Les raisons qui avaient poussé le président de la République du Talaristan à envoyer une délégation talar sur les mystérieuses îles de la Terre Pure semblaient quelque peu confuses pour ses cinq diplomates aguerris. La Première ministre avait bien tenté de leur expliquer que l'intérêt était avant tout de nouer un premier contact avec une nation qui n'entretenait, jusqu'à présent, que des relations limitées avec le reste du Nazum et le reste du concert des nations, mais l'ambition du gouvernement derrière cette initiative restait floue et quelque peu incohérente pour ce petit groupe débarqué sur cette plage de sable fin.
Arrivé à bord d'un vieux patrouilleur de la force navale jusque dans la baie de Rohukara, siège du gouvernement de la République, le navire n'avait pu accoster au quai en raison de nombreuses avaries moteur, et le chef de la représentation avait donc décidé de monter à bord d'une pirogue de pêcheur qui s'était approchée près, très près — trop près ? — du bâtiment talar. Une fois enfin arrivés à terre, les cinq hommes prirent le temps de regarder la mer. Il était vrai que les paysages de l'île d'Hanaba étaient splendides, tout comme les eaux calmes entourant l'archipel de Xiaodao.
— Mais que faisons-nous là ?
— Le président l'a demandé. Donc nous sommes là.
— Eh, il faut que vous alliez à la capitainerie... pour vos papiers.
Au milieu de leurs échanges et de leurs pensées, ils en avaient presque oublié le pêcheur qui les avait menés jusqu'ici. Il s'était présenté sous le nom de Rokan, mais son prénom était Semmu, du moins c'est ce que le chef de délégation semblait avoir compris après un vague échange avec lui. Il ne lui avait pas beaucoup parlé. Cette délégation talar était composée de diplomates dont certains étaient issus de grandes familles politiques et proches de Mirza Arsam, et cette nomenklatura à la sauce talar n'avait guère l'intention de discuter des heures avec un simple pêcheur. Pourtant, face à lui, c'étaient bien eux qui avaient l'air ridicules, avec leurs habits traditionnels d'apparat bien trop chauds pour ce climat et leurs tapis portés sur le dos. Semmu, de son côté, ne semblait ni très impressionné ni particulièrement concerné par leur mission.
Le chef de la délégation était un certain Kükbüre, le « loup céleste », pressenti pour prendre les fonctions d'ambassadeur si une ambassade auprès du gouvernement jōdōjin venait à être créée. Il prit la tête de la marche sur cette longue plage de sable blanc en direction du port. La capitainerie ne fut guère difficile à trouver : la plupart des habitants étaient assez coopératifs et, là où l'on pouvait s'attendre à un dépaysement de leur part, c'étaient en réalité les Talars qui semblaient perdus dans un monde étrange. Pour les habitants de Rohukara, il ne s'agissait finalement que de visiteurs parmi d'autres.
Les papiers étaient en règle. C'était en revanche la première fois que les autorités voyaient des passeports talars, et Kükbüre dut expliquer au douanier ainsi qu'au capitaine du port les raisons de leur présence ici. « tapis... gouvernement » : c'est sans doute la phrase qu'ils retinrent principalement de cet échange. La petite troupe prit ensuite le chemin du grand monastère, le Hongan-ji, que l'on leur avait présenté, de manière assez succincte, comme le « siège du pouvoir politique » de la Terre Pure. Cependant, les miliciens *Ikkō-ikki* les arrêtèrent avant qu'ils n'atteignent le temple et, avec une certaine indifférence à l'égard de ces ambassadeurs improvisés, les redirigèrent vers le « gouvernement », l'institution officielle du pouvoir exécutif, étroitement surveillée par les moines locaux.
Enfin, les Talars arrivèrent auprès des services diplomatiques de la République. Ils prononcèrent leur traditionnel discours d'amitié, de coopération entre les nations du Nazum, puis remirent le tapis au représentant qui les accueillait. Un moine, peut-être ? L'homme les informa que la Première ministre, Madame Shirawa, allait examiner leur demande et les installa, dans l'attente d'une réponse, dans un logement appartenant à l'État, situé dans le centre-ville. Ils se trouvaient alors bien loin du confort de leurs appartements de Khydan, mais semblaient pourtant s'habituer à l'atmosphère calme et paisible de la société jōdōjin — du moins de ce qu'ils pensaient en comprendre.
Il ne leur restait plus qu'à attendre. Débarrassés de leurs tenues traditionnelles, ils firent le tour de la ville. Le travail ne croulait guère lorsqu'on était aussi éloigné du pouvoir d'Arsam, au point qu'ils semblaient presque se fondre dans la masse. Si l'on excepte leurs telpek, évidemment.