
Le miroir est brisé et se reflète dans le ciel. Ses éclats scintillent dans les contours des collines. Une boue collante et dorée entoure mes orteils et mes pas dans la terre humide sont ralentis par les relents spongieux de la rizière. La diguette zigzague au fur et à mesure qu'elle remonte l'espace plan cassé en mosaïque depuis le fond de la vallée jusqu'au village. Dans l'or du soleil qui flambe le monde et incendie la soirée je suis emporté comme une cendre dans un brasier. Je me hisse le long des champs dans lesquels somnole le riz repiqué en lignes approximatives. Cette odeur de brûlé vient de l'eucalyptus. Tout autour de nous autrefois poussaient des forêts de petits eucalyptus entourés d'herbes sèches ; parmi eux les fourrés, les insectes, les scarabées gros comme des pierres précieuses, et à intervalles réguliers, sur ces coteaux, dans l'atmosphère de saisons tourmentées par le dérèglement du monde, les grands feux d'asphyxie occasionnant des cendres prolifiques. Sur les cendres ils récolteront des courges et des patates douces. J'arrive au village. Depuis la route et le pied ferme, je sème derrière moi les morceaux de boue séchée, argileuse, qui maculent comme des petits grains de poussière la surface tassée jusqu'à l'os de la terre rouge. De cela je ne veux plus parler.
Le village est un éperon au milieu de la mer, recouverte d'un film plastique iridescent. Il renvoie des reflets de toutes les couleurs comme du vernis à ongle. Sur les doigts de bambous, aux confins des roseaux, des mares parmi lesquels grouillent des moustiques pléthoriques, je compte les coups de hache qu'abat au loin une femme pour sa cuisine. Elle fend le bois d'une main et les échos me parviennent en contrebas. Un zébu broute dans la pente que dévale une crevasse érodée. Je constate les flamboiements de mon grand dieu le soleil qui sera ma naissance et ma mort ; il fait, parmi ce pays brisé comme un miroir, des milliers de sourires divisés sur un plan que les ombres lézardent. J'ai marché au pays des dieux, sur les abords du Nil, je me suis caché parmi les papyrus à la recherche des débris du corps de mon père. Comme un prince chétif et malade, protégé par une mère lionne, je me suis envolé comme un faucon. J'ai brillé dans l'azur et j'ai fait couler entre mes mains tous les liquides qu'un corps peut sécréter. Parmi les limons odorants de la décrue, où les paysans sèment le blé, dans ce pays imaginaire en double de mon pays réel, vivant parmi les papyrus et les jacarandas, j'ai réalisé une fusion : je suis l'endroit où le ciel et la terre se touchent ; la surface plane de l'horizon scintille, plantée de riz frais, irriguée d'une eau tiède qui va se rafraîchir avec la levée de la brume et les vapeurs du soir. Les pieds dans la lame qui submerge l'argile, repiquant depuis la pépinière les bouquets de riz jeune, j'observe le pharaon de ces cultures silencieuses. Le soir tombe aux abords de la colline et il pousse, au loin, son chariot tiré par des boeufs. Une chanson se fredonne et des enfants là-haut se précipitent.
Le parfum des cendres de la grande bibliothèque me parvient. Comme le signal d'une fin imminente, d'une nostalgie perdue dans les bas-reliefs de temples promis au sable et à l'oubli, j'ai dans mon ventre la sensation de l'écroulement du grand phare et des trières d'Actium. Mes yeux s'aiguisent comme les silex azurés qui ornent les statuettes idolâtres dont j'étais fasciné : je discerne au-delà de la brume, la condensation progressive, qui fait au-dessus des rizières un halo de pureté. Les artisans qui tracent des briques dans l'argile ont bâti des petites tours dans lesquelles ils allument des feux de brindilles. Les flammes font noircir les briques et les sèchent, les cuisent, avant qu'on les charge dans les chariots. De loin en loin, en proximité des rizières que la saison vient d'ouvrir à l'eau claire et transforme en débris de miroirs, leurs tourelles balisent le parcours de constructeurs de temples ; d'ailleurs ce n'est pas la silhouette des montagnes, au loin, que découpent les nuages grisés par l'approche de la nuit : ce sont des pyramides.
Mon pays est un et double. Il est là et ailleurs. Parmi ses sentiers rougis de latérite et dans la chaleur nocturne de ses nuits festives, m'enduisant de poivre et de savons à l'huile d'olive, comme d'onguents et de basalte, je m'apprête avec du khôl ; je trace autour de mes yeux les symboles de la chance ; sous les atours d'un païen je récite ma dévotion à Dieu, qui est comme un soleil dont les rayons sont des mains de caresses. L'eau dans le robinet fait un sifflement et m'éclate sur le visage quand j'y approche mes lèvres.
Nous verrons plus tard ce que signifient la perte et le chagrin.
J'éteins la lumière ou bien elle s'éteint toute seule. Sur la chaise dans le jardin, en écoutant les voix basses de ma deuxième mère, de mon troisième frère, des deux esprits fauves, je regarde la nuit empourprer l'ouest et faire disparaître le lac. La ville est de l'autre côté de la retenue. L'électricité coupée jusqu'à demain soir, je regarde la silhouette sombre et massive du cactus, comme une énorme figue. A travers les branches molles du frangipanier, élégantes et encorbellées, la couleur du ciel se divise en mosaïque. J'appelle ma fille. Venez çà ma douce, que je vous donne un baiser. Sur son front délicieux qu'on gratte non sans son accord se dessine le symbole invisible tracé sur le cadavre de mon cœur. O Allah, préserve ces deux pays qui se sont anéantis l'un dans l'autre, comme les deux lèvres d'une matrice qui s'est refermée. Ronronnant près de moi, elle attend sur mes genoux que je me relève de cette chaise de souvenirs.
A tâtons dans l'obscurité je recherche, comme face au mur immense au-dessus duquel jaillit l'oiseau Saymur dans le film, ce qui était une clé et que je ne sais plus nommer. Nous prendrons les choses dans l'ordre. D'abord, sur la Terre Pure, se déploie ce pays qui est celui des miroirs : demeures altières, soirées flamboyantes, plaines rizicoles entourant des îlots de collines, bois d'eucalyptus en proie à de fréquents incendies, villages d'artisans bâtis en surplomb des cultures, ce sont les Hauts Plateaux.
