Posté le : 19 juin 2026 à 10:49:54
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Lÿsä était légèrement perplexée par ce qu'elle venait d'entendre, moins pour son contenu mais certainement pour l'exhaustivité et la qualité de cette réponse. Bien évidemment, elle n'était pas là pour être d'accord avec qui que ce soit, et bien qu'elle reconnaissait l'éventualité de devoir se frotter à des idées avec lesquelles elle s'accordait moins, elle était surtout présente pour parler culture, non pour en tenir un débat. Elle avait certes pris soin de tout noter dans son esprit et d'étudier le discours qui lui avait été fait, mais de l'extérieur elle restait impassible même face au caractère vraisemblablement hostile initial d'Actée. Au contraire, peut-être qu'elle souriait un peu plus à présent...
L'analyse qui lui avait été fournie était certainement complète, mais s'éloignait de par sa longueur de la question initiale et du but recherché par Lÿsä dans cette conversation mondaine. Toujours avec la même expression, elle reprit.
"Je dois l'avouer, je ne m'attendait point à une réponse aussi complète que celle-ci. Il y a bien des sujets où je concorde, même si je mentirais si je vous disais que j'étais d'accord sur toute la lignée à propos de nos disparités. Et pourtant, ce qui m'intéresse le plus, c'est justement ce qui nous rapproche et non ce qui nous différencie. Justement, vous mentionnez l'hybridation culturelle, de dialogues entre traditions et identités figés... C'est certainement un fait moins connu, et je le conçois car la guerre civile n'était qu'à ses débuts en plus du fait que peu a été documenté à son sujet notamment par les médias sous geôle de la MIRA, mais à bien des égards, Corvus est revenue en vogue par ce phénomène même. Bien avant les coups de feu et la guerre qui s'en est suivie, c'est la jeunesse du pays qui s'est mise à former des communautés et forums sur internet, redécouvrant ensemble des pans oubliés de leur héritage. Certes, ils échangeaient sur les croyances, sur la langue et sur les traditions, mais surtout et avant tout, ils la modifiaient. En quelque sorte, ils l’adaptaient cette culture, à leur monde, à leur époque.
Et c'est peut-être là ce qui m'a le plus frappée dans votre analyse, lorsque vous décrivez une culture qui survit parce qu'elle est pratiquée et réinterprétée quotidiennement plutôt que conservée sous verre, dans un coffre fort comme décrit par vos soins, et je reconnais là une partie de ce qui s'est produit chez nous."
Lÿsä se mit à se gratter l'épaule droite. Elle avait ce petit tic dès qu'elle se plongeait dans des analyses, des réflexions plus poussées, où lorsqu'elle réfléchissait simplement.
Lÿsä ne conversait que très peu sur ces sujets. En Corvus, ils étaient déjà connus par la plupart, et ils n'avaient pas d'accès à l'étranger avec la guerre des ombres pour pouvoir partager cela. C'était presque dévoiler la partie intime, magique et magnifique de comment la guerre est arrivée. Bien différente des raisons matérielles traitées par les médias réguliers. Peu de personnes à l'étranger comprennent en réalité ce qu'il se tramait durant toutes ces années sur le web antarien, et donc peu en comprennent les racines.
Elle reprit son discours, cette fois avec du concret.
"Sachez-le, si on m'avait dit que je serait en cette position il y a même quelques mois, j'aurai ri jaune. Nous n'étions que des personnes ordinaires, mon père travaillait en sidérurgie et nous fréquentions l'établissement scolaire public le plus proche de notre domicile. C'est pour cela que je me méfie parfois des lectures exclusivement structurelles de l'Histoire, puisqu'elles expliquent beaucoup, certes, mais ne saisissent en aucun cas comment les individus eux-mêmes se réapproprient leur héritage.
Comprenez à présent que les antécédents de ce nouveau mouvement sont tout aussi fascinants qu'ils sont enfouis sous les hostilités physiques qui transparaissent à l'étranger. Par cette explication, je voulais surtout me rattacher aux points que j'estime être les plus intéressants de votre discours. Vous avez évoqué l'idée selon laquelle le consensus kah-tanais présuppose la reconnaissance de l'autre comme co-auteur légitime du monde, et c'est ma foi une formulation que je trouve très élégante car elle contient en elle quelque chose d'absolument fondamental en ma vue: la possibilité d'accepter qu'une société puisse suivre une trajectoire différente de la nôtre sans pour autant lui nier toute légitimité historique.
Après, je ne converse pas nécessairement sur des sujets d'approbation ici, il est bien sûr facile de condamner ou simplement de critiquer. Ici, c'est de la simple reconnaissance dont il s'agit. Vous le comprendrez mieux que moi même, reconnaître quelqu'un comme co-auteur du monde n'implique pas d'être d'accord avec lui à proprement parler, cela implique seulement de reconnaître qu'il possède, lui aussi, le droit d'écrire une partie de l'histoire."
Sur ces derniers mots, Lÿsä posa son regard sur Rai qui était justement celle qui avait mentionné les propos référencés, en attente d'une réponse de sa part à présent sous la lumière d'une possible similitude dans les deux discours. Réellement, elle commençait à prendre plaisir à discuter à présent.