Ici sera publié l'ensemble des posts qui viseront à expliquer de manière plus approfondie certains aspects précis de l'histoire, de la culture ou de la politique du Götterland, sans ordre chronologique. Chaque post visera à expliquer sur un sujet bien précis et permettra à tout joueur externe au Lore de comprendre le contexte historique et politique dans lequel le Götterland a évolué avant et pendant la guerre civile qui y fait actuellement rage.
Le syndicalisme götterlandais naît dans la seconde moitié du XIXe siècle dans les mêmes conditions que dans la plupart des pays industrialisés eurysiens à la même époque : des ouvriers d'usines qui travaillaient douze à quatorze heures par jour dans des conditions dangereuses, sans protection social, sans recours légal, face à un patronat protégé par l'Etat impérial et une Eglise catholagne qui prêche la résignation en échange du paradis dans l'au-delà. Les premières formes d'organisation collective émergent dans les années 1860-1870, d'abord sous la forme de caisses de secours mutuelles et de coopératives de consommation tolérées par le Saont-Empire parce qu'elles semblaient alors inoffensives, puis progressivement sous forme de ligues professionnelles clandestines dans les métiers les plus exposés comme la sidérurgie, les mines et les ports. Ces premières organisations portent en elles dès l'origine la tension fondamentale qui structurera le syndicalisme götterlandais pour le siècle suivant : d'un côté, une tendance mutualisante et réformiste qui cherche à améliorer les conditions ouvrières dans le cadre du système actuel, de l'autre une tendance syndicaliste révolutionnaire qui considère que le capitalisme ne peut se réformer et que seule la grève générale expropriatrice peut libérer la classe ouvrière.
En 1891, la même année que la fondation du SPDG, un congrès fondateur se réunit à Waldenau qui comprend les délégués de plusieurs dizaines de ligues professionnelles locales afin de fonder la Götterländischer Gewerkschaftsbund (ou Confédération Syndicale Götterlandaise, abrégée en GSB). Cette fondation, simultanée avec celle du SPDG quelques mois plus tard, n'est pas un hasard : les mêmes militants, les mêmes réseaux, les mêmes lectures du marxisme de l'époque animent les deux organisations. Cependant, dès les premières années, la question de l'indépendance des syndicats vis-à-vis des partis politiques, notamment du SPDG, devient un sujet de débat violent. Les partisans de l'autonomie syndicale, fortement influencés par d'autres courants syndicalistes révolutionnaires eurysiens, refusent de voir le mouvement ouvrier devenir une courroie de transmission électorale pour le SPDG et perdre ainsi la capacité de mener des actions directes que le calcul électoral rendrait toujours inopportunes. Ce débat culmine lors du Congrès de Waldenau en 1904. Après quatre jours de débats houleux et une nuit de négociations, les délégués adoptent à une courte majorité la Charte de Waldenau, texte fondateur du syndicalisme révolutionnaire götterlandais qui proclame l'indépendance totale du mouvement syndical vis-à-vis de tous les partis politiques, affirme que la grève générale est l'arme principale de la classe ouvrière et que l'objectif final du mouvement est l'expropriation du patronat et l'autogestion des moyens de production par les travailleurs eux-mêmes. La minorité réformiste, battue sur le vote et non convaincue, reste dans la GSB mais continue de contester continuellement l'application de la dite charte. Cette coexistence forcée entre révolutionnaires et réformistes au sein d'une même confédération sera la source de conflits permanents pendant les décennies suivantes.
La période impériale et la Première République (1904-1929) :
Sous le Saint-Empire, la GSB opère dans une forme de semi-légalité précaire. Formellement tolérée par les autorités, elle est en pratique constamment harcelée : ses locaux sont fréquemment perquisitionnés par la police, ses militants sont arrêtés pendant les grèves et ses caisses saisies sous des prétextes fiscaux. Les grandes grèves de 1908 dans les aciéries de Waltereich et de Waldenau, qui contribuent à déstabiliser le Saint-Empire durant ses derniers mois d'existence, furent d'ailleurs organisées par la GSB et vont se conclure par un massacre des grévistes perpétrés par la police privée de Stalhwerke Waltereich (ancêtre de l'actuelle VGW) et par les forces armées impériales. Ces massacres laisseront une mémoire traumatique dans le mouvement ouvrier götterlandais et vont radicaliser durablement la plupart des fédérations industrielles. La Première République, qui se transforme rapidement en une junte militaire nationaliste, fut une catastrophe encore pire pour le mouvement ouvrier national. La GSB est officiellement dissoute dès 1909, ses dirigeants sont emprisonnés ou exilés et ses structures sont démantelées par l'armée républicaine. Le mouvement survit clandestinement, fragmenté en dizaines de groupes locaux qui maintiennent une activité minimale dans les usines. C'est dans ce contexte que la division entre révolutionnaires et réformistes prend une nouvelle dimension : les révolutionnaires, proches des communistes qui fonderont l'Armée Populaire du Götterland (ancêtre spirituel de l'actuelle ALPG), plaidaient pour la résistance armée face à la junte tandis que les réformistes préféraient chercher une légalisation progressive quitte à accepter les contraintes imposées par la junte.
Ce fut également à cette période que naît le syndicalisme chrétien götterlandais. En 1921, avec le soutien explicite de l'Eglise catholagne du Götterland, est fondée la Christliche Arbeitnehmervereinigung (ou Association Chrétienne des Travailleurs en français, abrégée en CAV). L'objectif de l'Eglise avec ce syndicat est déjà très transparent à l'époque : offrir aux travailleurs chrétiens une alternative au syndicalisme socialiste athée et révolutionnaire de la GSB, enraciner le principe de collaboration entre le capital et le travail dans la pure continuité de la doctrine sociale chrétienne et ainsi maintenir l'influence de l'Eglise dans les milieux ouvriers qui commençaient à lui échapper. La CAV se développe rapidement dans les secteurs où l'encadrement chrétien est historiquement fort : les petites villes industrielles conservatrices, l'artisanat, les services et quelques bastions agricoles. Elle reste cependant marginale dans les grandes forteresses sidérurgiques et minières où la tradition laïque et révolutionnaire est trop enracinée pour que l'Eglise puisse y pénétrer.
La Seconde République (1929-2018) :
La proclamation de la Seconde République en 1929 permit la reconstruction du mouvement syndical. En 1931, les différentes composantes du syndicalisme götterlandais se réorganisèrent en trois confédérations distinctes qui vont structurer le paysage syndical pour les décennies suivantes :
Vereinigte Freie Gewerkschaften (VFG - Syndicats Libres Unis) : c'est la confédération héritière directe de la GSB et de la Charte de Waldenau, elle regroupe les grandes fédérations industrielles de branche comme IG Metall (métallurgistes et sidérurgistes, de loin la fédération la plus puissante du pays), IG Chemie (travailleurs chimistes et pharmaceutiques), IG Bergbau (pour les mineurs), IG Hafen (dockers et travailleurs portuaires) et plusieures autres fédérations sectorielles plus modestes. La VFG maintient formellement la Charte de Waldenau et l'indépendance vis-à-vis des partis politiques mais en pratique, elle maintient des relations étroites avec le SPDG, le VFG utilisant le SPDG pour obtenir des avancées législatives sur le droit du travail qu'elle ne peut arracher par la seule action syndicale. Cette proximité avec le SPDG nourrira en permanence une tension interne entre l'aile révolutionnaire qui y voit une trahison de la Charte tandis que l'aile réformiste considère cette coopération comme purement pragmatique.
Allgemeiner Angestellten und Dienstleistungsgewerkschaft (Confédération Générale des Employés et des Services - AADG) :confédération réformiste réunissant les cols blancs et les services publics, elle est née d'une scission avec la VFG dans les années 1930 qui regroupaient les fédérations qui refusaient explicitement la Charte de Waldenau et qui représente principalement les fonctionnaires, les enseignants, les travailleurs de la santé, les cheminots et les employés de bureau. La confédération a une orientation ouvertement réformiste et social-démocrate, elle croit en la négociation collective, à la co-gestion prônée par le SPDG et au progrès graduel plutôt qu'à la rupture révolutionnaire. Elle a une relation avec le SPDG encore plus étroite que la VFG à telle point qu'il est souvent difficile de tracer une frontière nette entre l'AADG et le SPDG du fait de son financement croisé avec le SPDG, des cadres qui circulent entre la confédération syndicale et le parti et évidemment des positions politiques parfaitement alignées l'un sur l'autre, l'AADG est le symbole même de la domestication du mouvement ouvrier par la politique partisane de la Seconde République.
Christliche Arbeitnehmervereinigung (Association Chrétienne des Travailleurs - CAV) : fondée en 1921 sous la Première République, la CAV se transforme dans les années 1930-1950 en une confédération plus structurée et professionnelle. Bien qu'elle s'inscrit encore largement dans la tradition du catholicisme social, elle développe progressivement une identité syndicale qui dépasse le seul encadrement religieux en acceptant en son sein des travailleurs non-pratiquants et s'ouvrant aux revendications plus combatives sur les salaires et les conditions de travail. Elle reste cependant structurellement différente des deux autres confédérations par son attachement au principe de la Sozialpartnerschaft (partenariat social) qui postule que les intérêts du capital et du travail ne sont pas fondamentalement antagonistes et peuvent être réconciliés par le dialogue et une négociation à l'échelle institutionnelle. Ce principe, clairement hérité de la doctrine sociale de l'Eglise, la rend naturellement plus conciliante avec le patronat et plus réticente aux grèves générales. Politiquement, la CAV est idéologiquement alignée sur l'Union Chrétienne et entretient avec ce parti une relation comparable à celle de l'AADG et du VFG avec le SPDG.
A côté de ces trois grandes confédérations existent plusieurs Freie Berufsverbände (associations professionnelles indépendantes) qui réunissent des cadres, des professions libérales et certains travailleurs spécialisés dans des organisations moins militantes ou plus corporatives et donc plus proches du patronat. Ces associations ne constituent pas une confédération unifiée mais forment un ensemble diffus souvent assez proche du Parti du Progrès dont elles soutiennent la politique de flexibilisation du marché du travail et de réduction des protections syndicales.
Les années 1950 aux années 1980 représentent l'apogée du syndicalisme götterlandais, notamment de la VFG dont les grandes fédérations industrielles atteignent des taux de syndicalisation exceptionnellement élevés dans les bastions sidérurgiques et miniers. C'est la période où la co-gestion imposée par la loi de 1952 sous la pression du SPDG donne aux représentants syndicaux des sièges dans les conseils de surveillance des grandes entreprises, une avancée que la VFG accepta avec ambivalence puisque si les réformistes voient ça comme une victoire, les révolutionnaires craignent purement et simplement à une cooptation. C'est aussi la période où les grandes grèves métallurgistes de 1968, 1974 et 1982 démontrent simultanément la puissance de mobilisation de la VFG et les limites de son pouvoir réel face au patronat mieux organisé et face à un Etat qui finissait toujours par arbitrer en faveur des entreprises. L'arrivée au pouvoir du Parti du Progrès en 1979 inaugure le déclin progressif de l'ensemble du mouvement syndical. La flexibilisation du marché du travail réduisit la protection des militants syndiqués en facilitant notamment les licenciements déguisés. La privatisation des entreprises publiques affaiblit les bastions syndicaux de l'AADG dans les services et les transports et la désindustrialisation progressive vida les usines, forteresses syndicales de la VFG. Le recours massif à l'intérim et à la sous-traitance créa une masse de travailleurs précarisés dont la syndicalisation était rendue quasiment impossible par la crainte de représailles patronales. Entre 1979 et 2010, le taux de syndicalisation national chuta de 48 à 31%, une hémorragie qui affectait différemment chaque confédération : la VFG vit ses effectifs fondre de moitié, l'AADG résista un peu mieux grâce à ses bastions dans la fonction publique et la CAV maintint une base stable mais vieillissante dans les secteurs qu'elle représentait en majorité. La grève de 2013 à Zollstadt fut à cet égard un tournant. IG Metall, la fédération la plus puissante de la VFG, mobilisa 18 000 sidérurgistes dans une grève illimitée qui se conclut par un compromis douloureux perçu par les militants les plus radicaux comme une capitulation. La direction nationale de la VFG, qui avait négocié en sous-main ce compromis, fut accusée par une fraction croissante de sa base de trahir la Charte de Waldenau pour des avantages matériels mineurs. C'est dans cette période que les germes de la scission qui éclatera durant la guerre civile furent semés.
La guerre civile (2018-...) :
Lorsque la guerre civile éclate en janvier 2018, le mouvement syndical götterlandais se retrouve coupé en deux selon une ligne de fracture qui n'est pas parfaitement nette par confédération mais qui suit globalement la géographie de la guerre, l'idéologie et les calculs politiques pour la survie de chaque institution.
Du côté de la République restent à Waltereich la direction nationale de la VFG ainsi que ses fédérations dont les bastions se trouvent dans la capitale et sa périphérie immédiate, l'ensemble de l'AADG dont la base de fonctionnaires et d'employés des services publics est géographiquement concentrée dans la capitale et la CAV dans son écrasante majorité (sauf la faible minorité calmüser qui s'est ralliée à l'Organisation de Libération Francophone). Ces syndicats forment une coalition syndicale républicaine informelle qui siège auprès du gouvernement dans des comités consultatifs de l'économie de guerre, une institutionnalisation de leur rôle qui les satisfait inégalement selon les confédérations : l'AADG et la CAV sont parfaitement complaisants mais la direction nationale de la VFG s'y sent compromise mais ne peut pas vraiment s'en extraire sans perdre le peu d'influence politique qui lui reste dans la capitale. Les tensions au sein de cette coalition sont permanentes, le SPDG servant d'intermédiaire indispensable mais sa médiation reste insuffisante entre les syndicats qui souhaitent une économie de guerre socialisée face à un gouvernement néolibéral dominé par le Parti du Progrès qui souhaite une approche de partenariats public-privé pour alimenter l'économie de guerre de la République. Actuellement, la direction de la VFG est dominée par son secrétaire général, Klaus Harrenberg. Harrenverg est un homme de 60 ans, fils d'ouvrier sidérurgiste de Waldenau, il fut ancien employé de VGW avant d'intégrer la VFG et de gravir les échelons de la confédération. Il incarne la social-démocratie syndicale par excellence, il croit sincèrement à la co-gestion, au dialogue social, aux avancées graduelles et il considère le ralliement de ses camarades méridionaux à l'ALPG comme une erreur tragique et comme un échec personnel de sa vie militante. Il partage une relation personnelle saine avec Suckow, le président du SPDG, avec qui il partage les mêmes convictions politiques.
Du côté de l'ALPG, les fédérations méridionales d'IG Metall (notamment les sections de Zollstadt, Waldenau et Rheinbruck) qui avaient adoptés une logique de confrontation totale face à VGW lors des grèves de 2013, les fédérations d'IG Chemie et d'IG Bergbau au sud qui ont participés aux premières milices d'autodéfense en 2017 ainsi que plusieurs syndicats locaux indépendants n'appartenant pas aux grandes confédérations syndicales ont rejoints l'ALPG. Ces fédérations dissidentes ont rompus formellement avec la direction nationale de la VFG dans les mois qui ont suivis le début de la guerre civile en refusant de reconnaître sa légitimité à parler en leur nom dans une situation où les militants risquaient leur vie pendant que les dirigeants syndicaux de la centrale négociaient au chaud à Waltereich. Ces fédérations ont ainsi formés rapidement la Revolutionäre Gewerkschaftsunion (Union Syndicale Révolutionnaire - RGU), une nouvelle confédération syndicale d'emblée beaucoup plus radicale et militarisée que n'importe quelle organisation syndicale que le Götterland avait connue depuis la Première République et dont la vocation n'est plus de négocier avec le patronat mais bien de l'exproprier et d'établir par soi-même la gestion des moyens de production par les travailleurs eux-mêmes. Cependant, la RGU est confrontée à la même contradiction que l'ALPG dans son ensemble car elle représente des travailleurs dont les usines sont pour la plupart en arrêt, dont les caisses de solidarité sont désespérément vides et dont les familles meurent de faim ou de violence. Elle n'a pas les moyens de ses ambitions et les différentes factions de l'ALPG ne lui rendent pas service : le PEG veut encadrer la RGU dans la discipline du parti et le Mouvement anti-fasciste libertaire veut en faire le noyau d'une autogestion ouvrière directe sans direction politique centralisée. La RGU est dirigée par Ingrid Molter, actuelle secrétaire générale de la RGU et ancienne responsable d'IG Metall Zollstadt. C'est une femme de 45 ans, ancienne ouvrière spécialisée reconvertie en permanente syndicale, c'était la figure la plus radicale de la VFG bien avant la guerre civile et elle avait mené en première ligne la grève de 2013 sur le terrain. Sa rupture avec Harrenberg en 2018 fur vécue des deux côtés comme une trahison ; depuis, elle dirige la RGU avec une autorité qui repose en grande partie sur sa légitimité de terrain mais en tant que figure de proue, elle se retrouve au centre des tensions entre le PEG eurycommuniste et les libertaires du Mouvement anti-fasciste qui cherchent tous deux à la rallier ou à la neutraliser afin de saisir définitivement la RGU.
A l'aube de 1908, le Saint-Empire du Götterland n'est déjà plus qu'une coquille vide. L'épuisement des bassins houillers depuis la fin du XIXe siècle a ruiné la proto-industrie impériale, la répression du mouvement ouvrier a atteint un point de saturation et le jeune Parti Communiste Götterlandais, encore informe, tente péniblement de s'organiser dans la clandestinité tandis que la Götterländischer Gewerkschaftsbund (GSB), fidèle à la Charte de Waldenau de 1904, multiplie les grèves. Le 3 février 1908, les aciéries de Waltereich et de Waldenau se soulèvent dans ce qui restera la plus grande grève de l'histoire impériale. La police privée de la Stahlwerke Waltereich, appuyée par les forces armées impériales dépêchées en urgence par le gouvernement, écrase le mouvement dans le sang : le bilan officiel, largement sous-évalué, fait état de plusieurs dizaines de morts parmi les grévistes. Cette répression laissera une empreinte durable dans la mémoire ouvrière götterlandaise mais elle produit également dans l'immédiat un acte isolé dont les conséquences seront autrement plus considérables. Parmi les victimes du 3 février se trouve un jeune lamineur du nom de Georg Weiler. Son frère cadet, Anton Weiler, alors employé comme tourneur dans les mêmes aciéries et qui gravitait autour des cercles de discussion de la Rote Garde Waltereich (un vieux salon clandestin fondé en 1893, toujours actif en 1908 mais relativement marginal à cette époque) ne se remet pas de la mort de son frère. Le 19 février 1908, alors que l'empereur Walter III inaugure un nouveau pont ferroviaire dans le quartier de Hagencity, Anton Weiler s'approche du cortège impérial et tire à bout portant trois coups de revolver sur le souverain qui décède des suites de ses blessures le lendemain. Weiler est immédiatement lynché par la foule et par la garde impériale avant même d'avoir pu être interrogé formellement, ce qui laissera à jamais dans l'ombre la question de savoir s'il agissait seul ou à l'instigation d'un réseau plus large.
Walter III n'a pas de fils. Ses deux filles, les princesses Hedwige et Rosalinde, sont juridiquement exclues de la succession par la loi salique de la Couronne. Il faut remonter l'arbre généalogique jusqu'au fils de son défunt frère cadet le prince Abretcht (mort en 1902), un enfant prénommé Friedrich qui n'a alors que cinq ans. Dès le 21 février, le Kronrat (Conseil de la Couronne), réuni en urgence sous la présidence du chancelier de la CourManfred von Ostenrath, proclame officiellement l'enfant empereur sous le nom de Friedrich IV. Cette proclamation, censée rassurer le pays, ouvre au contraire la crise la plus grave de toute l'histoire impériale götterlandaise car le Göttliches Mandat der Krone n'a jamais prévu de mécanisme clair de régence : ce mandat divin est une fonction sacrée confiée à un individu précis et non à une fonction abstraite ou à un conseil collectif, ce qui rend juridiquement et théologiquement bancale l'idée même qu'un tiers puisse exercer l'autorité impériale au nom d'un souverain qui n'a pas encore la capacité de la recevoir personnellement. Trois prétentions rivales à la régence s'affrontent aussitôt. Le chancelier von Ostenrath, fort de sa position institutionnelle, revendique une régence personnelle exclusive au nom de la continuité administrative mais les grandes familles de la noblesse militaire le soupçonnent immédiatement de vouloir s'installer durablement au pouvoir en utilisant le jeune enfant Friederich comme marionnette. L'archiduchesse Wilhelmine, mère du jeune Friedrich et veuve du prince Albrecht, revendique de son côté la garde de son fils et un rôle de régente à ses côtés mais une partie de la cour et de la noblesse, fortement traditionaliste, lui oppose la loi salique qui exclue les femmes du trône et donc par extension logique de l'exercice, même temporaire, de toute autorité impériale, une interprétation qui était contestée par d'autres juristes de la Cour mais qui a suffit à paralyser toute décision rapide. Enfin, le général Friedhelm Aussenberg, ministre de la Guerre en exercice, proposait la constitution d'un conseil de régence à dominante militaire afin de garantir l'ordre public le temps de la minorité de l'Empereur mais de la même manière, le ministre est rapidement accusé de vouloir s'emparer personnellement du pouvoir. Cette paralysie au sommet se répercute dans l'ensemble de l'appareil administratif impérial. Le télégraphe officiel de la Chancellerie diffuse, entre le 22 et le 28 février, pas moins de quatre versions contradictoires de la chaîne de commandement légitime aux gouverneurs de province. Plusieurs gouverneurs, ne sachant plus à qui obéir, cessent purement et simplement de transmettre les recettes fiscales à Waltereich et commencent à agir de leur propre chef. C'est dans ce vide que les premiers duchés orientaux, dont les élites locales n'attendaient qu'un prétexte, proclament unilatérlement leur sécession dès la fin février avant même que la famille impériale n'ait quitté le pays (une chronologie que la propagande nationaliste ultérieure va tenter d'inverser pour mieux présenter la fuite de la Cour comme la cause de l'effondrement et non une conséquence de celle-ci).
La crise ne reste pas confinée aux cabinets ministériels. Un mouvement libéral et constitutionnaliste, la Liga für Verfassungsreform (Ligue pour la Réforme Constitutionnelle), une ligue politique fondée en 1897 par des avocats, des professeurs et des industriels de la bourgeoisie de la capitale favorables à une monarchie parlementaire, saisit immédiatement l'occasion de la vacance du pouvoir pour exiger publiquement la convocation immédiate d'une assemblée constituante qui ferait du jeune Friedrich IV un monarque strictement symbolique. Le chef de la ligue, l'avocat Anselm Vogt, organise le 25 et le 26 février à Waltereich des manifestations de dizaines de milliers de personnes devant le palais impérial, un mouvement qui se mêle aux militants syndicalistes de la GSB et quelques agitateurs communistes désireux de pousser la revendication constitutionnelle beaucoup plus loin que ne le souhaite la Ligue elle-même. L'armée est sommée par le général Aussenberg de disperser ces rassemblements mais celle-ci se révèle incapable d'exécuter cet ordre. Le 24 février, des éléments du 17e Régiment d'Infanterie, cantonné à Waltereich et déjà traversé de sympathies syndicalistes du fait de la répression de la grève du 3 février, refusent de tirer sur les manifestants et désarment leurs propres officiers.
(Musique chantée par des ouvriers calmüsers en honneur de la fraternisation des soldats du 17e avec les manifestants le 25-26 février 1908).
Il faut attendre l'arrivée d'un second régiment, le 14e Régiment d'Infanterie, pour que l'ordre soit finalement rétabli. Cet épisode, bien qu'il ait été rapidement étouffé et les mutins du 17e furent fusillés en masse, convainc l'état-major impérial et Aussenberg que l'armée régulière ne peut plus être considérée comme un instrument fiable pour maintenir l'ordre et cela pousse le Ministre de la Guerre à réclamer les pleins pouvoirs, ce qui achève de le discréditer aux yeux des commandants de garnison de province, jaloux de leur autonomie et méfiants envers ce qu'ils perçoivent comme une ambition personnelle. C'est cette défiance mutuelle entre un ministère de la Guerre peu considéré et les commandants régionaux livrés à eux-mêmes qui explique que l'armée impériale, pourtant en apparence la seule force organisée du pays, ne s'empare pas immédiatement du pouvoir vacant. La situation dégénère définitivement le 1er Mars. Des corps francs légitimistes, recrutés parmi les étudiants et les sociétés de chasse aristocratiques de la capitale et hostiles à toute idée de constitution, mènent une charge au sabre clair contre un rassemblement de la Liga für Verfassungsreform devant le palais impérial. L'affrontement, qui dure toute la journée et gagne même les quartiers voisins, fait plusieurs dizaines de morts dans le rang des manifestants sans que la police impériale ne daigne intervenir, faute d'ordres cohérents. Cette bataille de rue discrédite simultanément les légitimistes, accusés d'avoir fait couler le sang du peuple pour rien, et les libéraux de Vogt visiblement incapables de contenir les éléments les plus radicaux de leurs propres rangs.
Face à cette situation devenue incontrôlable, le chancelier von Ostenrath et l'archiduchesse Wilhelmine concluent, au début du mois de mars, qu'ils ne peuvent plus garantir ni leur autorité ni même la sécurité physique du jeune Friedrich IV à Waltereich. Plusieurs ministres profitent de cette même semaine pour organiser discrètement leur propre départ, chacun pour des raisons qui lui sont propres : le ministre des Finances, le comte Oskar von Lindqvist, aristocrate pragmatique convaincu que le trésor public sera de toute façon pillé ou rendu responsable du désastre peu importe le vainqueur, met à l'abri sa fortune personnelle à Velsna avant de s'exiler lui-même ; le ministre des Colonies, Heinrich Dorpmüller, choisit au contraire de ne pas quitter l'Empire mais gagne Schawuental où il espère pouvoir se tailler un pouvoir personnel à l'abri du chaos continental. Seul le ministre de l'Intérieur, Konrad Habicht, refuse de fuir et se maintient à son poste à Waltereich où il tente, avec les débris de l'administration civile et quelques officiers de la Garde encore loyaux de constituer un Conseil Provisoire chargé d'expédier les affaires courantes, un simple gouvernement de fortune sans base militaire réelle, sans mandat et sans légitimité. C'est ainsi que, vers le 12 mars 1908, l'archiduchesse Wilhelmine, le chancelier von Ostenrath et le jeune Friedrich IV (dont le règne théorique n'aura donc duré que trois semaines) quittent discrètement la capitale sous escorte pour rejoindre les cours ouest-eurysiennes amies où la dynastie passera le reste du siècle. Cette fuit, si elle met à l'abri la famille impériale, achève de vider la fiction d'une continuité monarchique : en l'absence de la moindre autorité centrale reconnue à Waltereich, l'ensemble des territoires impériaux non germanophones font sécession dans les semaines qui suivent et plusieurs colonies emboîtent le pas. L'armée impériale, toujours fracturée entre les prétentions d'Aussenberg et l'autorité de façade du Conseil Provisoire, assiste impuissante à l'effondrement d'un Empire qui aura duré huit siècles.
La Republikanischer Unabhängigkeitskrieg (mars-juillet 1908) :
Le territoire germanophone du Götterland proprement dit devient, au printemps 1908, un champ de ruines institutionnelles où prospèrent une demi-douzaine de Conseils de Salut rivaux : à Waltereich, un aréopage de hauts fonctionnaires impériaux et d'officiers de la Garde tente d'improviser une régence de fait en l'absence de l'empereur ; à Falkenberg, la bourgeoisie industrielle et une partie de la noblesse retraitée soutiennent un gouverneur militaire autoproclamée et ailleurs encore, de simples commandants de garnison profitent du chaos pour s'ériger en potentats locaux. C'est de cette mêlée que va émerger la figure du général Adalbert von Kriegstein, alors commandant de la garnison de Sturmfurt, vieille ville militaire de l'armée impériale. Officier d'infanterie d'origine humble mais très ambitieux, von Kriegstein est de longue date convaincu que la crise dynastique n'est qu'un symptôme d'un mal plus profond, la contamination de la nation götterlandaise par des éléments étrangers à son corps que ce sont les communistes et les minorités linguistiques et raciales. Il y voit surtout, plus prosaïquement, l'occasion de sa vie.
En l'espace de six semaines, von Kriegstein rallie à sa cause plusieurs régiments de l'armée en jouant sur la peur d'une insurrection communiste profitant du chaos pour s'emparer du pouvoir. Le 2e Régiment de Chasseurs, le fer de lance de cette coalition hétéroclite, quitte Sturmfurt fin mai 1908 et entame sa marche sur la capitale en ralliant à chaque étape des nouvelles unités qui préfèrent rejoindre le mouvement en marche plutôt que de rester isolés.
("Zehntausend Mann die zogen ins Manöver", l'hymne national du Götterland, commémore cette brève campagne qui voit la naissance de la République au Götterland.)
Le Conseil de Waltereich, dépourvu de légitimité claire et divisé sur la conduite à tenir, capitule le 6 juillet 1908 sans effusion de sang après une brève canonnade symbolique sur le palais impérial où logeait le Conseil. Von Kriegstein entre dans la capitale trois jours plus tard et proclame, le 9 juillet 1908, l'abolition définitive de la monarchie götterlandaise et la naissance de la République du Götterland. Un Comité de Salut National de sept officiers supérieurs est institué dans l'urgence pour administrer le pays. Il ne survit que quelques mois car dès novembre 1908, von Kriegstein en écarte méthodiquement ses rivaux les plus modérés et se fait proclamer Président de la République par une assemblée de notables, de militaires et d'industriels convoquée à la hâte, sans le moindre vote populaire.
Le désastre de Wastled (1908-1909) :
A peine installé, le nouveau régime fait de la reconquête de l'ancien Empire et de ses colonies sécessionnistes la pierre angulaire de sa légitimité naissante. Von Kriegstein et son état-major sont convaincus que seule la victoire militaire rapide et éclatante pourra souder derrière eux une population encore hébétée par la chute de la monarchie. Dès septembre 1908, les colonnes götterlandaises envahissent les anciens duchés orientaux francophones et italophones qui avaient fait sécession au printemps. Les premiers succès, obtenus contre des administrations locales à peine constituées, nourrissent un temps l'illusion impériale. Cette illusion s'effondre au cours de l'année 1909. Les duchés orientaux, galvanisés par l'agression, se fédèrent en une ligue défensive commune, obtiennent le soutien diplomatique des rivaux historiques du Götterland et lancent une contre-attaque massive. L'armée républicaine, déjà exsangue après des décennies de crise économique et privée de ses meilleurs cadres par les purges anticommunistes qui ont suivi l'assassinat de Walter III, subit une série de défaites cinglantes tout au long de l'été 1909, au point que la guerre se déplace au plus proche des frontières actuelles du Götterland à partir d'août. La coalition impose au Götterland le traité de Wastled en novembre 1909, une paix humiliante qui force le Götterland à reconnaître formellement l'indépendance de l'ensemble de ses anciennes dépendances continentales et renoncer à toute revendication territoriale future sur celles-ci. Le désastre de Wastled aurait dû, en toute logique, emporter la jeune junte avec lui mais il produit en vérité l'effet inverse, Von Kriegstein et sa propagande naissante rejettent intégralement la responsabilité de la défaite par un coup de poignard dans le dos des militants communistes et syndicalistes comme véritables artisans du désastre, offrant au régime un bouc émissaire dont il a désespérément besoin pour survivre à son propre échec.
La Terreur d'Etat et l'écrasement du mouvement ouvrier (1909-1911) :
Le mythe de la trahison communiste sert immédiatement de justification à une répression d'une ampleur inédite. Dès décembre 1909, un décret présidentiel dissout la GSB, saisit l'intégralité de ses caisses de grève et de ses biens et déclare illégale toute organisation se réclamant du syndicalisme révolutionnaire. Le tout jeune Parti Communiste Götterlandais, qui tentait encore péniblement de se structurer dans les mois qui avaient suivi l'assassinat de Walter III, est interdit dans le même temps. Des dizaines de militants sont arrêtés, jugés sommairement par des tribunaux militaires spéciaux et condamnés à de longues peines de travaux forcés, quand ce n'est pas directement au peloton d'exécution. D'autres choisissent l'exil mais d'autres encore, les plus déterminés, basculent dans la clandestinité. Pour administrer cette répression, le régime crée en décembre 1909 la Staatswatcht, une police politique placée sous l'autorité directe de la présidence et confiée au colonel Herbert Sassnitz, ancien officier de renseignement de l'armée impériale. La Staatswatch se voit confier un mandat volontairement flou qui consiste à traquer les ennemis de la nation régénérée, un mandat lui permettant dans les années suivantes d'étendre son champ d'action bien au-delà de la seule subversion communiste, jusqu'à devenir l'instrument principal de la persécution des minorités linguistiques et religieuses du pays. Cette répression méthodique produit, comme souvent, l'effet inverse de celui recherché puisqu'elle convainc les militants survivants que toute voie légale est désormais fermée. C'est dans ce contexte que se fonde en 1910l'Armée Populaire du Götterland, organisation clandestine armée vouée au renversement de la junte, synthèse hétéroclite de courants eurycommunistes, anarchistes, syndicalistes révolutionnaires et même de quelques nationalistes de gauche, une pluralité idéologique qui ne sera jamais véritablement résolue par ailleurs.
La doctrine de la régénération nationale :
Il serait erroné de réduire la Première République à une simple dictature militaire opportuniste dépourvue de projet idéologique. La doctrine de la régénération nationale, telle qu'elle se cristallise entre 1908 et 1912, est un système complet qui prétend refonder l'Etat, l'économie, la famille et jusqu'à l'homme götterlandais lui-même et c'est précisément cette ambition constructive qui lui permettra de survivre pendant deux décennies. Le professeur Wilhelm Achterberg, dont le traité fondateur Von der Reinheit der Nation ("De la pureté de la nation") paraît en 1909 et devient aussi aussitôt le texte de référence officiel du régime, n'invente rien ex nihilo. Il est, depuis 1897, l'un des membres les plus actifs d'un cercle d'étude discret fondé en 1889 par le baron Egon von Hohenwart, aristocrate désargenté et féru de folklore dans un manoir des environs de Falkenberg : le Gottfriedbund (la "Ligue de Gottfried") qui réunit une vingtaine d'archivistes, de folkloristes, de théologiens dissidents et de hobereaux ruinés obsédés par la reconstitution de la religiosité préchrétienne des confédérations tribales götterlandaises, cette même culture guerrière ritualisée, cette organisation clanique et sa cosmogonie centrée sur la guerre et le sacrifice qui précédèrent le baptême chrétien de Gottfried le Fondateur au IXe siècle. Pour les membres du Gottfriedbund, ce baptême n'a jamais été qu'un acte de pure habileté politique : le véritable Gottfried, le guerrier-unificateur, serait resté jusqu'à sa mort fidèle dans l'âme aux anciens cultes païens et c'est cette même âme païenne enfouie sous des siècles de vernis chrétien que le Bund prétend faire ressurgir par l'étude des runes, la collecte des chants de clans oubliés et la célébration clandestine de rites solsticiaux dans la forêt. Ce cercle, resté strictement confidentiel jusqu'à la chute de l'Empire, fournit à Achterberg l'essentiel de son vocabulaire mystique et à peine la République proclamée, plusieurs de ses membres, y compris Hohenwart lui-même, obtiennent des postes d'influence dans l'administration culturelle et éducative du nouveau régime, assurant au Gottfriedbund une postérité institutionnelle que son fondateur n'avait jamais osé espérer.
Sur l'Etat, Achterberg rejette explicitement l'idée libérale d'un Etat né d'un contrat entre individus atomisés, une conception qu'il juge être elle-même un poison cosmopolite importé des révolutions bourgeoises ouest-eurysiennes. L'Etat authentiquement götterlandais, le Volksstaat, doit être pensé comme un organisme vivant dont chaque corps de métier, chaque région et chaque classe constitue un organe irremplaçable au service d'un tout qui les dépasse tous. La doctrine appelle ainsi à terme à la disparition du parlementarisme représentatif qui est vu comme un marché aux paroles vides où des intérêts particuliers se négocient au détriment de l'intérêt organique du Volk. A la place, il faut établir le système du Zünfte, des corporations professionnelles basées sur le modèle des anciennes guildes artisanales, qui seraient fédérées autour d'un Reichsstand national, seule instance légitime de représentation parce qu'elle exprime directement la fonction sociale de chacun plutôt que son opinion individuelle. De même, le Volk götterlandais, selon Achterberg, n'est pas une addition de citoyens mais une communauté organique façonnée par quatre liens indissociables qu'est le sang (transmis de génération en génération et seul fondement légitime de l'appartenance nationale), la terre (la Scholle/le sol ancestral, que le paysan götterlandais travaille depuis des siècles et qui imprime dans le corps même du Volk sa robustesse et sa loyauté, par opposition à la ville industrielle et à sa population déracinée qui est jugée plus perméable à la contamination cosmopolite et marxiste), la langue (réceptable sacré de la Volksseele, l'âme du peuple, parler une langue étrangère en public est une souillure de l'âme collective götterlandaise elle-même) et le culte des ancêtres (érigé en devoir civique). Pour ce dernier, le régime va d'ailleurs multiplier dès 1911 les monuments aux morts de guerre, instaurer un calendrier des Volksfetse (fêtes du peuple) calquées sur les anciens solstices que le Gottfriedbund avait clandestinement célébrés et le régime va surtout créer en 1912 l'Ahnenregister, un registre généalogique obligatoire (surnommé vulgairement plus tard le Blutbuch, le "Livre du sang") que tout citoyen doit produire pour accéder à la fonction publique, contracter un mariage légal ou hériter d'un bien foncier et ce registre deviendra l'instrument bureaucratique central de toutes les persécutions raciales et linguistiques des décennies suivantes. De même, la cellule familiale est présentée comme le laboratoire vivant où se reproduit, génération après génération, la pureté du sang götterlandais ; la femme y occupe un rôle strictement circonscrit à la maternité et à la transmission des traditions du foyer tandis que l'homme incarne l'archétype du Wehrmann-Bauer, littéralement le "soldat-paysan", synthèse idéale du paysan enraciné à sa terre et du soldat discipline prêt à se sacrifier pour sa patrie, vision qui est opposée de fait au bourgeois cosmopolite déraciné, à l'homme d'affaires ou à l'intellectuel qui sont jugés physiquement veules et moralement corrompus. C'est de cette même logique procréative que va naître en 1913 la première loi sur la protection du sang et de la lignée qui institue des certificats médicaux obligatoires avant tout mariage et autorise l'internement (puis à partir des années 1920, la stérilisation forcée) des individus jugés porteurs de tares héréditaires, une politique eugéniste qui, sous des formes légèrement adoucies, perdurera jusqu'à son abolition en 1979 par le Parti du Progrès.
Refusant à la fois le capitalisme libéral, assimilé à la finance cosmopolite responsable de la ruine impériale, et le collectivisme marxiste, la doctrine promeut une Volkswirtschaft der Reinheit, une économie populaire pure censée subordonner tout intérêt privé à l'intérêt organique de la nation en privilégiant la production industrielle et agricole au service de la patrie à la spéculation financière et réserver la propriété comme la direction des entreprises aux seuls Götterlandais. Dans les faits, cette rhétorique anticapitaliste ne gênera jamais la collusion intime du régime avec les grandes entreprises götterlandaises ; Achterberg lui-même résout cette contradiction en distinguant le capital productif national jugé sain du capital cosmopolite parasitaire. Dans cette architecture, l'armée occupe une position singulière : c'est la colonne vertébrale du Volksstaat, l'institution où se concentre à l'état pur la vertu organique de la nation. Le service militaire, obligatoire pour tous les hommes valides, est présenté comme un rite de régénération collective qui doit restaurer chez chaque jeune les vertus guerrières ancestrales des ancêtres götterlandais et le corps des officiers est explicitement conçu comme une nouvelle aristocratie qui doit remplacer l'ancienne noblesse féodale de l'Empire.
Sur le plan institutionnel, la République se dote d'un cadre à peine plus qu'un décor : un conseil consultatif national de notables triés sur le volet siège épisodiquement pour entériner les décrets présidentiels mais aucune assemblée élue ne voit le jour avant 1929. La justice civile est placée sous tutelle militaire de fait, les tribunaux d'exception jugeant en dernier ressort toute affaire touchant à la sécurité de la nation.
La persécution des minorités continentales (1910-1923) :
La doctrine de la régénération nationale ne reste pas lettre morte. Une première vague de persécutions s'abat sur les minorités linguistiques du pays dès mars 1910 avec l'Edit sur la pureté linguistique qui interdit purement et simplement l'usage de toute langue étrangère dans l'espace public : parler anglais ou français dans la rue, dans un commerce ou dans son lieu de travail devient un délit passible d'amende, activement traqué par des patrouilles de la Staatswacht et des milices nationalistes qui sillonnent méthodiquement les quartiers anglikaners des grandes villes principalement. En août de la même année, la loi sur la germanisation des noms contraint tous les citoyens portant un patronyme jugé étranger à en adopter un équivalent germanique dans un délai de six mois, sous peine de se voir refuser leurs papiers d'identité, les privant de fait de toute existence légale, de tout emploi et de toute liberté de circulation. En octobre, une réforme de l'éducation nationale ferme l'ensemble des écoles privées anglikanes et impose une scolarisation exclusivement publique dont le cirrculum glorifie sans retenue l'histoire et la culture götterlandaises. Les Calmüsers du Haut-Götterland subissent un sort identique : germanisation forcée des noms, interdiction du français dans l'espace public ; néanmoins, la géographie rurale et dispersée de leur localisation leur permet de mieux maintenir clandestinement l'usage de leur langue dans la sphère privée.
En 1916, dans un climat de tensions internationales croissantes en Eurysie qui nourrit une paranoïa xénophobe supplémentaire, le régime franchit une nouvelle limite en promulguant une loi sur la mise sous séquestre des biens allogènes qui autorise la confiscation pure et simple des patrimoines commerciaux étrangers. Les grandes maisons de négoce anglikanes historiques comme Pembroke & Sons, la Whitfield Trading Company, les Blackwood Merchants ou encore les Harrisson Brothers qui dominaient encore une part considérable du commerce maritime götterlandais sont démembrées et leurs actifs sont transférés à des entreprises götterlandaises proches du régime ou directement absorbés par l'appareil bancaire d'Etat naissant. Aucun de ces biens ne sera jamais restitué, même encore aujourd'hui. La période 1915-1918 est de manière plus générale marquée par une répression étatique systématique et continue mais c'est bien la crise des années 1920, engendrée par la ruine des guerres coloniales, l'hyperinflation galopante et un chômage de masse qui précipite le basculement vers la violence populaire de masse. La junte, en mal de justification face à une misère qu'elle peine à résoudre, encourage cyniquement le détournement de la colère populaire vers les minorités linguistiques par une intense campagne de propagande, placardant dans les grandes villes des affiches caricaturant des Anglikaners obèses piétinant des ouvriers götterlandais affamés.
Le 12 août 1920, une manifestation de chômeurs à Ankerstadt dégénère après que des orateurs nationalistes ont désigné le quartier anglikaner de la ville comme responsable de la misère collective. Ce qui suit est un massacre de trois jours d'une violence inouïe : maisons pillées et incendiées, commerces détruits, hommes battus à mort, femmes violées, enfants lynchés, et la police locale n'intervient que mollement après 36 heures de carnage. Le bilan officiel, certainement très inférieur à la réalité, s'établit à 387 morts, plus de 1500 blessés et 15 000 personnes déplacées. Cette flambée n'est que le prélude à une série ininterrompue de massacres et de pogroms : Turmhain en septembre 1920, Waldenau en novembre 1920, Waltereich en mars 1921 puis enfin Falkenberg en juin 1922. Entre 2000 et 5000 Anglikaners perdent la vie dans ces violences entre 1920 et 1923, sans qu'aucune sanction ne fut émise contre les auteurs de ces crimes. La communauté calmüser n'est pas épargnée totalement non plus : en 1921, des milices nationalistes s'en prennent au marché de Nieuwfort, tenu par des commerçants calmüsers, et tuent 23 personnes. Le point culminant de cette décennie de terreur survient dans la nuit du 9 novembre 1923 lorsque les milices nationalistes se coordonnent à l'échelle nationale avec la complicité active de la Staatswatch pour attaquer simultanément les églises anglikanes dans tout le pays. Sur les 127 églises anglikanes que comptait le Götterland en 1923, 89 sont incendiées au cours de ce qui est nommée la "Nuit des Feux". A Waltereich, la très historique St. Andrew Church, construite en 1575, brûle entièrement tandis que les pompiers reçoivent l'ordre explicite de ne pas intervenir. Face à cette persécution d'une rare violence, environ 40% de la population anglikaner choisit l'exil entre 1910 et 1930, un exode qui vide durablement les campagnes et les petites villes anglikanes du pays au profit de la seule Kaiserlahn, où la communauté se replie et se concentrer pour former aujourd'hui son dernier bastion démographique.
L'ordre colonial (1908-1929) :
Si la métropole connaît sa propre terreur raciale, les colonies götterlandaises subissent un traitement plus brutal encore, dans la continuité directe des pratiques impériales. En effet, dès 1901, sous l'Empire, l'armée avait noué avec l'industrie chimique naissante, notamment la Götter-Chemie AG, une collaboration étroite pour développer des agents chimiques de combat, testés sur des prisonniers de guerre, des condamnés à mort et des populations coloniales afaréennes lors des campagnes de répression du tournant du siècle. La Première République, loin de rompre avec cet héritage, l'intensifie considérablement à mesure que les révoltes se multiplient dans les colonies afaréennes tout au long des années 1910 et 1920 : les mêmes agents chimiques, produits en dizaines de tonnes par la Götter-Chemie AG en collaboration avec la Reichsrüstung et plusieurs laboratoires universitaires sont déployés sans distinction contre les populations civiles insurgées comme contre les colons eurysiens jugés déloyaux.
Sur le plan doctrinal, la régénération nationale trouve dans les colonies son expression la plus achevée : le régime y impose une idéologie pseudo-scientifique qui hiérarchise formellement les races humaines, plaçant les races afaréennes au plus de cette échelle, considérée comme la plus proche de l'animalité. Les lois ségrégationnistes sont durcies et même les populations métisses ne dérogent plus à la règle : elles sont désormais classifiées selon leur degré de sang noir (mulâtres, quarterons, octavons), chaque catégorie se voyant appliquer un régime de droits distinct et systématiquement inférieur à celui des colons blancs. A partir des années 1920, alors que les mouvements indépendantistes s'enracinent durablement dans les colonies afaréennes du Götterland, l'armée républicaine lève des régiments coloniaux océano-afaréens ségrégués, recrutés dans les colonies aleuciennes et paltoterannes sur la promesse, jamais tenue par ailleurs, d'une amélioration de leur statut social et les envoie combattre les insurrections en Afarée même.
Economie et collusion industrielle :
Conformément à la Volkswirtschaft der Reinheit théorisée par Achterberg, la Première République ne nationalise rien, la propriété privée des grands conglomérats industriels et bancaires hérités de l'Empire reste scrupuleusement respectée, ce qui distingue d'emblée le régime des expériences collectivistes dont il s'érige le plus fervent des ennemis. A la place, le régime instaure en 1909 l'Office de Mobilisation Economique (OME) qui est confié au technocrate Julius Ehrenberg, un ancien haut fonctionnaire du ministère impérial des Finances. C'est en somme un système capitaliste dirigé où l'Etat, sans posséder les moyens de production lui-même, en oriente presque entièrement l'usage via des contrats de commande publique qui garantissent des marges considérables aux industries, une fixation administrative des prix des matières premières stratégiques, des quotas de répartition imposant aux fabricants de biens civils de céder la priorité d'accès aux intrants industriels aux secteurs jugés vitaux pour l'effort de guerre et l'OME ne dirige pas ici la production (les industriels demeurent nominalement maîtres de leurs usines) mais il verrouille si étroitement les conditions d'accès aux ressources, au crédit et aux débouchés que la survie de toute entreprise finit par dépendre presque entièrement de faveurs faites par l'administration. Ehrenberg, homme sans conviction idéologique profonde mais d'une redoutable compétence technique, deviendra au fil des deux décennies suivantes la chenille ouvrière de toute la politique économique du régime.
Dès 1911, un décret présidentiel érige l'Etat en acheteur unique de l'ensemble des minerais jugés stratégiques (fer, cuivre, tungstène, charbon) que les compagnies minières privées, dont la propriété n'est pas remise en cause, sont désormais tenues de céder exclusivement à l'OME à un prix fixé unilatéralement par celui-ci, l'Office se chargeant ensuite de les revendre aux industries selon ses propres priorités. Ce monopole d'Etat capte l'essentiel de la marge auparavant réalisée par les négociations privés et s'accompagne l'année suivante, en 1912, d'une loi sur la rationalisation industrielle qui contraint des centaines de petites et moyennes entreprises métallurgiques, mécaniques et chimiques du pays à se regrouper de force en groupements obligatoires placés sous l'autorité de fait des grands conglomérats du secteur qu'étaient la Stahlwerke Waltereich, la Reichsrüstung et la Götter-Chemie AG. Les ateliers Voss, manufacture familiale d'usinage de précision installée à Waldenau depuis 1878, illustrent parfaitement le mécanisme : sommés en 1912 de rejoindre le groupement obligatoire de la Reichsrüstung sous peine de perdre tout accès aux matières premières allouées par l'OME, leurs propriétaires n'ont d'autre choix que d'accepter une absorption qui les réduit, en quelques mois, au rang de sous-traitants captifs de l'entreprise à laquelle ils avaient longtemps fait concurrence. Cette politique, présentée par la propagande comme une simple rationalisation technique au service de l'effort national, ne fait en réalité que hâter la disparition de la petite bourgeoisie industrielle indépendante au profit d'une poignée de conglomérats déjà dominants. Certaines entreprises privées ne sont pas seulement cartellisées mais purement et simplement fusionnées avec des structures publiques. C'est le cas des chantiers navals civils de Turmhain, absorbés en 1913 par l'autorité navale militaire pour former une entreprise mixte où l'Etat détient la majorité du capital mais laisse la direction opérationnelle aux anciens actionnaires privés, formule que le régime érige en modèle pour plusieurs autres secteurs jugés d'intérêt stratégique. Parallèlement se créent, là où aucune entreprise privée existante ne peut être cartellisée ou fusionnée, faute d'exister, de véritables sociétés nationales semi-publiques ex nihilo : la Reichswerke Volkskohle, fondée en 1916 pour administrer directement l'exploitation des gisements de charbon restants dans le Bas-Götterland que nulle compagnie privée n'aurait accepté d'exploiter à perte, et surtout la Kolonialhandelsgesellschaft des Götterlandes (KHG), constituée la même année pour recueillir et exploiter l'ensemble des actifs commerciaux confisqués aux grandes maisons de négoce anglikanes dans le cadre de la loi de séquestration de 1916.
L'ensemble du système bancaire est soumis dès 1914 à un coefficient obligatoire de réserve qui impose à chaque établissement de consacrer au moins 40% de son bilan à la détention d'emprunts d'Etat, un mécanisme qui transforme discrètement l'épargne privée déposée dans les banques en financement captif de l'effort de guerre, à l'insu de la plupart des déposants eux-mêmes. Ce dispositif se double, à partir de 1915, d'un système de crédit préférentiel dans lequel l'accès des entreprises aux liquidités bancaires, déjà rationné par la rareté croissante du capital disponible, est explicitement conditionné à la présentation d'un Ahnenregister d'entreprise vierge de toute impureté raciale ou politique des actionnaires et des dirigeantes : une entreprise ainsi possédée ou dirigée par des Anglikaners, des Calmüsers ou des Juifs se voit systématiquement refuser tout crédit, ce qui précipite mécaniquement la faillite ou le rachat forcé de ces entreprises par des parties prenantes götterlandaises. Enfin, dès 1913, l'instauration d'un régime de licences obligatoires, le Gewerbeschein, pour toute activité commerciale ou industrielle dépassant un seuil modeste de chiffre d'affaires donne à l'OME un levier permanent sur des entreprises restées juridiquement privées : la simple menace de non-renouvellement d'une licence suffit à discipliner les industriels sans avoir besoin de les exproprier.
Cela étant, l'épuisement des bassins houillers, cause première de l'agonie économique de l'Empire à la fin du XIXe siècle, ne trouve sous la Première République aucune solution durable. Entre 1909 et 1914, le régime tente de compenser le déficit par des accords de troc avec des maisons de négoce étrangères disposées à fermer les yeux sur la nature nationaliste du régime en échangeant du charbon importé contre des matières premières issues des colonies götterlandaises, notamment du caoutchouc ou des minerais rares. Cette solution s'effondre avec le durcissement des tensions internationales à la fin des années 1910 qui rend les partenaires de plus en plus rares et exigeants. Le régime se rabat donc à partir de 1915 sur l'exploitation forcée de gisements marginaux de lignite dans le Bas-Götterland et les contreforts du massif des Vergangene, près de Falkenberg. Dans le massif des Vergangene, le régime y ouvrira les puits de Schwarzhalde, des puits de lignite ouverts à la hâte et exploités dans des conditions effroyables par une main d'œuvre composée pour l'essentiel de prisonniers politiques livrés par la Staatswatch, le tout sous la direction de la Reichswerke Volkskohle à partir de 1916. Le rendement de ces gisements de piètre qualité reste dérisoire au regard des besoins de l'industrie lourde, si bien que le régime doit se résoudre en 1921 à instaurer un rationnement généralisé du charbon par cartes, les Kohlekarten, qui réserve systématiquement les stocks disponibles aux aciéries et aux arsenaux militaires au détriment du chauffage domestique, condamnant les grandes villes ouvrières à des hivers mordants qui aggravent la mortalité des plus démunis. De même, pour financer la guerre coloniale, le régime se finance par l'émission d'emprunts de guerre, souscrits de force par le système bancaire dans son ensemble puis relayés dans le public par une campagne de propagande patriotique en présentant les bons de guerre comme un devoir national. Mais à mesure que les combats coloniaux se prolongeaient et que la confiance dans la solvabilité de l'Etat s'érode, ces emprunts deviennent de plus en plus difficiles à placer, surtout parmi une population de plus en plus appauvrie. Un Office des Changes voit le jour en 1917 pour imposer aux exportateurs la remise obligatoire de toute devise étrangère perçue à un taux de change officiel délibérément défavorable, ce qui décourage aussitôt l'essentiel des exportations légales et nourrit en retour un marché noir des devises d'une ampleur croissante. Privé de recettes fiscales suffisantes et de tout accès sérieux au crédit international, le gouvernement se résout au milieu des années 1910 à monétiser directement ses déficits, contraignant l'institut d'émission à produire toujours davantage de Volkswährung (la monnaie du pays) sans contrepartie réelle en production ou en réserves. Cette dévaluation continue de la monnaie est aggravée par l'effondrement simultané des capacités d'exportation du pays. Un moratoire agricoledécrété en 1921 pour suspendre le remboursement des dettes des paysans propriétaires, certes cohérent avec l'idéologie ruraliste de la République mais catastrophique pour la solvabilité des banques rurales qui en détenaient les créances, achève de fragiliser le système bancaire déjà exsangue. La spirale inflationniste, latente dès 1918, devient franchement incontrôlable à partir de 1921, les prix doublent toutes les semaines en 1922 puis presque tous les jours au plus fort de la crise en 1923 où l'indice général des prix est multiplié par plus de quatre mille en l'espace d'un an. Les usines en viennent à payer leurs ouvriers quotidiennement, les salariés se ruant dès la sortie des usines pour dépenser leur paie avant qu'elle ne perde toute valeur. Face à ce désastre, Julius Ehrenberg convainc en 1924 von Kriegstein de tenter une refondation monétaire d'ensemble en proposant une monnaie transitoire, le Bodenmark, dont la valeur n'est plus adossée à l'étalon-or mais à une hypothèque générale sur les terres agricoles et les actifs industriels de l'Etat. La réforme produit dans un permier temps l'effet escompté, les prix se stabilisent brutalement dès le second trimestre de 1924 et le régime présente ce succès comme la preuve incontestée de la supériorité de son modèle économique mais cette stabilisation ne survit pas à la poursuite des dépenses militaires massives de la république ni au coût croissant de l'appareil répressif car dès 1926, l'Etat recommence à monétiser ses déficits en gageant davantage de terres déjà hypothéquées et la Bodenmark subit à son tour une dépréciation qui ronge méthodiquement la confiance populaire jusqu'à la fin de la République en 1929.
Cette économie de guerre dirigée produit un effondrement quasi complet de la vie économique ordinaire. Le rationnement initialement circonscrit au charbon et à quelques matières premières stratégiques s'étend en 1920 à l'ensemble des denrées alimentaires de base par un système de cartes que la population contourne de plus en plus ouvertement via le marché noir. Une loi de blocage des loyers, adoptée dès 1918 pour protéger les familles des soldats mobilisés en outre-mer et jamais abrogée depuis, fige les loyers à leur niveau nominal d'avant la République, une mesure en apparence protectrice pour les locataires mais qui rend les revenus locatifs dérisoires par rapport à l'inflation des années 1920, ce qui précipite la ruine de nombreux petits propriétaires rentiers et achevant de convaincre les grands propriétaires fonciers de cesser tout entretien d'un parc immobilier dont le rendement réel s'effondre. Les salaires nominaux, bien qu'en augmentation continue pour suivre l'inflation tant bien que mal, accusent un retard chronique sur la hausse des prix, si bien que le pouvoir d'achat réel de la classe ouvrière s'effondre tout au long des années 1920 malgré l'apparence d'une prospérité industrielle de façade. Le chômage explose dans tous les pans de l'économie civile, livrés à l'abandon administratif faute de matières premières allouées. Le parc locatif ouvrier, déjà vétuste, ne bénéficie plus d'aucun entretien et les grandes villes industrielles voient fleurir des baraquements de fortune en périphérique. L'hyperinflation elle-même engendre son propre écosystème de profiteurs : quiconque dispose d'un accès au crédit bancaire peut emprunter en Volkswährung dévaluée pour acquérir des actifs réels comme des immeubles urbains, des terres, de l'or ou des devises étrangères à des prix nominaux dérisoires qui ne vaut plus rien, réalisant ainsi un transfert de richesse massif et parfaitement légal des créanciers vers les débiteurs. Ces spéculateurs de l'inflation en viennent même à racheter des immeubles entiers dans des beaux quartiers de Waltereich pour une somme équivalente, en 1923, du prix d'une baguette de pain l'année précédente.
Cette période profite à une classe très étroite, principalement les grands actionnaires des grandes entreprises, les officiers supérieurs de l'armée, les dirigeants du secteur bancaire, les spéculateurs de l'inflation déjà mentionnées et une nouvelle catégorie d'entrepreneurs proches du régime qui ont bâties leurs fortunes en quelques années sur l'exploitation légale ou semi-légale de circuits de rationnement et du marché noir. A l'inverse, la classe ouvrière industrielle, alors privée de toute organisation syndicale libre depuis la dissolution du GSB, ne dispose d'aucun moyen de négociation pour faire valoir ses intérêts face à l'inflation ; les fonctionnaires et les employés à traitement fixe voient leur niveau de vie fondre en quelques années ; les petits propriétaires rentiers, ruinés par le blocage des loyers, rejoignent en masse les rangs du prolétariat et c'est et surtout la classe moyenne des petits épargnants et des détenteurs d'assurance-vie (la base de soutien populaire du régime) qui se retrouve brutalement ruinée avec l'hyperinflation des années 1920.
Le crépuscule de la Junte et la transition démocratique (1925-1929) :
Au milieu des années 1920, l'édifice commence sérieusement à se lézarder et cette fois de l'intérieur. Le général von Kriegstein, né en 1858, a soixante-sept ans en 1925 et gouverne sans partage depuis 17 ans ; son autorité personnelle, qui avait toujours tenu lieu d'institution à elle seule, commence à se fissurer à mesure que sa santé décline. Une première attaque cérébrale, en avril 1927, le laisse partiellement diminué, incapable de tenir plus d'une heure de conseil sans être épuisé et cela révèle également un autre problème : la République n'a strictement aucun mécanisme de succession. Ironie amère que la propagande officielle se garde bien de souligner. Deux généraux se positionnent aussitôt pour recueillir l'héritage. Le général Erich Dahlmann, commandant des unités d'élite de la Garde Républicaine et fervent disciple de la régénération nationale, incarne ce que l'on nomme généralement la vieille garde : pour lui, tout assouplissement de la ligne de la régénération nationale équivaudrait à capituler face aux forces cosmopolites que le régime avait juré de vaincre en 1908 et la crise économique elle-même ne serait que la preuve qu'il faut redoubler d'intransigeance au lieu de changer. En face, le lieutenant-colonel Konstantin Reiff, plus jeune, ancien commandant de corps d'armée qui a servi en Afarée dans les guerres coloniales et qui est devenu depuis un familier des cercles industriels et bancaires de part son rôle dans la gestion des approvisionnements militaires, qui estime au contraire que la survie même de l'institution militaire exige une normalisation complète des relations internationales pour desserrer l'étau des sanctions et rouvrir l'accès au crédit étranger. Cette rivalité personnelle entre Dahlmann et Reiff n'est que la partie visible d'une fracture plus profonde qui traverse tout l'appareil dirigeant depuis le milieu de la décennie. Autour de Dahlmann se regroupent la frange la plus radicale : les cadres de la Staatswatch, l'administration coloniale, une partie de l'armée et de l'état-major et les milieux universitaires radicalisés avec le temps. Autour de Reiff se rassemble une frange beaucoup plus technocratique et qui est portée par Julius Ehrenberg lui-même, convaincu par l'échec de sa propre réforme monétaire de 1924 qu'aucun assainissement économique n'est possible sans une normalisation politique, et relayée par les dirigeants des grandes entreprises götterlandaises, unanimement lassés de leur isolement diplomatique qui leur ferme les marchés extérieurs et renchérit chaque matière première importée. Une troisième sensibilité, longtemps restée silencieuse, se manifeste également au grand jour à partir de 1926 : les milieux catholiques conservateurs regroupés autour de la Christliche Arbeitnehmervereinigung (CAV) et de plusieurs évêchés qui ne digèrent plus la coloration ouvertement néopaïeenne du Blutmandat achterbergien ou la place occulte accordée au Gottfriedbund dans l'appareil culturel du régime et qui plaident depuis plusieurs années pour un retour à une légitimité plus classiquement conservatrice et chrétienne, débarrassée de son vernis mystique.
Face à l'incapacité croissante de von Kriegstein et à la perspective, redoutée par tous, d'un vide de pouvoir semblable à celui de 1908, Ehrenberg et Reiff s'entendent dès la fin de 1927 pour circonscrire méthodiquement l'influence de Dahlmann, absent momenténament de la capitale pour commander les forces coloniales en Afarée, et pour organiser une transition démocratique négociée. En février 1928, alors que von Kriegstein, physiquement diminuée mais toujours vivant, conserve à titre strictement honorifique le titre de Président de la République, un gouvernement provisoire de transition est formé sous la présidence effective du lieutenant-colonel Reiff, associant Ehrenberg aux Finances et plusieurs figures civiles jusque-là marginalisées par le pouvoir, y compris l'avocat Anselm Vogt, ressorti d'une demi-retraite discrète où il vivotait depuis l'échec de sa Ligue pour la Réforme Constitutionnelle en 1908 et qui sera appelé au ministère de la Justice pour donner au gouvernement de transition un vernis de continuité avec l'ancienne opposition libérale et rassurer la population. L'une des toutes premières mesures de ce gouvernement provisoire, votée en juin 1928 par les restes du Conseil Consultatif National avant sa propre dissolution, est la loi d'amnistie nationale qui efface par avance toute responsabilité pénale pour l'ensemble des faits commis dans l'exercice de fonctions militaires, administratives ou de sécurité entre juillet 1908 et la date de promulgation de la dite loi. Présentée comme une condition indispensable à la réconciliation nationale, cette loi est en réalité le prix explicitement négocié par Reiff pour obtenir le ralliement de l'armée et de la Staatswatch à une transition qu'aucune des deux institutions n'aurait autrement acceptée sans résistance. C'est cette loi, qui n'a jamais été abrogée depuis, qui explique juridiquement l'impunité totale dont bénéficia jusqu'à sa mort von Kriegstein, Achterberg et l'ensemble des responsables militaires et politiques de la Première République, responsables de milliers de morts en Afarée et de massacres ethniques dans l'ensemble du Götterland.
Les élections d'une Assemblée Constituante, au suffrage universel masculin, se tiennent en avril 1929. Le résultat, loin d'être un voté spontané et massif en faveur d'une seule force, révèle une opinion publique profondément fragmentée : le Parti Libéral-Conservateur, formation créée quelques mois plus tôt par la fusion entre l'aile technocratique du régime représentée par Ehrenberg et les héritiers politiques de l'opposition libérale représentée par Vogt, n'obtient qu'environ un tiers des sièges, loin de la majorité absolue. Le SPDG, dont l'implantation ouvrière n'a jamais totalement disparu malgré son interdiction en 1909, recueille un score comparable grâce au soutien de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie ruinée par l'hyperinflation. Le dernier tiers de l'Assemblée est alors très divisée entre un ensemble de petits partis locaux et régionaux, majoritairement démocrates chrétiens, et qui formeront le Parti Populaire Chrétien en 1946 (ancêtre de l'Union Chrétienne actuelle) ; ce dernier tiers comptera aussi ce qui deviendra plus tard le Parti du Progrès. On notera également la présence d'un parti nationaliste achterbergien qui subsistera, principalement issus des cadres fidèles à Dahlmann, mais ceux-ci ne récoltent qu'une poignée de sièges durant l'Assemblée Constituante et seront absorbés par le PLC quelques années plus tard. Evidemment, le Parti Communiste Götterlandais étant toujours interdit, aucun candidat communiste ne put se présenter en candidat, privant l'extrême gauche götterlandaise de toute existence légale dans ce paysage. C'est de cette fragmentation même que naît la domination du Parti Libéral-Conservateur, moins par la force du nombre que par sa position unique de pivot politique à l'époque. C'est le seul parti capable de réunir simultanément une compétence administrative importante, ses cadres ayant dirigé l'économie götterlandaise durant la Première République, et un minimum de légitimité démocratique. C'est aussi le seul parti en mesure de rassurer à la fois les industriels et l'armée qui sont inquiets de la légalisation du SPDG et d'une potentielle arrivée au pouvoir de ces derniers qui mènerait à des réformes sociales. Le SPDG, malgré son score honorable, reste prisonnier d'un plafond de verre électoral solidement ancré par vingt ans de propagande anti-socialiste qui a assimilé toute forme de socialisme au communisme de l'Armée Populaire du Götterland, le parti n'est donc pas en position de s'imposer pour constituer une majorité, ni même comme partenaire senior d'une coalition. Le Parti Libéral-Conservateur forme ainsi, dès l'été 1929, une coalition gouvernementale avec les partis marginaux démocrates chrétiens et libéraux ainsi que plusieurs indépendants, une coalition qui lui permet de dominer les travaux de rédaction constitutionnelle sans avoir besoin de négocier ou de travailler avec le SPDG, totalement délaissé dans la manœuvre. Une fois la Constitution ratifiée par l'Assemblée Constitution en septembre 1929, celle-ci se mue directement en premier Landtag de la Seconde République et les toutes premières élections présidentielles au suffrage universel masculin portent à la tête de l'Etat, en décembre 1929, Theodor Sanner, ancien directeur adjoint de l'OME, démissionnaire du gouvernement en 1922 pour protester contre la poursuite de l'économie de guerre, bien qu'il n'ait jamais formellement rompu avec le régime, c'était le profil parfait en somme qui incarnait à la fois la continuité administrative qui devait rassurer les milieux d'affaire et un personnage qui avait une distance suffisante avec le régime précédent pour ne pas effrayer l'opinion publique. Le gouvernement libéral-conservateur qui prend ainsi les rênes du pays, bien que profondément marqué lui-même par un nationalisme qu'il ne reniera jamais totalement, abroge dès 1930 les lois les plus ouvertement racistes de la Première République par une loi de réhabilitation civique qui rétablit, du moins en théorie, l'égalité juridique des Anglikaners et des Calmüsers en tant que citoyens de plein droit mais la loi ne prévoit aucune indemnisation des dommages causés, notamment des biens confisqués entre 1916 et 1929, ni les grandes entreprises et banques de ces minorités qui ont étés confisquées par l'Etat et la loi d'amnistie nationale de 1929 garantit évidemment qu'aucun responsable des massacres de 1920-1923 ou de la Nuit des Feux ne puisse être poursuivi en justice. Quant aux Océano-Afaréens et aux Afaréens eux-mêmes, la "démocratisation" de 1929 ne change rien pour eux : ils demeurent exclus du droit de vote et continuent de vivre le même régime ségrégationniste qu'avant, il faudra attendre 1979 et les réformes du Parti du Progrès poir avoir un début de changement en outre-mer.