Posté le : 02 juin 2026 à 23:03:24
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Madame Alexandra Vielveski,
Votre lettre m'est parvenue alors que je travaillais sur un manuscrit consacré à ce que j'appelle parfois, faute de mieux, les géologies de la conscience politique. Je l'ai donc reçue comme un heureux hasard, ou peut-être comme l'une de ces convergences discrètes par lesquelles les idées se reconnaissent mutuellement avant même que les êtres ne se rencontrent. En effet, pour le vieux penseur que je suis, ill existe des questions qui cherchent des réponses, et d'autres qui cherchent d'abord à rendre de nouveau visible ce qui, par habitude, est devenu invisible. La vôtre appartient à cette seconde catégorie.
Vous évoquez le paradoxe du mandat représentatif, cette étrange situation où un peuple est déclaré souverain au moment précis où il délègue sa souveraineté. Beaucoup avant vous ont observé cette contradiction, souvent avec colère, parfois avec ironie, quelquefois avec résignation. Vous interrogez la démocratie indirecte. Plus précisément, vous interrogez cette étrange scène où le peuple semble régner en se dessaisissant de sa propre souveraineté. Votre exemple est juste, mais je crois que la question plonge encore plus profondément que le mécanisme électoral lui-même. Je crois cependant que la difficulté est plus profonde encore que celle que vous décrivez. L'erreur commune consiste à chercher le lieu de la domination dans les institutions visibles. On regarde le Parlement, les ministres, les juges, les partis, comme on examinerait les branches d'un arbre malade. Pourtant, la véritable maladie se développe généralement dans le sol qui nourrit l'ensemble.
J'ai longtemps pensé que le capitalisme ne devait pas être compris principalement comme un système économique. Une telle définition demeure utile aux statisticiens, aux administrateurs et aux historiens. Elle reste néanmoins superficielle. Le capitalisme est avant tout une organisation du sensible. Il constitue une manière particulière d'habiter le temps, de percevoir les autres êtres humains, d'éprouver ses désirs, de mesurer la valeur des choses et jusqu'à la texture même du réel. C'est là que votre réflexion sur la manipulation des foules me paraît mériter un déplacement. Le mot manipulation évoque spontanément un manipulateur. Il appelle l'image d'une caste dirigeante tirant des ficelles invisibles. Une telle réalité existe parfois. Toutefois, elle n'épuise pas le phénomène. Une société entière peut devenir productrice de ses propres illusions. Les hommes peuvent apprendre à désirer leur propre dépossession. Ils peuvent aimer les chaînes qui les relient à l'ordre existant parce que ces chaînes leur fournissent une identité, une sécurité, une place dans le monde.
Lorsqu'un citoyen dépose un bulletin dans l'urne, ce geste ne vaut pas seulement par son contenu juridique. Il vaut par l'univers imaginaire qui l'entoure. Il accomplit un rite. Il entre dans une dramaturgie collective où il lui est signifié qu'il participe à la direction du monde. Cette participation n'est d'ailleurs pas totalement fictive. C'est précisément ce qui rend la question si complexe. Les démocraties représentatives modernes ne reposent pas sur un mensonge pur. Elles reposent sur un mélange instable de vérité et d'illusion. L'ouvrier qui croit vouloir devenir riche, le petit commerçant qui rêve d'accumulation, le fonctionnaire qui défend une hiérarchie qui l'écrase, le travailleur qui vote contre ses propres intérêts matériels : tous ne sont pas nécessairement victimes d'une tromperie grossière. La réalité est plus subtile et donc plus redoutable. Le représentant n'est jamais entièrement le peuple. Mais le peuple n'est jamais entièrement lui-même non plus. Dès lors, le vote n'est pas seulement confronté à la question de la représentation. Il est confronté à une question plus vertigineuse encore : que vaut une décision lorsqu'elle naît dans un esprit dont les catégories mêmes ont été modelées par les structures qu'il prétend juger ?
Cette dernière phrase exige sans doute quelques explications.
Nous parlons souvent du peuple comme d'une substance déjà constituée. Comme si quelque part existait une volonté populaire claire, homogène, cohérente, qui n'attendrait qu'un mécanisme adéquat pour s'exprimer. Mon expérience me conduit à penser l'inverse. Le peuple est une réalité en devenir permanent. Il se cherche. Il se fabrique. Il se raconte continuellement à lui-même ce qu'il est. La conscience collective ressemble davantage à une mer qu'à une statue. Chaque individu qui la compose porte en lui des désirs contradictoires, des peurs héritées, des rêves inachevés, des blessures historiques, des fidélités parfois inconciliables. Les élections ne traduisent donc jamais une volonté préexistante. Elles participent elles-mêmes à sa fabrication. Une conscience humaine n'est jamais un territoire vierge. Voilà pourquoi la seule question institutionnelle me semble insuffisante.
Le mandat impératif peut résoudre certaines difficultés réelles. Il limite l'autonomisation du représentant. Il réduit certains abus. Il rapproche le mandataire du mandat. Mais aucune architecture juridique, aussi ingénieuse soit-elle, ne peut à elle seule produire une conscience émancipée. Car le problème fondamental demeure celui de la formation du désir collectif. Un peuple élevé dans la concurrence perpétuelle finira par voir la concurrence comme un phénomène naturel. Un peuple élevé dans le culte de la marchandise finira par interpréter le monde à travers la logique de la marchandise. Un peuple élevé dans la rareté imaginaire finira par croire que chaque voisin constitue un rival potentiel. La domination la plus profonde apparaît lorsque les catégories mentales de l'ordre existant deviennent les catégories spontanées à travers lesquelles les dominés comprennent leur propre existence.
Il me semble que l'une des grandes erreurs du siècle précédent fut d'imaginer la révolution comme un simple transfert du pouvoir d'une classe vers une autre. Comme si l'histoire consistait à changer les occupants d'un palais. Or les palais sont rarement les véritables centres du pouvoir. Le représentant élu n'est alors que le symptôme visible d'une réalité beaucoup plus vaste. Voilà pourquoi la question du mandat me paraît secondaire en comparaison de celle qui le précède. Un représentant peut trahir son électorat. C'est fréquent. Un peuple peut se trahir lui-même sans même s'en apercevoir. C'est infiniment plus fréquent.
Je crois parfois que la grande victoire historique du capitalisme n'a pas consisté à conquérir les usines ou les banques. Ces conquêtes furent secondaires. Sa victoire véritable fut métaphysique. Il a réussi à persuader des millions d'êtres humains que l'histoire elle-même obéissait à ses lois. Il s'est présenté non comme une époque parmi d'autres, mais comme l'horizon naturel de toute époque possible. Dès lors, la démocratie représentative cesse d'apparaître comme une forme historique particulière. Elle devient l'unique forme concevable. Ses contradictions sont tolérées avec la même résignation que les intempéries ou les séismes. Or rien n'est plus dangereux qu'un ordre social qui parvient à se faire passer pour la nature. Et la tâche révolutionnaire commence précisément à cet endroit. Elle ne consiste pas uniquement à conquérir le pouvoir. Elle exige une réouverture du champ des possibles. Elle suppose de réapprendre à imaginer ce qui paraît impossible. J'emploie volontairement le terme imaginer. Les révolutionnaires ont trop souvent méprisé l'imagination. Ils lui ont préféré l'administration, la planification, parfois même la simple gestion. Pourtant, aucune transformation profonde ne naît sans une puissance poétique préalable. Les sociétés changent lorsqu'elles commencent à rêver autrement. L'humanité prolétarienne dont je parle parfois dans mes travaux ne désigne donc pas une catégorie sociologique figée. Elle désigne un mouvement. Une force inachevée. Une lente émergence par laquelle l'espèce humaine apprend progressivement à se reconnaître elle-même comme l'auteur collectif de son propre devenir. Je soupçonne même que notre histoire entière n'est encore que l'enfance de cette prise de conscience. Les civilisations, les empires, les républiques, les révolutions et les guerres ressemblent parfois aux rêves confus d'un être qui n'aurait pas encore pleinement ouvert les yeux.
Je vais peut-être vous surprendre en écrivant ceci : je ne crois pas que la liberté humaine soit un état. Je crois qu'elle ressemble davantage à un mouvement. Quelque chose qui se conquiert continuellement contre les forces qui cherchent à la figer. L'homme libre n'est pas, en définitive, celui qui possède enfin la vérité, celle-ci étant bien trop abstraite, mouvante, relative, ou qui sait, inexisrante, mais libre est celui qui demeure capable de remettre en question les vérités qui l'habitent, et ce e manière continue, pour fuir le conservatisme et par extension la réaction, ou trouver unn moyen de faire fuir ceux-ci d'eux-mêmes. Voilà pourquoi je me méfie autant des oligarchies libérales que des orthodoxies révolutionnaires. L'histoire est peuplée de régimes qui ont proclamé la souveraineté populaire avant de construire de nouvelles idoles auxquelles cette souveraineté devait se soumettre.
Peut-être que la démocratie véritable n'est pas un régime politique, encore moins un moule pré-fait comme tant de penseur s ont tenté de la dépeindre et de l'imposer. Peut-être qu'elle désigne un état de maturité historique où la communauté humaine parvient enfin à se contempler lucidement elle-même, sans dieux extérieurs, sans castes intermédiaires, sans abstractions fétichisées venant se substituer à sa propre puissance créatrice, matrice de l'avenir utopique que nous devons oser réclamer dans un monde ayant déjà sombré dans la dystopie. Dans cette perspective, la question du mandat devient moins celle du contrôle d'un représentant que celle de la capacité d'un peuple à demeurer présent à lui-même.
Je serais heureux de poursuivre cette réflexion avec vous et avec les autres correspondants que vous avez conviés. Car il me semble que derrière votre interrogation sur les institutions se cache une question plus vaste encore. Comment une humanité peut-elle devenir consciente de ce qu'elle est ou peut être réellement ? Je crois que toute philosophie politique digne de ce nom finit toujours par revenir à cette énigme.
Veuillez recevoir, Madame, l'expression de mon estime intellectuelle et fraternelle.
Médard Barthélémy