de prendre la voiture : son père a oublié d’installer la bâche chauffante dessus et, avec des températures pareilles, elle restera inutilisable pendant plusieurs jours. Il va donc falloir marcher six kilomètres jusqu’à la scierie.

Ymratyn se demande pourquoi il est revenu ici. Il était bien, à Ukordok. Il avait même pensé faire carrière dans l’armée, pourvu que cela lui permette d’échapper à ce village perdu. Et au pire, il trouverait toujours du travail dans l’industrie du poisson en ville, avait-il dit à sa mère. Mais son père avait tranché : en Iakumie, le respect envers sa communauté passe parfois avant les rêves des jeunes.

Le trajet vers la scierie semble interminable. Il faut dire qu’Ymratyn déteste ce travail, mais c’est le seul qu’il puisse faire ici. Avec son ancienne tenue d’hiver de l’armée iakume, qu’il a conservée après son service, il a malgré tout terriblement froid. Le climat est plus doux sur la côte, ce qui constitue encore une raison supplémentaire de quitter ce fichu village.

Sur le chemin, qui longe quelques maisons isolées, il est arrêté par la Byaryta, la doyenne du village, qui connaît bien sa famille. À vrai dire, elle connaît toutes les familles et n’a jamais vécu ailleurs qu’à Tyngyldoryakh. Une fois le poisson gelé récupéré pour sa mère, Ymratyn reprend sa route. Au loin, il aperçoit enfin la scierie et croise son père sur le chemin du retour, qui rentre pour sa pause de midi.

Pas un mot ni un regard n’est échangé entre les deux, comme chaque jour depuis son retour.
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