
Mais qui est Auguste Catilán ?
Auguste Catilán est l'enfant terrible de l'architecture communaliste. C'est en tout cas comme ça que le décrivent les médias du monde occidentaux, soucieux de ne le considérer que par le biais de son origine nationale, comme si le traiter de Paltoterran pouvait limiter son pouvoir d'attraction.
Membre du groupe d'intérêt/parti politique/de la secte dite des Acéphales, Auguste croit en l'action directe et au dépassement civilisationnel par l'art. On peut difficilement lui reprocher son génie. On peut, cependant, noter que de tout les représentants de la sinueuse doctrine de "cruauté" associée au mouvement Acéphales, Auguste n'est pas le moins opaque et. Après tout pourquoi serait-il clair ? Les forces de la déraison et du nécro-capitalisme ont manifestement gagné la guerre pour ce cycle. Des armées de morts-vivants s'affèrent nuit et jour à invoquer du Capital dans des usines-estomac, avant de retourner dans leurs cités-tombes, et de s'endormir dans un présent continuel. Le monde entier n'est plus qu'une immense machiner à dévorer le présent, et à recracher le passé. Encore, et encore, et encore. Un compresseur volumétrique de merde, si on veut.
Même les plus avant-gardistes des libertaires, même les esprits libérés et tarés - cliniquement tarés - ne peuvent plus que donner l'impression de faire du neuf, et à nous d'oublier qu'ils le font avec du vieux, et que l'énergie universelle continue de se vider, et que chaque œuvre humaine et un affront à Dieu, un gâchis d'énergie, de temps, un acte concret en faveur de l'établissement total du grand refroidissement généralisé de l'Univers.
C'est, au fond, sans importance. Puisque l'Homme a décidé de vivre, il a par conséquent décidé de chier. En la matière Auguste Catilán a en CV en forme d'impressionnant musée urbain. Commencé contre-maître dans une coopérative kah-tanais, il a supervisé l'établissement de quelques parcs au sud de l'Union, puis a obtenu son premier chantier lors de la rénovation de l'Aile Est du "Saint Siège", ancien siège du pouvoir du Club du Salut Public, organe communaliste kotioïte. L'ancien complexe hôtelier est à cette occasion devenu une authentique obélisque à la gloire du pouvoir militaire des milices du Salut Public. Cette première expérimentation, essentiellement néo-classique, lui valu quelques contrats à la Nouvelle Albïgark - on lui doit ainsi le très moderne campus central du Collège Dissonant de la cité universitaire, et quelques commandes en Eurysie centrale.
Sa participation la plus connue au patrimoine architectural mondial fut son long passage aux Communes Unies du Paltoterra Oriental, où il rencontra les Acéphales qui l'adoptèrent, et participa à l'établissement des plans de Bastión, la nouvelle capitale du pays, devant représenter son art de vivre communauté et son avance idéologique et technique sur le reste du monde. Une ville idéale à laquelle le kah-tanais a apporté un grain essentiel de folie accélérationiste.
La possibilité de participer à la construction d'un quartier carnavalais, dans une ville "plus haute que Dieu, plus basse que terre", semblait être la suite logique de sa carrière. Une géhenne dogmatique lancée creusée par les bombes, célébrée par l'Homme.Et cet homme est fier de vous présenter...
LA NÉCROPOLE RADIEUSEQuelques éléments du manifeste fourni par le cabinet d'architecte de Catilán :
– L'art ne doit pas être beau ou réconfortant, il doit blesser, choquer, transcender donc violenter.
– Le monde est une machine morte, dominée.
– Puisque le développement des sociétés humaines et essentiellement conditionné par des éléments matériels tels que la répartition géographique des ressources ou des motifs géo-climatiques, il convient de leur prêter une intentionnalité et un dessein.
– Dans cette cosmogonie, le rôle de l'Homme est de dépasser ce dessein : par conséquent toute conception et réalisation humaine doit chercher à dépasser le strict cadre imposé par ce que les conditions géographiques, climatiques, etc. sembleraient imposer.
– Le mode de vie voulu pour l'humanité est, dans ce spectre, gnostique par essence.
– Le communalisme est le seul espoir de l'Humanité s'il est appliqué avec cruauté.
Et ensuite :
– Carnavale est le passé à jamais recommencé des pulsions humaines.
– Toute construction faite au sein de Carnavale doit produire un effet psychosocial aussi opposé que possible aux besoins et attente de Carnavale.
– Parce que Carnavale
est la puissance nécropolitique du capital, elle récupérera tout de même cette critique de fait.
– Ainsi l’échec annoncé du projet même devient une matérialisation du cycle économique et du développement humain. De cette dialectique peut se dégager un progrès.
– Ce progrès et aux antipodes de l’air du temps et, par conséquent, révolutionnaire.
Cette nécropole sera donc un projet fondamentalement terroriste et révolutionnaire.
De grands trous sont creusés en secret là où les pores de la terre devraient suffire, et les choses qui devraient ramper ont appris à marcher.
Tremblez tyrans, car vos raisons m'importent peu ! Tout comme je tremble de vous savoir vainqueur, et pleure de nous savoir utiles, L'Homme cherche la dépense infructueuse, l'Homme cherche le Sacrifice, et la Nécropole est un souvenir du sacrifice. Gâchis meurtrier donc mauvais, d'où s’élèvera un gâchis consenti et utile ! Un logement social est un lieu de survis, nous proposerons plutôt un lieu d'expérimentation de soi, et de dépassement continu du domaine du possible. L'authentique demeure communaliste, psycho-matérialiste, pensée pour dominer l'esprit et le confondre dans l'obligation nécessaire de sa déréalisation. Refuser le dogme de Dieu c'est s'ouvrir à celui de l'Humain, et nous le savons : dans socialisme ou barbarie, le camp de l'humanité se trouve du côté des révolutionnaires. Heureusement pour nous le boulot de la démolition a déjà été produit par l'OND. Merci et bonsoir. Voyons voir.
Cette putain de nécropole radieuse est pensée comme une insulte généralisée adressée tant à la principauté de Carnavale qu'à l'OND, au Grand Kah, à Dieu, plus généralement à l'Humanité dans son ensemble. Monument mégalomane est franchement discutable sur l'essentiel des plans faisant traditionnellement d'un bâtiment une bonne idée, les raisons de sa conception sont obtuses et laissent à penser qu'à moins d'une prodigieuse victoire de l'esprit esthétique sur la matière prosaïque, ce bâtiment finira, comme tant d'autres, par intégrer la nécrose carnavalaise pour s'y fondre.
Chacun sera naturellement libre de la récupérer à sa guise. Carnavale en qualité de client et d'invaincu, le Grand Kah comme preuve de sa propension à donner, lui aussi, des schizophrènes suffisamment fonctionnels pour intégrer le monde des arts appliqués à la vue de tous, l'OND comme un logement social démontrant qu'il n'était – finalement – pas si grave de tuer tous ces gens et l'Humanité, enfin, comme une preuve de plus de son génie inhérent et de sa capacité à faire mieux. Dans l'ensemble, là où tous ces protagonistes ne peuvent voir dans les ruines des Colchiques que les ruines et les cadavres d'une infime fraction de la principauté, l'esprit génial de notre architecte a plutôt décrété que cette table rase "providentielle" était une occasion parfaite de sédimenter l'Histoire, comme ça, d'un coup. La base même du projet consiste ainsi à ne rien déblayer. Mieux, à intégrer plus de cadavres et de débris, dans la mesure du possible. La base de la Nécropole se veut un haut fait d'ingénierie sociale et somatique, un acte de thaumaturgie mémorielle et métaphysique, permettant d'inscrire le règne des Castelagne dans l'éternité, de maximiser la rentabilité de chaque mètre carré et – évidemment – de dépasser les limites habituellement convenus du bon goût.
En d'autres termes, Auguste Catilán veut couler une énorme plaque.
Plus spécifiquement, cette "Dalle des Martyrs", alternativement nommée "socle mémoriel et financier" sur les plans proposés, part du principe que les opérations de déblaiement représentent en soi un gaspillage de précieux Chèques Carnavalais (contrairement, donc, à d'éventuelles opérations de remplissage). Le plan propose ainsi de couler, sur l'intégralité du quartier sinistré, une épaisse couche de résine en bio-époxy translucide et particulièrement résistante. Cette coulée servirait ainsi à figer à jamais les ruines, les cratères, les corps brisés et mutilés de toutes celles et ceux qui sont tombés sous les bombes étrangères ou morts des privations ayant suivi. Faire de la base humaine les fondations mêmes du nouveau quartier.
Sur cette mer d'ambre synthétique, le plan prévoit de graver les noms des victimes de l'agression étrangère en lettre d’or ou bien d’argent. L’idée, précise le manifeste, est que les nouveaux habitants puissent marcher chaque jour sur ce mémorial géant. Une garantie d’éternité pour le peuple, mesure sociale par excellence, garantissant par la même l’anonymat des morts en les noyant dans un collectif finissant d’en faire Carnavale incarnée. Ou bien un rappel quotidien les classes laborieuses sont et demeurent les grandes et éternelles scarifiées.
Sur cette dalle mémorielle, le plan propose l’érection d’une énième Cité Idéale à architecture néo-néo-classique. Qui est au néo-classiscisme ce que le post-post-post-modernisme est au post-modernisme. C’est-à-dire un constat que le nihilisme ayant suivi l’ironie n’est pas une réponse adaptée, et une recherche de dépassement. La structure aura donc des airs de Carnavale grande époque, mais un plan intérieur et des aménagements urbains pensés pour la facilité de circulation et la vie en communauté, à travers un décor singulier de béton armé, de colonnades gothiques et de verrières monumentales. La modernité, présente dans les plans généraux et l’architecture des plans, s’invisibilisera à l’œil nue et à échelle humaine, pour ne réapparaître que dans les détails les plus infimes. Le classicisme pris en sandwich entre l’avenir et son prochain.
Le sentiment d'une fatalité écrasante : l'incapacité du XXIe siècle à engendrer un futur. Le communisme n'est plus un spectre qui hante le présent, mais un fantôme coincé dans une boucle temporelle, un "impossible" qui nous contemple depuis un futur qui n'aura jamais lieu.
Les conceptions communalistes seront au cœur du projet social, et chaque secteur d’habitation sera ainsi conçu et pensé comme un îlot de vie où tout – logements sociaux, dispensaires, commerces, et centres de production – sera accessible à pied. En éliminant le besoin de longs transports, il devrait être possible de drastiquement augmenter le temps de repos et la productivité des travailleurs, ainsi que leur confort de vie et leur accès aux services essentiels et aux tiers lieux. De plus, les arches gothiques composeront un maillage structurel conçu pour absorber et dévier le souffle d'éventuels futurs bombardements. Dans cette optique, de grands puits seront aussi creusés pour rattacher le quartier aux sous-sols carnavalais et permettre un accès rapide à des bunkers d’évacuation. Le quartier sera, fonctionnellement, une espèce de « forteresse populaire », fil rouge de la carrière d’Auguste Catilán, qui avait mis au point le concept lors de la rénovation du Saint Siège à Kotios.
Enfin, l’aspect le plus notable de ce quartier, ou peut-être son authentique centre conceptuel et névralgique, sera un défi ultime lancé face à la banalité du monde et à la science dite conventionnelle. Le plan, à grand renfort de théories obscures et de réflexions alambiquées, propose ainsi que le centre du Monument à la Résilience abrite un authentique tesseract, ou hyper-cube. Là encore il faut noter l’architecture an sandwich des lieux. Une plaque et des fondations modernes, des bâtiments d’apparence néoclassique, un cœur ouvertement futuriste. Le plan est donc d’abandonner, à titre expérimental, les lois des mathématiques classiques et de la géométrie euclidienne. Le projet est ainsi que la tour puisse se replier sur elle-même, comme une anomalie alimentée par l’effondrement prochain de la Clovanie, notamment. Chaque action entraînant une réaction il semble évident que cette énergie puisse trouver un usage dépensier et profondément inutile au sein de cette réalisation.
Ainsi, pour un observateur prosaïque ou mécanique, le monument et la tour le contenant sembleront infinies et structurellement impossibles. À l'intérieur, les espaces seront plus vastes que leurs contenants. Potentiellement, on pourrait aussi établir un minotaure conceptuel, sous la forme d’une risquée mémétique et autoréalisateur, une graine d’inquiétude finissant par rendre sa propre réalisation inévitable, méthodologie favorisée par les Communalistes dans la réalisation de leurs opérations d’ingérence, notamment.
Ce monument abritera en principe les centres décisionnels du quartier et servira de catalyseur conceptuel et révolutionnaire pour quiconque aura connaissance de son existence. Le socialisme, c’est réaliser l’impossible, et attendre le moment de sa chute. Ce que nous proposons ici n'est autre qu'une machine à produire des états mentaux.
Et convaincu que cette escalade ontologique intéresserait les carnavalais, l'homme eut un sourire, puis un rire.