
[Littérature] Sous un ciel étranger
Posté le : 01 jui. 2026 à 21:52:26
Modifié le : 01 jui. 2026 à 22:40:02
0



La civilisation humaine, civilisation marquée par ses périodes de prospérité et ses âges sombres, on raconte souvent que les différentes civilisations s’étant effondrées ont disparu dans les flammes, mais c’est un mensonge. Le feu est quelque chose de spectaculaire, il marque la mémoire collective, mais surtout, il donne aux survivants un bouc émissaire pour la cause de tous leurs malheurs. Mais aucune nation ou civilisation ne s’est éteinte à cause d’un seul incendie, d’une seule catastrophe, non, lorsqu’une civilisation s’effondre, c’est le fruit d’un processus lent, les nations s’effondrent par accumulation de fatigues, par fissures ignorées dans leur armure.
L’Empire Raskenois comme beaucoup d’autres nations avait traversé bien des choses, guerres civiles, famines, épidémies, attentats séparatistes, crises économiques et bien d’autres, mais aussi rudes soient ces épreuves, la nation les avait surmontées. Surmontées oui, mais pas sans conséquences, toutes ces épreuves avaient marqué au fer rouge dans leur âme que le monde aussi paisible fût-il hier pouvait devenir totalement hostile demain. Alors, presque de manière maladive, la nation se préparait à la pire des situations, quelle était-elle ? Même eux ne le savaient pas, il fallait juste se préparer au pire, alors des réserves de nourriture protégées furent construites, des mesures pour protéger la population furent prises et les institutions furent pensées pour pouvoir fonctionner même lorsque beaucoup auraient cessé. Beaucoup pensent que cela est excessif, que c’est de l’argent jeté par la fenêtre, mais à Rasken, on appelle simplement ça être prêt.
Mais aussi préparée la nation raskenoise fût-elle, rien de ce qu’elle avait n’était en réalité prêt pour ce qui allait arriver. Tout commença un jour banal de novembre, le 14 novembre de l’année 2031 pour être exact, à cette date, des anomalies climatiques furent observées au-dessus de la Manche blanche, anomalies semblant se diriger vers l’Eurysie centrale. Puis les pluies arrivèrent, portées par l’anomalie qu’était cette tempête, au début, le gouvernement se voulut rassurant, parlant de "crise climatique exceptionnelle" mais gérable, cependant vint un moment où ce discours ne pouvait plus être tenu, car à mesure que les pluies s’intensifiaient, des régions entières se virent inondées. Mais là encore, la situation restait "sous contrôle", des évacuations massives furent opérées, des centres d’accueil titanesques furent ouverts, même si c’était difficile, la population tenait et le gouvernement aussi.
La pluie avait fait des ravages c’était une certitude, mais quels que soient les dégâts que celle-ci avait provoqués, ce n’était que la première étape, car à cette pluie digne des récits mythologiques, vinrent se rajouter des séismes, faibles au début, ils gagnèrent en intensité par la suite. Les sols déjà totalement saturés en eau furent incapables de résister, alors, des glissements de terrain comme il n’en avait jamais été observé se déclenchèrent. Mais encore une fois, même avec cela, les autorités étaient encore debout, affaiblies certes, mais debout, mais vint un point où même celles-ci durent s’incliner et ce point fut le lac de retenue d'Auberlof. Celui-ci contenait derrière ses barrages près de 163 milliards de m3 d’eau, ainsi, lorsque celui-ci céda, ce ne fut pas un raz-de-marée, mais un véritable tsunami, ravageant une bonne partie du Nord-Ouest de Rasken et une partie du Sud du Bachmeyer. Mais cela ne fit pas que ravager des régions entières, cela mit également sur les routes encore praticables le plus grand nombre de réfugiés de l’histoire du pays.
Des millions de réfugiés étaient sur les routes, cependant, ils n’avaient pas de destination où aller, à part peut-être une, on racontait qu’il y avait une base militaire dans le Nord-Est qui s’était transformée en centre d’accueil devant l’urgence de la situation. Sur le chemin, les réfugiés voyaient toujours la même image, toujours le même paysage, toujours les mêmes hélicoptères volant sous une pluie noire. Puis arriva un moment où des camions de l’armée firent leur entrée, ceux-ci disaient venir de Neuheim, la base tant convoitée et qu’ils étaient là pour escorter et ramener les civils jusqu’au camp de réfugiés improvisé sur la base. Alors, à ce moment-là, l’espoir revint quelque peu.
En arrivant à la base les réfugiés virent enfin la fameuse Neuheim et comprirent pourquoi on disait d’elle que c’était le dernier îlot de stabilité dans ce monde en train de s’effondrer. La base était la plus moderne du pays mais également l’une des plus grandes, celle-ci disposait de stocks de nourriture, d’eau et d’une alimentation électrique interne lui permettant de fonctionner normalement même en cas de siège. Quelques jours après l’arrivée des premiers réfugiés, Neuheim n’était plus une base militaire, mais une véritable ville de fortune alternant entre hangars réaménagés, parkings transformés en camps de fortune et terrains d’entraînement où s’empilaient des préfabriqués et des tentes militaires.
Dans les locaux réservés à l’armée, un homme en particulier était présent, le général de la base Herik Weiz, celui-ci regardait par la fenêtre, se remémorant ses années de formation et ce qu’il avait appris, tactique militaire, logistique, gestion de crise. Tout ceci était important, mais face à la situation que le pays traversait, cela n’était d’aucune utilité, mais malgré ça, il faisait de son mieux pour sauver un maximum de civils, après tout, s’il avait intégré l’armée, c’était pour protéger l’Empire et sa population, et ça, fin du monde ou pas, il n’y dérogerait pas.
Posté le : 01 jui. 2026 à 21:53:41
Modifié le : 01 jui. 2026 à 21:53:48
0






Neuheim : Base militaire la plus moderne de l’Empire ou plutôt était, car maintenant, celle-ci a cédé sa place à un camp de réfugiés. Des hangars abritant auparavant des avions furent convertis en centres d’accueil. Dans l’un d’eux, le capitaine Sorgel fumait une cigarette, profitant d’un rare moment d’accalmie, celui-ci regardait devant lui l’immense porte métallique vibrant sous le coup des rafales, de l’autre côté, il pouvait entendre le vent hurler contre les tôles du hangar à la manière dont une bête hurlerait pour rentrer avant de faire un massacre. Neuheim n’était plus une base militaire, c’était devenu le seul refuge stable connu, la tempête ayant presque entièrement pulvérisé les moyens de communication, ne subsistait qu’une liaison intermittente avec le fort Lorenz dans les montagnes à l’Est. Un sous-officier s’approcha alors de Sorgel, tout en enlevant ses gants trempés, il lui demanda : Encore combien ?
Sorgel ne réagit pas durant une seconde, ne voulant pas gâcher son temps infime de repos il continua de fumer sa cigarette, puis il alluma la tablette qu’il tenait sous son bras et commença à consulter les chiffres. Il les connaissait déjà, mais comme pour confirmer qu’il n’avait pas louché, il les consulta à nouveau.
Sorgel – Le convoi 34 est en route, il ne devrait plus tarder à arriver et on vient d’envoyer 2 autres convois chercher des réfugiés, mais on a perdu le contact avec l’un des deux.
Le sous-officier resta de marbre, lui aussi connaissait plus ou moins l’étendue de la situation, mais comme pour Sorgel, il voulait confirmer encore une fois que c’était bien la réalité.
Les deux soldats se regardèrent une seconde en silence, comme assommés par la tâche qui leur incombait. Au début, ce n’était qu’un événement climatique anormal, mais maintenant, c’était une apocalypse climatique digne des récits mythologiques mais malgré ce constat, il fallait continuer d’avancer car le flux de réfugiés lui ne se tarirait pas et si eux ne le faisaient pas alors personne ne le ferait.
Plus loin, assis sur une caisse de munitions vide l’un des réfugiés, parmi les derniers à avoir foulé le sol de Neuheim fixait le toit du hangar, à ce moment-là des pensées lui traversèrent l’esprit :
- et si le toit lâche ?
- et si le froid pénètre dans le bâtiment ?
- et si je redeviens un réfugié luttant pour survivre ?
Non loin de lui se trouvait sa grande sœur Flora, lorsque les barrages cédèrent elle et Lukas furent séparés de leurs parents, ce fut donc à elle de prendre en charge la situation, du moins avant qu’ils ne se fassent recueillir par les militaires et transportés jusqu’ici. Durant les quelques jours elle apprit à reconnaître le moindre signe sur le visage de son jeune frère et là elle le voyait, elle voyait qu’il était inquiet, alors elle s’approcha de lui pour le réconforter resserrant par la même occasion la couverture de survie qu’il portait.
Flora Ehmann – Serre bien ta couverture de survie, tu vas attraper froid sinon.
Lukas Ehmann – À quoi bon si on se retrouve sous la pluie encore une fois ? Je veux revoir papa, je veux revoir maman, ils me manquent.
Flora Ehmann – J’en ai parlé aux militaires, ils vont les retrouver ne t’inquiète pas, mais en attendant, serre bien ta couverture, j’ai pas envie que quand on va les retrouver tu sois mourant.
Lukas Ehmann – À quoi ça sert de toute façon ? Que ce soit dedans ou dehors, j’ai l’impression d’être autant mouillé.
En un sens, Lukas n’avait pas tort car même s’il se trouvait à l’intérieur d’un bâtiment, l’humidité semblait s’infiltrer par le moindre orifice, car comme on avait fini par dire, quelle que soit la modernité ou la technologie déployée, le froid et l’humidité finissaient toujours par se frayer un chemin. Lukas resserra alors un peu la couverture de survie argentée qu’il portait autour de lui, c’est à ce moment-là qu’une nouvelle rafale vint heurter le toit et les murs du hangar faisant grincer les poutres métalliques. Presque immédiatement, la totalité des réfugiés présents dans ce bâtiment levèrent les yeux vers la toiture, c’était devenu une habitude pour eux, avec les jours, tous étaient devenus très sensibles au moindre bruit :
- une vibration un peu trop forte,
- un claquement métallique,
- une lumière qui vacillait,
- un moteur qui s’arrêtait.
Car pour eux, le moindre petit bruit était peut-être le signe que la catastrophe allait encore empirer, alors il fallait être attentif. Plus loin dans le hangar, un point de distribution s’était organisé, des bénévoles et des soldats distribuant nourriture, café, couvertures de survie et vêtements. Cela avait de quoi réchauffer quelque peu le cœur des personnes présentes mais cela rappelait aussi que la situation était tout sauf normale. Le café, si doux soit-il se voyait mélangé aux odeurs de métal humide, de carburant, de boue et de vêtements trempés.
Ce n’était pas une odeur banale, mais c’était une odeur qui collait parfaitement à la situation, une odeur de survie. Près de la grande porte, une porte de service s’ouvrit, de celle-ci passèrent des soldats mais également durant un bref instant les conditions extérieures. Quand les soldats rentrèrent, se trouvait avec eux un homme inconscient installé sur une civière improvisée poussée par un mécanicien, ce n’était normalement pas son rôle mais cela n’avait plus d’importance au vu de la situation. Se trouvait également une fillette à moitié consciente portée par un soldat sur son dos car trop affaiblie pour marcher d’elle-même, son visage était pâle presque gris à cause de l’éclairage du hangar. Lorsque le convoi passa, le silence s’installa un bref instant, les réfugiés se turent, la tempête également sembla s’arrêter le temps d’une seconde, puis un homme recommença à parler, un enfant à pleurer et le vent à hurler contre les parois du hangar, en un sens on pouvait dire que la vie reprenait.
À l’arrière, le capitaine Sorgel regardait la scène et finalement, se dit qu’il était temps de revenir, alors il écrasa sa cigarette contre une caisse et se recoiffa, repoussant ses cheveux trempés vers l’arrière. Marchant vers les réfugiés, le capitaine s’arrêta brusquement devant les immenses portes du hangar, les regardant durant un certain temps, celles-ci étaient toujours fermées, toujours frappées par les rafales, mais le plus important, toujours debout. Puis son regard se porta à nouveau vers les réfugiés toujours plus nombreux, toujours plus malades malgré les efforts, le sous-officier alors toujours à côté de lui reprit la parole d’une voix basse.
Sous-officier Adam Komar – On tient combien de temps dans cette situation ?
Le capitaine Sorgel esquissa un léger sourire malgré la situation, ce n’était pas un sourire de joie cette émotion l’avait quitté depuis plus d’un mois maintenant, non c’était un sourire nerveux.
Capitaine Tobias Sorgel – Ça dépend, tu veux la version optimiste ou la réalité ?
Le sous-officier Komar ne répondit pas, à vrai dire, il connaissait déjà la réponse, car même un aveugle comprendrait que la situation est critique même s’il ne pouvait pas la voir, Sorgel reprit alors.
Capitaine Tobias Sorgel – Pour l’instant, les réserves tiennent, le SMR fonctionne et le sol est stable, mais si nos routes d’approvisionnement continuent de disparaître sous les eaux alors viendra un moment où on aura plus rien enfin si, l’énergie on en a encore pour quelques années.
Il consulta alors sa tablette, celle-ci affichant une carte de la région se voyait éclairée par des points rouges clignotants, représentant les ponts détruits, les routes détruites et les zones sous plusieurs mètres d’eau. Depuis qu’Auberlof avait lâché il y a quelques jours, la situation avait radicalement changé, ce n’était plus une situation d’urgence c’était littéralement l’autopsie d’un pays en train de mourir. Le sous-officier Komar regarda alors encore une fois les réfugiés durant quelques secondes puis demanda au capitaine.
Sous-officier Adam Komar – Et les autres bases, on a du nouveau ?
Capitaine Tobias Sorgel – On a perdu le contact radio avec Falken ce matin, il ne reste plus que fort Lorenz.
Komar ferma alors les yeux une seconde et pensa, Falken, une base semi-autonome, plus de deux mille soldats, et des milliers de réfugiés étaient vraisemblablement tombés. Cela aurait dû baisser le moral du capitaine car Falken était ni plus ni moins que le prototype ayant servi pour la construction de Neuheim, mais comme pour la joie qui avait disparu, cela faisait bien longtemps que le moral était au plus bas. Mais moral ou non, cela n’avait aucune importance car ils avaient un devoir à accomplir, protéger ces réfugiés autant de temps qu’il le faudrait Komar se dit alors qu’une fois tout ça terminé, il aura le luxe de faire une dépression, mais qu’actuellement il n’avait pas ce luxe.
Au même moment, à des centaines de mètres plus loin, dans le bâtiment de commandement central de Neuheim, le général en chef de la base Herik Weiz se trouvait debout, regardant la grande carte tactique du pays ou plutôt ce qu’il en restait. Avec les jours, celle-ci avait été remplie de différentes couleurs, tantôt pour marquer que la zone ne répondait plus, tantôt pour indiquer que le sol se trouvait plusieurs mètres sous les eaux. Le général Weiz, mains croisées dans le dos regardait la situation sur les écrans du centre de commandement, écrans diffusant une froide lueur sur les murs en béton renforcé de la pièce. À la différence des hangars où les pleurs et chuchotements dominaient ici, il n’y avait rien de ça, seulement le bourdonnement des serveurs, le grésillement des radios et les opérateurs appuyant frénétiquement sur leurs claviers. À un moment, un opérateur leva les yeux de son poste avant de s’adresser directement au général Weiz.
Opérateur – Monsieur, on n’a toujours aucune réponse de Falken, cela fait maintenant 17h, on continue d’envoyer des messages automatiques toutes les minutes, mais je pense qu’il ne faut plus se faire d’espoir.
Weiz ne répondit pas immédiatement, en réalité, il donnait l’impression de n’avoir même pas écouté, son regard étant toujours fixé sur la carte tactique dont les points rouges ne semblaient plus indiquer des passages détruits, mais l’hémorragie d’une nation entière. Avant même qu’il n’eût le temps de répondre, la porte blindée se trouvant derrière lui s’ouvrit dans un fracas, le fracas de quelqu’un de pressé, de celle-ci en sortit le colonel Markus Reinhardt. Pressé d’entrer, celui-ci ne prit même pas le temps de se faire propre, il avança dans la salle encore totalement trempé malgré son manteau imperméable et à chacun de ses pas des gouttes d’eau tombaient sur le sol métallique résonnant dans l’esprit de chacun comme un compte à rebours. Arrivant finalement au niveau du général, il posa un document sur la table se trouvant devant lui et finalement prit la parole.
Colonel Markus Reinhardt – Mon général, les équipes du génie viennent de le confirmer, le pont d’Eisenwald s’est effondré, cela s’est produit il y a environ une vingtaine de minutes.
Presque au même moment où Markus annonça la nouvelle, la carte tactique se vit embellie d’un énième point rouge … le dernier. Le général toujours silencieux regarda un instant le point rouge, le pont d’Eisenwald représentait le dernier axe reliant Neuheim au reste du pays enfin ce qu’il en restait, la base était désormais totalement isolée du reste du monde. Plus rien ne pouvait rentrer, plus rien ne pouvait sortir, même les aéronefs avaient maintenant interdiction de décoller tant les conditions météorologiques étaient devenues catastrophiques. Weiz prit alors une grande inspiration puis enfin sortit de son silence.
Général Herik Weiz – Et les convois déjà engagés ? On a du nouveau ?
Colonel Markus Reinhardt – 3 ont réussi à passer avant que le pont ne s’effondre, le quatrième par contre … le quatrième n’a pas eu cette chance, statut inconnu pour l’instant.
Weiz resta silencieux un instant, comme pour assimiler ce qu’il venait d’entendre, au même moment l’atmosphère de la pièce devint plus lourde, car tous savaient parfaitement ce que signifiait statut inconnu dans ce genre de situation, cela voulait dire :
- engloutis
- isolés
- ou morts
Le général laissa alors pousser un soupir, malgré toutes les précautions qu’ils avaient prises, c’était le huitième convoi à disparaître, puis finalement, reprit la parole.
Général Herik Weiz – Combien ?
Colonel Markus Reinhardt – Comment ça?
Général Herik Weiz – Combien de réfugiés dans ce convoi ?
Colonel Markus Reinhardt – 240 mon général, ainsi qu’une quarantaine de nos soldats.
Général Herik Weiz – Je me fiche de nos soldats !!!
Après presque un mois à lutter contre la nature, toute la rancœur et la frustration qu’il avait accumulées sortirent au grand jour et cela choqua passablement les soldats présents dans la salle plus habitués à un Weiz calme et réfléchi ne faisant ressortir ses émotions que très rarement. Mais au-delà de la colère, ce qui choqua la salle, ce furent surtout les mots qu’il tint "je me fiche de nos soldats" en réalité il ne s’en fichait absolument pas mais ce fut la seule chose qu’il réussit à dire. Puis, le temps d’un instant, il vacilla, comme si la fatigue qu’il avait accumulée depuis le début de la catastrophe remontait à la surface en même temps que sa frustration, un officier lui apporta alors une chaise pour que celui-ci puisse s’asseoir. Le colonel lui sembla vexé ou en colère contre le général, alors, il se retourna et commença à marcher vers la porte pour sortir de la salle, mais avant qu’il ne puisse sortir, Weiz reprit la parole.
Général Herik Weiz – Je … je suis désolé, Reinhardt, vous tous, je retire ce que j’ai dit, je ne le pensais pas, c’est … c’est juste que c’est notre rôle. Quand on s’est engagés dans l’armée vous comme moi on a fait le serment de dédier nos vies à la protection de la nation mais surtout de ses citoyens même si cela doit nous coûter la vie. La mort d’un ou plusieurs soldats est et restera toujours une tragédie, mais la mort d’un civil l’est encore plus.
Le général marqua alors une pause et de son uniforme il en sortit un petit carnet, un carnet banal, distribué à chaque soldat à son arrivée et si celui-ci en fait la demande, mais même s’il semblait banal, Reinhardt sentait que ce n’était pas le cas, alors il demanda.
Colonel Markus Reinhardt – Qu’est-ce que c’est ?
Général Herik Weiz – Un carnet … un carnet avec la liste de tous les soldats qu’on a perdus depuis que cette putain de météo est là.
Le colonel Reinhardt prit alors le carnet et l’ouvrit, ce qu’il y trouva dedans, ce n’était pas juste une liste de noms, le carnet contenait non seulement le nom et prénom de chaque soldat tombé, mais également la situation familiale et même un petit texte. Dans ce texte était écrit tout ce dont se souvenait le général du dit soldat, les interactions, les remontrances, le caractère, les fois où il avait rigolé avec etc etc, ce n’était pas juste un simple carnet, c’était un véritable mémorial à lui tout seul. Mais en continuant de feuilleter le carnet, Reinhardt s’aperçut que pour certains soldats, il n’y avait pas de petit texte, seulement la mention "j’aurais aimé te connaître plus et ne pas avoir juste un nom et un matricule".
Colonel Markus Reinhardt – Vous avez dédié une page à chacun des soldats tombés jusqu’à présent, pourquoi ?
Général Herik Weiz – Pour ne pas les oublier.
Le général resta silencieux un temps et les personnes présentes dans la salle en firent de même, le temps d’un instant, un silence presque parfait baigna la salle, même le bruit des claviers sembla inaudible. C’était comme si tous venaient de réaliser que derrière chaque carte, chaque nombre, chaque point rouge se trouvaient des humains luttant pour sauver ce qu’ils peuvent en y laissant parfois leur vie. Le colonel Reinhardt referma le plus doucement possible le carnet donnant l’impression que celui-ci était en verre, puis une fois refermé, il le tendit le plus délicatement possible au général qui le remit dans la poche intérieure de son uniforme avec la même délicatesse. Ce silence qui s’était installé avait quelque chose d’apaisant, le temps d’un instant les problèmes de dehors semblaient lointains, mais cela ne dura pas, une alarme se mit alors à sonner ou plutôt à hurler, alarme suivie presque immédiatement d’une voix au travers de la radio.
Station météo Charly – Ici station météo Charly, urgence météo, code noir, je répète code noir, activité atmosphérique anormale sur l’ensemble de notre zone.
Opérateur – Code noir ?
Presque immédiatement après, un autre opérateur se jeta sur sa console, consultant frénétiquement les données s’affichant sur son écran, mais plus il lisait, moins il comprenait et plus son visage devenait pâle. Le général Weiz qui avait repris ses esprits après avoir évacué sa frustration se pencha sur son épaule et demanda.
Général Herik Weiz – Qu’est-ce qu’il se passe exactement ?
Opérateur – Je … je ne sais pas monsieur, les relevés barométriques viennent de chuter, c’est incompréhensible.
Général Herik Weiz – Chuter dans quel sens ?
Opérateur – Dans le sens où on est passés de la tempête à l’œil du cyclone, on est sous les 870 hPa.
Ce n’était à n’y rien comprendre, la pression atmosphérique venait de chuter, semblant indiquer que la base se trouvait désormais au centre du cyclone, pourtant, rien ne le laissait imaginer, car à l’extérieur, la pluie tombait avec toujours autant de force et le vent cognait contre les murs avec la même vitesse qu’avant.
Opérateur – La quasi-totalité de nos satellites sont hors service, mais ceux transmettant encore montrent quelque chose d’étrange.
La carte tactique disparut alors le temps d’un instant, remplacée par une carte satellite extrêmement brouillée de l’Eurysie centrale. Les nuages noirs recouvrant l’Eurysie centrale depuis le début de cette catastrophe venaient de changer, ou plutôt, un œil du cyclone venait de faire son apparition pile au-dessus de Neuheim alors qu’encore 30 minutes auparavant, rien de tout cela n’existait. Mais au-delà de son apparition soudaine, ce fut la taille qui choqua, près de 80 km de diamètre d’après les estimations. La salle était à nouveau devenue silencieuse à la différence que cette fois-ci, la pluie et le vent étaient présents, puis soudain, le sol se mit à trembler d’abord légèrement, les secousses s’amplifièrent. La lumière se mit à vaciller et les personnes présentes dans la salle se cramponnèrent à ce qu’elles pouvaient tandis que les écrans des pupitres s’éteignirent brutalement avant de se rallumer.
Au loin dans la base, le même chaos se fit ressentir, dans le hangar de réfugiés, un vent de panique presque instantané fit son apparition, des enfants commencèrent à pleurer, des gens à courir dans tous les sens, des caisses tombèrent au sol. Puis le courant se coupa également dans cette partie de la base, renforçant d’autant plus le mouvement de panique, ne restaient alors plus que les éclairages d’urgence, baignant les réfugiés dans une faible lueur rouge. Lukas, toujours couvert de sa couverture de survie se redressa alors brusquement.
Lukas Ehmann – Flora ? Tu es où ?
Immédiatement après Flora agrippa son bras.
Flora Ehmann – Je suis là reste près de moi.
Autour du frère et de la sœur, le chaos s’était installé à l’intérieur, alors jusque-là maintenue dehors, un homme cria qu’il fallait sortir pour survivre, un autre hurlait que les murs allaient céder, cependant, au milieu de ce chaos indescriptible, une voix s’éleva, celle du capitaine Sorgel.
Capitaine Tobias Sorgel – PERSONNE NE SORT DU HANGAR !!!
Le capitaine se trouvait sur une caisse afin de se faire voir dans la pénombre, luttant pour ne pas chuter à cause des secousses, comme s’ils étaient revenus à eux, les réfugiés cessèrent de courir dans tous les sens et de crier à tout va, même les pleurs des enfants semblèrent s’atténuer. Une fois un semblant de calme retrouvé, il reprit alors la parole.
Capitaine Tobias Sorgel – Vous tous écoutez-moi, le hangar tient le coup, sa structure a été faite pour résister à la guerre, les portes sont toujours verrouillées donc on est toujours en sécurité. Je vous demande donc de rester calmes.
C’est à ce moment-là qu’une autre secousse frappa la zone, la plus puissante jamais enregistrée depuis le début de la catastrophe le 14 novembre. Cette secousse fut si puissante que malgré l’insistance de Sorgel pour maintenir son équilibre il fut projeté au sol, un éclairage se détacha également du plafond ne faisant heureusement aucune victime, le bâtiment lui, malgré tout tenait encore. Quand le tremblement s’arrêta, un sentiment de sécurité parcourut les réfugiés, mais quelque chose n’allait pas, il y avait quelque chose qui clochait et ça soldats comme réfugiés le remarquèrent sans pour autant savoir quoi. Puis finalement, quelque chose fit fusible dans l’esprit de Sorgel, il avait mis le doigt sur ce qui n’allait pas.
Capitaine Tobias Sorgel – Le bruit…
Sous-officier Adam Komar – Comment ça le bruit ?
Capitaine Tobias Sorgel – Écoute bordel.
Sous-officier Adam Komar – Oui le bruit, j’ai compris qu’est-ce qu’il a ?
Capitaine Tobias Sorgel – Mais il n’y en a pas justement, il y a 2 minutes c’était l’apocalypse, maintenant on entend ni la pluie ni le vent.
Comme si l’information était contagieuse, l’ensemble des soldats et des réfugiés eurent le même déclic quasiment en même temps, au même moment Sorgel courut vers la porte de service sommant les réfugiés de ne pas bouger. En ouvrant la porte, ce qu’il vit, son cerveau mit un certain temps à l’intégrer, car ce n’était tout simplement pas possible.
Posté le : 01 jui. 2026 à 22:39:38
17486






Le capitaine Tobias Sorgel resta un temps immobile, comme s’il ne comprenait pas ce qu’il voyait. En réalité, il avait totalement compris, mais son cerveau refusait d’admettre que cela était réel. Le temps qu’il passa immobile ne fut pas un temps de sidération, mais le temps qu’il lui fallait pour intégrer ce qu’il voyait. Mais ce temps ne pouvait pas durer éternellement, Sorgel était un soldat et, de par cela, une tâche lui incombait, celle de protéger les civils. Alors, quand bien même sa patrie n’existait peut-être plus, quand bien même ses proches avaient peut-être disparu, cela ne changeait rien. Pendant une seconde, la notion d’abandon traversa son esprit, mais celle-ci fut rapidement chassée, car de toute façon, la situation n’avait en réalité pas tellement changé, les intempéries ayant déjà presque détruit Rasken, emportant au passage nombre d’habitants dont plusieurs de ses proches. Plus il y réfléchissait, plus il se disait qu’en effet, la situation n’avait pas changé, pire, il en vint à se dire que la situation s’améliorait car il ne devait plus lutter chaque seconde contre la pluie, le vent et les séismes. Il se tourna alors vers le sous-officier Komar non loin de lui, celui-ci était tout autant sidéré que lui, de même que les civils proches de la porte ayant pu entrevoir l’extérieur, puis, après une demi-seconde, il lui adressa la parole.
Capitaine Tobias Sorgel – Allez, ressaisis-toi, la mission continue.
Le capitaine Komar resta immobile encore une seconde, continuant de contempler non pas la lune, mais les deux lunes, puis son regard s’abaissa, regardant maintenant l’horizon, avec le même regard qu’ont les rescapés de guerre, scrutant l’horizon. Alors, il se tourna enfin vers le capitaine Sorgel, le dévisageant d’un regard presque vide de vie, puis commença à parler.
Sous-officier Adam Komar – La… la mission ? Mais… mais quelle mission, mon capitaine ? Regardez le ciel, vous trouvez que ça ressemble au ciel raskenois ?
Capitaine Tobias Sorgel – D’abord, on va se calmer, c’est pas parce qu’il y a deux lunes qu’on doit directement penser qu’on a été victime de je ne sais quelle téléportation digne des histoires de SF. Pour l’instant, on ne sait rien, donc on fait abstraction de ce qu’il y a dans le ciel jusqu’à ce qu’on ait plus d’informations.
Sous-officier Adam Komar – Mais à quoi ça sert ? Si on n’est plus à Rasken, on n’a plus rien, notre mission c’était de protéger le pays.
Capitaine Tobias Sorgel – C’est là que tu te trompes, notre mission n’a jamais été de protéger le pays, mais de protéger son peuple, une nation ce n’est pas qu’une zone géographique, c’est aussi et avant tout un peuple. De toute façon, même si nous sommes dans un autre monde, quelle différence ? Les intempéries ont déjà presque entièrement rasé le pays, donc qu’on soit dans un autre monde ou dans les ruines d’un pays ravagé, il n’y a pas grande différence. Comme je l’ai dit, on va se calmer et attendre patiemment que des informations nous parviennent, en attendant, notre mission ne change pas : protéger les civils.
Sous-officier Adam Komar – ……. D’accord.
Capitaine Tobias Sorgel – Je peux compter sur toi ?
Sous-officier Adam Komar – Oui, capitaine !
Komar était de nouveau d’attaque et cela aurait pu être une bonne nouvelle, non, cela aurait dû être une bonne nouvelle, mais pendant que Sorgel et Komar discutaient, un détail fut oublié, un détail pourtant longuement discuté entre les deux hommes : les civils. Si les deux militaires s’étaient accordés sur le fait de continuer leur mission de protection, ils avaient oublié un détail, celui que les civils étaient justement des civils dont le moral s’était fait ronger jusqu’à l’os depuis le début de la catastrophe. Certains eurent la même réflexion que Sorgel, mais d’autres, la majorité, eurent une tout autre réaction, celle de la panique, le moral était au plus bas et l’apparition de ces deux lunes dans le ciel fut la goutte faisant déborder le vase. Alors, en une fraction de seconde, comme si cela était programmé, la panique gagna nombre de civils présents dans le hangar, il n’y eut pas de signe avant-coureur, un temps, tout était calme, Sorgel remettait en confiance Komar, des civils discutaient çà et là, mais le temps d’après… Le temps d’après fut l’apocalypse, comme si les intempéries et le danger qui régnaient dehors il y a peu ne s’étaient pas évaporés, mais avaient pénétré les murs du hangar. Des cris de terreur durent pousser, des civils commencèrent à courir dans tous les sens, cherchant désespérément une sortie, sorties gardées par les soldats. Mais cela ne se limita pas uniquement à des mouvements de la part des civils, non, cela aurait été trop simple, certains commencèrent à renverser des caisses, d’autres piétinèrent des civils et d’autres s’adonnèrent à ce qui s’apparentait à du pillage, comme s’ils avaient oublié qui ils étaient avant, ne devenant que des animaux. Au milieu de tout cela, il y avait les civils eux-mêmes, la majorité était dans le même état de panique. D’autres avaient réussi à conserver un semblant de calme, protégeant le peu d’affaires qu’ils avaient et essayant également de protéger le matériel présent dans le hangar comme les caisses, caisses qui pour certaines contenaient de la nourriture ou des vêtements. Au milieu de tout cela, une voix s’éleva ou tenta de s’élever, cette voix, c’était celle de l’une des réfugiées nommée Flora Ehmann, elle tenta de ramener à la raison les personnes autour d’elle, mais elle put constater avec stupeur que rien n’y faisait. Devant elle, ce qu’elle voyait, ce n’était plus des citoyens du pays qu’elle avait connu, ce qu’elle voyait s’apparentait plus à des pilleurs dignes des pires films d’apocalypse, mais malgré cela elle n’abandonna pas et tenta encore une fois d’élever la voix pour couvrir le chaos. Malheureusement pour elle, cela n’eut pas l’effet escompté.
Flora Ehmann – Calmez-vous s’il vous plaît, vous ne voyez pas que ça ne sert à rien ?
Civil quelconque – Ta gueule, connasse !! Donne-moi ça !!
Flora Ehmann – Non, c’est le dernier cadeau de mes parents, je ne vous le donnerai pas !!
À cet instant, Flora perdit connaissance avant de reprendre conscience quelques secondes plus tard. Elle ne savait pas ce qu’il venait de se passer, mais elle savait une chose, son ventre lui faisait terriblement mal et elle avait du mal à respirer, et c’est normal car l’homme avec qui elle discutait avant venait de lui asséner le plus fort des coups de poing. La situation dégénérait de seconde en seconde et les soldats présents sur place avaient de plus en plus de mal à contenir les civils. De leur côté, Sorgel et Komar étaient sidérés, plus encore qu’en voyant les deux lunes dans le ciel, ils n’avaient jamais vu ça de leur vie. Ils avaient déjà vu des manifestations, parfois très violentes, ils avaient déjà vu des insurrections dans des pays du monde, mais ça, ils ne l’avaient jamais vu. Mais au-delà de le voir, il fallait le décrire, mais même cela était compliqué tant ça n’avait aucun sens, s’il devait mettre un mot sur ce qu’il voyait c’était le chaos car c’est ce qui définissait le mieux cette situation. Finalement, après quelques secondes à contempler le chaos sous leurs yeux, ce fut Sorgel qui se ressaisit le premier, voyant que des civils commençaient à être blessés, il décida enfin d’agir et de nulle part, un bruit assourdissant se fit entendre, ce bruit, c’était celui de la balle qu’il venait de tirer en direction du plafond. En une fraction de seconde, le calme se réinstalla et toutes les personnes, civiles comme militaires, se figèrent, finalement, Sorgel s’avança.
Capitaine Tobias Sorgel – Citoyens raskenois, je m’appelle Tobias Sorgel et je suis le capitaine en charge de la gestion de ce hangar, des biens qui y sont entreposés et des civils qui y sont abrités. Je sais que vous êtes à bout, je sais que vous êtes plus que fatigués, je sais que certains ont vu les deux lunes dans le ciel, moi aussi je les ai vues, mais je vous demande de regagner votre calme. Je suis comme vous, je n’ai aucune idée de ce qu’il vient de se produire, je ne sais pas si nous sommes toujours à Rasken, mais il y a une chose que je sais, c’est que nous sommes vivants et tant que je le serai, ma mission sera de vous protéger. Vous protéger contre les menaces extérieures et contre vous-mêmes, alors je vous le demande une dernière fois, regagnez votre calme. Si certains n’en ont pas envie, très bien. Soldats !! Voici mes ordres, maîtrisez par la force s’il le faut tout individu dans ce hangar nuisant à l’ordre et à la sécurité.
Après ce discours, le calme revint quelque peu, les cris avaient cessé et les gens ne couraient plus partout, mais le mal avait été fait. Sorgel s’avança alors, marchant jusqu’au cœur des civils, finalement, il arriva au niveau de Flora. Celle-ci était encore sous le choc du coup qu’elle venait de recevoir, sa respiration était saccadée et son ventre la faisait souffrir, alors, Sorgel posa un genou au sol avant de la porter dans ses bras, puis, en se relevant, il reprit la parole.
Capitaine Tobias Sorgel – Voyez ce que vous avez fait. Voyez ce qu’une minute de crise de panique a fait, une minuscule minute. Une jeune fille est au sol se tordant de douleur après avoir reçu un coup et vous, vous trouvez ça normal ?! Je le répète une dernière fois, regagnez votre calme et si un incident de ce type se reproduit, je n’hésiterai pas à corriger la personne avec mes poings.
N’ayant pas encore terminé sa phrase, Sorgel commença à marcher en direction du poste médical du hangar pour y déposer Flora car elle avait besoin d’un suivi après le coup qu’elle venait de prendre. Dans le hangar, le calme était revenu, comme si en un instant tous s’étaient rappelé qu’ils étaient des humains civilisés et non des bêtes sauvages. Mais malgré le fait que le calme était revenu, la situation restait précaire et il suffirait d’une nouvelle étincelle pour que le chaos revienne et cette fois-ci, les soldats eux-mêmes pourraient perdre confiance et se joindre au chaos, alors, il fallait des réponses et cela rapidement.
Plus loin, dans le bâtiment de commandement central, c’était également le chaos, mais un chaos terminé, comme le silence une fois l’ouragan passé, un silence couvrant une étendue de ruines. Dans la salle de contrôle, c’était à peu de chose près la même chose, des documents se trouvaient éparpillés de partout, une fontaine à eau était renversée, des hommes et des femmes allongés à même le sol, projetés par la secousse ayant précédé le transport dans ce nouveau monde. Certains étaient véritablement sonnés, d’autres, épuisés par les jours de lutte précédents, restaient allongés au sol, se disant que tant qu’ils ne bougeaient pas, ils pouvaient profiter d’un peu de repos.
Pendant encore plusieurs secondes, rien ne se passa, pas une voix ne s’éleva. Les écrans encore allumés qui, quelques minutes plus tôt, affichaient une carte satellite de l’Eurysie centrale n’affichaient maintenant plus qu’un écran noir, ponctué de temps à autre par des messages d’erreur. Les liaisons avec les satellites ? Disparues. Les radios ? Silencieuses. Les liaisons physiques ? HS. Plus aucune information n’arrivait à Neuheim et toute information qui partait ne trouvait jamais destinataire. Enfin, dans cette salle parfaitement silencieuse, du bruit se fit entendre, le général Weiz, qui avait été sonné par la dernière secousse, venait de reprendre connaissance, gémissant silencieusement. Il commença à se relever, se tenant le front comme s’il avait une migraine. Finalement, alors qu’il n’était pas encore totalement debout et semblait lutter pour ne pas regagner le sol, il regarda alors par la fenêtre devant lui et constata que la pluie avait disparu de même que le vent, mais cela n’avait pas d’importance, du moins pas pour l’instant. Enfin, il prit une profonde inspiration puis prit la parole.
Général Herik Weiz – Tout le monde va bien ? Je veux un rapport sur la situation.
À la manière d’un électrochoc, tous ceux présents dans la salle commencèrent à se relever, comme s’ils n’attendaient qu’un ordre, comme s’ils ne faisaient qu’attendre que quelqu’un reprenne le commandement pour se remettre au travail. Certains opérateurs commencèrent à remettre en place les équipements qui étaient tombés, d’autres rebranchèrent les ordinateurs qui s’étaient déconnectés, puis enfin, des claviers commencèrent à crépiter de nouveau, des radios furent également rallumées ne diffusant cependant que le bruit blanc d’une isolation totale. Mais à mesure que l’activité reprenait, le chaos visuel de la salle faisait petit à petit place à la discipline, tout était remis en ordre, les objets renversés étaient remis en place, les flaques d’eau étaient essuyées. Quelques minutes plus tard, une opératrice prit la parole.
Caporal Lidia Hoffman, opératrice réseau – Monsieur, tous les systèmes internes répondent et fonctionnent normalement.
Général Herik Weiz – Continuez.
Caporal Lidia Hoffman, opératrice réseau – Les constantes du SMR sont stables et dans la plage de fonctionnement, les générateurs de secours n’ont même pas démarré.
Alors que le caporal Hoffman terminait son rapport, une autre voix s’éleva, celle d’un ingénieur qui prit la suite en commençant son propre rapport.
Capitaine Srauss Ritman, ingénieur – Les réseaux d’eau sont intacts, de même que les réservoirs, comme l’a dit Weiz, les groupes de secours n’ont pas démarré mais restent 100 % opérationnels. Aucun incendie à déclarer.
Lieutenant Ursula Klein – Je viens d’avoir l’hôpital de campagne, il fonctionne toujours. Les stocks de nourriture, eux, n’ont subi aucun dégât.
Les rapports arrivaient les uns après les autres, cela était une bonne nouvelle mais malgré ça, un sentiment étrange commença à parcourir la salle, un sentiment de malaise, un malaise provoqué par deux réalités difficilement conciliables. Tous étaient heureux de voir que la base n’avait subi aucun dégât, mais de l’autre ils se demandaient aussi comment cela était possible car ils venaient de traverser le pire événement climatique de l’histoire de l’humanité suivi de ce qui semble être une téléportation dans un autre monde. Le général Weiz lui avait fini par gagner son combat contre lui-même réussissant à se tenir parfaitement debout sans vaciller, celui-ci se trouvait maintenant devant la carte tactique désormais totalement noire, écoutant les rapports. C’est alors qu’il reprit la parole.
Général Herik Weiz – Les communications extérieures, on en est où ? On a réussi à rétablir le contact avec Falken ?
Caporal Claudia Becker, opératrice communication – Non mon général, c’est le silence total. Mais au-delà de ça, on a tout perdu, stations civiles, relais militaires, balises d’urgence et même les satellites, tout a disparu. On va essayer de rétablir les communications mais je ne vous promets rien.
Le général resta un temps silencieux, tout avait disparu certes, mais il restait une chance infime de rétablir les communications, enfin ça c’est ce qu’il croyait avant que cette possibilité ne vole en éclat par l’intervention d’un soldat. Celui-ci se trouvait à l’opposé du général et il ne regardait même pas dans la direction des opérateurs, il était figé, figé devant une fenêtre, regardant le ciel.
Soldat – Ça ne sert à rien d’essayer je pense, vous n’y arriverez pas.
Caporal Claudia Becker, opératrice communication – Comment pouvez-vous affirmer cela ? Vous avez des compétences dans les communications ?
Soldat – Non… mais depuis quand le ciel raskenois a deux lunes ?
Lorsqu’il dit cela, il se retourna alors vers le général et les opérateurs arborant un large sourire nerveux sur son visage, en même temps, il se décala quelque peu pointant du doigt l’anomalie dans le ciel. Si jusque-là, la vie était revenue dans la salle, l’intervention du soldat la plongea immédiatement dans un silence total, tous arrêtèrent ce qu’ils étaient en train de faire, les claviers se turent, les gestes s’arrêtèrent, tous regardaient désormais la fenêtre où se trouvait le soldat voyant de leurs yeux quelque chose d’impossible. La première personne à réagir fut le caporal Claudia Becker et comme tout être humain devant cette situation, sa première réaction fut le déni.
Caporal Claudia Becker – Ce n’est pas possible, je dois halluciner !
Colonel Markus Reinhardt – Malheureusement je ne crois pas, ou alors j’hallucine aussi.
À partir de là, un brouhaha s’installa dans la salle, tous ne pouvaient pas croire ce qu’ils voyaient, mais tous durent accepter que c’était la réalité, le brouhaha s’intensifia un temps jusqu’à l’intervention du général Weiz. Jusque-là, celui-ci était resté silencieux devant cette situation, réfléchissait-il ou était-il abasourdi comme ses collègues personne ne le sait, mais finalement après un temps il revint à lui et ramena le calme.
Général Herik Weiz – Ok, tout le monde se calme !! Ça ne sert à rien de se disperser ou de théoriser maintenant on a plus important à faire, il y a deux lunes dans le ciel ? Ça n’a aucune importance, notre mission n’a pas changé, en revanche, on est maintenant dans l’inconnu.
Colonel Reinhardt ?
Colonel Markus Reinhardt – Oui mon général ?
Général Herik Weiz – Combien de soldats sont immédiatement disponibles ?
Colonel Markus Reinhardt – Dans les quinze mille mon général, le reste de nos forces sont occupées à assurer les soins, la logistique ou s’occupent des réfugiés.
Général Herik Weiz – Je vois.
Weiz marqua une pause et commença à réfléchir, puis sans dire un mot, il se dirigea vers son bureau et en sortit quelques secondes plus tard un document à la main. Revenant au niveau de Reinhardt, il lança gentiment le document qu’il tenait sur la carte tactique. Cette action ne manqua pas d’interroger les personnes présentes, se demandant ce que contenait ce document, finalement Reinhardt posa la question que tout le monde attendait.
Colonel Markus Reinhardt – Qu’est-ce que c’est mon général ?
Général Herik Weiz – Protocole Letzte Linie.
Tous ne connaissaient pas la signification exacte de ce protocole mais ils en devinaient les conséquences car le nom était assez explicite. Le protocole Letzte Linie ou dernière ligne est l’un des protocoles les moins utilisés de l’armée raskenoise, car celui-ci ne s’applique que lorsqu’une base est complètement isolée mais que celle-ci doit poursuivre sa mission sans attendre de renfort. En un sens, c’est le protocole qui collait le mieux à la situation actuelle, coupée de tout, la base devait continuer sa mission, celle de protéger les civils.
Colonel Markus Reinhardt – Letzte Linie ?
Général Herik Weiz – Oui… C’est le moins utilisé de notre administration et ça fait plusieurs années qu’il prend la poussière, mais dans notre situation, je ne vois pas mieux.
Colonel Markus Reinhardt – On fait quoi du coup ?
Général Herik Weiz – Notre première priorité c’est de rétablir l’ordre au sein de la base, il ne faut pas oublier que ce sont une grande majorité de civils, donc il est fort probable que la panique les ait déjà gagnés. En deuxième, on fait un inventaire complet de la base, je veux tout savoir, le moindre quignon de pain, le moindre boulon de rechange, l’état des machines, tout, je veux tout savoir. Enfin, on doit en apprendre plus sur notre voisinage donc on va devoir monter des missions de reconnaissance.
Cette dernière phrase provoqua quelque chose chez certains soldats présents, en effet, malgré ce qu’ils avaient traversé, la base tenait encore debout alors ils se sentaient comme protégés, à la manière d’un enfant sous sa couette. Ainsi quand le général Weiz annonça qu’ils allaient devoir sortir, certains furent plus que réticents.
Capitaine Srauss Ritman – Mon général, est-ce vraiment raisonnable de vouloir sortir ? Maintenant je veux dire ?
Le général ne répondit pas et regarda une énième fois les deux lunes dans le ciel visiblement lui-même tiraillé. Finalement il reprit la parole.
Général Herik Weiz – Honnêtement j’en ai aucune idée et c’est peut-être irresponsable de ma part de faire cela, mais je pense qu’il est encore plus irresponsable de rester aveugles dans une localisation inconnue plus longtemps.
On ignore presque tout, on ignore où on est, si on est encore à Rasken ou pas, on ignore si le déluge va nous retomber dessus, on ignore si notre voisinage est hostile, etc., etc., on ignore presque tout. La seule chose dont je suis certain c’est qu’il faut lever ce brouillard et que pour cela, je peux compter sur le meilleur matériel au monde et les meilleurs soldats au monde.
C’est pour cela qu’on doit faire de la reconnaissance, ça ne sera pas une expédition, ça sera une reconnaissance militaire, on va procéder comme si on était en situation de guerre. Reinhardt, je veux que tu fasses préparer une section du génie, une unité NRBC, une équipe médicale et un bataillon mécanisé. Mais surtout, je veux que tu fasses préparer nos drones, avant d’envoyer nos hommes dans l’inconnu je veux avoir un aperçu même imparfait de notre environnement.
Colonel Markus Reinhardt – Bien mon général.
Dans la salle, personne ne protesta, pas même les réticents à sortir, car même s’ils étaient contre, ils savaient au fond d’eux que rester aveugles serait suicidaire et que face à l’inconnu, l’improvisation ne marche que rarement.