
Aujourd'hui, le cas qu'elle devait affronter s'avérait plus...simple. Simple car elle devait affronter un ennemi qui avait déjà été affaibli de nombreuses fois avant même qu'elle ne prenne ses fonctions : en Kartvélie, en Retsvinie et au Garmflüßenstein, le Bloc Nationaliste Eurysien n'était pas perçu comme une menace proche et directe, bien que son caractère idéologique fasciste créait de facto une forme d'antagonisme entre l'Estalie et les pays membres de cette organisation. Mais contrairement à des ennemis plus imposants comme l'OND, le Bloc Nationaliste Eurysien ne figurait déjà plus dans la liste des menaces existentielles à la Fédération ; cependant, faiblesse de la menace ne signifie pas absence de nuisance de leur part. L'Eurysie Centrale, les Estaliens le savaient depuis longtemps, est une véritable poudrière. Mistohir est théoriquement toujours en état de guerre contre l'Hotsaline et Teyla, la Kaulthie et l'Altrecht sont toujours sous la menace persistante d'une attaque armée et puis la guerre en Eurysie de l'Ouest ne limite pas ses conséquences à la seule région antarienne car la possible intervention d'autres acteurs dans le conflit peuvent faire porter la guerre jusqu'au sol kartien. L'Eurysie Centrale est cette forme de barrière opaque et illisible qui sépare une Eurysie de l'Ouest divisée en différentes sphères d'influence concurrentes et une Eurysie de l'Est où l'Estalie fait figure d'hegemon difficilement contestable et très conservateur quant aux ingérences sur ce qu'elle considère depuis lors comme son précarré. Bien sûr, personne, pas même au Questan, ne le formule de cette manière et dans les faits, rares sont les ingérences estaliennes dans les pays situés dans la région tant qu'ils ne sont pas ouvertement hostiles à Mistohir, mais Mila se rend bien compte de la position de première parmi les pairs de l'Estalie dans cette région que la Fédération veut préserver absolument, quitte à employer la force si nécessaire. La barrière nord-sud que forment les pays centro-eurysiens entre l'ouest et l'est du continent, c'est une forme de containement que l'Estalie veut conserver le plus intact et contrôlable possible, notamment en évitant que quelques malins décident de s'installer dans cette région comme base d'avant-garde pour frapper au cœur du dispositif estalien. C'est en quoi elle devait travailler aujourd'hui. L'Estalie avait beaucoup trop joué la montre pour prétendre se positionner sur le conflit en Eurysie de l'Ouest et Mila se rendait bien compte que prendre position sur le sujet ne mènerait à rien : il ne satisferait ni les attentes disproportionnées des Loduariens de recevoir une aide que les Estaliens se gardaient bien d'envoyer au casse-pipes et il ne satisferait pas le besoin évident des Kartiens de ne pas finir isolés diplomatiquement en Eurysie après la guerre contre la Loduarie, d'autant quand le soutien de l'OND contre la Loduarie n'a jamais été aussi incertain (ironique venant des plus grands adversaires du secrétaire Lorenzo ?). C'est pour cela que Mila avait en partie jeter le dossier à la poubelle : toute prise de position de Mistohir ne peut, d'un point de vue matériel et politique, être assumé sur la durée, autant choisir la neutralité et observer de loin. Dans ce cas, pourquoi elle devait rencontrer les Kartiens aujourd'hui ? Ah oui, les fascistes.
Elle fit glisser au centre de son bureau le dossier que le SRR lui avait fourni sur la Vahrénie. Toutes les informations compilées dans quelques pages. Pour avoir vu les tonnes de dossiers que le SRR avait fourni sur Karty, la Kaulthie ou encore la Translavya, elle se doutait bien que le SRR se gardait bien encore d'envoyer ses agents là-bas. Pas nécessairement par crainte, les agents du SRR sont des fanatiques prêts à mourir pour la bonne cause et ils ont mis le pied dans des endroits plus dangereux que ça, mais surtout parce que le sort de la Vahrénie a déjà été acté avant même d'avoir eu le temps de se transformer en débat politique. L'invasion militaire pure et simple était vue comme une évidence dans toutes les institutions, d'autant quand les principaux mouvements de résistance du pays ne sont pas franchement alignés sur l'Estalie et ont plus de chances de tomber dans les bras de l'OND plutôt que de rester gentiment neutres. Les libéraux ou les fascistes ? Dans tous les cas, l'option de faire chuter le régime en interne était déjà vu comme une mauvaise idée, au pire comme une perte de temps et de moyens que le SRR pourrait mettre à contribution ailleurs. Sauf que l'Estalie n'est pas la seule à avoir les fasciste en ligne de mire : Karty semble tout aussi inquiète d'avoir un régime eugéniste à leurs frontières et ça peut se comprendre d'une certaine manière.
Le flux de pensées de la Commissaire fut interrompue par le bruit sourd de la porte de son bureau. De celle-ci entra une femme en uniforme, la générale de division Sonia Jankovic, générale de la 6ème Division Mécanisée, les fameux "Sabres de la Liberté", une des meilleures divisions de l'Armée Rouge et à priori une des formations blindées et mécanisées les plus puissantes au monde. C'est également cette division qui avait combattu en Retsvinie les Rimauriens et la Junte de Severopol. C'était en soit la candidate idéale pour parler militairement du sujet : qui de mieux qu'une professionnelle de l'élimination du fascisme pour parler d'une opération militaire antifasciste ? Cela dit, avoir comme binôme une officière supérieure de l'Armée Rouge dans une rencontre diplomatique, ce qui était exceptionnel dans l'histoire de la Commission aux Relations Extérieures, l'a mettait un peu mal à l'aise, la Commissaire a toujours été suspicieuse de l'ingérence militaire dans la diplomatie internationale, une affaire qui a plus que jamais besoin de l'assentiment et de la gouvernance civile afin qu'elle préserve à tout prix la légitimité des institutions fédérales dans leur rôle protecteur de l'ensemble des communes de la Fédération, et non pas comme simple instrument de l'Armée Rouge qui s'en sert bon gré mal gré en fonction de ses impératifs stratégiques. Cependant, on ne lui avait pas envoyé la pire des militaires. Jankovic était une femme calme, assez conciliante et profondément attaché à la Révolution, bien que très cynique sur les bords. Mila aurait pu tomber sur pire, sur un husakiste radical intransigeant du Comité de Défense Internationale typiquement mais de son point de vue, Jankovic était à la limite de l'apolitisme que l'on attend d'un militaire, ce qui avait le don de la rassurer. Mila se releva :
- Oh, je vous en prie, camarade commissaire, restez assise...
- Tout est prêt ?
- La salle où se tient la rencontre est bientôt prête, de ce que j'ai vu.
- Et les Kartiens ?
- On m'a indiqué au téléphone qu'ils seront bientôt là. Leur avion est en train d'atterrir à l'aéroport international et le convoi les amèneront jusqu'au Questan.
- Parfait."
Mila se rassoit sur son siège, continuant d'analyser le maigre dossier vahrénien. Sonia s'assoit sur la chaise juste en face.
- Normalement, oui. Les Kartiens ne sont pas les plus têtus sur ce continent. Il y a pire qu'eux.
- Ce n'est pas faux. J'aurais tendance à me méfier, ils ont quand même pactisés avec le Diable une fois, rien n'empêche que cela se reproduise.
- Peut-être mais ils se sont rétractés immédiatement.
- Sous contrainte. Je doute que si la Loduarie mobilisait la majorité de leurs efforts de guerre et que nous étions moins puissants, Karty aurait obtempéré de la même manière.
- Ce n'est pas le moment de s'inventer des scénarios alternatifs, générale. Mon petit doigt me dit que vous n'avez pas non plus envie de vous en faire des ennemis non plus.
- Bien sûr que non, mais de là à s'en faire des alliés.
- Nous verrons bien quelles sont leurs intentions, j'aviserais en fonction. Je compte sur vous pour tout ce qui est...détails militaires.
- C'est mon rôle, bien vu."
La Commissaire esquissa un sourire face à la réponse sarcastique de sa collègue. Elle se leva et boucla le dossier vahrénien. Elle reçut une notification sur son téléphone. Les Kartiens seront bientôt là. Elle se dirigea en dehors de son bureau, la générale Jankovic commença à suivre la commissaire jusqu'à l'entrée du Questan, le siège de la Commission aux Relations Extérieures, attendant le convoi qui devait amener les Kartiens de l'aéroport jusqu'au Questan, en plein centre-ville de la capitale estalienne.
