25/03/2020
00:54:00
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"On se voit là-bas, sur le Mont Hayä !" Discussion Kah - Concordat [Annexe Mariage Karty]

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On se voit là-bas, sur le Mont Hayä !
Nädän sëlä, Hayä-vuörëlä !

* * *

Discussion Diplomatique entre le Concordat de Shaula et le Grand Kah lors des Noces du Mont Hayä


Lÿsä Köwnatör

Lÿsä Köwnatör



Suite à son échange avec Gaspard, Lÿsä se dirigeait à présent en direction de la délégation Kah-tanaise pour s'entretenir avec elle. Elle n'allait certainement pas laisser passer cette chance de pouvoir converser avec eux, d'autant plus qu'une opportunité comme celle-ci ne se représenterait pas dans un futur proche. Qui plus est, l'atmosphère était détendue grâce au contexte du mariage, et bien qu'il ne s'agissait pas d'une rencontre politique à proprement parler, c'était l'occasion de pouvoir parler culture.

En effet, au cours des derniers mois, Lÿsä s'était intéressée à plusieurs cultures étrangères, parmi lesquelles celle du Grand Kah occupait une place particulière. Riche en traditions folkloriques et mixe exotique de cultures différentes, des colons nazuméens au aux populations autochtones, elle y voyait certains parallèles clairs avec la culture corvienne. Elle n'attendait qu'une chose, nourrir sa curiosité.

Profitant d'un moment où les diplomates Kah-tanais semblaient moins sollicités, elle s'approcha d'eux avec son petit sourire signature sous sa frange, et une politesse mesurée.

"Salutations, êtes bien la délégation Kah-tainaise ? C'est un plaisir de vous trouver ici, pour ma part j'ai longtemps espéré pouvoir m'entretenir avec vous. Je me présente, Lÿsä Köwnatör, je représente Corvus aux côtés de la délégation antarienne. Sachez-le, j'ai pris beaucoup à coeur l'étude de votre histoire, et je brûle d'en savoir plus à ce sujet. Je me suis souvent demandé comment le Grand Kah était parvenu à préserver autant de traditions malgré tous les bouleversements qu'il a traversés..."

De la simple curiosité, et une occasion en or durant un climat marital.

Ainsi la discussion débutait.

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Actée observa la jeune femme s’avancer, drapée dans cette courtoisie de salon qui sied si bien aux aristocraties mourantes. Ce petit sourire en coin, cette frange d'étudiante branchée, cette politesse tout en mesure et courtoisie d’apparat... Tout, chez Lÿsä Köwnatör, suintait le privilège d’une caste qui tendait mécaniquement à se croire au-dessus de l’Histoire. Ou, peut-être plus précisément, à se croire au cœur de cette dernière, à s'imaginer comme ayant le monopole de sa direction.

Pendant que la représentante de Corvus débitait ses platitudes mondaines sur le folklore et les traditions, l'esprit d'Actée tournait à plein régime. En tant que cheffe de la diplomatie kah-tanaise, elle n’avait pas attendu ce mariage pour étudier le cas antarien. Des mois durant, et en réaction à l’invasion de la Loduarie communiste, elle et ses équipes avaient épluché les rapports, les archives, les analyses sociologiques et économiques de ce bourbier eurysien. La question avait longtemps divisé la Convention Générale. Plus largement, l'Union qu'elle supposait représenter. Le Grand Kah devait-il soutenir ou condamner l’offensive rouge ? Abattre ce système inique valait-il de supporter l'ogre Loduarien ? Si le Grand Kah avait finalement opté pour la neutralité, c'était moins par sympathie pour Margaux que par respect pour le camarade Kartyen et ses recommandations. Une victoire de la géopolitique la plus pragmatique sur les calculs savants des matérialistes du commissariat. Maintenant, et sur un plan plus strictement affectif et philosophique, Actée n'aurait pas refusée de voir chenilles des chars loduariens écraser les reliques de ce pays. Le Golfe des Empires ne comptait décidément pas une nation recommandable, qu'elles s'assassinent entrent-elles n'était pas prompt à changer – en bien comme en mal – le sort résolument funeste de ses populations.

Il y a la Révolution, et il y a ce qui existe en dehors de la Révolution. Et ce qu'Actée avait découvert en étudiant l'Antares lui donnait encore la nausée.

Ce que Lÿsä appelait sans doute avec une fierté candide sa culture tenait à une fétichisation macabre des rapports de domination. Actée avait disséqué la grande mythologie de 1849 : ce moment prétendument héroïque où les ancêtres monarques de son interlocutrice avaient "sacrifié" leur pouvoir face à l’arrivée massive des immigrés industriels. Foutaise. Une pure fable idéaliste, détachée des réalités matérielles et politiques - et ignorant à dessein l'existence de courants historiques au sein des populations civiles. Comme souvent dans la "grande histoire".. Pour Actée, l’analyse matérialiste apportait des conclusions très claires. L'ancienne élite féodale corvienne avait compris, comme partout dans le monde occidental, que le capitalisme naissant rapportait plus que les impôts de la glèbe. Ils n’avaient pas cédé le pouvoir par noblesse d'âme. La noblesse et la culture aristocratique au sens large étaient un composé pluriel d'aspirations pour la conservation du pouvoir et d'une vague idée de leur "race". Il s'agissait, comme pour tout autre chose, d'un pur cynisme de classe. Ils avaient fusionné avec la bourgeoisie naissante, comme partout ailleurs, délaissant les couronnes pour les portefeuilles d'actions, comme partout ailleurs, invisibilisant ainsi leur hégémonie sous le vernis d'une République parlementaire fantoche. Comme partout ailleurs.

Et puis, il y avait cette espèce d'aberration philosophique. Ce fameux contrat de "Jeu".

Derrière l'esthétique romantique du pari, de l'As de Pique et des costumes noirs, le matérialiste ne pouvait que voir une forme précoce et repoussante de darwinisme social. Un mécanisme institutionnalisé d'une barbarie inouïe. Le "Jeu" antarien était l'outil ultime de la violence d'État, déguisé en fatalité culturelle, présenté comme une tradition folklorique. Luca Ravenne, la MIRA, Corvus... Autant d'oligarques, d'héritiers et de bourgeois qui s'étaient mis d'accord sur une chose : la guerre civile n'était qu'un mécanisme de sélection naturelle pour les élites. Pendant que les chefs de factions sirotaient leur thé dans des bunkers ou philosophaient dans des réunions secrètes, c'était le prolétariat, les travailleurs de Henne et de Robaltes, qui se faisaient éventrer par l'artillerie lourde. Des milliers de cadavres dans des rues en feu, les aliénés d'une République de l'élite. Le peuple antarien n'était, dans ce système malade, qu'un vivier de pions sacrifiables sur l'autel d'un duel entre gentlemen. Une boucherie fratricide légitimée par un contrat social qui réduisait la lutte des classes à une roulette de casino. Mais oui, après tout, le gagnant raflait la mise, et ses adversaires acceptaient leur défaite, et reprenaient une place dans le système, absous de leurs crimes. Une stratégie permettant à la fois d'épargner la vie des élites compétitrices, à la fois d'évacuer toute possibilité de construction consensuelle ou politique. Nous avons le jeu. Nous n'avons, au fond, pas besoin de solutions politiques ou révolutionnaires. L'aspect parfaitement médiocre de cette philosophie apparaissait d'autant plus directement que les factions prétendument rivales s'étaient maintenant alliées, les génocides et leurs victimes, contre un envahisseur étranger. De la triche. Les mots raisonnaient en elle avec l'absurde vigueur des insultes au bon sens. De la triche. Et soudainement tout était pardonné. De devant elle, l'incarnation de ce massacre institutionnalisé, imbécile, stupide, trop sûr de ses "valeurs", à la lecture dépravée et basse de l'Histoire.

Cette "héritière" osait venir la trouver, elle, représentante d'une culture forgée dans le sang des soulèvements populaires, dans l'émancipation libertaire et l'anarchisme égalitaire, dans la démocratie réelle et accomplit, dans le refus du sang et la recherche du consensus. Elle osait la voir pour chercher quoi ? Des parallèles ?

Lÿsä Köwnatör osait comparer la survivances de traditions au sein du système kah-tanais – un triomphe de la base, de la résilience des masses contre les oppresseurs – au tribalisme mortifère de Corvus, cette ethno-mafia de rentiers. Participant à leur petit "jeu" afin de récupérer ses parts de marché et son influence politique face à d'autres milices d'État tout aussi pourries. Le mouvement corvun ne libérait personne. L'étendue de son œuvre se résumait pour l'heure à l'abattage de ses troupeaux pour prétexte de préserver ou restaurer l'égo d'une dynastie de l'ombre. S'ils avaient eu la moindre prétention d'émancipation, la vieille élite aurait depuis longtemps laissée sa place à d'autres formes et structures.

Le dégoût d'Actée montait doucement. Que voulait elle, cette princesse. Romantiser le massacre de ses propres concitoyens sous couvert d'un folklore ? Actée la regardait, et voyait l'ennemie de classe. Elle ne ressentait rien qu'une forme profondément ancrée de mépris et de détestation pour la culture politique et l'aboutissement que cette "fin de race" dynastique représentait.

Elle ne fit même pas l'effort de sourire.

« Si le sujet vous intéresse, vous devriez plutôt lire des livres. »

Elle n'ajouta rien. Avant que Lÿsä ne puisse réagir à cette hostilité affichée, ou que l’incident diplomatique ne s’embrase ouvertement, une main aux ongles laqués de noir se posa doucement sur l’avant-bras de la citoyenne. Rai Itzel Sukaretto, dite la "Princesse Rouge", égérie des milieux culturels radicaux, affichait un sourire dont l'éclat contrastait de manière saisissante avec la froideur affichée de sa compagne. Elle irradiait du charisme propre à ceux qui savent exactement quelle place ils occupent dans une pièce ou une discussion.

Actée se crispa imperceptiblement sous le contact de Rai, mais ne la repoussa pas. L'autre pris naturellement le relais.

« Pour répondre à votre question, et de manière un peu moins académique, il n'apparaît pas toujours évident pour un kah-tanaise de dire que l'Union a "préservée" ses traditions quand nous avons précisément refusé de les mettre sous cloche. »

Elle effleura le tissu de sa propre tenue. « Le vieux monde conservait ses habitudes comme l'aristocratie ses joyaux de famille. Elle les place dans un coffre-fort et ne les ressort qu'occasionnellement, pour prouver sa légitimité, pour justifier son rang, ou de son sang. Notre union a tout naturellement fait l'inverse : dès la Première Révolution, nous avons jeté le folklore dans la rue. Nous l'avons laissé être saisis par la jeunesse, récupéré par les communes, échapper à tout contrôle centralisé et à toute institution en mesure de proférer ce qui est "bon" ou ce qui est juste. Ce que vous qualifiez de "traditions" ont survécu parce qu'elles ne vous appartiennent plus, à vous, les élites. Nous avons refusé toute fétichisation et ce qui survit le fait par la pratique quotidienne consentie.»

Rai tourna alors la tête vers Actée. Son sourire s'adoucit, mais la pression de ses doigts sur le bras de sa partenaire se fit un peu plus ferme. Les mâchoires d'Actée tressaillirent. Elle détestait devoir concéder du terrain à une aristocrate qui jouait à la guérilla, mais son affection pour Rai – et le respect profond qu'elle portait à l'intelligence politique de sa compagne – l'emporta sur sur ses velléité idéologiques. Elle ravala une remarque qui lui brûlait la langue et ajusta sa posture.

« Ce que la citoyenne Sukaretto veut dire », reprit Actée, d'un ton dépouillé d'émotion mais purgé de son agressivité tacite, « c'est que la résilience culturelle dépend essentiellement de son appropriation matérialiste par le corps social. L'outil culturel doit servir l'émancipation du présent, et non la sacralisation du passé. Si vous étudiez notre modèle, c'est sous ce prisme d'utilité collective qu'il faut l'envisager. »

Actée marqua une pause, jaugeant son interlocutrice. Elle pris un ton un peu professoral joignant les mains dans son dos.

« Qu’est-ce qu’une culture, fondamentalement ?

Peut-être est-il plus facile de commencer parce ce que n'est pas une culture. Ce n’est pas, par exemple, un précipité métaphysique figé dans l’ambre. Alors quoi ? Peut-être une interface adaptative. Un écosystème symbolique dont la survie est intrinsèquement et exclusivement dépendante de son contexte d'usage et de ses conditions matérielles. Regardez les démocraties de marché et les États centralisés d'Eurysie : le capitalisme et l'étatisme y partagent la même phobie de l'entropie culturelle. Il existe une fétichisation, relayée par les élites politiques et économiques, mais aussi par les représentations culturelles, visant à représenter le mythe d'une culture immuable, souvent éternelle, dont on accepte l'évolution que sous couvert d'une forme mêlée de mépris de classe, de xénophobie, et de récupération tardive par le politique ou l'économique.

L'économie de marché, par exemple, transforme la culture en industrie de masse. Elle aplanit les singularités pour créer des bassins de consommateurs susceptibles de se voir imposé une offre standardisée qui précède et manufacture le besoin. L'État bourgeois agit à l'identique : il lisse les identités pour s'assurer une grille de lecture électorale unifiée et sans friction et, plus indirectement, imposer un consensus culturel permettant de maintenir l'aliénation imposée par son administration. L’hégémonie culturelle passe par l’homogénéisation culturelle.
»

Elle eut un rictus amusé, et se passa une main sur le front, pour replacer une mèche de cheveux. Rai la fixait en souriant.

« Or, l’évolution véritable d'une culture exige, structurellement un espace de chaos. Elle ne naît que de la friction, de la sérendipité, de ce que j'appellerais une collision des inspirations venues d'un extérieur dont la porté dépend du cadre d'analyse. Une culture peut aussi bien concerné un groupe culturel réduit – les queers teylais, par exemple, n'ont pas la même culture que les queers loduariens ou kah-tanais – que la société dans son ensemble. Généralement plus une société s'émancipe de ses structures de contrôle, plus elle est libre, et plus elle démultiplie ses vecteurs d'hybridation. Historiquement les cultures évolue par l'action des déclassés, des hors-systèmes ou des hors-cadres. Jeunesses, populations rejetées, opprimées de tout ordre, mouvements révolutionnaires, etc. L'enfermement et la préservation, à contrario, tuent la culture par consanguinité idéologique. »

Rai inclina légèrement la tête. Elle fit tourner le champagne dans sa coupe et attrapa la balle au bond avec un naturel confinant à l'habitude.

« Mais évitons l'angélisme. La culture kah-tanaise est, elle aussi, profondément unifiée. Sauf qu'elle ne l'est ni pas une unité de consommation ou par une unité politique décidée dans les Académies Nationales ou les capitales politiques. Elle est unifiée par sa praxis civique. Notre ciment c'est la politique elle-même. C'est cette quête perpétuelle de la délibération et du consensus. L'art, la musique, la littérature au Grand Kah sont les enfants de cette méthodologie du commun. Sans parler de notre réification des idées de la Première Révolution. Bien sûr le rejet d'éléments fétichistes tels que le sang ou la race évite les discrimination, et la praxis révolutionnaire elle-même est ouverte au métissage et à la confrontation, pour ne pas dire intégralement conçue autour. »

Actée acquiesça, pensive.

« Et c'est précisément là que l'architecture des États-Nations s'effondre, philosophiquement, citoyenne Köwnatör. Le consensus kah-tanais présuppose la reconnaissance de l'autre comme co-auteur légitime du monde. Or les jeux à somme nulles tels qu'ils existent dans le monde occidental sont la négation ontologique du consensus. Ce darwinisme politique habillé de soie noire, dont la fonction première est de stériliser l'alternative pour maintenir une aristocratie en place. »

Rai resserra doucement ses doigts sur l'avant-bras d'Actée. Une pression infinitésimale, lui intiment doucement de calmer le jeu.

« Mais Actée, nous ne sommes pas là pour faire le procès d'intention de la Citoyenne Köwnatör, ou de la démocratie occidentale au sens large ! » Puis, reprenant le fil avec hauteur : « Ce que nous essayons de conceptualiser, c'est une mécanique de la survie culturelle, pour répondre à sa question. Si nos traditions, des rites nahuatl aux mysticismes d'avant-guerre, n'ont pas fini sous la vitrine poussiéreuse d'un musée, c'est parce que nous avons très peu de goût pour les cages, merci bien. En éliminant les aristocraties économiques et politiques, en rejetant toute forme d'ethno-nationalisme, tribalisme, en créant les conditions matérielles de coopération et d'émancipation des communes, nous avons libéré la culture de sa fonction de marqueur de classe. »

Rai marqua un temps et se pencha vers Rai pour lui embrasser la joue avant de reprendre..

« Il ne faut pas l'oublier que lors des premières décennies de notre Révolution, la Confédération n'a pas simplement "laissé faire". Elle a dû opérer des mécanismes de rééquilibrage drastiques, une politique réparatrice radicale, nourrie par les revendications des victimes de la colonisation, par les tenants des idées des lumières, par toutes celles et ceux qui rejetaient frontalement ce que représentait alors l'aristocratie et la bourgeoisie coloniale. Nos prédécesseurs ont arrachés ces cultures à l'invisibilisation coloniale et les ont hissé à stricte égalité. Non pas légale mais bien matérielle, pratique, concrète. Cela veut dire redessiner des plans de villes créés pour isoler les populations, cela veut dire détruire les héritages issus d'années de concentration inique des richesses. Cela veut dire donner à chaque communauté les moyens de prospérer. Et une fois les monopoles détruits, l'absence de société de consommation a fait le reste. Nos cultures vivent parce qu'elles ne sont pas des produits ou des outils, mais le simple dialecte et les habitus de nos concitoyennes et citoyens. »

Actée acquiesça d’un lent mouvement de tête. Elle posa son regard sur Lÿsä.

« C'est précisément sur cette complexité que nos détracteurs tendent à trébucher. Superficiellement, un observateur non averti regarde l'Union et n'y voit qu'un carnaval : une myriade étourdissante de cultes, de dialectes, de rituels et de festivités locales. Certains de nos ennemis – ceux qui accusent la Confédération de verser dans le nationalisme de gauche ou le totalitarisme – lisent cette même réalité à l'envers. Ils ferment les yeux sur la pluralité et ne voient qu'une unification civique et politique d'une densité qui les terrifie. »

Actée eut un sourire froid, presque amusé.

« Ils nous reprochent un fétichisme de l'acte Révolutionnaire. Ils affirment que notre mythologie, notre tension perpétuelle vers le Grand Soir, tient un rôle de pacification sociale. Une religion laïque conçue pour anesthésier les masses et les fondre dans le même moule étatique. Si vous voulez mon avis c'est prêter un pouvoir bien étrange à nos institutions. »

Rai eut un petit rire. Le tintement de sa coupe de champagne accompagna un geste élégant visant à réajuster une mèche de ses cheveux.

« L'erreur fondamentale de ces critiques, et c'est une erreur profondément bourgeoise, c'est de croire en l'illusion d'un multiculturalisme stérile et fractionné. L'idée qu'il serait possible de faire cohabiter plusieurs cultures sur un même sol de manière parfaitement étanche, chacune bien rangée dans son couloir, sans qu'elles ne fusionnent ou ne s'hybrident. Un vœu pieux, sans mécanismes discriminatoires importants, telle que la classe ou l’héritage urbain de politiques racistes.

Et je suppose que vous le savez mieux que d'autres : la volonté de pureté culturelle est l'antichambre du cimetière.
»

Elle but une gorgée d'alcool avant de reprendre.

« Aucune culture dans l'Histoire de l'Humanité ne s'est développée en vase clos. Elles font toutes partie d'un réseau d'échanges, de braconnages symboliques et d'influences permanentes. »
La diversité de nos héritages – qu'ils soient esthétiques, linguistiques ou habituels – constituent un bassin d'influences partagées. Le syncrétisme est par essence le moteur de tout système à portée universaliste. Si cette situation ne dégénère pas en tribalisme – comme c'est le cas en Eurysie – c'est parce qu'il repose sur un système économique incompatible avec la captation d'intérêt privé au détriment de la communauté.

Ainsi nos cultures se mélangent, mutent et s'influencent parce qu'elles s'abreuvent toutes à la même source de valeurs politiques communes : l'humanisme radical, l'émancipation matérielle, le rejet viscéral de l'oppression et de la propriété lucrative. C'est cela, la véritable identité kah-tanaise, Citoyenne Köwnatör. Un horizon politique partagé qui donne un sens, et une direction, à un projet commun.
»

Rai avait lâchée sa compagne. Elle avait désormais l'air d'excellente humeur.

« Savez-vous ce que signifie le mot kah-tanais, Mademoiselle Köwnatör ? La communauté internationale tend à l'utiliser comme un gentilé classique, une simple étiquette géographique. C'est une erreur, bien sûr. Dans nos racines nahuatl, le Kah désigne la Roue, l'éternel recommencement mais aussi le progrès. C'est aussi, surtout, l'alliance d'individus autour d'un projet commun. Les rayons d'une roue. Le syndicat. La commune. La fusion organique des volontés partagées. »

Elle désigna d’un geste élégant l’espace autour d’elles, puis, par extension, le reste du monde.

« Être kah-tanais, n'est donc pas une question de passeport ou de sang. Sur le plan philosophique, n'importe quel individu, n'importe quel révolutionnaire luttant pour l'émancipation matérielle, de Riaux jusqu'aux confins du Nazum, peut légitimement se revendiquer du Kah. Notre nation est un concept civique, un contrat d’adhésion volontaire à un projet universel. »

Actée, qui avait écouté son amante avec une moue d'approbation silencieuse, reprit.

« Et c'est précisément ici que se situe notre rupture ontologique avec le vieux monde, et la raison pour laquelle les guerres ethniques et territoriales eurysiennes nous semblent si tragiquement archaïque. S'il y a bien une chose que notre Révolution a mise en échec, c'est cette aberration mortifère qu'est l'État-nation.

L'État-nation bourgeois confond volontairement l'appareil de coercition et le corps social pour exiger la loyauté des masses envers ceux qui les exploitent. Au Grand Kah, nous avons réfuté cette conception de l'existence. La Confédération n'est pas son peuple. Elle n'en est ni l'âme, ni le maître. La Confédération est outil. Une coquille administrative temporaire. Une interface logistique conçue, calibrée et entretenue afin de servir notre idéal politique et de subvenir à nos besoins matériels. C'est pour cela que nous n'avons pas de "patriotisme" au sens étatique du terme. Le jour où les institutions de la Confédération cesseront d'être l'outil le plus affûté pour garantir notre autogestion, le jour où elles deviendront un frein à l'émancipation, nous les détruirons nous-mêmes pour forger une nouvelle armature. Le peuple kah-tanais, en tant que communauté de volontés, survivra toujours à la Confédération. Notre horizon directeur est l'usage radical de la liberté. Individuelle comme collective. Dans ces circonstances, les "cultures" évoluent sans prédation.
»

Rai laissa échapper un petit rire cristallin, visiblement satisfaite de cette conclusion.

« Désolé, désolé. Vous savez nous parlions de culture, eh bien voilà : les kah-tanais aiment les discours. C'est pire que ça, plus nous en savons, plus nous avons envie d'en dire. Nous aurions pou répondre en quoi, trois phrases ? Peut-être même en vous donnant une ouverture pour poser plus de question. Mais non, il fallait décrypter, découper, étaler les morceaux de sociologie comme de la viande sur un étal de boucher. Bah ! J'ai choisie une compagne brillante, c'est de ma faute. N'est-ce pas, Actée ?
À qui le dis-tu.
On le dirait pas, comme ça, mais elle était professeur d'université, avant de rejoindre le Comité ! »
Lÿsä était légèrement perplexée par ce qu'elle venait d'entendre, moins pour son contenu mais certainement pour l'exhaustivité et la qualité de cette réponse. Bien évidemment, elle n'était pas là pour être d'accord avec qui que ce soit, et bien qu'elle reconnaissait l'éventualité de devoir se frotter à des idées avec lesquelles elle s'accordait moins, elle était surtout présente pour parler culture, non pour en tenir un débat. Elle avait certes pris soin de tout noter dans son esprit et d'étudier le discours qui lui avait été fait, mais de l'extérieur elle restait impassible même face au caractère vraisemblablement hostile initial d'Actée. Au contraire, peut-être qu'elle souriait un peu plus à présent...

L'analyse qui lui avait été fournie était certainement complète, mais s'éloignait de par sa longueur de la question initiale et du but recherché par Lÿsä dans cette conversation mondaine. Toujours avec la même expression, elle reprit.

"Je dois l'avouer, je ne m'attendait point à une réponse aussi complète que celle-ci. Il y a bien des sujets où je concorde, même si je mentirais si je vous disais que j'étais d'accord sur toute la lignée à propos de nos disparités. Et pourtant, ce qui m'intéresse le plus, c'est justement ce qui nous rapproche et non ce qui nous différencie. Justement, vous mentionnez l'hybridation culturelle, de dialogues entre traditions et identités figés... C'est certainement un fait moins connu, et je le conçois car la guerre civile n'était qu'à ses débuts en plus du fait que peu a été documenté à son sujet notamment par les médias sous geôle de la MIRA, mais à bien des égards, Corvus est revenue en vogue par ce phénomène même. Bien avant les coups de feu et la guerre qui s'en est suivie, c'est la jeunesse du pays qui s'est mise à former des communautés et forums sur internet, redécouvrant ensemble des pans oubliés de leur héritage. Certes, ils échangeaient sur les croyances, sur la langue et sur les traditions, mais surtout et avant tout, ils la modifiaient. En quelque sorte, ils l’adaptaient cette culture, à leur monde, à leur époque.

Et c'est peut-être là ce qui m'a le plus frappée dans votre analyse, lorsque vous décrivez une culture qui survit parce qu'elle est pratiquée et réinterprétée quotidiennement plutôt que conservée sous verre, dans un coffre fort comme décrit par vos soins, et je reconnais là une partie de ce qui s'est produit chez nous."


Lÿsä se mit à se gratter l'épaule droite. Elle avait ce petit tic dès qu'elle se plongeait dans des analyses, des réflexions plus poussées, où lorsqu'elle réfléchissait simplement.

Lÿsä ne conversait que très peu sur ces sujets. En Corvus, ils étaient déjà connus par la plupart, et ils n'avaient pas d'accès à l'étranger avec la guerre des ombres pour pouvoir partager cela. C'était presque dévoiler la partie intime, magique et magnifique de comment la guerre est arrivée. Bien différente des raisons matérielles traitées par les médias réguliers. Peu de personnes à l'étranger comprennent en réalité ce qu'il se tramait durant toutes ces années sur le web antarien, et donc peu en comprennent les racines.

Elle reprit son discours, cette fois avec du concret.

"Sachez-le, si on m'avait dit que je serait en cette position il y a même quelques mois, j'aurai ri jaune. Nous n'étions que des personnes ordinaires, mon père travaillait en sidérurgie et nous fréquentions l'établissement scolaire public le plus proche de notre domicile. C'est pour cela que je me méfie parfois des lectures exclusivement structurelles de l'Histoire, puisqu'elles expliquent beaucoup, certes, mais ne saisissent en aucun cas comment les individus eux-mêmes se réapproprient leur héritage.

Comprenez à présent que les antécédents de ce nouveau mouvement sont tout aussi fascinants qu'ils sont enfouis sous les hostilités physiques qui transparaissent à l'étranger. Par cette explication, je voulais surtout me rattacher aux points que j'estime être les plus intéressants de votre discours. Vous avez évoqué l'idée selon laquelle le consensus kah-tanais présuppose la reconnaissance de l'autre comme co-auteur légitime du monde, et c'est ma foi une formulation que je trouve très élégante car elle contient en elle quelque chose d'absolument fondamental en ma vue: la possibilité d'accepter qu'une société puisse suivre une trajectoire différente de la nôtre sans pour autant lui nier toute légitimité historique.

Après, je ne converse pas nécessairement sur des sujets d'approbation ici, il est bien sûr facile de condamner ou simplement de critiquer. Ici, c'est de la simple reconnaissance dont il s'agit. Vous le comprendrez mieux que moi même, reconnaître quelqu'un comme co-auteur du monde n'implique pas d'être d'accord avec lui à proprement parler, cela implique seulement de reconnaître qu'il possède, lui aussi, le droit d'écrire une partie de l'histoire."


Sur ces derniers mots, Lÿsä posa son regard sur Rai qui était justement celle qui avait mentionné les propos référencés, en attente d'une réponse de sa part à présent sous la lumière d'une possible similitude dans les deux discours. Réellement, elle commençait à prendre plaisir à discuter à présent.

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Quel qu'ait été l'objectif officiel de la princesse, il n'avait pas été compris – et sans doute à dessein – par les kah-tanaise. Peut-être que ni Actée ni sa compagne n'avaient un intérêt particulier pour une culture dont les tenants et aboutissants profonds étaient le tribalisme martyrologique, et dont la consécration esthétique semblait de ressembler aux antagonistes de Dark City – ou aux utilisateurs les plus problématiques de l'internet du début de siècle. Ou peut-être qu’il s’agissait de cette attente latente qu’un parti de la prétendue guerre civile antarienne (qui n’avait au fond pas grand chose d’une guerre civile et tout d’un sacrifice nécropolitique organisé par ses élites dégénérées) vienne soudainement leur faire la cour. Après tout, il n’avait échappé à personne au sein du Comité que les déclarations sensées prouver le programme socialiste de Corvus avaient été diffusées immédiatement après que leurs propres représentant aient émis des doutes à ce sujet lors d’une rencontre au sommet avec les officiels Kartiens.

Quand le sujet avait été évoqué, sur le trajet, un membre de la délégation avait froncé les sourcils.

« Pouvons-nous vraiment leur en vouloir ? »

Actée avait haussée les sourcils. Elle avait encore en tête le procédé particulièrement artificiel, cette déclaration opportune. Cela ne signifiait pas que Corvus était insincère, mais cela laissait entendre que Corvus était dans le besoin, et devait ménager les intérêts politiques de ses partenaires kartiens. Ce qui allait de paire, c’était bien connu, avec une propension plus élevée que la normale pour les concessions. Sa réponse avait été prononcée avec le ton parfaitement posé de l’indifférence.

« Tout dépendra de ce qu’ils nous offriront. »

En l’occurrence, Actée considérait qu’ils n’offraient pas une discussion vraiment passionnante. Ce n’était pas vraiment un reproche. Très peu de représentants étrangers lui avaient fait l’effet d’être des foudres de guerre, et si la plupart des leaders révolutionnaires qu’elle avait rencontrés étaient généralement des individus gorgés de littérature et faisant reposer leurs ambitions sur de très solides bases théoriques, elle savait aussi que les révolutions ethniques et aristocratiques avaient rarement besoin d’établir des modèles de pensée complexe. Le nationalisme, notamment, pouvait se contenter d’un effet d’étendard reposant essentiellement sur le conservatisme latent de société, et la simplification historique.

C’était pour cette raison que ces gens n’amélioraient pas le monde, et qu’elle leur apportait un crédit assez faible en tant qu’humains, bien qu’étant tenue de le tenir à l’œil du fait de leur position d’autorité ou de leur nature de représentants.

Elle posa doucement son verre sur la tablette la plus proche, croisant les bras dans une posture attentive.

« Je vous concède ce point, citoyenne Köwnatör : le phénomène que vous décrivez est d’un certain intérêt sociologique. Mais pardonnez ma franchise, il illustre précisément ce que l'analyse matérialiste décrit avec le plus de justesse. »

Elle fronça les sourcils. Quelque chose en elle supposait que cette femme venait leur tirer des larmes ou des concessions en jouant sur les similarités de leurs culturelles. Une approche qui prouvait à minima qu’elle ne comprenait pas grand-chose à l’état d’esprit du gouvernement kah-tanais. Ou peut-être, se dit-elle avec un brun d’amertume, pas grand-chose à sa propre conception du monde. Actée avait vu tant de culturelle qu’elle ne pouvait plus les comprendre que par des aspects très concrets – l’appréciation matérielle de leur art de vivre – ou par des éléments théoriques. La grammaire des cultures et leurs tenants et aboutissants étaient furieusement comparables, une fois débarrassée de "l’esthétique". Elle continua.

« Ce que vous observez chez votre jeunesse sur les réseaux virtuels, les sociologues de la construction identitaire du siècle passé l'ont théorisé sous le concept de l'invention des traditions. C’est-à-dire, généralement, qu’une génération aliénée – ici par le système libéral et industriel antarien – fait face à la perte de sens et à l'isolement moderne et se tourne vers un passé largement fantasmé pour s'ancrer. Ces jeunes n'ont pas vécu le Corvus féodal, bien entendu. Ils en consomment une esthétique, des symboles et des récits expurgés de leur violence matérielle originelle. Les philosophes de la postmodernité appelleraient cela un simulacre : la copie d'une réalité qui n'a peut-être jamais existé sous cette forme pacifiée. Ils réécrivent l'histoire pour qu'elle devienne un refuge psychologique. C'est un phénomène très intéressant, mais il ne contredit en rien l'analyse structurelle : les conditions matérielles du présent – l'aliénation, la crise du modèle antarien – ont essentiellement provoqué ce besoin de refuge identitaire.

Je ne nie pas qu’il existe, dans ce que vous décrivez, une démarche de réappropriation. Une langue ressuscitée, un rite transformé, un espace communautaire arraché à l’oubli : tout cela existe, et peut même être sincèrement investi. Mais la question sociologique n’est pas de savoir si cette réappropriation est authentique pour ceux qui la portent, elle est de savoir quelle fonction historique elle remplit, quelles structures elle réactive, et quels groupes disposent finalement du pouvoir de la capter, de la représenter et de la traduire en force politique. En fait le matérialisme ne nie pas l’action, il refuse seulement de la mythologiser. Les sujets agissent, bricolent, réinterprètent, résistent, mais ils le font toujours dans un champ de forces qui distribue inégalement les ressources, la visibilité, la légitimité et, finalement, le pouvoir de faire histoire.

Ainsi donc ce il ne fait aucun doute que ce réveil corvien ait comporté une part d’inventivité populaire. Ce qui m’intéresse, c’est moins son authenticité vécue que son devenir politique. Qui en a fixé le visage légitime ? Qui a transformé cette énergie en bannière ? Qui a parlé en son nom ? Qui a fini par disposer des armes, des canaux diplomatiques, du prestige et de la représentation extérieure ?
 »

Elle haussa doucement les sourcils, en fixant son interlocutrice.

« L'écueil majeur de cette réappropriation par votre jeunesse, dans notre lecture du monde, c'est le romantisme. Les penseurs critiques nous ont largement mis en garde contre l'esthétisation de la politique et de l'Histoire. Le romantisme est le voile de soie que la bourgeoisie jette sur la violence de l'exploitation. Lorsque vos jeunes s'échangent des mythes corvuns sur des forums, lorsqu'ils revêtent les longs manteaux noirs et les fédoras, ils fétichisent l'esthétique d'une aristocratie passée, en effaçant totalement les rapports de domination brutaux qui la sous-tendaient. C'est ce que la théorie critique nomme l'hégémonie culturelle. La véritable victoire d'une caste dominante n'est pas d'imposer son pouvoir par la force, mais de faire en sorte que les classes dominées adoptent son folklore et ses valeurs comme si elles leur appartenaient en propre. En s'identifiant aux monarques d'antan ou aux mystères des "Cierges", le citoyen antarien ou corvun moyen intériorise sa propre soumission. Il accepte un ordre hiérarchique, mystique et élitiste, en croyant célébrer une identité rebelle. Dans les faits, le renversement éventuel du pouvoir antarien ouvrira simplement la voie à une autre forme d’oligarchie.

Maintenant vous me parliez de votre père et de son passage dans la sidérurgie. J’entends. Ce genre d’histoire séduit toujours par son humilité et pour le reste je ne nie pas que vous ayez pu connaître des nuits froides, la faim, les fréquences infernales de l'usine. Nous avons toutes soufferts, ici.
»

Elle lança n regard en coin à Rai, mais n'épilogua pas. La princesse rouge était elle-même une héritière sans Empire. Et pour cause, la dernière révolution kah-tanaise avait exécuté son père et l'essentiel de sa famille. La très jeune Rai l'avait acceptée puis consolidée son identité autour de la Révolution et en rejet pur et simple de l'autocratie familiale. Il y aurait sans doute eu des choses à dire, ou à écrire. Actée jugea que ce n'était ni le moment, ni l'endroit. Elle continua plutôt d'une voix douce.

« La sociologie de la reproduction des élites nous enseigne que le pouvoir n'est pas exclusivement une question de possessions matérielles, ainsi le capital est aussi symbolique et culturel. Un Köwnatör peut travailler en usine, il n'en devient pas pour autant un prolétaire ordinaire. Il porte en lui un habitus, un nom, une légitimité historique, un réseau de solidarité de caste qu’il faut déconstruire. La preuve en est : lorsque l'Histoire s'est emballée à Henne, les travailleurs ne se sont pas ralliés autour de leurs syndicats ou d’organisation culturelles leur étant propre, mais autour de votre patronyme.

Alors, vous voyez, les structures ne nient pas le libre arbitre individuel, Lÿsä. Mais elles expliquent simplement pourquoi certains individus disposent déjà des leviers du pouvoir.

J'irai même plus loin, car vous avez exprimé une certaine méfiance à l'égard de nos grilles de lectures "exclusivement structurelles", arguant en creux que la trajectoire développementale antarienne et l'intimité de ses réappropriations culturelles échapperaient à nos concepts. C'est là un argument classique de ce que l'épistémologie nomme le particularisme historique ou le relativisme culturel. L'idée, séduisante, selon laquelle une société serait si exceptionnellement complexe ou "différente" qu'elle rendrait caduques les lois générales de l'analyse sociologique et politique.

Seulement l'existence de trajectoires historiques divergentes ne prouve en rien l'inadéquation de la dialectique. Au contraire. Les penseurs de la sociologie historique comparée ont amplement démontré que s'il existe une infinité de superstructures – vos mythes de Skorpii, votre folklore des Cierges, l'esthétique de la nuit corvienne – l'infrastructure matérielle, elle, obéit à des invariables d'une troublante universalité. Croyez-en mon expérience aux affaires étrangères. Que l'on justifie l'accaparement des richesses, la monopolisation de la violence légitime ou la stratification sociale par le droit divin, par le marché libre, par l’accomplissement du socialisme ou par une métaphysique du hasard et de la confrontation – du Jeu – la mécanique d'extraction de la valeur et de l'obéissance reste strictement identique.

L'exceptionnalisme culturel est le bouclier rhétorique par excellence des aristocraties en crise. Vous nous reprochez de manquer la subjectivité des individus, cette réappropriation intime. Mais comme l'ont établi les théoriciens du déterminisme : l'individu se croit souvent l'auteur libre de ses choix culturels simplement parce qu'il ignore les cause matérielles les déterminant. Les grilles d’analyse de la sociologie et de l’Histoire ne nient pas vos singularités folkloriques, cela dit je vous accorde qu’elles peuvent avoir pour effet de déshabiller de leur mystique, révélant la lutte pour le maintien des hiérarchies de pouvoir reste la même qu'à Lyonnars, à Ascusejo ou chez vous. L'universalité de la méthode scientifique réside précisément dans sa capacité à décrypter la fonction d'une culture, peu importe sa forme.

Ne pensez pas non-plus que nous ne prétendons pas que Corvus soit un bloc sans contradictions. Ce serait reproduire l’essentialisme que nous combattons. Il existe manifestement, dans ce que vous décrivez, des tensions réelles entre héritage aristocratique, réappropriation populaire, usages numériques, besoin de sens, et instrumentalisation politique. La question est précisément de savoir laquelle de ces forces finit par structurer les autres.
»

Rai porta une main à sa bouche et avala un petit rire. Elle trouvait la situation, dans son ensemble, assez charmante. Il était évident qu’Actée voulait prouver quelque chose, et elle n’arrivait pas vraiment à comprendre quoi. Il était aussi évident – du moins selon elle – que son interlocutrice venait à leur rencontre pour des raisons qui dépassaient la simple discussion mondaine. Elle décida de reprendre l’argumentaire là où l’avait laissé sa compagne, pour voir jusqu’où elle pouvait tirer le fil.

« Moi citoyenne, je vous suis volontiers : reconnaître un autre comme co-auteur du monde n’oblige pas à l’approuver. D’ailleurs ça dépend de ce qu’on entend par "reconnaître". Si reconnaître signifie admettre qu’une société produit sa propre intelligibilité, nous sommes en accord. Si ça signifie refuser l’évaluation des formes concrètes de domination qu’elle organise, alors nous divergeons. Ne pensez surtout pas que nous nions l’existence d’une historicité corvienne. Cependant il nous est difficile – impossible, en fait – de traiter cette historicité comme moralement neutre. La culture n’est pas un bien immuable, c’est un fait politique. Et ce sont traditionnellement les élites politiques et économiques qui décrètent ce qui doit être préservé, et doit être oublié. D’où l’importance de la déconstruction et de l’autocritique. »

Rai fit un pas léger, réduisant légèrement la distance avec la jeune corvienne, la fixant de ses yeux sombres.

« Pour ma part je crois aussi que la reconnaissance mutuelle ne peut pas donner lieu à un relativisme moral absolu. Les penseurs de l'éthique de la discussion ont depuis longtemps démontré les limites de ce raisonnement issu du libéralisme classique. Oui, chaque société a le droit de tenir le stylo. Mais que se passe-t-il si le chapitre que vous rédigez justifie l'oppression d'une classe, ou le massacre institutionnalisé d'une part de la population, ou l’invasion violente d’un voisin, ou même. Soyons taquins. Une guerre civile sous couvert d'un "Jeu" élitiste ?

Vous voyez, c'est ce que l'épistémologie politique nomme le paradoxe de la tolérance: si nous reconnaissons comme "légitime" une structure politique ou culturelle qui utilise la violence de classe ou l'élimination physique comme mécanisme de régulation – ce qui est l'essence même de la "sélection naturelle" politique semblant animer le conflit que l’invasion Loduarienne a interrompu – alors nous devenons complices de la destruction des auteurs les plus vulnérables.

Comment les citoyens pris sous les bombes à Henne ou Robaltes peuvent-ils être "co-auteurs" du monde, si leurs vies ne sont que des jetons sur une table de casino ? »


Elle fit mine de réfléchir à sa propre question, et son sourire se fit désarmant.

« Du point de vue de la sociologie politique, appeler une guerre civile un "Jeu" est l'ultime privilège de l'aristocrate. La théorie des jeux exige une participation volontaire et une symétrie des risques. Personnellement je crois qu’il existe une asymétrie entre ceux qui parient... Et les jetons qu’ils échangent.

Les dirigeants de la MIRA, le Président du Conseil, votre père et vous-même, à mes yeux, vous êtes les joueurs assis à la table. Les mises que vous poussez sur le tapis vert, ce sont les vies des prolétaires, des conscrits, des habitants dont les quartiers sont pulvérisés. Les intellectuels contemporains nomment ça de la nécropolitique ! Le pouvoir de dicter qui doit vivre et qui doit mourir, tout en déguisant cette boucherie sous les atours d'un code d'honneur chevaleresque, naturellement. Ce romantisme masque la réalité de la domination. La nécropolitique prend souvent la forme d’une tradition innocente ou culturelle quand il s’agit en fait d’un processus de contrôle social. D’ailleurs que voyons-nous aujourd'hui ? La Loduarie attaque, et soudain, le Jeu s'arrête. Vous formez le Concordat de Shaula avec la MIRA, ceux-là mêmes qui vous massacraient hier.

Ce qui nous scandalise dans le Jeu n’est pas seulement son vocabulaire, ni même sa théâtralité. C’est le fait qu’il articule plusieurs fonctions à la fois : il fournit un langage héroïque à la guerre civile, naturalise la compétition entre factions comme horizon normal du politique, déplace la décision vers des élites qui prétendent jouer alors que d’autres meurent à leur place, et permet, au terme du cycle, de réintégrer les vaincus dans le système sans jamais soumettre la structure elle-même à un examen populaire.

C’est cette combinaison qui nous semble intenable.

Lÿsä, pour être honnête, la dialectique nous oblige à appeler les choses par leur nom. Reconnaître l'existence d'une culture ne signifie pas valider sa structure de domination. Le Grand Kah est prêt à dialoguer avec tout le monde, et c'est pour cela que nous échangeons avec vous aujourd'hui avec grand plaisir. Mais nous refusons le relativisme qui voudrait que toutes les trajectoires historiques se valent éthiquement. On ne peut écrire le monde en commun que si l'on accepte d'abolir les privilèges. Du sang, du nom, de l’héritage. Cela ne signifie pas que le dialogue soit impossible. Cela signifie simplement qu’à nos yeux, il ne peut être honnête qu’à condition de nommer ce qui, dans votre monde, transforme encore des existences humaines en pièces soumises à un règlement aristocratique ou bourgeois du politique. C’est là, beaucoup plus que dans une éventuelle et très hypothétique différence de mœurs, que se trouve la frontière.
 »

Actée pencha la tête sur le côté.

« Ne voyez aucune leçon de morale dans nos propos, citoyenne Köwnatör. Et ne pensez pas que je ne suis pas favorable à toute lutte visant à éviter l'extinction d'une culture. »

Elle leva légèrement son verre en direction de Lÿsä, oubliant volontairement, maigre concession faite à la situation, de préciser que ces luttes étaient généralement anti-impérialistes et visaient à obtenir l'indépendance et l'autonomie. Pas à prendre les pleins pouvoir dans le cadre d'un jeu absolutiste. Elle se força à sourire. Une expression qui semblait s'être égarée sur ses traits éternellement fatigués.

« À la rigueur de l'analyse et à la sincérité de nos désaccords. Les discussions les plus constructives naissent rarement de l'approbation mutuelle. Maintenant, je suis sûre que vous espériez quelque chose d'un peu moins pesant en nous abordant.
Il n'est pas trop tard pour revenir à une simple discussion de salon ! Je vous en prie, veuillez nous excuser, nous sommes parties d'un très mauvais pied. Mais nous allons faire un effort, n'est-ce pas ? »

Elle posa une main sur l'épaule de sa partenaire, qui n'offrit aucune réaction lisible. Rai considérait sans doute qu'elles avaient assez joué, assez tourmentée une personne qui ne voulait, au fond, que défendre les intérêts des siens, ou avoir une discussion agréable. L'un dans l'autre, rien qui ne justifiait qu'on lui jette à la figure les conclusions de fond des analystes du Commissariat, ou les outils théoriques qu'ils avaient utilisé.
Encore et toujours, Lÿsä écoutait les mots qui lui étaient adressés avec grande diligence. Les événements rattachés à Corvus étaient encore nouveaux, et bien que beaucoup d'individus voyaient cela d'un mauvais oeuil très justifiable, elle avait besoin de l'entendre. Non pas sur une missive quelconque, une volée d'insultes ou des critiques journalistiques. Elle devait l'entendre de face, correctement argumentée, et c'était ce qu'elle était venue chercher. Qui plus est, quelle valeur peut avoir une discussion où toutes les opinions convergent ? Aucune raison de s'en approprier les soins, si ce n'est pour passer un mauvais quart d'heure, ou un moment rappelé pour son manque de ténacité.

Amusée et posée, elle reprit la main de la conversation en conservant sa ligne.

"Je crois bien que nous touchons là au cœur de notre divergence, vous cherchez à expliquer les phénomènes tandis que je cherche à comprendre comment ils sont vécus. Je ne suis bien évidemment pas venue me présenter à vous pour vous prouver que Corvus avait raison, surtout puisque je suis seule et sans l'accompagnement du reste de la délégation. À vrai dire, je dirais plutôt l'inverse, si j'aurais voulu obtenir l'approbation de quelqu'un, je me serais adressée à des interlocuteurs moins critiques, et surtout moins renseignés. Si j'ai fait ce choix de venir vers vous, c'est justement car je savais pertinemment que vous disposeriez des outils intellectuels nécessaires pour mettre à l'épreuve mes propres certitudes. D'ailleurs, je ne suis pas certaine que l'on puisse véritablement éprouver une conviction en la confrontant uniquement à des personnes qui la partagent déjà.

Cependant, il y a bien un point que je trouve fort amusant. Je vous ai notamment parlé de la manière dont une génération s'est réapproprié un héritage, or depuis tout à l'heure, vous m'expliquez pourquoi cette réappropriation devait nécessairement se produire. Voyez-vous, vous me décrivez des causes. Je vous décris son expérience humaine.

Peut-être que notre désaccord n'est pas tant politique que méthodologique. Vous observez les structures qui produisent les hommes. Je m'intéresse aux hommes qui habitent ces structures. Après, ces deux approches ne s'excluent d'ailleurs pas nécessairement, je ne prétends pas qu'elles soient incompatibles. J'ai simplement le sentiment que nous regardons le même paysage depuis des versants opposés...

Je dois d'ailleurs reconnaître une certaine cohérence dans votre approche. Là où je vois des individus qui ont redécouvert un héritage, vous voyez immédiatement les mécanismes qui les ont conduits à le faire."


Après avoir prononcé ce discours, elle eut un petit rire doux en revenant aux derniers mots de Rai.

"Au delà de cela, je crois effectivement que nous avons transformé ce mariage en séminaire universitaire, et je crains être coupable de la première infraction !"

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