10/11/2019
17:22:12
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"On se voit là-bas, sur le Mont Hayä !" Discussion Kah - Concordat [Annexe Mariage Karty]

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On se voit là-bas, sur le Mont Hayä !
Nädän sëlä, Hayä-vuörëlä !

* * *

Discussion Diplomatique entre le Concordat de Shaula et le Grand Kah lors des Noces du Mont Hayä


Lÿsä Köwnatör

Lÿsä Köwnatör



Suite à son échange avec Gaspard, Lÿsä se dirigeait à présent en direction de la délégation Kah-tanaise pour s'entretenir avec elle. Elle n'allait certainement pas laisser passer cette chance de pouvoir converser avec eux, d'autant plus qu'une opportunité comme celle-ci ne se représenterait pas dans un futur proche. Qui plus est, l'atmosphère était détendue grâce au contexte du mariage, et bien qu'il ne s'agissait pas d'une rencontre politique à proprement parler, c'était l'occasion de pouvoir parler culture.

En effet, au cours des derniers mois, Lÿsä s'était intéressée à plusieurs cultures étrangères, parmi lesquelles celle du Grand Kah occupait une place particulière. Riche en traditions folkloriques et mixe exotique de cultures différentes, des colons nazuméens au aux populations autochtones, elle y voyait certains parallèles clairs avec la culture corvienne. Elle n'attendait qu'une chose, nourrir sa curiosité.

Profitant d'un moment où les diplomates Kah-tanais semblaient moins sollicités, elle s'approcha d'eux avec son petit sourire signature sous sa frange, et une politesse mesurée.

"Salutations, êtes bien la délégation Kah-tainaise ? C'est un plaisir de vous trouver ici, pour ma part j'ai longtemps espéré pouvoir m'entretenir avec vous. Je me présente, Lÿsä Köwnatör, je représente Corvus aux côtés de la délégation antarienne. Sachez-le, j'ai pris beaucoup à coeur l'étude de votre histoire, et je brûle d'en savoir plus à ce sujet. Je me suis souvent demandé comment le Grand Kah était parvenu à préserver autant de traditions malgré tous les bouleversements qu'il a traversés..."

De la simple curiosité, et une occasion en or durant un climat marital.

Ainsi la discussion débutait.

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Actée observa la jeune femme s’avancer, drapée dans cette courtoisie de salon qui sied si bien aux aristocraties mourantes. Ce petit sourire en coin, cette frange d'étudiante branchée, cette politesse tout en mesure et courtoisie d’apparat... Tout, chez Lÿsä Köwnatör, suintait le privilège d’une caste qui tendait mécaniquement à se croire au-dessus de l’Histoire. Ou, peut-être plus précisément, à se croire au cœur de cette dernière, à s'imaginer comme ayant le monopole de sa direction.

Pendant que la représentante de Corvus débitait ses platitudes mondaines sur le folklore et les traditions, l'esprit d'Actée tournait à plein régime. En tant que cheffe de la diplomatie kah-tanaise, elle n’avait pas attendu ce mariage pour étudier le cas antarien. Des mois durant, et en réaction à l’invasion de la Loduarie communiste, elle et ses équipes avaient épluché les rapports, les archives, les analyses sociologiques et économiques de ce bourbier eurysien. La question avait longtemps divisé la Convention Générale. Plus largement, l'Union qu'elle supposait représenter. Le Grand Kah devait-il soutenir ou condamner l’offensive rouge ? Abattre ce système inique valait-il de supporter l'ogre Loduarien ? Si le Grand Kah avait finalement opté pour la neutralité, c'était moins par sympathie pour Margaux que par respect pour le camarade Kartyen et ses recommandations. Une victoire de la géopolitique la plus pragmatique sur les calculs savants des matérialistes du commissariat. Maintenant, et sur un plan plus strictement affectif et philosophique, Actée n'aurait pas refusée de voir chenilles des chars loduariens écraser les reliques de ce pays. Le Golfe des Empires ne comptait décidément pas une nation recommandable, qu'elles s'assassinent entrent-elles n'était pas prompt à changer – en bien comme en mal – le sort résolument funeste de ses populations.

Il y a la Révolution, et il y a ce qui existe en dehors de la Révolution. Et ce qu'Actée avait découvert en étudiant l'Antares lui donnait encore la nausée.

Ce que Lÿsä appelait sans doute avec une fierté candide sa culture tenait à une fétichisation macabre des rapports de domination. Actée avait disséqué la grande mythologie de 1849 : ce moment prétendument héroïque où les ancêtres monarques de son interlocutrice avaient "sacrifié" leur pouvoir face à l’arrivée massive des immigrés industriels. Foutaise. Une pure fable idéaliste, détachée des réalités matérielles et politiques - et ignorant à dessein l'existence de courants historiques au sein des populations civiles. Comme souvent dans la "grande histoire".. Pour Actée, l’analyse matérialiste apportait des conclusions très claires. L'ancienne élite féodale corvienne avait compris, comme partout dans le monde occidental, que le capitalisme naissant rapportait plus que les impôts de la glèbe. Ils n’avaient pas cédé le pouvoir par noblesse d'âme. La noblesse et la culture aristocratique au sens large étaient un composé pluriel d'aspirations pour la conservation du pouvoir et d'une vague idée de leur "race". Il s'agissait, comme pour tout autre chose, d'un pur cynisme de classe. Ils avaient fusionné avec la bourgeoisie naissante, comme partout ailleurs, délaissant les couronnes pour les portefeuilles d'actions, comme partout ailleurs, invisibilisant ainsi leur hégémonie sous le vernis d'une République parlementaire fantoche. Comme partout ailleurs.

Et puis, il y avait cette espèce d'aberration philosophique. Ce fameux contrat de "Jeu".

Derrière l'esthétique romantique du pari, de l'As de Pique et des costumes noirs, le matérialiste ne pouvait que voir une forme précoce et repoussante de darwinisme social. Un mécanisme institutionnalisé d'une barbarie inouïe. Le "Jeu" antarien était l'outil ultime de la violence d'État, déguisé en fatalité culturelle, présenté comme une tradition folklorique. Luca Ravenne, la MIRA, Corvus... Autant d'oligarques, d'héritiers et de bourgeois qui s'étaient mis d'accord sur une chose : la guerre civile n'était qu'un mécanisme de sélection naturelle pour les élites. Pendant que les chefs de factions sirotaient leur thé dans des bunkers ou philosophaient dans des réunions secrètes, c'était le prolétariat, les travailleurs de Henne et de Robaltes, qui se faisaient éventrer par l'artillerie lourde. Des milliers de cadavres dans des rues en feu, les aliénés d'une République de l'élite. Le peuple antarien n'était, dans ce système malade, qu'un vivier de pions sacrifiables sur l'autel d'un duel entre gentlemen. Une boucherie fratricide légitimée par un contrat social qui réduisait la lutte des classes à une roulette de casino. Mais oui, après tout, le gagnant raflait la mise, et ses adversaires acceptaient leur défaite, et reprenaient une place dans le système, absous de leurs crimes. Une stratégie permettant à la fois d'épargner la vie des élites compétitrices, à la fois d'évacuer toute possibilité de construction consensuelle ou politique. Nous avons le jeu. Nous n'avons, au fond, pas besoin de solutions politiques ou révolutionnaires. L'aspect parfaitement médiocre de cette philosophie apparaissait d'autant plus directement que les factions prétendument rivales s'étaient maintenant alliées, les génocides et leurs victimes, contre un envahisseur étranger. De la triche. Les mots raisonnaient en elle avec l'absurde vigueur des insultes au bon sens. De la triche. Et soudainement tout était pardonné. De devant elle, l'incarnation de ce massacre institutionnalisé, imbécile, stupide, trop sûr de ses "valeurs", à la lecture dépravée et basse de l'Histoire.

Cette "héritière" osait venir la trouver, elle, représentante d'une culture forgée dans le sang des soulèvements populaires, dans l'émancipation libertaire et l'anarchisme égalitaire, dans la démocratie réelle et accomplit, dans le refus du sang et la recherche du consensus. Elle osait la voir pour chercher quoi ? Des parallèles ?

Lÿsä Köwnatör osait comparer la survivances de traditions au sein du système kah-tanais – un triomphe de la base, de la résilience des masses contre les oppresseurs – au tribalisme mortifère de Corvus, cette ethno-mafia de rentiers. Participant à leur petit "jeu" afin de récupérer ses parts de marché et son influence politique face à d'autres milices d'État tout aussi pourries. Le mouvement corvun ne libérait personne. L'étendue de son œuvre se résumait pour l'heure à l'abattage de ses troupeaux pour prétexte de préserver ou restaurer l'égo d'une dynastie de l'ombre. S'ils avaient eu la moindre prétention d'émancipation, la vieille élite aurait depuis longtemps laissée sa place à d'autres formes et structures.

Le dégoût d'Actée montait doucement. Que voulait elle, cette princesse. Romantiser le massacre de ses propres concitoyens sous couvert d'un folklore ? Actée la regardait, et voyait l'ennemie de classe. Elle ne ressentait rien qu'une forme profondément ancrée de mépris et de détestation pour la culture politique et l'aboutissement que cette "fin de race" dynastique représentait.

Elle ne fit même pas l'effort de sourire.

« Si le sujet vous intéresse, vous devriez plutôt lire des livres. »

Elle n'ajouta rien. Avant que Lÿsä ne puisse réagir à cette hostilité affichée, ou que l’incident diplomatique ne s’embrase ouvertement, une main aux ongles laqués de noir se posa doucement sur l’avant-bras de la citoyenne. Rai Itzel Sukaretto, dite la "Princesse Rouge", égérie des milieux culturels radicaux, affichait un sourire dont l'éclat contrastait de manière saisissante avec la froideur affichée de sa compagne. Elle irradiait du charisme propre à ceux qui savent exactement quelle place ils occupent dans une pièce ou une discussion.

Actée se crispa imperceptiblement sous le contact de Rai, mais ne la repoussa pas. L'autre pris naturellement le relais.

« Pour répondre à votre question, et de manière un peu moins académique, il n'apparaît pas toujours évident pour un kah-tanaise de dire que l'Union a "préservée" ses traditions quand nous avons précisément refusé de les mettre sous cloche. »

Elle effleura le tissu de sa propre tenue. « Le vieux monde conservait ses habitudes comme l'aristocratie ses joyaux de famille. Elle les place dans un coffre-fort et ne les ressort qu'occasionnellement, pour prouver sa légitimité, pour justifier son rang, ou de son sang. Notre union a tout naturellement fait l'inverse : dès la Première Révolution, nous avons jeté le folklore dans la rue. Nous l'avons laissé être saisis par la jeunesse, récupéré par les communes, échapper à tout contrôle centralisé et à toute institution en mesure de proférer ce qui est "bon" ou ce qui est juste. Ce que vous qualifiez de "traditions" ont survécu parce qu'elles ne vous appartiennent plus, à vous, les élites. Nous avons refusé toute fétichisation et ce qui survit le fait par la pratique quotidienne consentie.»

Rai tourna alors la tête vers Actée. Son sourire s'adoucit, mais la pression de ses doigts sur le bras de sa partenaire se fit un peu plus ferme. Les mâchoires d'Actée tressaillirent. Elle détestait devoir concéder du terrain à une aristocrate qui jouait à la guérilla, mais son affection pour Rai – et le respect profond qu'elle portait à l'intelligence politique de sa compagne – l'emporta sur sur ses velléité idéologiques. Elle ravala une remarque qui lui brûlait la langue et ajusta sa posture.

« Ce que la citoyenne Sukaretto veut dire », reprit Actée, d'un ton dépouillé d'émotion mais purgé de son agressivité tacite, « c'est que la résilience culturelle dépend essentiellement de son appropriation matérialiste par le corps social. L'outil culturel doit servir l'émancipation du présent, et non la sacralisation du passé. Si vous étudiez notre modèle, c'est sous ce prisme d'utilité collective qu'il faut l'envisager. »

Actée marqua une pause, jaugeant son interlocutrice. Elle pris un ton un peu professoral joignant les mains dans son dos.

« Qu’est-ce qu’une culture, fondamentalement ?

Peut-être est-il plus facile de commencer parce ce que n'est pas une culture. Ce n’est pas, par exemple, un précipité métaphysique figé dans l’ambre. Alors quoi ? Peut-être une interface adaptative. Un écosystème symbolique dont la survie est intrinsèquement et exclusivement dépendante de son contexte d'usage et de ses conditions matérielles. Regardez les démocraties de marché et les États centralisés d'Eurysie : le capitalisme et l'étatisme y partagent la même phobie de l'entropie culturelle. Il existe une fétichisation, relayée par les élites politiques et économiques, mais aussi par les représentations culturelles, visant à représenter le mythe d'une culture immuable, souvent éternelle, dont on accepte l'évolution que sous couvert d'une forme mêlée de mépris de classe, de xénophobie, et de récupération tardive par le politique ou l'économique.

L'économie de marché, par exemple, transforme la culture en industrie de masse. Elle aplanit les singularités pour créer des bassins de consommateurs susceptibles de se voir imposé une offre standardisée qui précède et manufacture le besoin. L'État bourgeois agit à l'identique : il lisse les identités pour s'assurer une grille de lecture électorale unifiée et sans friction et, plus indirectement, imposer un consensus culturel permettant de maintenir l'aliénation imposée par son administration. L’hégémonie culturelle passe par l’homogénéisation culturelle.
»

Elle eut un rictus amusé, et se passa une main sur le front, pour replacer une mèche de cheveux. Rai la fixait en souriant.

« Or, l’évolution véritable d'une culture exige, structurellement un espace de chaos. Elle ne naît que de la friction, de la sérendipité, de ce que j'appellerais une collision des inspirations venues d'un extérieur dont la porté dépend du cadre d'analyse. Une culture peut aussi bien concerné un groupe culturel réduit – les queers teylais, par exemple, n'ont pas la même culture que les queers loduariens ou kah-tanais – que la société dans son ensemble. Généralement plus une société s'émancipe de ses structures de contrôle, plus elle est libre, et plus elle démultiplie ses vecteurs d'hybridation. Historiquement les cultures évolue par l'action des déclassés, des hors-systèmes ou des hors-cadres. Jeunesses, populations rejetées, opprimées de tout ordre, mouvements révolutionnaires, etc. L'enfermement et la préservation, à contrario, tuent la culture par consanguinité idéologique. »

Rai inclina légèrement la tête. Elle fit tourner le champagne dans sa coupe et attrapa la balle au bond avec un naturel confinant à l'habitude.

« Mais évitons l'angélisme. La culture kah-tanaise est, elle aussi, profondément unifiée. Sauf qu'elle ne l'est ni pas une unité de consommation ou par une unité politique décidée dans les Académies Nationales ou les capitales politiques. Elle est unifiée par sa praxis civique. Notre ciment c'est la politique elle-même. C'est cette quête perpétuelle de la délibération et du consensus. L'art, la musique, la littérature au Grand Kah sont les enfants de cette méthodologie du commun. Sans parler de notre réification des idées de la Première Révolution. Bien sûr le rejet d'éléments fétichistes tels que le sang ou la race évite les discrimination, et la praxis révolutionnaire elle-même est ouverte au métissage et à la confrontation, pour ne pas dire intégralement conçue autour. »

Actée acquiesça, pensive.

« Et c'est précisément là que l'architecture des États-Nations s'effondre, philosophiquement, citoyenne Köwnatör. Le consensus kah-tanais présuppose la reconnaissance de l'autre comme co-auteur légitime du monde. Or les jeux à somme nulles tels qu'ils existent dans le monde occidental sont la négation ontologique du consensus. Ce darwinisme politique habillé de soie noire, dont la fonction première est de stériliser l'alternative pour maintenir une aristocratie en place. »

Rai resserra doucement ses doigts sur l'avant-bras d'Actée. Une pression infinitésimale, lui intiment doucement de calmer le jeu.

« Mais Actée, nous ne sommes pas là pour faire le procès d'intention de la Citoyenne Köwnatör, ou de la démocratie occidentale au sens large ! » Puis, reprenant le fil avec hauteur : « Ce que nous essayons de conceptualiser, c'est une mécanique de la survie culturelle, pour répondre à sa question. Si nos traditions, des rites nahuatl aux mysticismes d'avant-guerre, n'ont pas fini sous la vitrine poussiéreuse d'un musée, c'est parce que nous avons très peu de goût pour les cages, merci bien. En éliminant les aristocraties économiques et politiques, en rejetant toute forme d'ethno-nationalisme, tribalisme, en créant les conditions matérielles de coopération et d'émancipation des communes, nous avons libéré la culture de sa fonction de marqueur de classe. »

Rai marqua un temps et se pencha vers Rai pour lui embrasser la joue avant de reprendre..

« Il ne faut pas l'oublier que lors des premières décennies de notre Révolution, la Confédération n'a pas simplement "laissé faire". Elle a dû opérer des mécanismes de rééquilibrage drastiques, une politique réparatrice radicale, nourrie par les revendications des victimes de la colonisation, par les tenants des idées des lumières, par toutes celles et ceux qui rejetaient frontalement ce que représentait alors l'aristocratie et la bourgeoisie coloniale. Nos prédécesseurs ont arrachés ces cultures à l'invisibilisation coloniale et les ont hissé à stricte égalité. Non pas légale mais bien matérielle, pratique, concrète. Cela veut dire redessiner des plans de villes créés pour isoler les populations, cela veut dire détruire les héritages issus d'années de concentration inique des richesses. Cela veut dire donner à chaque communauté les moyens de prospérer. Et une fois les monopoles détruits, l'absence de société de consommation a fait le reste. Nos cultures vivent parce qu'elles ne sont pas des produits ou des outils, mais le simple dialecte et les habitus de nos concitoyennes et citoyens. »

Actée acquiesça d’un lent mouvement de tête. Elle posa son regard sur Lÿsä.

« C'est précisément sur cette complexité que nos détracteurs tendent à trébucher. Superficiellement, un observateur non averti regarde l'Union et n'y voit qu'un carnaval : une myriade étourdissante de cultes, de dialectes, de rituels et de festivités locales. Certains de nos ennemis – ceux qui accusent la Confédération de verser dans le nationalisme de gauche ou le totalitarisme – lisent cette même réalité à l'envers. Ils ferment les yeux sur la pluralité et ne voient qu'une unification civique et politique d'une densité qui les terrifie. »

Actée eut un sourire froid, presque amusé.

« Ils nous reprochent un fétichisme de l'acte Révolutionnaire. Ils affirment que notre mythologie, notre tension perpétuelle vers le Grand Soir, tient un rôle de pacification sociale. Une religion laïque conçue pour anesthésier les masses et les fondre dans le même moule étatique. Si vous voulez mon avis c'est prêter un pouvoir bien étrange à nos institutions. »

Rai eut un petit rire. Le tintement de sa coupe de champagne accompagna un geste élégant visant à réajuster une mèche de ses cheveux.

« L'erreur fondamentale de ces critiques, et c'est une erreur profondément bourgeoise, c'est de croire en l'illusion d'un multiculturalisme stérile et fractionné. L'idée qu'il serait possible de faire cohabiter plusieurs cultures sur un même sol de manière parfaitement étanche, chacune bien rangée dans son couloir, sans qu'elles ne fusionnent ou ne s'hybrident. Un vœu pieux, sans mécanismes discriminatoires importants, telle que la classe ou l’héritage urbain de politiques racistes.

Et je suppose que vous le savez mieux que d'autres : la volonté de pureté culturelle est l'antichambre du cimetière.
»

Elle but une gorgée d'alcool avant de reprendre.

« Aucune culture dans l'Histoire de l'Humanité ne s'est développée en vase clos. Elles font toutes partie d'un réseau d'échanges, de braconnages symboliques et d'influences permanentes. »
La diversité de nos héritages – qu'ils soient esthétiques, linguistiques ou habituels – constituent un bassin d'influences partagées. Le syncrétisme est par essence le moteur de tout système à portée universaliste. Si cette situation ne dégénère pas en tribalisme – comme c'est le cas en Eurysie – c'est parce qu'il repose sur un système économique incompatible avec la captation d'intérêt privé au détriment de la communauté.

Ainsi nos cultures se mélangent, mutent et s'influencent parce qu'elles s'abreuvent toutes à la même source de valeurs politiques communes : l'humanisme radical, l'émancipation matérielle, le rejet viscéral de l'oppression et de la propriété lucrative. C'est cela, la véritable identité kah-tanaise, Citoyenne Köwnatör. Un horizon politique partagé qui donne un sens, et une direction, à un projet commun.
»

Rai avait lâchée sa compagne. Elle avait désormais l'air d'excellente humeur.

« Savez-vous ce que signifie le mot kah-tanais, Mademoiselle Köwnatör ? La communauté internationale tend à l'utiliser comme un gentilé classique, une simple étiquette géographique. C'est une erreur, bien sûr. Dans nos racines nahuatl, le Kah désigne la Roue, l'éternel recommencement mais aussi le progrès. C'est aussi, surtout, l'alliance d'individus autour d'un projet commun. Les rayons d'une roue. Le syndicat. La commune. La fusion organique des volontés partagées. »

Elle désigna d’un geste élégant l’espace autour d’elles, puis, par extension, le reste du monde.

« Être kah-tanais, n'est donc pas une question de passeport ou de sang. Sur le plan philosophique, n'importe quel individu, n'importe quel révolutionnaire luttant pour l'émancipation matérielle, de Riaux jusqu'aux confins du Nazum, peut légitimement se revendiquer du Kah. Notre nation est un concept civique, un contrat d’adhésion volontaire à un projet universel. »

Actée, qui avait écouté son amante avec une moue d'approbation silencieuse, reprit.

« Et c'est précisément ici que se situe notre rupture ontologique avec le vieux monde, et la raison pour laquelle les guerres ethniques et territoriales eurysiennes nous semblent si tragiquement archaïque. S'il y a bien une chose que notre Révolution a mise en échec, c'est cette aberration mortifère qu'est l'État-nation.

L'État-nation bourgeois confond volontairement l'appareil de coercition et le corps social pour exiger la loyauté des masses envers ceux qui les exploitent. Au Grand Kah, nous avons réfuté cette conception de l'existence. La Confédération n'est pas son peuple. Elle n'en est ni l'âme, ni le maître. La Confédération est outil. Une coquille administrative temporaire. Une interface logistique conçue, calibrée et entretenue afin de servir notre idéal politique et de subvenir à nos besoins matériels. C'est pour cela que nous n'avons pas de "patriotisme" au sens étatique du terme. Le jour où les institutions de la Confédération cesseront d'être l'outil le plus affûté pour garantir notre autogestion, le jour où elles deviendront un frein à l'émancipation, nous les détruirons nous-mêmes pour forger une nouvelle armature. Le peuple kah-tanais, en tant que communauté de volontés, survivra toujours à la Confédération. Notre horizon directeur est l'usage radical de la liberté. Individuelle comme collective. Dans ces circonstances, les "cultures" évoluent sans prédation.
»

Rai laissa échapper un petit rire cristallin, visiblement satisfaite de cette conclusion.

« Désolé, désolé. Vous savez nous parlions de culture, eh bien voilà : les kah-tanais aiment les discours. C'est pire que ça, plus nous en savons, plus nous avons envie d'en dire. Nous aurions pou répondre en quoi, trois phrases ? Peut-être même en vous donnant une ouverture pour poser plus de question. Mais non, il fallait décrypter, découper, étaler les morceaux de sociologie comme de la viande sur un étal de boucher. Bah ! J'ai choisie une compagne brillante, c'est de ma faute. N'est-ce pas, Actée ?
À qui le dis-tu.
On le dirait pas, comme ça, mais elle était professeur d'université, avant de rejoindre le Comité ! »
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