Tamurt N'Althaljj
au ksar de Manghadanem, du
Califat constitutionnel d'Azur

La matinée de septembre était imprégnée par l'ozone brûlée, déferlant des hauteurs. Sur les contreforts des montagnes et entre les pics glacés, l'arrivée des masses humides et chaudes de la mer perturbait l'air sec et raréfié du continent, provoquant des tumultes électriques et la saison des orages : la plus azuréenne des saisons de l'année. Les aéronefs de la délégation de la Qari furent donc accueillis avec un soin méticuleux, balisé d'une constellation de stations météorologiques au sol, dans les montagnes, dans les villes ou bien dans les airs. Le réseau de ballons-sondes parsemant les cieux d'Afarée permettait d'éviter les violentes secousses atmosphériques, dont l'intensité en septembre en Azur dépasse les prévisions des utilisateurs non avertis. Au contraire parmi ces nuages noirs qui amènent autant la foudre et le tonnerre que de providentielles pluies de recharge, qui dégoulinent en crues le long des roches et remplissent les barrages, qui génèrent un flux hydroélectrique abondant et providentiel pour la société des vallées, les aéronefs de l'Althalj tracèrent un chemin d'oiseau vigilant et gagnèrent les aérodromes où ils se posèrent sans encombre.
Le Diwan surchargé avait conscience qu'une ère se clôturait dans les jours mouillés, brûlants et humides des orages de 2019. Les étendards althaljirs très longs étaient un champ de soie bleu et blanc. De marches militaires et de cérémonies officielles on se passera des descriptions. Plus sûrement des montagnes dont les pluies récentes rougissaient les affleurements, de ces pentes qui demain jailliraient de minuscules fleurs miraculeuses promises à une vie éphémère, de ces grondements souterrains où jaillissait la ressource divine, captée dans les gorges et les grottes d'une géologie unique au monde, creusée depuis des millénaires par les artisans irrigants facétieux et téméraires, les autorités azuréennes firent visiter la délégation althaljire. Une vapeur intenable saturait l'humidité chaude de l'air, bientôt giflée par les contrecoups furieux du désert proche, de bourrasques remplies d'un sable dangereux, abrasif, sec et violent, qui repousserait la moisson et faisait évoluer, comme du lait dans le café, les volutes de l'air tropical au-dessus du continent afaréen.
A cette latitude, là où se trouve le Plateau, berceau géologique, historique et économique du pouvoir azuréen, de sa société de cultivateurs des vallées, des châteaux de montagne, des barrages et des canaux d'irrigation, des palmeraies, des vignes, des rizières abondantes et secrètes au milieu d'un désert de pierre, l'air chaud n'est que timoré par les exhalaisons généreuses de la moisson tropicale. Les précipitations n'y sont que ponctuelles, intenses mais concentrées, et le mois de septembre, de recharge, de paix, de flux continus d'onde tiède sur les montagnes et leurs versants, est une exception dans l'année éblouissante d'un soleil sahrien ardent, qui dessèche la surface des argiles, fait craqueler les sables et soulève la poussière. L'air pur, qui brûle le souffle et duquel s'abritent les habitants sous des vêtements amples et des voiles de coton, se départit le reste de l'année des charges humides qui saturent septembre de parfums organiques.
C'était une bonne chose à savoir. Parmi les villages hissés au sommet des pics, dans la Dariane la plus traditionnelle et la plus pittoresque, des fonds de vallées heureux ont développé des jardins luxuriants. Le paradis est une enclave à l'ombre d'une retenue d'eau. Les palais y ont fleuri. L'oasis de Manghadanem, construit par la main des hommes après la redirection des eaux d'un oued, rivière temporaire de crue au milieu du désert, vers un lac artificiel et une palmeraie, est un exemple de ces résidences seigneuriales riches de l'eau et du commerce. Posée comme un joyau dans une campagne propice à rien si ce n'est au broutement des caravanes erratiques, l'oasis de Manghadanem surveille les contreforts des Monts Daria, abritait un grand caravansérail, des stocks de grains, des mosquées, des bains et des palais, et de ces temps médiévaux révolus et poussiéreux il reste un ksar étincelant. La délégation althaljire est invitée à y prendre le thé, derrière ses portes de fer ciselé et de titane.

Des coussins sont disposés sur une terrasse abritée, encadrée par d'épais murs recouverts de mosaïques. Des orangers aux fruits dont la peau rugueuse se parsème de traînées rouges, des grenadiers dont les feuilles se hissent à peine hors du bois noueux, des amandiers dont on espère avec tendresse le retour des fleurs pâles, occupent des pots et des cadres. Le mobilier est en ébène, en acacia et en cèdre de Dariane. De majestueux arbres pluricentenaires ont sans doute été abattus brutalement dans les collines et les profondeurs de la forêt du Mirobansar pour confectionner ces tables sculptées, inscrutées de marquetterie, dans le luxe traditionnel consommé qui écoeure les amateurs d'art. Le kitsch azuréen a l'arrogance du Makhzen. C'est bien un truc d'Arabe.

La Qari et ses sœurs ont été accueillies par celle qui est devenue la numéro deux du Diwan : la ministre du Développement. La sheikha Lubna bint Adel Sharim al-Qasîmi, qui porte la plupart du temps de petites lunettes à cause de sa myopie, a appris à sourire aux photographes grâce aux entraînements d'un coach. Elle gère les balances du commerce, les poids et les devises, les curseurs des investissements et c'est elle, qui comme tout pays qui n'a pas renoncé à sa tradition impériale, ajuste le cours des tarifs et des impôts aux intérêts de l'Etat. Ni libéralisme ni mercantilisme n'ont d'emprise idéologique sur l'esprit vif et l'intellect systémique d'al-Qasîmi, diplômée d'une grande université tanskienne. Ses doigts légèrement tordus sont repliés avec calme sur son ventre, ses yeux voilés arborent un sourire doux. Femme d'économie, Lubna est un poids lourd du Diwan, qu'elle a rejoint depuis une décennie. Elle sait comment marche l'institution. Elle a accompagné le Grand Vizir, gagné la confiance du Sérail, établi pour l'Azur un programme de croissance économique déjouant les prédictions malveillantes du Plan Gazier et de ses détracteurs. Sous les orages célébrés par les fêtes traditionnelles, le gouvernement est déjà entré en campagne pour les grandes cérémonies électorales de 2020. Elle, tient la barre du navire. Face à la nouvelle ère dont rêve Afaghani Pasha, philosophe et sensible, le coeur d'al-Qasîmi est serein. Nul ne songerait à dire d'elle qu'elle est brutale.

A côté de la ministre, Fatma Jebbar Ramdhan a gagné sa participation à cette réunion composée exclusivement de femmes. Le Diwan a cru bien faire. Ramdhan n'est qu'au début de sa trentaine. Elle vient de l'entourage du doyen des oulémas, le vieux président conservateur du Majlis, al-Kayzari. Ses yeux brillent. Elle appartient à la frange radicale de la Nahda, et pas celle qui dévie vers la gauche. D'être la femme la mieux placée de la faction conservatrice au sein des institutions califales l'a propulsée à cette réunion. Elle est pourtant loin d'être bête et elle scrute ses notes. Aux côtés de la ministre, elle accroît par sa présence l'influence du régime religieux dont elle est une technicienne non dénuée d'ambitions, et de pieuses certitudes idéologiques.
Une troisième femme participe à écouter la Qari et les Athaljires. Elle a un sourire amusé qu'elle dissimule aussitôt.

— Je suis Amra Bint Sayyid.
Elle connaît bien le Khalife.
— Vénérable Qari, nous vous souhaitons la bienvenue en Azur. Au nom du Diwan je vous remercie d'avoir accepté cette visite dans notre pays. C'est la première fois. Nous vous en remercions. J'espère que vu d'en haut le paysage vous a plu, et que les visites vous intéresseront, si votre âge vous le permet, grâce soit rendue à Dieu et qu'Il vous préserve.
Bruit de page qu'on tourne. Chapitre un : introduction. C'est la ministre al-Qasîmi qui mène la partie azuréenne.
— Vénérable Qari, Excellences Althaljires, j'aimerai vous présenter l'ensemble des points que nous souhaitons aborder avec vous. J'espère être la plus concise, et que notre dialogue irriguera de clarté le rapport entre nos deux pays. Je n'ignore pas le contexte et les conditions dans lesquelles celui-ci se trouve à cette heure. Le Diwan a présenté ses excuses pour l'opération visant la Maktaba. Permettez-moi de les réitérer ici.
Petit silence.
— Cet événement ne devrait pas se reproduire entre deux grands Etats afaréens engagés dans un but commun, même par des voies différentes. Il faut résoudre ce malentendu et travailler aux rapprochements qui peuvent être réalisés. Il ne faut pas abandonner le dialogue. Il faut nous parler et échanger pour que nous puissions revenir et restaurer les relations diplomatiques, car c'est le voeu du Diwan avec une nation-soeur.
Moyen silence.
— Nous voyons trois plans du dialogue qui doivent être abordés. Tout d'abord, sur le plan le plus étroit et le plus circonstanciel, nous ne pourrons pas ici faire l'économie d'un échange au sujet de ce que vous appelez judicieusement l'Écarlate. Ce sujet est comme une épée à deux fils : l'un nous tranche, Azuréens, au coeur de ce qui est l'état d'alerte générale donnée à nos forces armées en prévision d'une frappe dévastatrice du Pape Noir des Lucifériens contre notre pays. Cet homme a émis un ultimatum auquel l'Azur ne répondra jamais, ni à lui, ni à ses semblables colons, y compris les journalistes. Cette situation risquée est pour l'instant maîtrisée, mais que nous réserve l'avenir ?
Grand silence.
— Il y a pourtant bon espoir que le dialogue reprenne entre nous et sur ce sujet en général, car nous avons reçu la proposition de la Baskonie de tenir une conférence internationale à ce sujet. L'Azur a l'intention de rendre cette issue possible et de reprendre un travail strictement diplomatique, après les errements des ultimatums et la constatation que les embargos militaires ne peuvent se passer du concours des puissances hégémoniques, qui ont à la fin le droit de veto sur l'avenir de l'Afarée. Non, c'est bien le dialogue que le Diwan met au coeur de son action, par des paroles parfois excessives, mais jamais par des agressions ni des offenses humiliantes. C'est cela qui peut renouer le fil entre nos approches a priori hétérogènes. Mais avant de rechercher à raccommoder le fil, il convient de nous comprendre réciproquement. Aussi, Qari, Althaljires, je ne saurai que vous laisser exprimer d'abord votre vision de la situation et de sa résolution, à partir de ce que l'Althalj envisage comme projet, si ce n'est comme stratégie.
La pluie se remet doucement à tomber sur le jardin. Les roulements lointains d'un délicieux orage sont perdus dans les brumes montagneuses.
— Le deuxième plan de notre dialogue dépasse cette question excessivement épineuse et douloureuse pour les deux côtés. Il rejoint quelque chose de plus sensé, constructif et apaisant entre nos deux pays si différents l'un de l'autre. C'est celui que le Diwan souhaite proposer à l'Althalj : le rapprochement entre tous les pays Afaréens au sein d'un seul et unique collectif de dialogue diplomatique et de résolution des problématiques par la méthode pacifique et les principes universels. L'Azur a participé à la fondation d'une organisation continentale, le Pacte afaréen de sécurité, qui n'a pas vocation à se substituer ou à concurrencer le Forum afaréen de coopération du nord. Au contraire, nous envisagions qu'il en complétait les écueils et pouvait participer du renouveau afaréen, une véritable renaissance, que nous observons aujourd'hui. Bien qu'il soit critiquable, tout comme le Forum peut l'être, nous pensons qu'une opportunité réside dans le fait de promouvoir un rapprochement mutuel, une compréhension des visions réciproque, avec le voeu profond de réaliser l'unité du continent dans le respect des diversités. Ceci est une voie d'empuissantement des jeunes Etats qui nous constituent, et de direction collective vers un horizon pacifié. Il y a d'immenses chantiers qui peuvent être plus enthousiasmants à mener par la coopération que la guerre et la discorde, et nous sommes convaincus que les Afaréens au sens large sont déterminés à écrire ensemble plutôt que divisés les nouvelles pages de leurs histoires.
Des pêches au sirop, avec une crème parsemée de sésame pilé, distraient les papilles pour celles qui en veulent.
— Le troisième plan de notre dialogue relève du lien que l'Althalj et l'Azur veulent établir entre elles. Nous ne tenons pas à conclure des traités-carcans pour corseter la relation, mais à ouvrir tous les canaux de coopération qui peuvent l'être, dans le respect des intérêts réciproques. En vérité, le Diwan considère que nos deux pays sont perdants quand ils se divisent et s'affrontent, et que le continent n'en sort pas grandi. Nous considérons que l'éloignement n'est profitable ni à l'une, ni à l'autre, car cet éloignement provoque des étincelles et alimente des incendies qu'il faudrait songer à éteindre plutôt qu'à étendre. Aucunement l'Azur ne pourrait développer une politique sereine sans l'Althalj, car la lune althaljire éclipse les rayons de notre soleil si elle n'est pas alignée avec lui ; et réciproquement, aucunement l'Althalj ne pourrait rencontrer de succès véritable sans s'assurer d'une cohérence avec la force de l'Azur. Car nos deux pays sont assez puissants pour frayer un chemin isolé à chacun, au prix de la discorde, dont nous ne voulons plus. Parlons donc de ce que nous pouvons faire ensemble.