26/09/2019
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Le miroir des peuples

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Alexandra Vielveski

AlinéaJe me nomme Alexandra Vielveski. Je vis au sein de la République Fédérale Kartienne, j'y appartiens. Je suis, dit-on, une philosophe de ce pays. Tout du moins, j'ai à cœur d'entamer la réflexion sur divers sujets de politique, de philosophie politique plus exactement. Je le dis, je suis partisane révolutionnaire, croyante de la dictature du prolétariat et de son essor internationaliste. Une interrogation est à élucider. Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se fait que tant de régimes se clament démocratie, et n'en sont pourtant pas, pas plus qu'ils ne respectent pas les valeurs, honorables au demeurant, dont ils sont les morbides et traîtres représentants. Il ne s'agit pas d'une tyrannie au sens pur du terme, où le bourreau règne en totalitarisme sur ses gens. Il s'agit d'une tyrannie dira-t-on douce, où le pouvoir est exercé de manière unilatérale par un ordre hybride et camouflé. Il peut s'agir d'une tyrannie par l'argent, par la majorité ou même la minorité, par l'accaparation parasitaire par le biais d'un suffrage malmené qui amène légitimité, par bien des aspects. Mais si je me dois de cerner un point généralement commun, il s'agit de manipulation des foules. Un sujet déjà retrouvé dans d'autres écrits, preuve étant donc qu'il est important et mérite l'attention. Je pense notamment au manifeste du socialisme légaliste de la Dicastocratie Mesolvardienne. Par souci de bienfaisance, je ne me pencherais pas seule sur ce vaste questionnement, je sollicite premièrement une femme liée à ce manifeste, dame Henriette Holtman du Drovolski. Je souhaite, de plus, convier à la lueur de ces éclaircissements: Armand de Langlais d'Antérinie, Piotry Selonov d'Estalie et Médard Barthélémy de l'Empire du Nord.

Je suggère de traiter ce sujet par le traitement d'un point clef par lettre. Je tâcherais de m'élancer à partir d'un exemple concret, qui s'applique en Karty: Le paradoxe du mandat et de la démocratie indirecte. Cela réside dans le nom, une démocratie, pouvoir au peuple, où le peuple n'a pas le pouvoir directement ? Quelle ironie ! Le système général d'une telle démocratie réside par l'élection de représentants, qui iront alors exercer le pouvoir à la place des citoyens. Mais pourquoi le feraient-ils ? Pourquoi ne profiteraient-ils pas de ce pouvoir, par envie égoïste, pour leur seule personne ? Les partisans de ces démocraties répondront qu'il paraît des gardes-fous, notamment en juridiction. Cela est faux. Dès lors le représentant élu, les mécanismes pour le retirer du pouvoir sont tels qu'ils sont presque impossibles. Cela repose sur le système propre de ce type de nomination, il faut attendre la fin du mandat pour élire. Entre temps, cependant, tout au long de la durée du mandat, le représentant est libre d'exercer son pouvoir. Je disais partir d'un exemple concret en Karty. Effectivement, car cette question s'est posée, et la réponse trouvée a été le mandat impératif. Le système de mon pays ne m'intéresse pas pour illustrer cet exemple, il s'agit simplement de dire qu'il est possible de trouver une autre voix, que cela n'est pas impossible. Je cerne donc cette première manipulation des foules, cette sorte d'illusion de décision par le vote, alors qu'au fond, dans un tel régime, cela ne change rien.
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Madame Alexandra Vielveski,

Votre lettre m'est parvenue alors que je travaillais sur un manuscrit consacré à ce que j'appelle parfois, faute de mieux, les géologies de la conscience politique. Je l'ai donc reçue comme un heureux hasard, ou peut-être comme l'une de ces convergences discrètes par lesquelles les idées se reconnaissent mutuellement avant même que les êtres ne se rencontrent. En effet, pour le vieux penseur que je suis, ill existe des questions qui cherchent des réponses, et d'autres qui cherchent d'abord à rendre de nouveau visible ce qui, par habitude, est devenu invisible. La vôtre appartient à cette seconde catégorie.

Vous évoquez le paradoxe du mandat représentatif, cette étrange situation où un peuple est déclaré souverain au moment précis où il délègue sa souveraineté. Beaucoup avant vous ont observé cette contradiction, souvent avec colère, parfois avec ironie, quelquefois avec résignation. Vous interrogez la démocratie indirecte. Plus précisément, vous interrogez cette étrange scène où le peuple semble régner en se dessaisissant de sa propre souveraineté. Votre exemple est juste, mais je crois que la question plonge encore plus profondément que le mécanisme électoral lui-même. Je crois cependant que la difficulté est plus profonde encore que celle que vous décrivez. L'erreur commune consiste à chercher le lieu de la domination dans les institutions visibles. On regarde le Parlement, les ministres, les juges, les partis, comme on examinerait les branches d'un arbre malade. Pourtant, la véritable maladie se développe généralement dans le sol qui nourrit l'ensemble.

J'ai longtemps pensé que le capitalisme ne devait pas être compris principalement comme un système économique. Une telle définition demeure utile aux statisticiens, aux administrateurs et aux historiens. Elle reste néanmoins superficielle. Le capitalisme est avant tout une organisation du sensible. Il constitue une manière particulière d'habiter le temps, de percevoir les autres êtres humains, d'éprouver ses désirs, de mesurer la valeur des choses et jusqu'à la texture même du réel. C'est là que votre réflexion sur la manipulation des foules me paraît mériter un déplacement. Le mot manipulation évoque spontanément un manipulateur. Il appelle l'image d'une caste dirigeante tirant des ficelles invisibles. Une telle réalité existe parfois. Toutefois, elle n'épuise pas le phénomène. Une société entière peut devenir productrice de ses propres illusions. Les hommes peuvent apprendre à désirer leur propre dépossession. Ils peuvent aimer les chaînes qui les relient à l'ordre existant parce que ces chaînes leur fournissent une identité, une sécurité, une place dans le monde.

Lorsqu'un citoyen dépose un bulletin dans l'urne, ce geste ne vaut pas seulement par son contenu juridique. Il vaut par l'univers imaginaire qui l'entoure. Il accomplit un rite. Il entre dans une dramaturgie collective où il lui est signifié qu'il participe à la direction du monde. Cette participation n'est d'ailleurs pas totalement fictive. C'est précisément ce qui rend la question si complexe. Les démocraties représentatives modernes ne reposent pas sur un mensonge pur. Elles reposent sur un mélange instable de vérité et d'illusion. L'ouvrier qui croit vouloir devenir riche, le petit commerçant qui rêve d'accumulation, le fonctionnaire qui défend une hiérarchie qui l'écrase, le travailleur qui vote contre ses propres intérêts matériels : tous ne sont pas nécessairement victimes d'une tromperie grossière. La réalité est plus subtile et donc plus redoutable. Le représentant n'est jamais entièrement le peuple. Mais le peuple n'est jamais entièrement lui-même non plus. Dès lors, le vote n'est pas seulement confronté à la question de la représentation. Il est confronté à une question plus vertigineuse encore : que vaut une décision lorsqu'elle naît dans un esprit dont les catégories mêmes ont été modelées par les structures qu'il prétend juger ?

Cette dernière phrase exige sans doute quelques explications.

Nous parlons souvent du peuple comme d'une substance déjà constituée. Comme si quelque part existait une volonté populaire claire, homogène, cohérente, qui n'attendrait qu'un mécanisme adéquat pour s'exprimer. Mon expérience me conduit à penser l'inverse. Le peuple est une réalité en devenir permanent. Il se cherche. Il se fabrique. Il se raconte continuellement à lui-même ce qu'il est. La conscience collective ressemble davantage à une mer qu'à une statue. Chaque individu qui la compose porte en lui des désirs contradictoires, des peurs héritées, des rêves inachevés, des blessures historiques, des fidélités parfois inconciliables. Les élections ne traduisent donc jamais une volonté préexistante. Elles participent elles-mêmes à sa fabrication. Une conscience humaine n'est jamais un territoire vierge. Voilà pourquoi la seule question institutionnelle me semble insuffisante.

Le mandat impératif peut résoudre certaines difficultés réelles. Il limite l'autonomisation du représentant. Il réduit certains abus. Il rapproche le mandataire du mandat. Mais aucune architecture juridique, aussi ingénieuse soit-elle, ne peut à elle seule produire une conscience émancipée. Car le problème fondamental demeure celui de la formation du désir collectif. Un peuple élevé dans la concurrence perpétuelle finira par voir la concurrence comme un phénomène naturel. Un peuple élevé dans le culte de la marchandise finira par interpréter le monde à travers la logique de la marchandise. Un peuple élevé dans la rareté imaginaire finira par croire que chaque voisin constitue un rival potentiel. La domination la plus profonde apparaît lorsque les catégories mentales de l'ordre existant deviennent les catégories spontanées à travers lesquelles les dominés comprennent leur propre existence.

Il me semble que l'une des grandes erreurs du siècle précédent fut d'imaginer la révolution comme un simple transfert du pouvoir d'une classe vers une autre. Comme si l'histoire consistait à changer les occupants d'un palais. Or les palais sont rarement les véritables centres du pouvoir. Le représentant élu n'est alors que le symptôme visible d'une réalité beaucoup plus vaste. Voilà pourquoi la question du mandat me paraît secondaire en comparaison de celle qui le précède. Un représentant peut trahir son électorat. C'est fréquent. Un peuple peut se trahir lui-même sans même s'en apercevoir. C'est infiniment plus fréquent.

Je crois parfois que la grande victoire historique du capitalisme n'a pas consisté à conquérir les usines ou les banques. Ces conquêtes furent secondaires. Sa victoire véritable fut métaphysique. Il a réussi à persuader des millions d'êtres humains que l'histoire elle-même obéissait à ses lois. Il s'est présenté non comme une époque parmi d'autres, mais comme l'horizon naturel de toute époque possible. Dès lors, la démocratie représentative cesse d'apparaître comme une forme historique particulière. Elle devient l'unique forme concevable. Ses contradictions sont tolérées avec la même résignation que les intempéries ou les séismes. Or rien n'est plus dangereux qu'un ordre social qui parvient à se faire passer pour la nature. Et la tâche révolutionnaire commence précisément à cet endroit. Elle ne consiste pas uniquement à conquérir le pouvoir. Elle exige une réouverture du champ des possibles. Elle suppose de réapprendre à imaginer ce qui paraît impossible. J'emploie volontairement le terme imaginer. Les révolutionnaires ont trop souvent méprisé l'imagination. Ils lui ont préféré l'administration, la planification, parfois même la simple gestion. Pourtant, aucune transformation profonde ne naît sans une puissance poétique préalable. Les sociétés changent lorsqu'elles commencent à rêver autrement. L'humanité prolétarienne dont je parle parfois dans mes travaux ne désigne donc pas une catégorie sociologique figée. Elle désigne un mouvement. Une force inachevée. Une lente émergence par laquelle l'espèce humaine apprend progressivement à se reconnaître elle-même comme l'auteur collectif de son propre devenir. Je soupçonne même que notre histoire entière n'est encore que l'enfance de cette prise de conscience. Les civilisations, les empires, les républiques, les révolutions et les guerres ressemblent parfois aux rêves confus d'un être qui n'aurait pas encore pleinement ouvert les yeux.

Je vais peut-être vous surprendre en écrivant ceci : je ne crois pas que la liberté humaine soit un état. Je crois qu'elle ressemble davantage à un mouvement. Quelque chose qui se conquiert continuellement contre les forces qui cherchent à la figer. L'homme libre n'est pas, en définitive, celui qui possède enfin la vérité, celle-ci étant bien trop abstraite, mouvante, relative, ou qui sait, inexisrante, mais libre est celui qui demeure capable de remettre en question les vérités qui l'habitent, et ce e manière continue, pour fuir le conservatisme et par extension la réaction, ou trouver unn moyen de faire fuir ceux-ci d'eux-mêmes. Voilà pourquoi je me méfie autant des oligarchies libérales que des orthodoxies révolutionnaires. L'histoire est peuplée de régimes qui ont proclamé la souveraineté populaire avant de construire de nouvelles idoles auxquelles cette souveraineté devait se soumettre.

Peut-être que la démocratie véritable n'est pas un régime politique, encore moins un moule pré-fait comme tant de penseur s ont tenté de la dépeindre et de l'imposer. Peut-être qu'elle désigne un état de maturité historique où la communauté humaine parvient enfin à se contempler lucidement elle-même, sans dieux extérieurs, sans castes intermédiaires, sans abstractions fétichisées venant se substituer à sa propre puissance créatrice, matrice de l'avenir utopique que nous devons oser réclamer dans un monde ayant déjà sombré dans la dystopie. Dans cette perspective, la question du mandat devient moins celle du contrôle d'un représentant que celle de la capacité d'un peuple à demeurer présent à lui-même.

Je serais heureux de poursuivre cette réflexion avec vous et avec les autres correspondants que vous avez conviés. Car il me semble que derrière votre interrogation sur les institutions se cache une question plus vaste encore. Comment une humanité peut-elle devenir consciente de ce qu'elle est ou peut être réellement ? Je crois que toute philosophie politique digne de ce nom finit toujours par revenir à cette énigme.

Veuillez recevoir, Madame, l'expression de mon estime intellectuelle et fraternelle.

Médard Barthélémy
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Madame Alexandra Vielveski et mes chers estimés pairs,

Vos lettres me sont parvenues récemment et je dois dire que la question élucidée est parfaitement intéressante et pertinente dans la manière dont il faut percevoir la démocratie représentative et l'interrogation que l'on peut faire de ce qu'est véritablement une démocratie, d'autant lorsque l'on constate le caractère profondément inégalitaire de ce qui constitue la plupart des démocraties libérales. J'ai également lu la réponse de notre estimé Médard Barthélémy et je dois dire qu'elle m'a procuré un plaisir ambigu, de la même manière que l'on éprouve du plaisir à admirer un édifice magnifiquement construit sur des fondations que l'on sait fragiles. J'y reviendrais.

Commençons par ce qui nous réunit : votre diagnostic du mandat représentatif est juste et votre exemple kartien du mandat impératif comme réponse partielle est intellectuellement honnête en ce qu'il ne prétend pas résoudre le problème dans sa totalité mais d'en déplacer au moins une de ses expressions les plus grossières. Oui, le mandat impératif constitue un progrès formel réel. Il contraint le représentant à demeurer au moins nominalement lié à ceux qui l'ont mandaté. Il réduit l'autonomie de la caste représentative, ce phénomène par lequel les élus cessent progressivement d'être les mandataires d'une base sociale pour devenir les membres d'un corps distinct avec ses propres intérêts, ses propres codes et sa propre logique de reproduction sociale. En cela, vous avez raison de le défendre contre ses détracteurs libéraux qui lui opposent la nécessité de la liberté de conscience du représentant, argument qui, si l'on y regarde de près, revient à dire que le représentant doit être libre de ne pas représenter.

Cependant, et c'est ici que commence mon désaccord non pas avec vous mais avec la manière dont cette réponse institutionnelle est souvent présentée comme suffisante, le mandat impératif ne résout pas la question structurelle que vous posez. Il en déplace le site sans en éliminer la logique profonde. Pour le comprendre, il faut accepter de descendre plus bas que le mécanisme électoral lui-même, plus bas même que les institutions juridiques qui l'encadrent, jusqu'au substrat matériel sur lequel tout cela repose. Le représentant, dès l'instant où il accède à son mandat, change de conditions matérielles d'existence. Ce simple fait est d'une portée théorique considérable et il me semble que votre lettre l'effleure sans le saisir pleinement. Un élu cesse d'être soumis aux mêmes contraintes que ceux qui l'ont élu. Il ne craint plus le licenciement, la pénurie, la violence ordinaire de la précarité, le rapport humiliant à l'administration, la maladie ou le loyer. Son réseau social se transforme, son horizon temporel s'élargit, ses interlocuteurs quotidiens ne sont plus des collègues d'atelier ou ses voisins mais des fonctionnaires, des lobbyistes, des journalistes ou d'autres élus. Ce changement de position dans le rapport social n'est pas sans conséquence sur sa conscience et c'est ici où la réflexion marxiste reste à ce jour indépassable sur ce sujet : c'est l'être social qui détermine la conscience et non l'inverse. L'élu qui vient du prolétariat n'est plus objectivement dans la situation du prolétariat. Il peut conserver ses sympathies, ses fidélités affectives ou sa mémoire de classe mais ses intérêts matériels immédiats ont été déplacés et c'est généralement l'intérêt matériel qui finit par l'emporter sur la fidélité symbolique par simple gravité sociale. Le mandat impératif atténue ce phénomène en maintenant une contrainte formelle sur le représentant mais il ne supprime pas le changement de position. Le mandataire sous mandat impératif reste un mandataire, c'est-à-dire quelqu'un à qui a été délégué un pouvoir que d'autres n'exercent pas directement et cette délégation produit, structurellement, une passivité dans la base. Voter, confier à quelqu'un d'autre le soin de régler une question collective, c'est se désactiver comme acteur politique. Or, la conscience de classe ne se forme pas dans la délégation, n'en déplaise aux marxistes pour le coup. Elle se forme dans la pratique collective directe, dans la lutte, dans l'auto-organisation, dans l'expérience vécue de la solidarité et du conflit. C'est en faisant collectivement que les individus découvrent leurs intérêts communs.

C'est ici que je dois m'adresser directement à notre ami Barthélémy dont la lettre, je le répète, est admirablement écrite et contient plusieurs intuitions précieuses mais dont les fondements méritent un examen plus rigoureux que la beauté de la prose ne saurait remplacer. Barthélémy affirme que la grande victoire historique du capitalisme fut métaphysique en nous disant que le capitalisme a réussi à se présenter comme l'horizon naturel de toute époque possible, à coloniser les catégories mentales par lesquelles les dominés comprennent leur propre existence. C'est une formulation séduisante, qui détient une part de vérité, mais elle inverse l'ordre causal réel de manière qui me semble philosophiquement inadmissible pour quiconque prétend raisonner depuis une position matérialiste quelconque. La victoire du capitalisme n'a pas été d'abord métaphysique. Elle a été physique, juridique et militaire en premier lieu. Elle s'est fait dans le sang des enclosures, dans l'expropriation violente des paysans de leurs terres communes, dans la destruction armée des communes qui constituaient la base matérielle de l'autonomie populaire, dans la répression des révoltes ouvrières, dans le massacre des grévistes, dans l'assassinat des organisateurs syndicaux. Elle s'est également faite par la colonisation qui fut d'abord un pillage et une destruction des structures sociales pré-capitalistes avant d'être une entreprise d'exportation idéologique. Ce n'est qu'après cette expropriation matérielle systématique, une fois le rapport de forces suffisamment établi dans le réel, que l'idéologique dominante a pu accomplir son travail de naturalisation. L'hégémonie culturelle ne remplace pas la coercition, elle la complète et la prolonge une fois que le terrain matériel est suffisamment sécurisé. La superstructure idéologique ne flotte pas dans l'abstraction puisqu'elle repose sur une infrastructure de violence historiquement datée et géographiquement localisée. Présenter comme cause ce qui est effet, c'est non seulement inverser la logique matérialiste mais c'est aussi, qu'on le veuille ou non, alléger considérablement la responsabilité des classes qui ont exercé cette violence concrète. Cette inversion n'est pas sans conséquence. Si la domination est d'abord métaphysique, alors la libération doit être aussi d'abord métaphysique par une transformation de la conscience, un réapprentissage de l'imaginaire, une réouverture du champ des possibles. Barthélémy écrit, et je le cite presque textuellement : les sociétés changent lorsqu'elles commencent à rêver autrement. C'est peut-être vrai mais c'est dit sans aucune théorie du comment ce rêve se produit, de qui le porte, dans quelles contradictions matérielles il prend appui ou de comment il rencontre ou manque les conditions qui le rendent historiquement possible. Sans réponse à ces questions, on a plus affaire à un idéalisme romantique qui se croit vaguement matérialiste puisqu'il emploie le vocabulaire des classes et du capitalisme mais en évacue l'essentiel : le conflit réel, les acteurs sociaux, les structures, etc.

Ce glissement vers l'abstraction se manifeste également dans ce que Barthélémy appelle sa définition de la liberté, quelque chose qui se conquiert continuellement contre les forces qui cherchent à la figer. La formule est élégante mais qui fige ? Pourquoi ? Avec quels moyens, quelles institutions, quelles ressources ? Le capitalisme n'est pas une force cosmique abstraite, c'est une classe, des intérêts, des appareils d'Etat, des médias, des dispositifs juridiques, des formes organisationnelles bien précises en somme. La liberté ne se conquiert pas contre une métaphore, elle se conquiert contre des structures qui sont identifiables et des acteurs sociaux concrets, ce qui implique non pas seulement de rêver autrement mais de s'organiser autrement, de produire autrement et de décider autrement. Je veux également point le passage le plus idéologiquement révélateur de la lettre de Barthélémy, celui où il se déclare aussi méfiant envers les oligarchies libérales qu'envers les orthodoxies révolutionnaires. Je comprends l'intention mais cette symétrie est une posture et non pas une position idéologique. Elle permet juste de critiquer sans se risquer. Il y a une critique sérieuse et nécessaire à faire des orthodoxies révolutionnaires, notamment de celles qui ont substitué la bureaucratie du parti à l'autogestion du prolétariat, qui ont reproduit dans les structures du mouvement les hiérarchies qu'elles prétendaient abolir dans la société mais cette critique ne peut se faire depuis le milieu avec une forme de neutralité philosophique bienveillante qui ne prend pas parti, elle doit se faire depuis une pratique et une théorie alternative et un engagement dans les contradictions réelles du mouvements et non pas depuis les hauteurs sereines d'un épistolaire philosophique.

Pour en revenir à votre question, Madame Vielveski, et à ce qu'elle implique, vous identifiez dans le vote une illusion de décision. C'est juste mais l'illusion n'est pas seulement formelle, elle est matériellement produite et matériellement entretenue. Le système représentatif échoue et même sabote toute forme d'élévation de conscience de classe car la délégation atomise les individus dans l'isoloir et leur signifie que leur rôle politique s'épuise dans ce geste solitaire répété tous les X années. Elle produit une passivité structurelle et une forme de désarmement organisationnel de la classe. Les partis ouvriers eux-mêmes, à mesure qu'ils se sont institutionnalisés dans les parlements bourgeois, ont développé leurs propres intérêts bureaucratiques pour leur survie organisationnelle, leur accès aux ressources de l'Etat ou leurs alliances avec d'autres fractions de la classe politique, ce qui a fini par prendre le pas sur les intérêts de la base sociale qui les avait portés initialement. La bureaucratisation du mouvement ouvrier n'est jamais une déviation accidentelle à cause de quelques individus malveillants, c'est toujours le résultat prévisible et purement structurel de l'intégration des organisations prolétariennes dans les formes institutionnelles bourgeoises. La forme de l'organisation produit une conscience et la forme parlementaire en particulier produit une conscience parlementaire, donc une conscience qui accepte le terrain de l'adversaire. C'est pour cela que pour ma part, à la fois en tant qu'estalien mais surtout en tant que libertaire, le problème que vous posez ne pourra jamais se limiter à une réforme du mandat, aussi louable soit l'intention kartienne et les effets immédiats positifs d'une telle réforme. Elle doit viser la suppression progressive de la médiation représentative elle-même là où c'est possible au profit de formes d'organisation directe dans lesquelles les individus exercent collectivement le pouvoir sur leurs conditions d'existence sans le confier à une caste intermédiaire, non pas parce que tous les représentants sont corrompus (c'est une réponse commune et individualisée qui est parfaitement insuffisante et peu sérieuse) mais parce que la structure de la représentation est elle-même productrice de la désactivation politique de la base, d'un brouillage des intérêts de classe et d'une intégration progressive des organisations ouvrières dans la logique d'un Etat bourgeois.

Je terminerai sur la question que notre échange, à mon sens, soulève sans toujours l'énoncer explicitement : pourquoi des pauvres votent-ils contre leurs intérêts de classe ? La réponse facile (manipulation, fausse conscience) me semble personnellement condescendante et analytiquement creuse. Pour moi, l'être social d'un individu n'est pas réductible à sa seule position dans le rapport de production. Il est pluriel et contradictoire, traversé par des déterminations multiples qui ne convergent pas forcément. Un travailleur dépossédé économiquement peut occuper une position de relative supériorité dans d'autres hiérarchies sociales, qu'elles soient raciales, sexuelles ou nationales, ce qui lui offre une forme de salaire psychologique, une forme de compensation symbolique à sa dépossession matérielle qui a elle-même une valeur réelle dans l'accès au respect, à la reconnaissance, etc. Le vote à droite d'un pauvre n'est pas souvent irrationnel dans sa logique interne car c'est un vote qui exprime une colère réelle contre une expérience de déclassement social, de mépris, de destruction de l'environnement prolétaire mais le problème, c'est que cette colère est capturée et réorientée vers des cibles qui ne sont pas responsables de cette dépossession : l'immigré est attaqué à la place du propriétaire, l'assisté est visé à la place de l'actionnaire, et ainsi de suite. Cette capture n'est pas non plus le fruit d'une victoire métaphysique du capitalisme, c'est le produit d'un travail politique concret de fragmentation du marché du travail, de hiérarchisation institutionnelle des catégories de travailleurs, de construction médiatique des boucs émissaires, d'absence organisationnelle dans les territoires abandonnés par le mouvement ouvrier institutionnel, etc. Ce que cela implique stratégiquement, c'est que la conscience de classe ne peut pas être simplement attendue comme le résultat mécanique d'une position objective, elle doit être construite dans la pratique, dans la lutte, dans les formes d'autogestion qui permettent aux individus de faire l'expérience directe de leurs intérêts communs au lieu de se les voir abstraitement décrire depuis l'extérieure par un parti ou un représentant. C'est en organisant ensemble, en décidant ensemble et en produisant ensemble que les individus reconfigurent leur être social et créent les conditions dans lesquelles une conscience de classe commune peut émerger et non pas en votant ou en déléguant, ni même en attendant que la grande victoire métaphysique du capitalisme se dissolve sous l'effet d'une force inconnue.

Voilà pourquoi, Madame Vielveski, je suis d'accord avec votre diagnostic, partiellement d'accord avec le remède kartien et fondamentalement en désaccord avec la direction dans laquelle Barthélémy nous invite à chercher des solutions, non par hostilité à sa pensée qui contient à mon sens des intuitions que je ne souhaite pas jeter avec l'eau du bain idéaliste mais parce que le luxe de la belle prose philosophique est un luxe que les classes qui ont le plus à perdre ne peuvent pas se permettre indéfiniment.

Fraternellement,
Piotry Selonov.
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