Posté le : 23 sep. 2026 à 17:27:08
Modifié le : 23 sep. 2026 à 17:35:16
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Le Grand Vizir du Capitalisme d'Occasion
« Voilà », dit le Brann. « Vous avez tout vu. »
Ils s’étaient arrêtés sur un quai en béton brut. L’air était chargé de cette odeur typique des ports industriels. La chair de poisson, la soude, le kérosène. Un parfum riche et répugnant. Le kah-tanais acquiesça tranquillement.
On l’avait surnommé le Grand Vizir du CaDoc, soit capitalisme d’occasion. Pleinement responsable des investissements kah-tanais dans plus d’une dizaine de pays, c’était pourtant un individu discret, et ce surnom n’avait lieu que dans une presse très spécialisée, et dans des réunions où l’on souhaitait l’évoquer sans parler de lui, directement. Il savait sa réputation inquiétante.
Le Brann vint se placer à ses côtés, et suivit son regard. Il y avait un bras d’eau, assez large pour faire passer trois bateaux de face. De l’autre côté, le port industriel de Consténįne se prolongeait sur des installations anciennes. Certaines semblaient à l’abandon, d’autres étaient en pleine activité. Le suranné côtoyait le fâcheusement nouveau, et le port s’extirpait mollement de sa vieille peau. La mue prendrait encore du temps. Le Grand Vizir étouffa une quinte de toux.
« Ca nel… »
Le Brann fronça les sourcils.
« Désolé je ne parle pas syncrelangue.
– C’était du nahuatl », corrigea-t-il en affectant un air poli. « Vous évoquiez des chiffres de croissance impressionnants.
– Presque 73 % depuis 2019.
– Ah, c’est impressionnant. »
Il n’avait pas besoin qu’on lui répète les chiffres. Il les avait bien en tête. Le Grand Vizir fixait encore les ports. Le Brann croisa les bras.
« Tout le pays n’en a pas profité de façon égale mais le fret est un secteur clef, je ne doute pas que les travaux suivront bientôt l’ensemble du port.
– J’y compte bien. Voyez-vous jeune homme, si nous souhaitons faire de ce port une porte d’entrée crédible vers l’Eurysie nous devrons moderniser non seulement les grues et les terminaux, mais les routes, les rails, les systèmes de liaison internet. Si nous voulons respecter la sévère loi kah-tanaise sur le commerce et la taxation sur la pollution et le coût humain, il faudra des investissements visant à produire de l’énergie verte et la création d’un tissu syndical solide et copropriétaire de nos accomplissements. Et bien sûr, parce que c’est une économie capitaliste, et que le marché est une jungle, il nous faudra nous assurer que nos investissements gagnent la course, et que ceux de nos rivaux finissent le nez dans le caniveau.
– Vos rivaux », répéta le Brann.
Le Grand Vizir acquiesça.
« J’en conviens. Aucun des pays ayant investi dans votre république ne peut être considéré comme un rival pour l’Union. Mais à l’échelle de ce pays, nous nous battrons pour un même marché, pour le contrôle – car c’est de ça qu’il s’agit – des mêmes ressources, de la même force de travail. Et puisque vous vivez dans un régime libéral, pour le contrôle de l’âme même du pays. Sur ce plan ce seront nos rivaux. »
Le Brann ne répondit pas immédiatement. Il fixa le regard du vieil homme. Un visage ridé, des cheveux épais, mi-longs, et des lunettes à bord carré. Il avait quelque chose d’à la fois très sévère, et parfaitement apaisé. Finalement le Brann décida de répondre en toute franchise.
« Je vous suis. Mais je suis surpris que vous parliez d’âme.
– Ah oui ?
– Vous êtes des matérialistes, au Grand Kah.
– Et vous êtes un peuple perclus de religiosité, à couteau tiré avec vous-même, et en proie à des violences pas possibles depuis que le dernier pape a jugé bon d’excommunier cinquante pour cent de votre population.
– C’est faux.
– Ca nel… » répéta le Grand Vizir, d’un air vaguement ironique. Et le Brann sourit.
« Alors vous n’êtes pas tous matérialistes. Et vous ?
– Je ne crois pas à l’âme, c’était un abus de langage. Les conditions matérielles d’existence ont un impact beaucoup plus fort sur notre quotidien que des éléments immanents ou rémanents.
– Matérialiste.
– Je conçois la religiosité comme une béquille ou un luxe, selon la situation de chacun.
– Vous n’allez pas vous faire que des amis, ici.
– Mon cher ami, détrompez-vous. »
Il se détourna enfin de la digue, les mains plongées dans les larges poches de son manteau. Le tissu brun était chaud, mais informe, et l’ensemble semblait se confondre avec sa personne. Il n’avait pas tant l’air de porter son costume que de l’être. Le Brann le suivait d’un pas tranquille. Depuis qu’il était là, le Grand Vizir lui avait tenu de nombreux discours. Philosophiques, historiques, matérialistes. De son point de vue, c’était un vieil homme. Un vieil homme qui, comme beaucoup de ses congénères, était invariablement bavard. Mais son esprit restait vif, son expérience réelle, et il représentait les intérêts économiques d’une dizaine de conglomérats et d’un pays dont la puissance avait de quoi faire trembler. Une fois, le Grand Vizir s’était décrit comme « le bout immergé du titan ». Puis il avait eu un rire triste, ou une quinte de toux, et l’avait fixé dans le blanc des yeux.
« En nous invitant ici, votre gouvernement veut faire changer les choses. Le sait-il seulement ? »
Il avait dit ça avec son calme habituel, mais il y avait alors quelque chose de franchement intense dans son regard. Au point d’en être déstabilisant. Changer les choses ? Le Grand Kah n’allait sans doute pas faire la révolution. Pas dans un pays qui venait de s’extraire d’un système bipartisan en bout de course, pas dans un pays qui avait donné le pouvoir à des libéraux à plus de 78 % Ce n’était pas l’endroit et pas le moment. Le Brann y avait pensé, et avait conclu que le Grand Vizir pensait au long terme. Les communalistes pensaient toujours au long terme. Les kah-tanais, surtout. C’était une caractéristique si habituelle, chez eux. Et qui avait tendance à agacer leurs congénères étrangers. « Nous pouvons faire la révolution maintenant ! Les conditions sont rassemblées ! » « Attendons encore un peu. » L’attente allait bien avec ce que dégageait le grand homme.
Aujourd’hui il semblait de meilleure humeur. Il indiqua la place où était garée la voiture, et fit un signe discret au conducteur et au garde du corps. Le premier éteignit une cigarette et retourna à sa place, le second jeta un regard à la ronde avant de monter sur la place du mort.
« J’aimerais visiter les bâtiments que vous aviez repérés pour l’éventuel institut culturel kah-tanais.
– N’oubliez pas votre dîner à l’ambassade. »
Le kah-tanais eut un geste de main, comme pour chasser une mouche.
« Nous avons le temps. Je dois simplement les voir, et juger de leur emplacement en ville.
– Oui d’ailleurs, pourquoi l’implanter ici ? C’est une ville importante mais vous pourriez toucher beaucoup plus de monde à l’intérieur des terres. Votre public cible : les étudiants, les professions culturelles...
– La capitale en comptera aussi un.
– Ok ok.
– Et nous nous adressons aussi aux travailleurs. C’est un bassin ouvrier, non ?
– Ok, allons-y alors. »
Ils montèrent dans la berline électrique, qui s’élança dans la ville.