Veychter lança un nouveau regard aux documents disposés sur le bois de son bureau, amassés en tas et parterres à l'organisation toute relative. Il était assis sur la chaise droite de son office, accoudé sur la table tandis qu'il baissait les yeux vers une brève de journal dépassant d'une pile. Malgré l'avertissement de son secrétaire, il convint d'en faire la lecture rapide dans une course contre la montre du temps. Il fut aussitôt distrait par une pensée des plus cocasse ; heureusement, il ne recevrait pas le dirigeant petit-illiréen et son acolyte ostraliste dans cette pièce-là du Palais, mais bien dans le bureau dédié à pareilles entrevues. L'embrouillamini ambiant aurait sans aucun doute placé les discussions sous le signe de l'agitation. Il eût en effet été regrettable que de leur donner à voir tous les dossiers, tant sécuritaires que culturels, rédigés par les Services pour la seule lecture des plus pures huilles du nouveau système illiréen. Des caractéristiques liguistiques jusqu'aux plus récents scandales de l'autre côté de la frontière, tout y était consigné pour guider les intéractions que la République se devait d'avoir avec son petit voisin. Le Premier ministre avait consacré le début de sa matinée à la lecteure des pièces les plus importantes, accompagnées de synthèses de l'essentiel. L'agent, toujours stationné à sa porte, semblait s'y impatienter de la distraction du chef de l'Etat ; il s'agitait sur place, les yeux rivés sur la sobre horloge laquée encastrée dans le mur lui faisant face. L'aéroport militaire s'apprêtant à recevoir l'avion ostralite était à une vingtaine de minute en voiture, et l'heure de l'atterrissage approchait à petits pas assurés et implacables. Le jeune homme suivait le mouvement des aiguilles horaires, comme si sa propre carrière dépendait de ces tiges de fer filant sans relache dans leur chute du côté droit du cadrant. Le ministre semblait n'en jamais finir de la lecture de son bout de papier dont l'intitulé même demeurait illisible à cette distance. Enfin, Veychter fit mine de se désintéressé de sa lecture, aussi ôta-t-il ses lunettes et se leva dans l'instant, prêt de suivre le secrétaire, toujours en proie à quelque forme d'agitation, vers sa voiture. « Je suis prêt, Alvin. Ne faisons pas attendre nos amis ostralites. »
Ledit Alvin eût pu jurer que son Premier ministre se moquait de lui, ou bien n'avait-il véritablement pas idée des tracas que sa distraction lui avait causé. Quoi qu'il en fût, le jeune secrétaire n'osa pas formuler oralement ses observations. Il se contenta plus simplement de conduire le dirigeant à travers les longs couloirs du Palais du peuple pour en atteindre les voitures. Bientôt, il referma la portière de l'une d'entre elle puis la regarda emporter le chef de l'Etat au dehors, escorté par une demi-douzaine d'autres véhicules occupés par des agents de la sécurité intérieure. Quand celles-là eurent toutes quitté sa vue, il soupira tout son saoul ; si problème il y avait, ce ne serait désormais plus de sa responsablilité. Veychter, lui, traversa les rues de Tirgon à vive allure, en position médiane de son petit convoi. Il réalisa soudait que, tout accaparé qu'il avait été par son travail de documentation, il n'avait pas songé à consulter les titres de sa propre nation. Il regretta alors de ne pas avoir fait demandé un journal plus tôt, il était trop tard pour faire demi-tour en ce sens, ou même pour s'arrêter en prendre un, bien que cela eût été l'occasion parfaite pour tirer les images nécessaires à la communication du Premier Secrétariat. Tant pis. Le ministre se contenta de sortir son téléphone portable pour lire en diagonale les informations du jour. Sans grande surprise, il ne constata guère de nouveauté, et certainement rien d'alarmant. Soudain, il se retrouva nez-à-nez avec une brève autrement plus intéressante : une date avait été fixée pour le procès des hommes accusés de l'assassinat de l'empereur, plus de trois ans auparavant. Il envoya un message à l'un de ses secrétaires dans l'instant, il voulait être informé de la moindre évolution de ce procès, les accusés devaient être condamnés avant que l'on ne se mette à fouiner sur d'autres pistes. D'autres pistes qui pouvaient mener, à terme, à sa responsabilité dans toute l'affaire. Non, non. Il avait pris soin de laisser tous les indices de la culpabilité de ses hommes de pailles, la justice le servirait, c'était certain. L'arrêt de son véhicule le sorti de ses pensées, ils étaient à l'aéroport. Une fois sorti, un bref regard vers le ciel lui indiqua que l'appareil ostralite était en passe de se poser : il était arrivé à l'heure.
L'avion à terre et ses passagers sortis, le Premier ministre de la République Populaire et Sociale d'Illirée s'avança, les saluant avec un grand sourire. « Bienvenue à Tirgon, j'espère que vous avez eu un bon vol ! Je vous en prie, suivez-moi aux voitures, nous serons vite au travail. »