28/07/2020
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Les noces du Mont Hayä

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AlinéaLe Mont Hayä est la plus haute chaîne de montagnes de toute Karty. Célèbre pour ses paysages merveilleux, ses forêts enneigés et les amateurs de sport d'hiver, le Mont Hayä est également connu pour une culture militaire, comme beaucoup d'autres choses en Karty. En effet, tout commença en 1855, lorsque communistes et nationalistes s'affrontèrent en Karty à la suite de l'agrandissement des clivages entre les deux camps. En 1873, les communistes furent forcés de se reculer dans les profondes provinces nordiques de Karty, formant un Etat indépendant: Le Comecon. Même si ce dernier fut finalement reconquis en 1961 par l'autocratie du Kaiser Von München, les communistes avaient réussi à mener certaines opérations de guérilla contre son régime: C'est l'exemple même du Mont Hayä. Anciennement situé sur le territoire de l'Empire de Karty -et non du Comecon- lorsqu'il existait encore, les troupes communistes avaient fait preuve d'une ingéniosité remarquable pour s'introduire en territoire ennemi, en passant par l'infranchissable Mont. Idée impensable pour l'époque, les révolutionnaires avaient créé des troupes dites "Jägers", soldats des montagnes se déplaçant à ski. De cette manière, ils avaient réussi à franchir le Mont, pour prendre d'assaut les complexes militaires situés en contrebas de ce dernier: Une franche réussite pour l'ancien camp du Comecon, une des seules par ailleurs.

Jägers du Comecon, 1951
Mais aujourd'hui, 17 septembre 2019, il n'était ni question d'une guerre interne ni de faits d'armes. Non en réalité, Karty s'apprêtait à célébrer les noces de la femme qui a bâti son régime: Angèle Orlovski. La presse nationale n'en savait guère plus sur l'événement si ce n'était son existence, elle avait appris quelques jours plus tôt l'existence de son amant. Une relation pourtant existante voilà déjà bien des années. Angèle avait justement décidé, avec son futur mari, le Mont Hayä pour célébrer son union. Non pour ses faits d'armes, encore une fois, mais plus pour son climat. Une demeure plutôt luxueuse dans les hautes montagnes de son pays, c'était ce qu'elle avait voulu et ce qu'elle appréciait. Ce serait assurément une expérience unique pour les invités. Car en effet, des invités, internationaux qui plus est, il y en avait. Si l'événement n'était guère d'ordre diplomatique, la citoyenne Orlovski avait insisté pour convier les pays alliés, et surtout amis, de Karty. A commencer par le Latrua, dont la famille présidentielle était déjà présente sur le sol Kartien puisqu'une entrevue s'était déroulée la veille. L'Union Kahtanaise, l'Empire Raskenois, la Fédération Slavis et l'Everia, tous avaient accepté de se joindre, non diplomatiquement, mais bien amicalement. Cependant, quelqu'un manquait à l'appel. Et ce quelqu'un, c'était l'Antares. Le plus grand allié Kartien, l'Etoile Antarienne, n'était pas, ou plus exactement ne pouvait pas, être là. La Loduarie Communiste l'avait enchaîné dans les flammes de la guerre. Non, elle ne pouvait pas être là.

Enfin, pas exactement. La République Fédérale Kartienne, auprès de son alliée, a réussi à l'accueillir. Par quel miracle ? Le gouvernement en exil, ni plus ni moins. Par soucis sécuritaire, l'ensemble des dignitaires Antariens en exil sur le sol Kartien ne sont pas à l'événement, même si l'événement n'est ni connu à l'échelle nationale -sa localisation- ni internationale. C'était une précaution. Pour en revenir aux faits d'armes, aux précautions: Au côté militaire. L'événement est assuré, côté sécurité et en coulisse, par la Vorna. Enfin tout cela, la Vorna, la sécurité, la présence d'Antares, est inconnu... Pour l'instant.
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en-tête
17/09/2019, Mont Hayä
Всё в твоих руках

Un soleil léger, caractéristique des jours de septembre, faisait tomber ses rayons sur une des terrasses du bâtiment. Vasiliy sirotait un café crème accompagné de quelques petites viennoiseries. Il scrutait l'horizon, cherchant désespérément à apercevoir les autres sommets à travers les épines des sapins. Sur un valet, à l'intérieur de la chambre, un costume noir à rayures attendait que le Président latruant ne se décide à l'enfiler. Ce costume, Vasiliy le porterait à l'occasion du mariage de la dirigeante kartienne, femme dont il était très proche : Angèle Orlovski. Il assisterait à ces noces non pas en sa qualité de Chef d'Etat d'un pays allié à Karty - ce rôle, il l'avait quitté la veille - mais en tant qu'homme, en tant que soutien, en tant qu'ami. Il assisterait à ces noces en tant que Latruant, en tant qu'homme fier de sa culture, de ses traditions, et qui n'hésite pas à les exporter à l'étranger.

Il assisterait à ce mariage entouré. Entouré de sa famille. Entouré de ses enfants, qui ont été placés, lors des discussions entre les deux dirigeants, sous la surveillance poussée de sa sœur et de sa belle-mère. Entouré de ces deux femmes qui structurent sa vie, qui l'aident chaque jour, qui l'inspirent chaque jour. Entouré, aussi, de son mari, de l'homme qui partageait sa vie depuis vingt ans, l'homme qui, au quotidien, l'aidait à tenir. Cet homme, ce soutien de poids et de taille, dormait paisiblement dans la chambre, emmitouflé dans les draps blancs du lit. Vasiliy laissa son regard se perdre sur le corps enveloppé de Sergey, observer chaque détail, chaque pli, chaque muscle. Il était prisonnier des respirations apaisées de son mari, ne pouvant se libérer de leur rythme régulier. Ce dernier, envoûtant, obligea le Président à délaisser sa tasse, à se lever, à entrer dans la chambre à coucher, à enlever précautionneusement son peignoir et à se glisser dans les draps blancs. Il embrassa doucement les épaules nouées de Sergey, puis le haut de son dos, descendant vertèbre par vertèbre, pour arriver enfin à la naissance des fesses. Sergey s'éveilla, s'étira et se tourna vers son joyeux amant :

"Bonjour Monsieur le Président, dit-il amusé. Pensez-vous vraiment qu'un mariage soit le meilleur endroit pour vous adonner à ce genre de plaisirs ?

- Le mariage n'a lieu que cet après-midi et puis, tu sais comme moi que les noces sont le meilleur endroit pour faire des rencontres
, répondit Vasiliy.

- Quelle heure est-il ?

- Sept heures.

- Les enfants ?

- Dorment.

- Et les rideaux ?

- Tirés.

- Je vois que vous avez pensé à tout, Monsieur le Président
, nota-t-il. Et vous ?

- Et moi ?

- Et vous, comment vous sentez-vous ?

- Amoureux.

- Bonne réponse
, admit Sergey.

- Et toi, comment te sens-tu , interrogea à son tour Vasiliy ?

- Amoureux !"

Les deux hommes se roulèrent ensemble dans les épais draps de coton, se laissant guider par leur instinct, s'adonnant à un sport défendu, à une ivresse dangereuse, à des amours interdits. Les amants s'embrassèrent, se touchèrent, se sentirent, se scrutèrent, s'effleurèrent, s'effeuillèrent, et ce dans un silence chorégraphié, dans une insolente légèreté, dans une volupté assumée. Torse contre torse, souffle contre souffle, peau contre peau, pupille dans pupille, formant un mélange improbable, impromptu mais volontaire et maîtrisé. Ce moment d'amour, de communion des corps et des âmes, de création, ne fut interrompu que par le regard insistant de Sergey. Ce dernier poussa Vasiliy à demander :

"Monsieur le Premier mari.

- Oui ?

- Que regardez-vous ?

- Tes cheveux
, répondit Sergey, amusé"

Vasiliy se redressa légèrement et regarda son reflet dans un des miroirs de la pièce. La raison de l'amusement de son partenaire était simple : sa chevelure blonde, habituellement coiffée au cordeau, modèle d'autoritarisme capillaire, était devenue un vrai champ de bataille, lieu d'affrontement malheureux, terrain d'ébats mouvementés. Le Président regarda à nouveau son mari, provoquant l'hilarité de ce dernier. Face au rire de Sergey, Vasiliy décida de fondre dans un grognement sur le corps étendu, nu, du Premier mari. S'ensuivit une bataille épique, ponctuée de rires et de souffles courts. Les deux amants se retrouvèrent très vite l'un à côté de l'autre, exténués, amusés, détendus, plongé dans un silence chaud, torride, moite, dont le cours ne fut perturbé que par quelques bruits provenant de la chambre attenante. Leurs enfants se réveillaient et s'apprêtaient donc à entrer dans la pièce. Les deux époux décidèrent, d'un commun et discret accord de se rhabiller et d'attendre la venue de leurs deux bambins.

Cette dernière ne se fit pas attendre trop longtemps. Un petit poing tapa à la porte de la chambre avant d'ouvrir le bout de chêne, non sans peine. Entrèrent alors deux petites blondes qui, le seuil passé, se précipitèrent en direction de la couche, redevenue simple lit blanc. Nikita et Anna se jetèrent à corps perdu dans les bras de leurs pères. Ces derniers les câlinèrent quelques longues minutes avant que Vasiliy ne demande :

"Avez-vous bien dormi ?

- Oui !
répondirent en chœur les enfants.

- Et avez-vous fait vos devoirs ?

- Oui, papa, avec les gens
, commença maladroitement Anna.

- À l'ambassade, compléta son frère.

- C'est bien, dit Sergey, et où sont tata et mamie ?

- Dans leur chambre, annoncèrent les deux chérubins.

- Allez les réveiller et dites-leur qu'il faut commencer à se préparer.

Oui !
, dirent les enfants avant de partir en courant dans le couloir."

Sergey se leva et ferma la porte. Il se retourna vers son mari et dit, le sourire aux lèvres :

"Où en étions-nous déjà ?

- Tu es incorrigible toi !



***

Vasiliy ferma la porte de la suite et s'engagea dans le couloir. Sergey au bras, il descendit l'imposant escalier de la bâtisse pour rejoindre, à son pied, le reste de la famille Shulichenko. Anna portait une petite robe à fleurs tandis que Nikita, suivant les goûts de son père, arborait un costume crème. Agatha et Lina étaient vêtues de robes longues, l'une bordeaux, l'autre verte. Les Latruants au complet sortirent par la grande porte et s'avancèrent dans le jardin. Les enfants jouaient, Agatha et Lina riaient, Sergey souriait : "Une belle journée en perspective" pensa Vasiliy.


PRMPR
21224
[✝] Nädän sëlä, Hayä-vuörëlä!
Kapöli (✝): Pelysöpymüs

"Là-Haut" Növä Salterton, 2022 (Galerie de l'Institut Culturel Kartien, Ville de Margaux)

"Là-Haut"
Növä Salterton, 2022 (Galerie de l'Institut Culturel Kartien, Ville de Margaux)



Les environs du Mont Hayä étaient certainement un des paysages des plus pittoresques présents sur le sol Kartien. Une vraie merveille pour les yeux: des neiges éternelles à perte de vue, des falaises vertigineuses, montagnes escarpées comme si elles venaient de sortir tout fraîchement de terre, et ces nuées qui brossaient sans cesse les angles crochus des rochers. Mais surtout, le silence. Le calme. Et la distance.

C'est donc dans ce cadre que se tenait aujourd'hui la cérémonie maritale de la figure la plus influente du pays. Angèle Orlovski, icone d'un pays nouveau et plus fort, renaissant des cendres d'une guerre civile dévastatrice qui avait plongée la contrée dans l'abîme.

C'était presque ironique à présent de voir Antares subir le même sort. Quand bien même la Guerre des Ombres était encadrée comme il se fallait, la nouvelle présence de la Loduarie avait retourné le côté traditionnel et presque respectueux de la guerre qui prenait place avant cela. Dès à présent, des civils qui autrefois avaient été tenus à l'écart se voyaient pris dans la turbine, et le pays entier était défigurer. Réussiraient-ils à venir à bout de la Loduarie l'envahissant, l'avenir de la guerre des ombres était compromis. Cette invasion était réellement des plus scabres, puisque quoi qu'il arrivait, Antares serait plongée dans une période de stase difficile même dans le meilleur des scénarios.

Et le paysage n'aidait pas à la récupération de ses émotions. Même si ces montagnes étaient certainement plus hautes que celles qu'on pouvait retrouver sur les Hauts-Plateaux, on ne pouvait s'enlever de l'esprit les premiers bombardements et coups d'artillerie loduariens sur la frontière qui ont touché des dizaines de villages et petites villes durant leur sommeil.

Loin de tout cela, loin des horreurs, Lÿsä Köwnatör était là, seule, assistant à cette petite cérémonie en toute intimité dans ce magnifique chalet de montagne. Quelque part oui, elle se sentait coupable d'être ici plutôt que dans son pays natal. Mais elle portait en elle la tâche sans doute la plus importante. Celle de garder l'héritage de Corvus aussi intact et indépendant que possible dans le cas des pires scénarios. Mais à présent, elle ne pouvait qu'attendre, et espérer qu'elle n'ait pas à coordonner à distance une résistance qui devra s'imposer en cas de victoire totale de la Loduarie Communiste.

Qu'importe. L'heure était venue de célébrer l'amour, et cela via un mariage. Lÿsä s'était rendue sur les lieux avec la première dame Pamela Roos et le Président de la République Arthur Dabi, et bien qu'ils avaient un peu discuté entre eux, les deux étaient bien plus proches de l'un l'autre que d'elle. Après tout, elle n'était que la porte parole du mouvement Corvun, pas une représentatrice du gouvernement. Cette même isolation c'était renforcée une fois sur les lieux, puisqu'on l'avait laissée seule pour parler politique avec Orlovski. Lÿsä aurait bien aimé féliciter les deux heureux époux, mais seule comme elle l'était, difficile de faire bonne impression.

C'était assez ironique après tout, que la porte parole d'une entité résistante puisse être aussi timide en dehors de son travail. Peut-être que la situation actuelle l'a poussé sur ce bord ? Quoi qu'il en soit, elle était différente depuis qu'elle était en Karty.

Certainement, elle a toujours voulu visiter le pays. Depuis maintenant quelques années, plusieurs milliers d'antariens se déplaçaient tous les ans en Karty pour leurs vacances d'été, ou bien pour aller skier lorsque les Hauts-Plateaux étaient bondés. Egalement pour ses plages, et notamment d'importants tournois de surf organisés dans la région. Nul doute que Karty serait devenu un spot vacancier important une fois la guerre civile achevée, si seulement elle s'était achevée dans les "règles de l'art"...

Mais Lÿsä ne pouvait pas apprécier être dans un si bel endroit sans être avec sa soeur, son frère et son père. Eux auraient voulu être là à ses côtés, mais ont du rester en Antares. Cette seule pensée la démangeait, la faisait vriller. Elle souffrait plus du fait qu'elle était en sécurité contrairement à sa famille plutôt que si elle était restée dans un environnement potentiellement hostile surtout avec l'avancée de la Loduarie Communiste. C'était une torture, mais une torture qu'elle devait accepter. Encore une fois, elle savait être potentiellement la seule a survivre. Et si son père, Ryämö Köwnatör, avait décidé de l'envoyer en exil, c'est qu'il savait qu'elle résisterait plus que le reste de sa progéniture.

L'atmosphère de la réception était très joviale, bien qu'intime. Il y avait certainement peu de monde, mais assez pour remplir la sale principale et éveiller un air de discussion constant. La décoration était très exotique aussi, des petits bonsai jashuriens sur des meubles ça et là, des tapis d'ours et même un petit palmier dans le coin de la pièce, posé là discrètement à l'écart. Si seulement elle avait un camarade avec qui discuter de tout cela... Tout de même, elle était curieuse de savoir qui était présent. Des Latruants surtout, des Kahtanais, des Raskenois et autres délégations, discutant, discutant toujours. Et elle, seule, à contempler tout ce beau monde.

Son accoutrement ne l'aidait certainement pas à être moins timide qu'elle ne l'était déjà. Puisqu'elle était partie en panique, elle n'avait pris que quelques robes de cérémonie. D'autant plus que dans la tradition corvienne, le blanc était surtout porté lors des enterrements, tandis que le noir était présent lors des ouvertures plus joyeuses à contrario de la plupart des pays eurysiens. Et cerise sur le gâteau, elle avait décidé d'enfiler des talons pour l'occasion. Elle qui ne les avait portés que peu de fois, elle réussissait très bien à cacher le fait que ses pieds la tuaient et qu'elle n'arrêtait pas de perdre l'équilibre.

C'est justement en se regardant autour, en scrutant les visages et en faisant des petits pas dans les petits groupes de la "foule" qu'elle manqua son appui et sans que personne ne remarque perdit l'équilibre sur l'un de ces tapis d'ours, et se mit à tomber sur le côté, murmurant une injure en corvun se faisant.

Heureusement, avant qu'elle puisse réellement prendre de la vitesse, un jeune homme se retourna par reflexe et la prit dans ses bras, la sauvant d'une chute certainement plus embarrassante que douloureuse. Et même là, personne n'avait vraisemblablement remarqué sa perte d'appui, si ce n'était cet individu. Sans un mot, il l'aida à se redresser puis lui murmura.

"Önkö teÿlä kaÿkÿ hÿvÿn, Nëytÿ ?"
(N.B: Survolez le texte en Corvun avec votre souris pour afficher la traduction)

"Jä, kaÿkÿ hÿvÿn, kÿ-"

Elle s'arrêta en plein milieu de sa phrase pour lever la tête et regarder l'homme dans les yeux. On aurait dit un jeune garçon démangé par le travail, avec une moue sérieuse mais assurée. Il souriait du coin de ses lèvres tout au plus.

Mais dans l'espace de cette simple seconde, ce simple échange, et un simple coup d'oeuil, elle avait déjà remarqué plusieurs choses qui n'allaient pas.

Déjà, son accent. Jamais elle n'avait entendue un accent antarien aussi fort lorsqu'il lui a demandé si ça allait en Corvun. Mais surtout, le fait qu'il lui a posé la question en Corvun en premier lieu. Avait-il ouï l'injure qu'elle avait prononcé en perdant l'équilibre ? Avait il peut être remarqué l'accoutrement ?

À propos de celui-ci, justement. Lui aussi était vêtu de noir. Et pas n'importe quelle tenue. Sa veste était ouverte, contrairement à celle de la plupart des invités qui était fermée.

Enfin, sa montre. Une Frescaline 440, emblématique pièce de manufacture antarienne. Certes, le modèle était plus ou moins populaire dans le reste du monde, mais avec le reste des indices, tout portait à croire qu'il s'agissait d'un antarien qui se faisait passer pour un corvun. Dès lors qu'elle eut compris tout cela, c'est à dire à peine une seconde après l'avoir rapidement scruté des yeux, elle fronça des sourcils. L'homme, comprenant qu'elle avait compris, l'aborda cette fois-ci en français.

"Un problème, Mademoiselle ?"

"Vous êtes antarien, n'es-ce pas ?"

"Vous êtes perspicace..."

"Et pourtant vous m'avez abordé en Corvun..."

"C'est mon accent qui vous dérange ?"

"Nullement. Je trouve cela curieux qu'un antarien puisse prendre autant à coeur notre cause pour en apprendre notre langue... Et s'habiller comme nous, qui plus est. Il vous manque plus que le chapeau."

"Rassurez-vous, je porte cette tenue depuis bien des années, même avant que la guerre des ombres ne soit. Quand à la langue, j'ai trouvé cela sympathique de prendre quelques leçons. Ce n'est pas une langue si difficile à apprendre lorsqu'on s'y met."

"Je vois... Et vous êtes ?"

Le jeune homme tendit sa main.

"Appelez moi Gaspard, je vous en prie. Et vous ?"

"Lÿsä Köwnatör."

"Köwnatör vous dites ? Quelle surprise de vous voir ici, à des kilomètres de Henne !"

"Et vous alors, je croyais qu'une petite partie des représentants antariens ont réussi à s'extirper avant que l'invasion ne prenne de l'ampleur ? Qu'es-ce qui vous amène ici ?"

"C'est dommage, vous avez été très perspicace jusqu'à présent. En réalité je suis déjà ici de longue date, je travaille pour le renseignement."

"La MIRA ?"

"Peut-être. Es-ce que ça change quoi que ce soit ?"

"Du tout, je n'ai pas à manquer de respect à mes adversaires."

"Je vois..."

Gaspard fit une courte pause avant de reprendre.

"Et alors ? Pourquoi êtes-vous si seule au milieu de tout le monde ?"

"J'étais censée suivre la délégation antarienne... Mais moi et eux nous ne nous connaissons pas bien, pas assez en tout cas pour avoir une discussion qui tient la route."

"Vous ne vous entretenez pas avec les autres délégations ?"

"J'aimerais bien discuter avec les officiers Kahtanais, c'est évident..."

"Mais quelque chose vous retient ?"

"Je ne sais pas. Je suis censé être heureuse en Karty, mais abandonner ma famille derrière a été une décision difficile. Mon père était pourtant si convaincu que j'allais réussir à être forte..."

"Et vous ne l'êtes pas ?"

"Je ne sais pas... Je n'ai pas l'impression de l'être..."

"Cela peut vous paraître trop simple, mais j'estime que vous vous découragez, surtout vis-à-vis de ce que votre père vous a dit. Peut-être voulait-il entendre qu'une expérience comme celle-ci servirait à vous rendre aussi forte que vous deviez l'être ?"

Lÿsä s'arrêta sur ces mots. Elle n'y avait pas pensé, certainement car elle avait bien d'autres responsabilités à garder sous les yeux. Mais ce faisant, a perdu de vue ce que son père voulait vraiment dire.

Durant la plupart de sa vie, sa petite soeur avait été celle a suivre le chemin de Ryämö. Stratégie, énergie et actions concrètes. De son côté, Lÿsä s'était recroquevillée dans les humanités. Elle estimait que son père n'aurait pas apprécié, mais au contraire. C'est ce qu'il avait toujours voulu. Depuis qu'elle était petite, il lui disait "Lÿsä, je veux que tu sois forte". Une force qu'elle devait trouver.

Plus tard, en devenant la porte parole de la résistante, elle avait commencé à comprendre l'objectif réel de son père. Il ne voulait pas une fille qui puisse tout accomplir. Il voulait une qui menait des actions à bien, et une qui était assez forte pour motiver autrui à suivre cette dernière. Et dans la panique de l'invasion de la Loduarie Communiste, elle avait perdu cela de vue.

À présent, cet individu était le premier à exprimer oralement ce qu'elle devait entendre depuis bien longtemps. On attendait pas d'elle qu'elle soit forte immédiatement. Elle devait se préparer à le devenir.

Après trois secondes de cogitation, elle regarda Gaspard dans les yeux et murmura.

"Je ne suis pas forte, mais je vais le devenir."

"En tout cas, vous avez le caractère pour. À mon avis, il vous en manque seulement de confiance !"

"C'est vrai, et justement j'entends user de cette confiance pour aller m'entretenir avec les officiers Kahtanais. Si cela ne vous dérange point que je m'ôte de votre présence."

"De rien, mais je suppose qu'à l'issue de vos pourparlers vous vous retrouverez à nouveau seule ?"

Lÿsä fronça des sourcils.

"Qu'entendez-vous ?"

"Eh bien, peut-être reprendrions nous notre discussion ? Je ne vais tout de même point laisser une demoiselle seule de loisir."

Lÿsä fit une courte grimace avant de sourire.

"Très bien. À plus tard."

Et avec plus d'assurance qu'elle n'en avait jamais eu, elle prit son courage à deux mains et s'approcha des officiers Kahtanais. Il était bien temps de devenir la fille forte que Ryämö Köwnatör avait toujours désiré.

* * *

[Discussion avec le Kah]

* * *

Il commençait déjà à se faire tard sur les environs du Mont Hayä, la nuit était déjà tombée depuis longtemps et quelques unes des délégations avaient d'ors et déjà quitté les lieux. Lÿsä venait tout juste de terminer sa discussion avec les représentants Kahtanais ainsi qu'avec quelques autres personnes, avec une assurance qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Il se pourrait que ce Gaspard avait en effet touché un nerf sensible pour la ramener à la réalité, mais c'est elle qui avait décidé de la suite. Tout de même, elle attendait avec impatience d'en savoir plus sur lui: Au fur et à mesure de ses discussions, sa curiosité commençait à se développer. Notamment, que faisait là un agent des services de liaison, possiblement même de la MIRA, dans un cadre aussi intime que celui-ci ? Peut-être après tout qu'il bluffait, et sans le savoir il s'agissait de la garde rapprochée du Président de la République Arthur Dabi et de la Première Dame Pamela Roos. Qui sait, il avait sûrement des histoires à raconter tandis que ces deux derniers continuaient leurs dialogues avec d'autres, notamment les mariés.

En parlant de Gaspard, le voilà qu'il surgissait depuis sa droite, comme s'il était resté là tout le temps à l'attendre. Il souriait, et elle aussi. Après tout, ils s'étaient laissés sur un bon nombre de suspense. Dès que le jeune homme vit la demoiselle, il lui demanda déjà si elle voulait s'asseoir. Il n'eut même pas le temps de finir sa phrase qu'elle s'exclama.

"Oui, par pitié. Je ne sent plus mes pieds."

Et les voilà donc assis, l'un à côté de l'autre, à l'écart du reste, silencieux d'abord, puis Lÿsä prit le relais avec sa question qu'elle brûlait de poser depuis à présent plusieurs heures.

"J'ai fait le tour des personnalités invités à cette cérémonie, et j'aimerais en savoir plus sur votre compte. Je ne crois pas une seule seconde qu'un agent de la MIRA puisse se retrouver en Karty comme cela, d'autant plus dans un contexte aussi intime que celui-ci. Vous êtes quelqu'un que je connais ?"

"Disons qu'officiellement, je sert de garde rapprochée à la délégation antarienne."

"Sacré garde qui papote avec la première jeune femme qu'il voit trébucher sur un tapis..."

Gaspard essuya un petit gloussement avant de reprendre.

"Rassurez-vous, je fais très bien mon travail, vous faites partie de la délégation antarienne aussi malgré votre statut de corvienne."

"Et pourtant vous n'aviez pas l'air de me connaitre ?"

"Disons qu'on ne m'a pas fourni tellement d'informations. Mais je dois l'avouer, je vous ai menti. Sachez que je connais très bien Ryämö."

Lÿsä n'en revenait pas. S'agissait il d'un individu envoyé par son père ? Cela ne serait pas la première fois que Sieur Köwnatör décidait d'entreprendre quelques manoeuvres discrètes pour faire passer un message. Tout d'un coup, toute la confiance en elle qu'elle avait accumulée semblait artificielle, ou pire, faussée.

"Vous avez été envoyé par mon père ?!"

"Non, pas du tout. Nous ne nous connaissons pas encore assez bien pour cela, voyez-vous. Il m'a cependant parlé de vous, donc j'ai jugé nécessaire de vous rappeler ce qu'il pense réellement de vous."

"On joue les anges gardiens donc ?"

"Je ne l'entendrais pas ainsi. Disons plutôt que je suis curieux. Très curieux. À propos de cette curiosité, justement, sauf si cela vous peine, de me donner votre vision sur la guerre des ombres. Notamment son début."

Lÿsä réfléchit un instant, avant de poursuivre.

"En réalité, des informations sur les réels débuts de la guerre civile, elles sont encore assez obscures à l'heure actuelle. Mais de ce que nous savons, plusieurs artéfacts archéologiques corvuns ont été délibérément détruits par la MIRA dans une tentative d'effacer, ou de s'approprier de la culture pour nourrir leur ascension au pouvoir. Ils cherchaient à diviser le pays et nous utiliser comme boucs-émissaires pour prendre le contrôle et rester au gouvernement."

"Ils n'ont pas essayer de nier les accusations ?"

"Si, surtout du côté des artéfacts. Dans leur version, ils parlent d'un sabotage tiers. Apparemment, quelqu'un d'autre on ne sait qui serait responsable pour la destruction."

"Et si c'était le cas ?"

"Ce n'est pas le cas. Même si une organisation entière devait faire cela, ils auraient du passer sous le nez de la MIRA s'ils ne travaillaient pas avec eux. L'histoire ne tient pas debout."

"C'est vrai que ça peut paraître absurde..."

"Dans tous les cas, c'est du passé. À présent nous jouons notre futur."

"Certainement. Mais sans la clairvoyance du passé, comment entendez vous construire un futur stable ?"

"Déjà, il vaut qu'un puisse se défaire de la Loduarie Communiste. Et vu ma présence ici, cela semble complexe à réaliser à court terme. Ils bombardent déjà les villes et les frontières, tout ceux qui ne s'étaient pas déplacés à cause de la guerre civile seront déplacés à présent. Et les morts déjà ont dépassé l'espace d'une heure toutes les morts civiles de la guerre des ombres jusqu'à présent. Pas plus de quelques douzaines d'innocents tout au plus ont perdu la vie lors des combats a Henne, et presque aucun à Robaltes. Le conflit ne s'était même pas étendu à échelle du pays. Ainsi des personnes vivaient paisiblement même seulement à quelques kilomètres des zones de combats au nord."

"Il est vrai que la guerre des ombres ne semble rien sur le même pied de l'invasion... Sachez-le, j'y ai presque perdu ma soeur, à quelques heures près."

"Qu'est-il arrivé ?"

"Elle travaillait dur pour maintenir sa boutique à Riaux. Etant ville frontalière à la partie sud de la Loduarie Communiste, la ville a été directement ciblée en plein centre par des tirs d'artillerie transfrontaliers. Heureusement, seulement quelques heures avant l'invasion, c'est à dire le jour qui précédait l'événement, je lui ai conseillé de prendre des vacances en Lyra ou Colombes. J'étais originellement parti pour Laxande, mais elle a refusé. Et heureusement, puisque Laxande a aussi été victime de tirs. Elle a réussi à partir dans la nuit peu avant que l'invasion ne débute. Il me semble qu'elle est à présent en sécurité à Lyra, mais elle veut aller à Roncevaux où se trouve la zone humanitaire. Je ne sais pas quoi lui dire..."

"Et vous avez de la famille autre part ?"

"J'ai... Une fille."

"Vous êtes marié ??"

Pour une raison ou pour une autre, Lÿsä se voyait frustrée par cette information.

"Non, ce n'est pas vraiment ma fille. Mais c'est quelqu'un que j'ai élevé. Elle est restée en Antares et travaille avec moi. Si je pouvais changer de place avec elle, je le ferais immédiatement."

"Cette fille, a-t-elle un nom ?"

"Oui, je..."

Garspard s'arrêta net, comme si Lÿsä venait de le piéger. Il regarda dans le vide en essayant de trouver une réponse adaptée. De son côté, la jeune femme croyait avoir touché un nerf sensible.

"Je suis désolée, n'aurais-je pas dû ?"

"Non, ce n'est rien, c'est... Je ne peux pas en dire trop sur elle puisqu'elle travaille pour le renseignement. Et de moi même d'ailleurs, il me semble que je vous en ai bien trop dit..."

"Si vous me le permettez, il en va de même pour moi. Je n'avait aucune intention de partir en monologue sur mes problèmes personnels. D'autant plus qu'ils sont réglés."

"Rassurez-vous, cela m'a fait grand plaisir de venir en aide à une demoiselle comme vous."

Lÿsä prit un ton accusateur.

"Que voulez vous dire ?"

Embarassé, Gaspard balbutia.

"Je... Je veux dire..."

Lÿsä, se rendant compte du caractère déplacé de son exclamation, s'excusa.

"Je m'excuse, je ne sais ce qui m'a pris..."

"Vous êtes très certainement fatiguée, il se fait tard. Comptez-vous dormir lors du trajet du retour ?"

"Il sera certainement trop tumultueux pour y fermer l'oeuil, je préfère attendre d'être arrivé dans le complexe où nous avons été stationnés. Et vous ? Où dormez-vous ?"

"On m'a assigné un charmant petit appartement dans la périphérie de Volkingrad. Réellement charmant."

"Et vous vous amusez, seul là bas ?"

"Si je m'amuse... Je pourrais vous poser la même question à vous."

Il y avait quelque chose de différent dans l'air. Une certain quelque chose, qui rapprochait les gens. Lÿsä était soudainement devenue plus légère, comme si elle avait trouvée quelqu'un qu'elle cherchait depuis toujours. Alors qu'elle désespérait il y a seulement quelques heures, elle se voyait renouvelée. Elle n'avait qu'une seule envie, c'était qu'ils se rencontrent à nouveau.

Ils continuèrent à échanger jusqu'à ce que la soirée ne touche à sa fin, là où ils décidèrent d'essayer de reprendre contact et de se rencontrer si Lÿsä se sentait seule avec la délégation antarienne. Et, bien évidemment, si elle avait besoin de quelqu'un avec qui parler. C'était une affinité vraiment spéciale qui s'était construite.

Et pourtant, cette affinité avait tout d'un impossible.

Surtout dans les yeux de Gaspard.

* * *

Tard le soir, dans un petit appartement dans la périphérie de Volkingrad. Le jeune homme était assis sur son lit. Sa cravatte était défaite, et il réfléchissait. Devant lui, une petite fenêtre donnant sur une allée à présent paisible. La lune était déjà bien haute, et la nuit avancée. Mais malgré l'heure tardive, il savait qu'il n'allait pas pouvoir trouver le sommeil.

À côté de lui, sur un coin de table, un masque. Il le regarda longuement, avant de se tourner à nouveau vers la fenêtre. Puis, il regarda derrière lui et murmura.

"Sept ans à attendre et c'est maintenant que tu me fais le coup ?"

De l'extérieur, il semblait parler tout seul. Mais au fond de la salle, dans l'ombre, une paire d'yeux. Et une voix sortie d'un autre monde.

Tu n'est point châtié, Gaspard. Non, aujourd'hui je te Sauve.

"Sacré salvateur à me coller un destin comme ça. Je n'ai rien fait pour mériter tout cela, et tu le sais."

Tu te trompes, Gaspard. Tu as volontairement matérialisé la miséricorde de Shaula.

"Je n'ai rien à prouver. Je n'ai pas à me sauver."

Mais Shaula elle-même te désire à ses côtés. Ou préfères-tu sombrer sous l'épaule du Fou ?

"Très justement. Si je deviens Cierge, je ne rejoindrai point le camp de manipulateurs que vous êtes. Surtout après le coup bas que vous avez décidé de me faire."

Si tu pouvais sentir l'horreur qu'est l'enfer même l'espace d'une seconde, tu ramperais nu sur du gravier jusqu'au monastère le plus proche.

"Ma place au monsatère est déjà garantie. Ce que tu veux, c'est que je rejoigne le tien. Je sers déjà une maîtresse, et celle-ci est Folie."

Soit. Et avec cela, tu abandonnes un amour vrai pour de l'amour factice.

Gaspard se retourna, comme pour en demander d'avantage. Devant lui dans l'ombre, les yeux devenaient plus brillant.

"Tu n'est point salvateur. Un salvateur m'aurait extirpé de la peine dans laquelle tu m'as mis."

L'ombre se mit à ricaner.

Là est donc ton erreur. Tu crois que nous perdons notre temps à te confectionner des obstacles comme tel ?

"Qu'es-ce que ça veut dire ?"

Je ne viens pas te convaincre, je t'offre une chance. Car nous pouvons te protéger de la douleur à venir.

"Je... Je ne comprends pas..."

Et pourtant si. Tu as voulu devenir Cierge, mais Cierge n'est qu'incarnation d'une douleur. C'est cette douleur que tu devras subir pour avoir ce que tu cherches.

"...Ce n'est pas possible..."

À présent, tu vois clair. Tu ne peux côtoyer Folie sans qu'elle t'ait trahie. C'est pourquoi nous crachons sur sa progéniture. C'st pourquoi je te Sauve.

Gaspard ne pouvait plus bouger. Du coin de son oeuil, une larme. Une larme seule. Après une seconde de réflexion, il regarda l'ombre droit dans les yeux.

"En me sauvant, tu me condamneras. Tu n'as pas à m'adresser tes propositions lâches."

Très bien. Je viendrai t'accompagner vers la Soeur lorsque tu rendras ton âme. Et de là, nous serons adversaires.

Gaspard eut un instant de rire nerveux.

"Nous le sommes déjà, et depuis longtemps."

Et sur ce, l'ombre disparut.

Si peu pour tellement, et tout cela dans les coulisses du plus beau mariage de l'histoire récente en Eurysie. Nous vous y retrouverons donc, là-bas sur le mont Hayä !

Contexte (HRP)
Contexte (HRP) a écrit :
Cet épisode illustre l'amitié grandissante avec soupçons d'amour entre Gaspard et Lÿsä Köwnatör lors du mariage de la chancelière de la République Fédérale Kartienne. Mais cet amour a ses défauts. Puisqu'il semble naître d'un passé difficile que Gaspard porte à l'insu de tous sur ses épaules.

Et probablement, avec celui-ci, un futur très différent.
9942
« Un mariage de tradition Catholan », fit enfin remarquer Caucase en pénétrant le hall de réception.

Son regard balaya la décoration, puis l’ensemble des invités. Une expression indéchiffrable voila un instant les canyons scarifiés qui lui tenaient lieu de visage. À ses côtés, les autres invités de l’Union affichaient des mines de circonstance. Souriants, discrets, très conforme aux attentes sociétales propres à leurs cultures d’origines.

« Est-ce surprenant ? » demanda Kisa.

La commissaire aux affaires éducatives attrapa une coupe sans alcool au passage d'un serveur. De toute la délégation, elle semblait la seule à ne pas chercher de snipers sur les toits. En règle générale, il était rare de la voir arborer autre chose qu’une expression de calme tranquille et souriant. Il fallait la connaître intimement pour remarquer le léger plus de ses lèvres, expression subtile d’une forme de bonne humeur.

Elle se pencha vers lui et fit mine d’être soucieuse.

« Est-ce surprenant, Caucase ?
– Mais non. » Il se passa une main sur le visage. « Mais c’est exotique.
– Ah. »

Comme si elle comprenait d’un coup ce qu’essayait de dire son camarade. Les deux n’étaient pas ce qu’on pouvait qualifier de « vieux compagnons ». Les membres des comités travaillaient ensemble, et travaillaient durs, mais évitaient traditionnellement de se côtoyer hors des murs d’Axis Mundis. Si certains entretenaient des relations notoires et connues, les deux principaux représentant de la modération politique – terme qu’ils détestaient par ailleurs – ne se parlaient que dans le cadre de leurs missions de service public. Pour autant, ils avaient développé une complicité qu’on pouvait mettre sur le compte d’une vision du monde comparable, gorgée des mêmes théoriciens, des mêmes enjeux, d’un même humanisme pur et simple.

« Le Cœur et la Conscience », avait un jour dit la citoyenne Meredith, sans que le caractère péjoratif ou laudatif de la remarque n’apparaisse clairement à ses interlocuteurs. Kisa lança un regard en direction des grandes baies vitrées, des montagnes enneigées qui bouchaient l’horizon. Est-ce qu’elle fixait le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest ? Où se trouvait son pays et sa maison ?

« Je viens de La Cité des Anges, les mariages de tradition catholagne y sont encore assez fréquents.
– Vraiment ? », dit Caucase.

Sa question était rhétorique. Kisa acquiesça et émit un petit « hmhm » pensif.

« Ma sœur s’est mariée. Mon frère est fiancé à une femme vraiment très bien. Ce serait son second mariage.
– J’ai cru comprendre que tu ne l’étais pas.
– Mon conjoint s’y oppose pour des raisons politiques. » Son sourire pris de l’ampleur, et un caractère ironique. « Je ne désespère pas de le faire céder et de prolonger la tradition familiale.
– C’est important pour toi ?
– Je suis quelqu’un d’assez romantique. Et à la Cité des Anges, le romantisme passe souvent par un beau mariage. Une cérémonie familiale avec des amis, la famille, un gâteau, généralement, et une musique exécrable pour que tout le monde puisse s’humilier après le second verre. »

Caucase sembla considérer l’image, et la comparer à ce qui se passait autour d’eux. Il sembla amusé, et but une courte gorgée du contenu dans sa propre flûte.

« Tu ne bois pas d’alcool.
– Mais je sais très bien m’humilier en dansant ! »

Un rire.

« Et toi, Citoyen Caucase. Des mariages ? Pas à la mode catholagne, bien sûr, mais... »

Il émit un soupir pensif et renversa tout juste la tête en arrière.

« J’y pensais et tu sais, c’est drôle, j’ai fait beaucoup plus d’enterrements que de mariage. Nous vivions... Mes sœurs et moi, je veux dire, nous vivions avec nos tantes. Une grande maison près du fleuve ? Et elles étaient toutes si âgées. Vers la fin, il y avait des enterrements tous les ans, parfois deux ou trois par ans. Toujours des amies, des cousines, des sœurs... »

Kisa essaya de se souvenir de ce qu’elle avait pu glaner sur son compagnon, au cours du temps. Pas grand-chose, en vérité. Caucase était réputé très secret, et toute sa vie semblait dédiée à l’impressionnante lutte militante qu’il avait mené depuis l’arrière-pays de l’Union pour le droit des communautés rurales. Cet homme était à des années lumières de la pensée très urbaine des autres représentants du Comité. Caucase posa sa coupe sur un meuble bas, et croisa les bras.

« Un jour, ça s’est arrêté. Il n’y avait plus personne à enterrer. À partir de ce moment on m’a invité à des Unions. Unions traditionnelles, néopaganistes, civiques. En qualité d'officiel local. »

Il désigna l’autre bout de la pièce. Rai – dans ses vêtements toujours un peu tape-à-l’œil – semblait en grande discussion avec un pauvre serveur, sous le regard vaguement amusé de sa compagne et de la cheffe de file des modérés.

« Elles ne nous inviteront pas à leur mariage », fit enfin remarquer Kisa.
– On peut être surpris.
– Rai sera pour, mais Actée s’y opposera.
– Là encore, on peut être surpris.
– C’est vrai. On les rejoint ? »

Il acquiesça.

À l’autre bout de la pièce, Meredith prenait grand soin d'esquiver le sujet de l’éventuelle union entre la citoyenne Iccauthli et la citoyenne sukaretto. En fait, Meredith étaut partagée entre l’envie de mettre sa camarade mal à l’aise, et l’envie de garder ce sujet pour une autre occasion où il eut été plus utile de le faire. En tout cas ça lui avait sauté aux yeux en arrivant, la diplomate en cheffe du Grand Kah n’appréciait pas l’évènement.

Ce n’était pas du tout un sentiment né d’un quelconque rejet de la cheffe d’État kartyenne, ou de son choix de mari. Ce n’était pas non-plus lié au lieu – qui était charmant – ou au concept même du mariage, sur lequel Actée avait des opinions au fond très traditionnel pour les kah-tanais. Asservissement familial, problèmes liés à la structure familiale traditionnelle. Rien de bien neuf, et rien qu’elle ne soit capable de ravaler – comme le reste de sa vision spécifique du monde – lors des visites à l’étranger.

Meredith supposait plutôt qu’Actée considérait l’approche de son départ du Commissariat, et envisageait avec terreur ce que pourrait devenir sa vie, auprès d’une femme qu’elle devait bien aimer puisqu’elle en avait fait sa compagne, mais qui était moins son amante qu’une amie proche. Le mariage, en tant que concept, en cet instant précis, devait réveiller chez elle un sentiment puissant de médiocrité et d’insatisfaction. Le faste de la pièce ne faisait qu'exacerber son cynisme habituel.

Rien de neuf sous le soleil, donc.

Elles s’étaient entretenus de sujets divers et variés. On avait fait le tour de ce qu’il y avait à dire sur Karty avant que l’avion ne se pose sur la piste, puis l’actualité politique de l’Union avait été essuyée en quelques phrases lors du trajet en voiture, puis on avait parlé sports d’hivers en voyant les montagnes, gastronomie en apercevant les buffets, on avait même échangé quelques potins sur les figures d’Axis Mundis. Jusqu’à peu Actée semblait d’excellente humeur en ça qu’elle avait même donné à Meredith l’impression de ne pas avoir envie de la traiter de sac à foutre.

Puis elle s’était crispée, et la conversation s’était progressivement tarie. Notamment parce que Rai s’était éloignée, et qu'Aquilon et Styx étaient partis faire un tour des lieux. La cheffe des services secrets avait fait une remarque concernant le fait de « vérifier la gueule du périmètre de sécurité », sans que Meredith n’arrive à pleinement identifier s’il avait s’agit d’une blague ou d’une remarque des plus sérieuses.

Le silence menaçait désormais de se montrer inconvenant, voir fâcheux, voir carrément gênant. Et à sa grande surprise, ce fut Actée qui parla.

« Combien des membres du Comité sont casés ?
– Pardon ?
 Toi, Meredith, tu as quelqu’un ?
– Heu… Oui ? Oui. Depuis quand ça t’intéresse, citoyenne ? »

La citoyenne fronça les sourcils puis se mit à marcher. Meredith lui emboîta le pas. Actée continua d’un ton formel.

« Kisa a un conjoint, vraiment charmant d’ailleurs. Styx ne laisse rien filtrer sur sa vie personnelle, Caucase est seul, ou avait quelqu’un à un moment. Arko a une compagne et Aquilon est dans une union mixte.
– Je crois, oui ? Enfin Aquilon semblait dire qu’il allait quitter son polycule. Il n’a plus le temps pour ça.
– Avec la prochaine refondation du Comité ça ne devrait pas l’effrayer.
– C’est ce que j’essaie de lui faire comprendre, mais tu sais comment il est.
– Bouché, occasionnellement génial. Un peu trop sûr de lui.
– C’est ça.
– Tu sais, quand on a commencé notre carrière politique j’ai vraiment cru qu’il finirait avec sa colocataire. Une fille vraiment bien. Brillante, en fait. Et très intéressée.
– Qu’est-ce qui a bloqué ?
– La réforme de la Garde. »

Meredith scruta le visage de son interlocutrice, qui lui lança un regard chargé de fatigue.

« Il n’avait ‘pas le temps’ pour autre chose.
C’est dommage. Ils se parlent encore ?
– Oh à l’occasion. Il est contentieux avec ses proches, actuels comme anciens. Je crois qu’il a peur de perdre le contact.
– Hm. »

Elles s’étaient arrêtées devant une imposante peau d’ours, qu’elles contemplèrent un long moment, en silence.

« La décoration de ces grandes baraques eurysiennes, c’est quand même quelque chose », lâcha enfin Meredith.

Actée lutta pour réprimer un sourire.

« C’est un goût acquis.
– Tu crois ?
– Non je crois qu’il y a des raisons sociologiques profondes et que tout ça est l’externalisation d’une culture guerrière et aristocratique atavique. »

Elle lui lança un regard en coin et afficha un sourire qui révéla ses dents.

« Mais c’est plus long à dire.
– Tu aurais vraiment adoré l’expédition Kotioïte.
– Je voulais y participer, mais on m’a interdit de quitter le gouvernement, à l’époque.
– Vraiment honteux.
– Je suis très sérieuse !
– Actée, tu as littéralement négocié ton soutien à notre politique contre le maintien de ta position au sein du commissariat.
– C’était bien après l’expédition de Kotios !
– Comme si je l’ignorais. »

Meredith secoua la tête d’un air las. C’était cette foutue expédition anthropologique qui en avait fait une figure connue et appréciée, lui donnant par la même le capital politique nécessaire à la campagne qui avait mené à l’adoption de son programme ‘pragmatique’. Elle s’apprêtait à répliquer, lorsqu'une voix grave et parfaitement posée s'éleva juste derrière elles.

« Le périmètre est bouclé. Trop de sécurité à mon goût. »

Styx avait cette fâcheuse tendance à se matérialiser sans faire de bruit. Aquilon le suivait de près, ajustant les poignets de sa chemise en jetant des regards circulaires à la salle.

« Ce qui dérange notre camarade, » railla Aquilon « c’est que la sécurité locale ne soit pas dans sa poche.
La Vorna est partout, » le coupa Styx en l’ignorant. Discrets, mais partout. Je n’aime pas ça. C’est trop pour un simple mariage entre potentats. »

L'attitude décontractée de Meredith s'évapora instantanément. Son dos se redressa d'une fraction de millimètre, et son regard balaya la salle avec une acuité nouvelle. Kisa et Caucase, ayant remarqué le retour du reste du groupe, s'étaient doucement rapprochés pour reformer le bloc diplomatique Kahtanais. Rai, elle, venait d'abandonner son pauvre serveur pour revenir en quelques grandes enjambées. Au fond personne ne prêtait trop attention aux délires paranoïaques de Styx, mais il fallait au moins saluer sa propension à rappeler ses camarades à l’ordre. Quelle que fut la raison officielle de ce rassemblement, il fallait reconnaître qu’il s’agissait tout de même d’une visite d’État. On y coupait pas.

Au loin, le Président Latruant, Vasiliy Shulichenko, rayonnait au milieu des siens, tandis que dans un autre coin de la salle, une jeune femme vêtue de noir dénotait par son attitude presque effacée – une Antarienne, cru comprendre Actée.

« Bon, murmura Meredith en tirant légèrement sur les pans de sa tenue. Fini de jouer les anthropologues : l'heure est venue d'afficher nos plus beaux sourires pour la République Fédérale et sa dirigeante.
– Et son Jules, » ajouta Rai avec un sourire franchement exaspérant.

Le groupe du Comité, uni par des années de politique, de compromis et de survie au sein d'Axis Mundis, prit la direction du salon central. Prêts à affronter l’un des plus grands défis de leur existence : des noces d’amour en territoire allié. Quasiment la Communaterra
25922
Roman en patrie mère

https://zupimages.net/up/26/32/dllv.pngaaaAlinéaCe passage s'ancre comme l'un des plus importants pour l'histoire d'un personnage clef de la République Fédérale Kartienne: Dame Angèle Orlovski. Autour de diverses intrigues secondaires, elle célèbre avant tout un événement qui marquera sa vie pour toujours et à jamais, qui n'est pourtant qu'une simple officialisation: Son mariage. En effet, la Gouverneure de Valverde nourrit une relation avec un homme d'affaire de la bourse de Volkingrad, bien avant que les deux n'obtiennent leur emploi: Il s'agit d'un très vieil amour de jeunesse, qui a pu se conserver à travers le temps. Une relation jusqu'à lors dissimulée du grand public, qui se découvre à compter de ce jour: Sous les yeux de certaines nations du monde, amies de Volkingrad, que sont l'Antares, le Kah, Rasken, l'Everia, le Latrua et Slaviensk.

Angèle Orlovski, Stanislas Orlovski, et divers acteurs étrangers


AlinéaLa soirée s'épanouissait, là, au beau milieu d'une montagne. La neige recouvrait les pics rocheux, rien ne semblait se démarquer dans cet élan de pure nature. Il y avait pourtant cette vaste demeure, à l'extérieur fort moderne: De grandes baies vitrées qui permettaient de jeter un œil sur de vastes étendues, mais qui isolaient pourtant miraculeusement du froid. Des lignes épurées, une bâtisse géométrique -souvent cubique- et un large toit plat, de quoi était faite cette demeure. Son intérieur, lui, était diamétralement autre: Aucunement moderne. Il s'agissait plutôt d'un havre de traditions. Peaux d'ours, toiles aux thèmes typiquement assimilables à la culture du pays, plantes caractéristiques, planchers faits de bois noble: Ils étaient sans doute faits à partir des grandes forêts du Nord.

Les deux époux étaient, pour quelques instants, en retrait du public. Ils profitaient simplement de la présence de l'autre. Il ne fallait pas oublier que, pour eux, il s'agissait d'un moment: Le leur. Pas celui de la diplomatie, il ne fallait pas contenter les yeux d'autres. Pour une rare fois, ils ne discutaient pas avec des invités, mais entre eux. L'homme était adossé à un mur, mains glissés dans les poches, une nonchalance que son épouse -tout du moins promise- lui connaissait si bien. Elle rayonnait, à contrario. La Gouverneure Orlovski était pourtant habillée d'une toute autre manière de ce qu'on attendait d'un mariage. Elle se tenait à ses côtés.

«Mon ange ?»
Elle ne pu réprimer un sourire à ce nom qu'il lui donnait souvent.
«Moui ?»
«Je me disais... Jusqu'au bout, même à un mariage, le tiens en plus hein, c'est pas rien. Jusqu'au bout, je t'aurais jamais vu une seule fois de ma vie en robe.»
«Tu aurais eu envie ?»
«Nan, je sais que t'aimes pas ça.»
Son sourire s'élargit encore un peu plus. Elle chercha à glisser sa main dans celle de son mari, puis se ravisa, à la curiosité affichée de ce dernier. Elle s'amusa de lui, lui rétorquant d'un air enjoué.
«Oh et puis tu sais quoi ?»
Elle regarde autour d'elle, dans toute la salle. Personne. Au lieu de prendre sa main, elle remonta à sa cravate en la tirant vers elle, profitant d'un moment d'intimité autour de regards indiscrets évités. Stanislas reprit enfin son souffle.
«T'es folle, j'en peux plus.»
En riant chaleureusement.
«Et ?»
«Et c'est pour ça que je t'aime.»
«Charmeur !»
«Et ?»
Elle le rejoignit dans son rire, désormais partagé.
«Bon... Je vais chercher un verre avant que ça aille plus loin, avec toi on est jamais sûr.»
Il décolla du mur soudainement, avant de se retourner, à quelques mètres d'elle.
«Tu veux quelque chose ?»
«Toi ?»
Il se retourna.
«Psss»

Il s'extirpa de la salle, avant de trouver, au bout de quelques longues secondes de recherche, des escaliers qui semblaient indiquer la direction du bar. Il descendit, s'attendant à trouver peut-être des connaissances, ou plutôt des diplomates étrangers. Mais au lieu de cela, personne, encore une fois. L'endroit était désertique, hormis le serveur, naturellement. Stanislas tourna sa tête par deux fois pour regarder à nouveau la salle, et il s'était en effet trompé: Il y avait bien un homme attablé au bar. Il s'y dirigea, affichant un dilemme insurmontable devant lui: Que prendre ? Il avait l'habitude des sodas, non des bars aux alcools par centaines. Il mit son poing juste en dessous de son nez, plissant les yeux pour regarder les innombrables bouteilles qui se présentaient à lui. La situation était paradoxale, lui qui était habitué à prendre des décisions d'une rapidité sans nom à son travail pour la bourse: Voilà qu'il hésitait pour une boisson.

«Vous avez de la limonade ?»
«Mais naturellement, monsieur !»
Le serveur lui répondit d'un sourire professionnel, avant de se retourner vers ses bouteilles. L'homme, assis deux chaises plus loin, parla.

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«Etrange.»
Stanislas se tourna vers lui, demandant.
«Pardon ?»
La demande n'était pas menaçante, il n'avait simplement pas entendu.
«Etrange, je disais. Boire cela pour un homme de votre âge. Les autres ont pris des alcools coûteux.»
Il se tourna entièrement vers lui, guère plus longtemps un simple regard curieux.
«Eh bien, je ne supporte pas l'alcool, à vrai dire. C'est tant mauvais par le goût que pour la santé. Mais et vous, vous me dites ça avec votre verre d'eau ?»
L'inconnu posa son carnet. Il était vêtu d'un habit vraisemblablement militaire, mais de quelle nationalité ? Angèle n'était pas la pour le lui dire... Qui était-ce ? Stanislas fut coupé dans ses pensées par sa réponse.
«Boire à son travail n'est pas une chose recommandée.»
Travail ? Il faisait sûrement partie d'une délégation étrangère, alors.
«Vous appartenez à une délégation ?»
«Non.»
L'hypothèse partit en fumée. Il voulait continuer son enquête, sans pour autant paraître indiscret. Il fut encore coupé dans ses pensées.
«Vous semblez ailleurs.»
«C'est rien, j'étais simplement venu m'aérer autour d'un verre.»
«Prenez donc place.»
Il s'assit, proche de l'inconnu puisqu'une discussion s'était entamée. Le serveur lui déposa son verre, ne cherchant pas à interrompre cette dernière.
«Le mari Orlovski ne devrait-il pas accompagner la Gouverneure ?»
«Je crois qu'Angèle se débrouille très bien sans moi pour ce qui est de la diplomatie. Je ne suis pas dans ces cercles, pour vous dire, je travaille dans l'économie.»
«Mhm.»
Il semblait acquiescer, comme si cette information ne lui était pas nouvelle. Une minute. Comment savait-il qu'il était ? Stanislas ne se savait pas connu en Karty, que dire de l'international ? Et puis, cet inconnu avait évoqué le passages des "autres". Quel diplomate étranger serait resté là aussi longtemps ? Une question innocente lui vint à l'esprit.
«Vous attendez quelqu'un ?»
«Non.»
La perplexité s'allongea, lorsqu'il demanda enfin.
«Vous me connaissez ?»
«Entre autres, je connais les personnes dont j'ai la responsabilité.»
Depuis tout ce temps, il parlait à un haut placé des renseignements. Tout coïncidait, Stanislas pu enfin reconnaître l'écusson sur la casquette militaire déposée à côté de l'homme. D'autant plus qu'il parlait sa langue.
«Donc vous êtes le chef de la sécurité ?»
«Oui.»
«Au bar ?»
«Oui.»
«Vous devriez pas gérer des hommes, surveiller des gens ?»
«C'est ce que je fais.»
Il pointa du doigt ses affaires, il y vit un téléphone, un livret, un carnet et d'autres objets.
«Ah.»
Comme une parole pour lui-même.
«Pardon mais, vous avez pas mieux à faire que... ça ?»
"Ça", autrement dit boire de l'eau au bar.
«Cet endroit est d'un calme plaisant pour accomplir mes tâches. Vous êtes, de plus, le seul homme présent ici qui ne me donne aucune raison quant à la méfiance.»
«Votre travail c'est protéger Angèle, ou c'est occasionnel ?»
«Vous souhaitez connaître ceux qui travaillent avec votre femme, n'est-ce pas ?»
«C'est naturel, non ?»
Il répondit à sa question d'avant.
«Cette sécurité s'ancre pour cet événement, simplement.»
La discussion semblait arriver à son terme, l'ancien inconnu clôtura.
«Sieur Orlovski, ce fut un plaisir.»
«Pareillement...»

Il termina le restant de son verre, avant de se lever pour se rediriger vers les escaliers. Les secondes passèrent, et les murs semblaient différents. Les tableaux n'étaient pas les mêmes, s'il prêtait attention. La vue non plus, n'était guère plus celle d'avant. C'était sûr, il s'était perdu dans son chemin. Au lieu de retrouver la Gouverneure, il tomba dans une salle plus grande encore, animée. La plupart des diplomates étrangers s'y trouvaient. Il avait fait une découverte, au moins. Tout un beau monde se présentait à lui, sans doute hommes et femmes parmi les plus puissants de la planète à quelques mètres d'un simple civil. Il remarqua, entre autres, trois femmes qui discutaient entre elles, sans aucun doute le cercle qui se démarquait le plus. Il y avait d'abord la première, une jeune femme à l'apparat plutôt sobre et pourtant étrange: Entièrement vêtue de noir, quelle curiosité pour un mariage. Ses cheveux suivaient la couleur de ce code vestimentaire unique, la seule touche visiblement joyeuse étant un sourire amical face aux deux autres femmes. Elle semblait s'évertuer dans un dialogue riche, presqu'intellectuel à la première vue, comme si elle cherchait à les convaincre. Ses deux interlocutrices semblaient former un duo face à elle, tenant une distance -certes respectable mais qui témoignait d'un écart- face à cette dernière. A son analyse, ces deux diplomates n'étaient pas Eurysiennes, à contrario de l'autre. Sans doute deux Nazumies, ou alors venues du Paltoterra. Elles étaient toutes deux vêtues d'habits plus adéquats -à l'égard des normes- pour un mariage, l'une étant porteuse d'un rouge pourpre, tandis que l'autre mêlait un blanc noble à une sorte de tunique au motif floral. Elles étaient visiblement plus âgées, avec une chevelure courte et une mine plus sérieuse, ce qui accentuait terriblement le contraste entre elles et la jeune adulte. Stanislas ne pouvait se résoudre à simplement interrompre cette discussion, d'autant plus pour demander une direction. La situation serait d'autant plus ridicule en apprenant qu'il était le Kartien, et donc le meilleur connaisseur supposé des lieux. Non, il ne pouvait guère faire ainsi. Il passa à quelques mètres de ces dames, pouvant même entendre une partie de la discussion entreprise.

«Nous avons transformé ce mariage en séminaire universitaire, et je crains être coupable de la première infraction !»Cf
Séminaire universitaire ? De quoi s'agissait-il ? En tout cas, cela traitait bien d'une discussion intellectuelle. Il fut soudainement coupé dans ses pensées, la femme à l'allure de faucheuse l'interpellant.

«Excusez-moi ?»
Surpris, pensant d'abord qu'on ne s'adressait pas à lui, il regarda la femme drapée de noir quelques secondes pour bien s'assurer de l'inverse.
«Je peux faire quelque chose pour vous ?»
«M'accorder quelques minutes de votre temps !»
«Oh, eh bien... Oui, ça me semble possible.»
Tout en souriant en appareance, l'on pouvait presque lire une lueur d'espoir, ou bien de soulagement dans les yeux de la jeune femme. Comme si elle était détendue de s'écarter enfin de la discussion qu'elle entreprenait avec ses deux interlocutrices: Elle s'excusa auprès d'elles, le rejoignant finalement. Les deux individus entamèrent une marche, la femme reprenant de plus belle la discussion.
«Tous mes vœux de bonheur pour votre mariage !»
Encore une fois, Stanislas ne connaissait absolument pas son interlocuteur, alors que ce dernier, lui, le connaissait. Il s'étonna de la dureté des codes diplomatiques, connaître tout le monde à un événement de la sorte était-il commun finalement ?
«Je... Vous remercie.»
Contrairement à sa femme, ou à tout autre diplomate, il ne cherchait pas volontairement à cacher ses ressentiments, ici de la perplexité. Il réfléchissait à comment connaître l'identité de son interlocutrice, sans passer pour un parfait idiot. Fort heureusement pour lui, elle le devança.
«Lÿsä Köwnatör, enchantée !»
«Kownator ? J'ai déjà entendu ce nom...»
Bien que quelque peu écorché, Stanislas se souvenait en effet avoir déjà entendu ce nom quelque part. Il ne le savait pas encore, mais il l'avait bien entendu de la bouche de sa propre femme, lorsqu'elle lui avait parlé de son travail, une soirée quelconque. Fort heureusement -encore une fois- pour lui, son interlocutrice était avenante, elle voyait qu'il peinait à comprendre qui elle était.
«De la délégation Corvienne.»
Dit-elle en souriant, tandis que ce mot évoquait encore quelque chose d'éloigné -mais connu- pour lui.
«République d'Antares.»
Ajouta-t-elle rapidement.
«Oh.»
Comprenant enfin, d'un signe de tête du haut vers le bas.
«Oui je vois maintenant, je m'excuse de cette petite incompréhension, après tout je ne suis pas diplomate... Mais je ne vous apprends rien, je pense.»
De ce que sa femme lui avait dit, les Antariens étaient des alliés -et même des amis- de son pays, il savait donc qu'il pouvait avouer cette légère faute sans mettre à mal cette discussion.
«Je n'attends pas de vous une telle régularité, je vous assure. A vrai dire, je ressors déjà d'une discussion que je qualifierais de chargée, la légèreté n'est pas un mal en soi.»
«Me voilà rassuré...»
Une pause -quelques secondes- s'installa, avant que Lysä ne relance.
«Vous cherchiez une personne ?»
«On peut dire que j'en ai trouvé une, n'est-ce pas ?»
La remarque l'amusa, mais elle insista d'un simple regard, curieuse de la réponse.
«Plus sérieusement, je cherchais ma femme.»
«C'est donc une fausse pioche !»
Dit-elle, légèrement amusée, avant de reprendre.
«Vous travaillez dans l'économie ?»
«Trader à la bourse de Volkingrad.»
«Comment c'est ?»
«Mh...»
Il hésita quelques secondes.
«Rentable.»
Quelques secondes défilèrent, avant qu'il n'ajoute.
«Mais risqué. Rentable, mais risqué.»
«Vous aimez ce risque non, n'est-ce pas le cœur du métier ?»
«Boh... J'aime savoir quand le prendre, si on peut dire ça comme ça.»
«Une réponse de joueur aguerri !»
«Dites, il me semble que votre ethnie... Corvus ? Est plutôt en bon accord, avec les jeux ?»
Lysä s'étonna quelque peu de la réponse de l'homme, qui était paradoxalement vraie.
«En quelque sorte, c'est ancré dans la culture populaire Corvienne.»
«Et vous, dans tout ça ?»
«Moi ?»
«Les jeux... De cartes par exemple. Tiens, vous serez peut-être curieuse d'apprendre que le poker est très répandu dans notre pays. Vous savez jouer au poker ?»
«Je connais les bases.»
«J'y jouais beaucoup plus jeune. Accepteriez-vous d'honorer votre culture par une partie, mademoiselle Kownator ?»
«Comment refuser ? Je m'interroge simplement, vous transportez toujours avec vous de quoi jouer ?»
«Vous seriez curieuse d'apprendre un autre élément de notre culture.»

Marche et discussion continuèrent tous deux, tandis que Stanislas essayait tant bien que mal de retrouver le chemin adéquat vers le bar. Si la culture du jeu est très présente pour Corvus, le poker, lui, est extrêmement apprécié en République Fédérale Kartienne. Il n'est pas rare de voir des élèves y jouer à la cour de récréation, avec simplement des jetons évidemment. Tous, du militaire durant sa pause à la personnage âgée pour passer son temps libre, savent jouer à ce jeu en Karty. Pour lui, c'était Angèle qui lui avait transmis cette passion, alors même qu'il était encore au lycée. Il se présenta au bar, tandis que l'homme de tout à l'heure était toujours présent. Ce fut ce dernier qui prit la parole en premier.

«Ce fut de courte durée, monsieur Orlovski.»
Le militaire tourna son regard vers la femme légèrement en retrait.
«Vous venez accompagné de surcroît. Dame Köwnatör.»
Dit-il en la saluant légèrement. Lysä lui retourna ses salutations chaleureusement, tout en analysant son nouvel interlocuteur. Elle n'était pas dupe, puisqu'elle reconnut immédiatement l'uniforme caractéristique des renseignements Kartiens. Elle remarqua même un écusson sur son col, l'œil penché noir et blanc, caractéristique du Kray. Son regard se tourna vers Stanislas, qui s'adressait au serveur.
«Monsieur, vous avez de quoi jouer ?»
La question était rhétorique. Qui connaissait la culture Kartienne à minima savait que tous les bars du pays avait des cartes à jouer, et, si la chance était présente, même les jetons qui vont avec. Le serveur se pencha, avant de sortir la matériel.
«Et voilà pour vous ! C'est bien la première fois qu'on me demande autre chose qu'une boisson pour cette soirée !»
Dit-il en riant, avant de retourner à son travail. Ce fut le militaire qui s'exprima cette fois.
«Vous allez jouer ?»
«Oui ?»
«A deux ? Pour un poker ?»
«Faute de mieux...»
Lysä s'avança.
«Il me semble qu'un homme de votre statut est en possibilité d'accomplir plusieurs tâches à la fois. Vous savez jouer, non ?»
En plissant les yeux, il lui répondit.
«Certes...»
Le débat fut coupé assez rapidement.
«Voilà de quoi réunir trois joueurs alors ! Dites, on peut se tutoyer maintenant ? On se connaît suffisamment ?»

Le militaire fit un geste ouvert de la main, acquiesçant la demande. Il se tourna vers la Corvienne, qui hocha la tête également en signe d'approbation. Les trois joueurs improvisés s'installèrent là où était le militaire, dans un coin de la table, idéal pour leur partie. Stanislas se mit à battre les cartes rapidement, des réflexes anciens lui revenant à l'esprit. Il déposa deux piles égales sur le comptoir, effectuant un mélange américain, impressionnant pour le premier venu. Il distribua les mains à chacun, puis vinrent les mises de départ sur le bois rugueux. Curieuse, Lysä ne pu s'empêcher de demander.

«Qui t'as appris à jouer ?»
«Angèle.»
«La Gouverneure ?»
«Oui. On jouait tous les deux quand on était jeune, quand la vie publique ne l'avait pas encore trop atteinte, comme actuellement.»
Elle était heureuse d'en apprendre un peu plus sur le couple Orlovski, en dehors de la couverture diplomatique. Chacun regarda sa main, faisant heureux ou non: 9 de carreau et valet de pique pour Lysä, roi de carreau et 7 de trèfle pour Stanislas, 3 de trèfle et 6 de cœur pour le militaire. Si Lysä et Stanislas avaient une main à peu près équivalente, l'autre en avait une bien pitoyable. Ce qu'il camoufla, écoutant la nouvelle parole du mari.
«Mais n'espère pas me déconcentrer avec ça hein !»
«Attendons déjà le flop...»
Roi de cœur, 6 de pique, 2 de carreau. Et pourtant, Lysä fut la première à remiser. Le militaire se coucha, et le premier duel se lança.
«C'est du bluff à mille pourcent.»
Lysä n'émit qu'un simple sourire. Elle n'avait strictement rien, et son adversaire une paire de rois.
«Mais bon... Je vais pas tenter le diable pour l'instant.»
«Et une victoire pour Corvus !»
Et ainsi se déroulèrent plusieurs parties. Lysä en gagnait plus de la moitié, Stanislas quelques unes, et le militaire se désistait fort souvent. Il observait. Mais au fur et à mesure qu'il le faisait, sa cagnotte s'amoindrissait. Il ne lui restait que la moitié de ce qu'il avait au départ. Peut-être était-il enfin temps de passer à l'action... Les jetons s'empilèrent, un duel entre Lysä et lui cette fois. Stanislas observait. La Corvienne annonça.
«Tu es drôlement silencieux.»
«Ainsi va le monde. Le silence est une vertu prisée.»
«Mhm.»
Lysä poussa ses jetons en avant, elle forçait son adversaire à tout miser ou à se coucher. Mais à sa surprise, le militaire suivit. Il jeta ses deux cartes, confiant.
«Full house par le valet.»
«Mh.»
Une légère pause, mais elle reprit.
«C'est une belle victoire pour toi.»
Dit-elle en souriant. Quelques parties encore, un duel entre les deux Kartiens cette fois. Stanislas perdit, jetant rageusement ses deux cartes sur la table, lorsque son adversaire lui découvrit sa main. Il leva ses bras d'indignation, d'un air théâtral et pourtant naturel.
«Toi t'as la chance d'un immigré Afaréen qui a traversé nos frontières !»
«Tu ne retrouveras pas tes jetons en faisant des blagues racistes.»
«Eh mais toi... Tu sais quoi ? Mange le sol.»
La corvienne riait de bon cœur, d'autant plus quand elle repassa devant ses deux interlocuteurs.

Citoyenne Angèle Orlovski
«Stanislas.»
Il reconnut immédiatement la voix qui se présentait, derrière lui. Il soupira théâtralement, essayant de gagner quelques secondes pour réfléchir à comment se sortir de cette situation.
«Ah...»
Dit-il en regardant ses deux camarades de jeu, avant de tourner sa tête, regardant sa femme en faisant tout ce qu'il pouvait pour paraître sérieux.
«Stanislas ? Je ne connais pas ce nom. Vous devez faire erreur.»
«Mhm. Tu joues avec le chef de la sécurité en plus, t'es incorrigible.»
«Il s'ennuyait, je suis une âme charitable.»
Le militaire rétorqua rapidement.
«Il ment.»
La Gouverneure continua.
«Sérieusement Stan ? T'as pas pire comme excuse ?»
«Trust le process.»
Lysä ne pu réprimer son rire, avant que la Gouverneure ne termine.
«Dame Köwnatör, c'est un réel plaisir d'accueillir la représentation Corvienne pour un tel événement.»
Cette dernière reprit son sérieux, tout du moins essaya.
«Naturellement...»
«Stan ? Tu m'accompagnes ?»

Et ainsi se clôtura cette partie improvisée. La Gouverneure Orlovski avait bien conscience qu'il fallait accomplir un devoir diplomatique, qui n'avait pas encore été fait. Elle se dirigea vers la grande salle de réception où le grand ensemble des invités se trouvaient. Tandis que chacun allait et venait, se nourrissant tantôt du buffet, tantôt d'une discussion mondaine, les représentants militaires Kartiens semblaient se retrouver pour former un cercle. En effet, la Générale Ernova et le Directeur Kormyne s'étaient retrouvés dans un coin de la salle, sans doute pour discuter des productions à venir. Quoiqu'il puisse en être, les mariés, eux, étaient devenus le centre de l'attention, désormais. La Gouverneure Orlovski souhaitait se délester de cette tâche diplomatique. Or, si elle avait déjà longuement conversé la veille avec la République du Latrua, elle n'avait pas encore touché un mot au Président Shulichenko pendant les noces, encore moins à sa famille.

Cf
Ainsi, lorsqu'elle parvint enfin à reprendre l'attention de son désormais mari -encore évasif- elle se dirigea avec lui vers la délégation Latruante. Cette avait perdu un peu de son épaisseur, la famille présidentielle s'étant divisée au sein de la demeure. Les deux enfants étaient partis rejoindre les autres jeunes présents à la noce, tandis qu'Agathe et Lina s'étaient quant à elles prises penchées sur la longue table nappée qui servait de buffet. Enfin, les deux époux volaient d’une discussion à l’autre, l’aide de camp présidentielle suivant de près les deux hommes, les bras pris par un imposant paquet. Lorsqu’ils aperçurent enfin les heureux mariés, Vasiliy et Sergey ne purent s’empêcher de sourire. Les époux Orlovski arrivés à leur hauteur, Vasiliy commença.

«Ma chère Angèle, permets-moi deux choses: Premièrement, au vu du caractère privé de cet événement, de te tutoyer, et deuxièmement de te féliciter, toi et ton mari pour ce magnifique mariage. Bienvenue au club des gens mariés.»
«Et bienvenue à toi, Stanislas, dans celui des époux de dirigeants, on s'y fait à la longue !»
«Un conseil d'ami, ne l'écoutez pas trop, je n'ai toujours pas réussi à le canaliser après vingt ans de mariage.»

Ce qui formait désormais la famille Orlovski émit un sourire chaleureux, au commencement de la discussion. Et lorsqu'on y regardait de près, les deux compagnons semblaient bien différents. À commencer par leur âge, Angèle avait la quarantaine, son mari n'en avait pas plus de trente-cinq. À continuer par leur caractère, la femme semblait toujours nourrie de cette mine diplomatique, sans doute le fruit de la déformation professionnelle: Lorsque l'homme, lui, brandissait ses airs de businessman légèrement hautain sur les bords. À vrai dire non, c'était autre chose: Il s'agissait plutôt d'une attitude désinvolte. Cela se traduisait, par exemple, via le fait qu'il avait conservé ses lunettes de soleil caractéristiques dans la poche de buste de son costume: Encore visibles, malgré les quelques demandes de sa femme. Cette dernière prit la parole.

«Je vous remercie tous les deux, j'ai eu à cœur de parfaire cet événement, initialement personnel cependant devenu quelque peu diplomatique.»
Elle remarqua du coin de l'œil l'homme derrière le couple présidentiel Latruant, visiblement encombré, avant de tourner son regard vers son mari qui semblait prendre la parole, répondant aux salutations allongées.
«En réalité, cela doit bien faire plus de vingt ans -également- que je connais Angèle. De cette manière.»
Ponctua-t-il d'un rire amical, avant de rapprocher son épouse vers lui par la hanche. Cette dernière lui rendit un léger regard accusateur, sans doute pour reprocher les airs familiers qu'il entreprenait. Il continua.
«Je suis pourtant assuré des qualités de votre mari, n'est-ce pas ?»
«C’est vrai, tu as raison. Sergey est un homme pétri de qualités. C'est un homme doux, conciliant, aimant, un bon père, un fils exemplaire, un mari présent. Sans cet homme, je ne serai jamais devenu ce que je suis aujourd’hui.»
Le concerné prit la parole.
«Nous avons grandi ensemble, appris ensemble, fondé une famille ensemble avec toutes les difficultés que cela appelle. L’amour n’est pas un long fleuve tranquille, n’est pas une mer d’huile, c’est un long voyage commun. Notre voyage, il a commencé il y a vingt ans, il continue aujourd’hui, et c’est le voyage le plus passionnant que j’aurais pu vivre. Il m’avait promis l’amour, il m’a offert bien plus.»
Sergey regarda Vasiliy, il plongea son regard dans les iris bleutées de son mari et ne pu s’empêcher de prendre sa main, le laissant reprendre par la même occasion.
«Ceci étant dit, Angèle, tu m’as offert hier un magnifique présent et je me devais, en ce jour si spécial, de te rendre la pareille. Il existe une vieille tradition Latruante qui veut que chaque invité offre un objet qui aidera et servira au couple dans sa vie de tous les jours. Lors de notre mariage, nous avions reçu un trousseau assez conséquent et sa mère nous avait, par exemple, gentiment offert une machine à laver. Il n’y aura rien de ce genre aujourd’hui. Nous vous offrons aujourd’hui quelque chose d’un peu plus précieux, d’un peu plus fragile aussi. Nous avons longtemps réfléchi et nous avons finalement décidé de vous offrir un magnifique set d’assiette.»
Vasiliy aida son mari à sortir une assiette. Cette dernière, d’une blancheur de porcelaine, arborait de doux tressages bleus et un liseret doré.
«Il y a vingt ans, nos familles nous ont offert des assiettes comparables et après vingt longues, laborieuses mais belles, sensibles et passionnantes années de mariage, ces assiettes sont le symbole d’une union qui, malgré les épreuves, dure encore. Nous espérons que ces assiettes pourront elles aussi symboliser un amour sans faille, sans limite.»
La Gouverneure tendit avec précaution ses mains, afin de pouvoir analyser de plus près le présent Latruant.
«J'ai espoir également que ces échanges de présents sauront graver dans le marbre les relations de nos deux pays, je vous remercie ! Assurément, ce cadeau saura trouver sa place au côté d'une argenterie.»

Elle se tourna vers la foule, plus précisément vers le groupe d'officiers Kartiens. Elle croisa le regard d'une jeune femme en uniforme, lui indiquant de venir s'approcher. Cette femme, il s'agissait de Julia, la garde personnelle de la Gouverneure Orlovski, qui la suivait en permanence. Elle salua froidement les Latruants, dans ses coutumes de membre des renseignements Kartiens, avant d'échanger quelques mots avec sa protégée, le tout se clôturant sur un hochement de tête commun. Un homme se présenta finalement, sans doute mandaté par Julia, qui déchargea la délégation. La Gouverneure dit enfin.

«Excellences Latruantes, il est temps pour moi de vous saluer.»

Les époux Orlovski partirent saluer les autres délégations. Quelques temps plus tard, ils furent de nouveau seuls. La cérémonie allait avoir lieu d'ici peu. Ils marchaient, épaule contre épaule, dans une salle éloignée. Rien, il n'y avait qu'eux.

«J'aurais aimé que mon père puisse être là pour voir tout ça...»
Sa femme l'arrêta, le tournant vers elle, avant de l'enlacer par la taille, tête contre son buste. La différence de taille entre eux était, ici, flagrante.
«Je sais... Malheureusement, tu n'as que moi.»
«Mh...»
«Hey, ça va pas ?»
«C'est rien.»
«Aller arrête, tu peux me le dire, tu le sais.»
«C'est con de penser à ça. Surtout maintenant.»
«'Ça' ?»
«Avoir fait les mauvais choix, et en observer les conséquences maintenant.»
«T'as pas fait de mauvais choix, regarde nous...»
«C'est vrai.»

...

Un mariage de tradition Catholan ? Assurément, non. L'heureux événement se plaçait sous le sceau du culte Angélien. Les délégations furent réunies dans la plus grande salle de la demeure, tandis que les deux époux trônaient déjà sur une sorte de promontoire. Si ce culte est méconnu de l'international, c'est avant tout car il ne s'est développé qu'en Karty. Pourtant, ce dernier est omniprésent dans la culture du pays, même pour ceux qui n'en sont pas croyants. Il tire ses croyances dans les étoiles et la figure divine de Velestra qui protège le pays et son peuple. Il donne également ce prénom répandu en République Fédérale Kartienne: Angèle.

Antariens, Raskenois, Everiens, Latruants, Kahtanais et Slavis ont l'occasion d'observer les rites de ces traditions Kartiennes, au cœur de leur pays. Les invités catholiques et orthodoxes pouvaient déjà observé quelques similitudes avec leur religion. Il y avait cette solennité, ces grandes baies vitrées qui pouvaient faire penser immenses vitraux des églises, ce vieil homme aux côtés des deux époux qui laissait deviner un prêtre. Mais assez vite, l'on se rendait plutôt compte des différences. Les époux étaient dans la salle avant les invités, le lieu de la cérémonie n'était pas spécifiquement dédié au culte, il n'y avait pas cette séparation au niveau de la disposition des chaises qui laissait aux mariés le chemin pour rejoindre le point clef.

Les invités remarquèrent qu'il n'y avait quasiment pas de symbole religieux. Le seul était quelques statues de Velestra, dont la représentation était similaire. Une femme, aux pieds dénudés, couverte d'un long drap, mais surtout d'une épée dont la pointe épousait le sol. Le vieil homme se leva enfin, captant instantanément l'attention du public. Il n'y avait pas de parole unique pour cette cérémonie, chaque officiant du culte était libre de se prononcer comme il le voulait. Il n'y avait pas de témoin pour les deux mariés, en réalité les pratiques cérémoniales se voulaient intimistes, malgré les délégations invitées. Quelques paroles en vieux Karta furent prononcées, mais l'homme continua dans une langue appropriée.

«Mes chers amis.»

Bien qu'âgé, la voix de l'homme semblait porter au loin, dans toute la salle. Sans doute le fruit des années d'expérience.

«Kartiens, Kartiennes, oui, mais aussi peuples de terres étrangères. Nous voilà réunis en ce jour de réjouissance, de fête, pour sceller sous les regards protecteurs de nos veilleurs, une union.»

Une légère pause.

«Velestra protège ceux qui marchent sous ses étoiles. Aujourd'hui, deux êtres sont venus lui annoncer leur amour. Stanislas et Angèle, désormais unis sous le seul nom Orlovski, soyez heureux de pouvoir vous affirmez aux yeux du monde mari et femme. Sur notre terre promise comme partout ailleurs, soyez unis par ces deux bagues identiques, symbole de votre seule union.»

Echangeant d'abord un baiser, le couple Orlovski se tourna vers le public...

Un tout nouveau monde
Un tout nouveau monde, Milgaya Dubreski, Musée des Beaux Arts de Volkingrad

Contexte (HRP)Contexte (HRP) a écrit :Je tiens à remercier avant tout Tux et Nicod'Agneau, qui se sont penchés sur ce RP qui me tient beaucoup à cœur. En effet, quelques scènes de ce long RP contiennent des personnages de leur lore, où on s'est mis d'accord. Je les remercie également pour avoir pris le temps de poster à cet événement qui, encore une fois, est d'importance à mes yeux: Eux deux et également Vast ^^
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