
La longue Steiner raskenoise s'arrêta sur le bas côté d'une route marquée par les nids de poule. Les autres véhicules en firent de même. Il y avait une longue rangée de ces voitures noires, entrecoupées jeeps et 4x4 grimés au camouflage de l'armée, une armée différente de celle à laquelle appartenaient les velsniens, qui vivaient au rythme des aléas et infortunes de la voiture de tête. Bernaba di Albirio s'extirpa de celle-ci, les jambes et le ventre en premier, non sans difficulté.
Dans son sillage, un homme plus maigre et menu lui suivit. Tous les deux étaient des sommités politiques de leur pays, mais eux deux seuls, ils se comportaient davantage comme de simples randonneurs éprouvés par le trajet. Le Patrice de Velsna se dirigea vers un buisson, avant de descendre sa braguette, sous le regard gêné de ses gardes du corps wanmiriens.
Le vainqueur de Dino Scaela le rejoint, et fit de même avec ses besoins sur un buissons adjaçent.
Albirio remonte sa braguette, et se dessine .un sourire sur son visage, frappé par le soleil matinal, qui se transforme en éclat de rire.
"Ne philosophe pas, Bernaba. Je te connais, cela ne te va pas. Tu ne nous as pas fait venir pour admirer la vue. Je sais très bien pourquoi tu veux être ici."
Bernaba le fixa, d'abord d'un air sévère, puis ses traits se relâchèrent, et il lui tapa sur l'épaule en éclatant d'un rire gras.
Le regard du Patrice et du sénateur Di Grassi se portèrent vers la source d'un bruit nasillard et plaintif. Le Maître des Balances Rocco Ascone s'extirpa à son tour de son véhicule, manquant de tomber dans une flaque de boue au bord de la route cabossée et usée.
Tandis que Di Grassi fit paraître un discret et souriant rictus, Albirio manqua lui, de pouffer de rire devant ce qui était le premier financier de la République embourbé sur le bas côté d'un tronçon routier peu entretenu de Loduarie. Ascone, aussi beau et jeune était il, les traits de son visage n'étaient pas mis en valeur lorsqu'il lutait contre l'envasement de ses propres jambes. Il eprdait facilement son sang-froid, était prompt à des plaintes et à des colères, qu'Albirio qualifiait souvent de caprices d'enfant. Le maître des balances rejoignit tant bien que mal les deux vieux amis, sous le regard amusé de ceux là.
Di Grassi lui sourit.
"Ah bon ? La Loduarie n'achète rien. La Loduarie ne vend rien. La Loduarie n'échange rien. En conséquence, notre voyage ici est inutile."
"La Loduarie échange des choses. Mais ce ne sont pas celles que tu crois: ils échangent des mots, la chose la plus précieuse que nous puissions recevoir. Le commerce n'a jamais été le but du Grand Tour, Rocco. C'est là que tu te trompes. Le commerce n'est qu'un prétexte à beaucoup d'autres choses. Et il se trouve que nous n'avons pas besoin de ce prétexte pour discuter avec les loduariens. Tu verras, ce sont des gens simples avec des objectifs simples, ce devrait être presque reposant, une fois que que cette route sinieuse sera derrière nous."
Le Patrice, derrière les deux hommes, se réavançai, une branche cassée en deux dans la main, synonyme d'un début d'ennui.
Un des gardes wanmiriens se présenta avec précipitation, au garde à vous.
"Va donc nous dresser une table avec une belle nappe, qu'on puisse déjeuner en plein air devant ces putains de champs de patates. Nous voulons du café, beaucoup de café, du vin aussi, pour trois."
"Et comment, excellence."
Le garde avait l'air triste et fatigué, mais s'exécuta comme toujours. La nappe fut dressée au beau milieu de la clairière, les trois éminents velsniens surveillés par une dizaine de gardes du corps qui veillaient de loin. Mais ce ne fut pas parce qu'ils étaient loin que l'on entendait point Albirio, qui irradiait de ses tirades parmi les hautes herbes, demandant questions et conseils à son vieil ami de toujours, avec qui il avait combattu tant en Achosie que contre les scaeliens. Le Patrice laissait des miettes dans sa barbe quand il mangeait, et avait laissé échappé une goutte de vin qui termina sa course sur son habit, et il avait la mauvaise de parler avec moult choses qui n'avaient pas encore atteintes le fond de son gosier. Un mal élevé qui était devenu Patrice de Velsna.
"Je n'en pense pas grand chose, mon vieil ami."
"Allons. Je sais que c'est faux, tu ne vas pas me la faire à moi hein ! C'est pas à un vieil achosien qu'on apprend à faire des cabanes en merde ! Tu as forcément étudier la question, fais des projections depuis ta petite villa en Achosie du Nord. Aller, parle et conseille donc ton Patrice. Je veux l'une de ces analyses froides et chiantes comme tu sais le faire."
Le stratège s'essuya le contour de sa bouche, et se débarrassa de sa serviette, avant de tourner des pouces sur la table, les yeux dans le blanc de ceux d'Albirio.
"Ils ont pourtant une bonne aviation, la meilleure de tout le monde eurysien. Et les clovaniens, ils sont où dans tout ça ?"
" Ce n'est pas avec des avions de chasse qu'on gagne une guerre Bernaba. C'est en contrôlant un territoire depuis des points d'appuis, en se reposant sur des alliances locales. Les kartiens n'ont rien de tout cela pour le moment. Cela pourrait changer, mais cela n'arrivera pas assez rapidement pour empêcher les loduariens de détruire l'armée antarienne. Si je puis donner un conseil mon ami, il faudra qu'on prévienne sous peu la société des honnêtes cartographes velsniens de revoir leurs plans de la région. Si seulement les kartiens avaient été plus conséquents dans leurs choix d'alliances, on ne parlerait même pas de cette guerre en ce moment. Et il faut reconnaître que les loduariens ont eu le flair, ils ont senti l'odeur de la faiblesse et de la guerre civile chez les antariens."
"On verra bien. Nous sommes là pour le découvrir après tout. Toujours est-il que ma recommandation quant à la guerre antarienne est la suivante: ne rien faire, et partir du principe que l'Antarès est fini, et que sa cause est perdue."
"Tu n'es pas tenté de délaisser la Loduarie pour Karty ? Même pas un peu ? Ils ont l'argent et ils ont les moyens."
" Il y a une différence entre la Loduarie et Karty, Bernaba. Une différence fondamentale. En cinq ans de traité avec la Loduarie, celui-ci n'a jamais été enfreint, et il a toujours été respecté. Le pouvoir loduarien est stable, il ne change pas, il est constant, comme le courant d'une rivière en été. De l'autre côté, Karty a rompu cinq traités durant la même période, et a connu trois changements de gouvernement. Alors non, il ne sera pas question d'un quelconque renversement d'alliance. Karty a de l'argent, la Loduarie a une parole. Une parole de brute mais une parole tout de même, et c'est exactement ce que nous attendons de ce pays."
Le déjeuner passa, et l'humeur du Patrice se débrida au rythme de l'agrandissement progressif de son tour de ventre. Ce qu'il appelait "déjeuner" ressemblait à un diner bien garni, et Rocco Ascone n'aimait pas de trouver dans sa vue lorsqu'il mangeait, car il en avait toujours dégoût, dont Di Grassi, lui, était habitué de longue date, en sa qualité d'ami d'enfance l'ayant rencontre à leurs seize ans dans la garde civique. Bernaba était excessif en tout ce qui existe, ou du moins tout ce qui paraissait procurer au corps un plaisir éphémère, mais qui finissait bien souvent par l'abimer plus qu'autre chose. Aussi, quand il ne parlait pas de nourriture, il parlait de femmes.
"Pas vraiment, excellence Patrice."
"Je dois avouer que les femmes ici ont des bras plus épais que nos soldats. J'ai l'impression qu'elles sont toutes lavandières ou un truc du genre ! Et toi Matteo ? Des observations aussi pertinentes sur ce sujet que tu en fais sur la guerre ?"
Di Grassi fait un sourire gêné.
Albirio éclate de rire.
"Si jamais ce serait le cas, et que je verrais une jolie femme, je ne te le dirais pas Bernaba..."
Les trois hommes à table firent silence. Le regard intense que se donnaient les deux amis, et celui, plus las d'Ascone qui avait peine à terminer son verre de vin entre les deux autres. Comme souvent, tout cela se termina par un vif éclat de rire du Patrice.
Les trois hommes restèrent là, en attendant l'arrivée de l'escorte loduarienne...