24/01/2020
15:26:00
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Slice of life | récits du Kyojukoku

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87
Street of San Francisco in The Man in the High Castle

Récits du Kyojukoku
Table des matières
Gasoline........................................1.
11081
city night

Gasoline

alinea19:07, adresse 6-7, une petite maison à la surface victorienne peinte en blanc avec ses moulures, ses fenêtres arquées et au toit plat : symbole d’une époque révolue durant laquelle le Kyojukoku attirait les populations rejetées et victimes de l’Occident qui rêvaient d’y construire une nouvelle et meilleure vie grâce au Gold Rush ; ces immigrants se sont installés, rassemblés, sur une colline : là où se dressait à la fondation de Ōwan-kyō une petite colonie Occidentale de pirates, de corsaires et de chrétiens réformés fuyant leur pays et les persécutions de leurs compatriotes, y ont apporté leur style architectural de l’époque ; de nos jours la plupart des résidences de ce quartier sont loués à des loyers plus ou moins bas aux étudiants inscrits à l’université impériale Ōwan-kyō et ses facultés non loin.

alineaTandis que la Grande Déesse qui illumine le Ciel retourne au sein de Ama-no-Iwato au-delà du Asakahi no Mon Bridge : le grand pont suspendu construit au début du règne de l’actuelle Impératrice régnante Yamato Michiko durant les années cinquante des Occidentaux afin de relier par voie de terre les extrémités Sud et Nord du détroit éponyme et dont la couleur vermillon des torii — qui servent comme les deux pylônes du pont — ont rendu cette œuvre d’architecture emblématique de la capitale impériale ; la jeune femme monte la rue à pied, lentement, tête baissée et un casque audio posé sur son crâne et couvrant ses oreilles, comme tous les soirs, pour suivre l’exemple de la Grande Déesse en retournant dans sa propre caverne. Une clef s’insère dans la serrure, tourne ; une poignée l’imite et la porte s’ouvre sur le genkan de la maisonnée possédant pour seuls ameublements un getabako gardant précieusement une paire de Converses hautes ainsi qu’une paire de talons aiguilles toutes deux rouges, un porte-manteau à pied vide pour encore quelques seconde et enfin un porte-parapluie lui aussi vide : l’hiver est venu depuis un bon mois maintenant. Une unique paire de zōri blanches attendent leur propriétaire au pied de l’élévation séparant le genkan du reste de l’habitat.

alineaLa porte se referme, brusquement : un claquement sec, le tir d’un revolver de quelqu’un visiblement fatigué à son air las et irrité ; l’équation est plutôt simple, fatigue et caféine ne font pas bon ménage pour remplacer régulièrement le sommeil et provoquent, plutôt, de l’agacement, de l’énervement, chez la jeune femme attendant présentement, debout, droite comme un i, les bras le long du corps, les poings serrés au point de faire perler quelques gouttes de sang le long du creux intérieur de ses ongles longs et taillés en pointe recouverts d’un vernis lui aussi vermillon ; quelques veines prêtent à exploser, dans le genkan de sa maison victorienne louée. Ou peut-être n’est-ce pas lié à la fatigue, cette colère sourde qui gronde dans ses yeux ambrés en amande sous des cheveux de jais coiffés en un chignon serré tiré vers le haut laissant échapper deux longues mèches se terminant en pointe elles aussi et encadrant un visage fin au teint hâlé par les bras de la Grande Déesse étreignant la Côte Ouest du Kyojukoku durant la saison estivale et l’été Aleucian : un canon de beauté Nazumie classique si l’on en croit les bourgeois patriarcaux Occidentaux capitalisants le corps humain, le corps des femmes dans d’abjectes concours de beauté réduisant leurs participantes à des bêtes de foire ; rappelant l’organisation et les présentations organisées par les colons Occidentaux de leurs marchés aux esclaves : seconde étape de leur commerce triangulaire. La jeune femme : les sourcils froncés, une ride temporaire se creusant entre l’arrête de son nez et sa pommette haute et une poche violacée de fatigue sous l’œil droit se pliant à l’idée de cette pensée se mélangeant au flot ininterrompu dans son esprit, finit par courber son index droit et croche d’un coup sec l’élastique retenant son chignon libérant ainsi sa tignasse bleue nuit qui tombe comme celle au-dehors quand la Grande Déesse se referme sur Elle-même dans Sa caverne. Elle se baissera ensuite, levant et pliant les genoux de ses jambes athlétiques et élancées d’athlète amateur depuis ses premières années dans l’éducation secondaire, afin de crocher à nouveau ses bateaux par le talon qu’Elle aimerait bien brûler, avec son uniforme scolaire obligatoire y compris dans les universités. Avec tout le reste, en fait.

alineaAh. Ça oui ; qu’est-ce qu’Elle aimerait bien pouvoir attacher Pan à un poteau et y allumer un bûcher à ses sabots. Oui. Tout brûler. Tabula rasa : faire table rase ; cette locution antique qu’elle a apprise durant ses cours de Latin et autres langues mortes de l’Occident que les universités impériales veulent enseigner à leurs étudiants après s’être laissé convaincre par les Occidentaux que l’apprentissage de Leur culture classique est importante pour réussir dans le monde moderne. Fadaises. Elle jette nonchalamment son parapluie dans son tube et fait glisser son manteau sur ses épaules, ses bras, avant de le retourner, son dos face à elle pour s’appliquer à l’accrocher consciencieusement au portemanteau. Consciencieusement, Elle a toujours fonctionné ainsi, aussi loin qu’Elle puisse se souvenir. Toujours à s’appliquer, à donner le meilleur d’Elle-même pour atteindre l’Excellence dans tous les domaines, toutes les matières, les disciplines qu’Elle touche, pour Elle-même, et Sa famille ; et pourquoi à la fin ? Son père lui dit qu’il est fier d’Elle mais en demande toujours plus, jamais satisfait, insatiable. Sa mère et son oncle n’en ont que pour son frère aîné qu’ils défendent et encouragent dans toutes ses décisions ; la laissant seule essayer d’avoir ne serait-ce qu’un seul compliment sincère, même pas, juste une famille présente pas uniquement pour la réprimander quand enfant il lui arrivait de faire ce que les adultes considèrent comme une bêtise, pour l’écouter, la soutenir dans ses projets Elle aussi, dans les bons comme dans les pires moments, vraiment. Des parents, voilà ce qu’Elle veut, des parents et non des géniteurs.

alineaElle se dépêche de sortir du genkan, sa tignasse volant de gauche à droite dans son dos, poings serrés : de plus grosses perles de sang commencent à goutter, marche mécanique, énergique et nerveuse. Encore un soir où Elle ne sait pas quoi faire, où aller, perdue dans sa propre maison louée. Elle tourne en rond dans le salon, son esprit est une ruche qui bourdonne d’une multitude, d’une horde des steppes de frelons Nazumi. Toutes ses pensées se mélangent de façon incohérente dans un grand tournis, elle se perd dans la ruche, chute dans le vide assaillie de toutes parts par la horde, se cogne dans la réalité en la présence d’un coin de meuble opportun arrêtant la progression d’un petit orteil, elle perd l’équilibre et tombe assise dans un bruit sourd sur le parquet. La jeune femme ramène ses genoux sous son menton, y cache son petit nez rond et masse le membre endolori qui continu de la lancer. Puis Elle enfouit plus encore son nez dans ses genoux, pose Ses mains maintenant ensanglantées sur l’arrière du crâne maintenant en haut, appuie dessus, tire quelques mèches. Ces moments de faiblesse arrivent de plus en plus : les genoux d’une paire de collants anthracites qui deviennent subitement humides voir carrément mouillés, son blazer bleu marine et sa jupe noire de jais d’uniforme froissés qu’elle ne lisse plus, sa chevelure bleue nuit en bataille. De plus en plus c’est comme si Son corps ne lui répondait plus, Lui est étranger, ne Lui appartient plus pour quelques instants ; comme cette maison victorienne qu’Elle loue, finalement. Comme Sa propre vie quand elle y réfléchit bien à tête reposée au lieu de s’endormir ; que son esprit lui revient à Elle avec Son corps.

alineaIn fine, Sa vie ne lui a jamais appartenu. La jeune femme a toujours été perfectionniste, elle le sait que c’est en Elle mais le zèle qu’Elle s’est toujours forcée à appliquer sur ses compétences dans tout ce qu’Elle a fait tel le charbon qui alimentait les pistons des locomotives à vapeur n’était pas pour Elle. Ce zèle était pour attirer sur Elle l’attention de Sa famille qui lui manquait : de Son père, de Sa mère, de Son frère, de Son oncle, de Ses amis. En fait, la jeune femme n’a jamais rien fait pour Elle-même ; et qu’est-ce qu’Elle voudrait faire, là, maintenant, tout de suite ? Elle ne le sait pas Elle-même, personne ne lui a jamais demandé contrairement à Son aîné : qu’Elle idolâtrait petite, qui Lui a toujours eu ce qu’Il voulait de la part de Leur mère : constamment un sourire doux pour Lui et doux-amer, forcé, pour Elle. Enfin, Elle croit, Elle n’en est pas sûre, Elle ne s’en souvient plus, en fait. Oui, la jeune femme s’en rend compte à présent, ces années à vivre seule, loin de Sa familles et de Ses amis, dans cette maison victorienne vide louée le temps de ses études avec un salaire d’étudiant qu’Elle gagne en sacrifiant son sommeil ; pour montrer à Ses parents qu’Elle peut se débrouiller seule sans leur aide afin de leur montrer qu’ils peuvent être fièrent d’Elle et ne pas s’inquiéter pour Son avenir, lui a fait oublier le visage de ses proches.

alineaMais désormais le charbon est épuisé. La jeune femme s’est décidée : Elle ne se laissera pas brûler à petit feu pour les beaux yeux d’individus aveugles. Elle allonge ses jambes en tailleur, se relève pour se diriger vers la salle de bain : laver le sang de ses poings qu’Elle a étalé dans sa tignasse sans faire attention, sans grande importance. C’est décidé : demain la jeune femme ne retournera à à la faculté d’économie ; si Elle ne sait pas encore ce qu’Elle veut, Elle sait au moins ce qu’Elle ne veut pas et n’a jamais voulu : l’économie ne lui jamais plus ; Elle aime l’adrénaline, se battre, se surpasser pour Elle-même. L’armée impériale pourrait être ce qu’Elle veut mais Elle ne pourra pas y disparaitre bien longtemps : ses parents — son père — trouveront bien un moyen de la retrouver, la ramener et la forcer à reprendre ses études pour que in fine Elle soit embauchée dans la « petite » compagnie familiale, y épouse de façon totalement arrangée un autre employé de confiance et finit par en hériter ; la nausée lui monte rien qu’à cette idée. Non. Il lui faut trouver quelque chose de loin, loin de Sa famille pour que celle-ci ne puisse la retrouver : peut-être une société militaire privée multinationale avec des contrats à l’autre bout du monde ? Tant que c’est en dehors du Kyojukoku, en fait, c’est tout ce qui compte.
Tergiversant encore une fois dans son esprit maintenant redevenu sien, la jeune femme fait glisser son blazer sur ses épaules et le long de ses bras pour le poser, consciencieusement encore, sur un cintre sur lequel Elle y pend aussi Sa cravate imprimée d’un écusson du Mon de l’université impériale Ōwan-kyō qu’Elle vient de défaire autour de son cou. S’ensuit Sa chemise glissant sur ses épaules et qu’Elle laisse nonchalamment tomber à ses pied puis la jupe et la paire de collants aux destinées similaires…

alinea20:07, adresse 6-7, l’eau s’arrête petit-à-petit de couler tandis que quelques perles continuent de goutter du pommeau d’une douche encore chaude, un essorage rapide et la jeune femme se retrouve devant son miroir encore embué dont ladite buée commence à se retirer tandis que la vapeur continue de monter, ses long cheveux de jais lissés par l’eau lavés du collant du sang de ses mains et des habituels nœuds que tous cheveux longs possèdent quand ils sont détachés. Elle reste ainsi plantée là, les bras lâchés le long du corps mais les mains ouvertes, paumes contre les cuisses. La jeune femme fixe d’un air maintenant complètement las le miroir, se voit sans se voir : comme ses proches l’ont toujours vu, puis, une ombre passe derrière Elle : Elle jurerait par tous les kamis du Shintō et même les divinités d’autres croyances par le vaste monde avoir vu le reflet de sa mère, flou, la serrant dans ses bras comme elle ne l’a jamais fait. La jeune femme se crispe, les poings se referment et se serrent fort, le miroir montre un rictus de colère tandis que l’éclairage de la salle bain reflète comme de petites étincelles dans l’ambre de ses iris puis la droite part dans un cris, quelques larmes et un fracas d’éclats de verre et de lumière reflétée sur les premiers. Le miroir est toujours là, La montrant en morceaux : leur point commun.

alineaElle enfile son peignoirs, vermillon, prestement et sort de la salle de bain aussi vite en direction de la cuisine dans laquelle dans l’un des tiroirs se cache quelque matériel de premiers secours et d’autres choses ayant trouvé un rangement dans la cuisine sans servir la discipline : pansements, ciseaux, désinfectant, sparadrap, une pince à épiler ayant migré depuis la salle de bain… avec, la jeune femme retire les deux petits éclats de verre fichés dans son poings et se fait un bandage pour éviter quelques infections : rien d’important.
Ce coup d’éclat lui a au moins permis de remettre ses idées au clair, de démolir à coups de batte de baseball la ruche et sa horde de frelons à l’intérieur. Elle sait ce qu’Elle veut à présent et c’est tout ce qui compte : partir, quitter ce pays le plus loin possible et voir du vaste monde sans, surtout, c’est le plus important, que l’on puisse la retrouver ; too bad, Elle est aussi très têtue et quand Elle a une idée en tête ; rien se mettant en travers de son chemin ne la fera dévier.
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