

Il faisait froid au Latrua en cette fin d'année, très froid : le thermomètre était descendu en dessous de zéro. La capitale latruante s'était parée d'un manteau blanc, lourdeur enneigée, ses rues, bâtiments et anciens palais se fondant, se mélangeant dans une seule et même masse blanchâtre. Les trottoirs étaient devenus, comme chaque hiver, de véritables patinoires, obligeant chaque Latruant et chaque Latruante à la prudence, à marcher à vitesse réduite. Une ville blanche et lente, éloge curieux de la beauté, observant le passage du temps lesté : voilà ce à quoi ressemblait Vrarany en cette fin décembre 2019.
Malgré le froid qui s'était abattu sur la ville, le gouvernement du Latrua continuait de travailler, de décider pour l'avenir du pays et de guider la politique, tant intérieure qu'extérieure, de la nation et ce en conseil des ministres. Un conseil qui, comme chaque semaine, permettait au Président, entouré de la Première Ministre et de l'équipe gouvernementale, de trancher les grandes orientations de la politique latruante. Un conseil qui, une fois n'est pas coutume, avait duré près de trois heures, les débats s'étant prolongés, Vasiliy tenant à ce que tout les ministres s'expriment au moins une fois durant la séance. Un conseil qui, il le fallait bien, touchait à sa fin par une conclusion toute présidentielle :
"Je vous remercie Madame la Première, Mesdames, Messieurs les ministres pour votre présence aujourd'hui, pour ce qui est le dernier conseil des ministres de l'année 2019. une année mouvementée, tant nationalement qu'internationalement ; une année de défis mais une année de progrès qui fut, je le crois, bénéfique au Latrua et à nos concitoyens. Il ne nous reste maintenant plus que quatre mois à tenir, quatre mois de changement, de réformes, avant l'échéance de la présidentielle.
Il ne vous aura pas échappé qu'étant moi-même candidat au renouvellement de mon mandat, il est possible que nous ayons la chance et l'honneur de continuer à travailler pour notre pays durant cinq nouvelles années. Ce futur est possible, probable, mais jamais assuré et c'est pourquoi je vous demanderais la plus grande prudence dans votre expression publique. Nous ne sommes pas encore vainqueurs et nous ne le serons que si les Latruants et les Latruantes nous accordent une nouvelle fois leur confiance. Ceci est notre objectif, ce pour quoi nous nous battons. Alors ne soyez pas péremptoires mais combatifs, ne soyez pas vantards mais au travail, ne soyez pas vainqueurs mais motivés.
Ceci étant dit, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter de bonnes vacances. Reposez-vous bien, profitez de vos proches, buvez, mangez, dormez - surtout dormez - car 2020 s'annonce comme une année chargée et bien remplie ! Je vous remercie !
C'était le signal : tous les ministres reculèrent leur chaise et commencèrent à se lever au compte-gouttes. La première à partir fut, bien évidemment, la Cheffe de l'exécutif. La Première Ministre, Yuliya Belyakova, ne cessait de créer de la distance entre elle et Vasiliy, marquant, et ce depuis le référendum sur les retraites, sa volonté de quitter ses fonctions. Elle l'avait d'ailleurs déjà explicitement dit à Vasiliy, lui expliquant qu'elle ne souhaitait plus faire partie du gouvernement en cas de victoire à la présidentielle. Il est vrai qu'après trois années au service de l’État et du Président, la quadragénaire était exténuée, lessivée, à bout de souffle, rendue inutilisable par les crises et par les oppositions qui avaient émaillé ces années de service.
Si la Première Ministre s'était éclipsée en un temps record, le reste du gouvernement prenait son temps, les ministres s'adonnant à l'art précis et codifié des conversations. Plusieurs petits groupes s'étaient formés autour de la table du conseil. Vasiliy s'était levé pour pouvoir s'entretenir avec la Ministre de l’Économie, une femme qu'il connaissait depuis l'université et qui était, depuis longtemps, son amie la plus proche, sa confidente, sa femme de confiance. En cette veille de vacances, leurs échanges étaient tout sauf professionnels. Eleonora dit :
"Vous partez quand ?
- On attend que les enfants aient fini l'école et on partira le premier, après mon allocution, répondit Vasiliy.
- Elle est prête, demanda la ministre ?
- De quoi ?
- Ton allocution ?
- Presque. Je n'arrête pas de la réécrire. Mes conseillers commencent sérieusement à s'arracher les cheveux alors, que veux-tu, je fais de mon mieux pour la terminer avant le 31.
- Demande à Sergey de t'aider, proposa Eleonora le sourire aux lèvres.
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, répondit Vasiliy amusé.
- En parlant de Sergey, est-ce que quelqu'un sait où il est, demanda une voix derrière eux ?"
Les deux se retournèrent pour apercevoir celui qui avait troublé leur conversation. Ils reconnurent facilement le visage du Ministre de la Culture. Acteur de renom, jeune homme talentueux, intelligent et beau, Lev Bukin avait su, dès son arrivée au gouvernement, rafraîchir l’ambiance de travail qui régnait au sein de l'exécutif, devenant indispensable au bon fonctionnement de l'équipe à laquelle il appartenait. Il avait su, aussi, se rapprocher du couple présidentiel et entrer dans le cercle très restreint des intimes. L'apparition du fringant ministre fit sourire les deux amis, Eleonora demandant, rieuse :
" Pourquoi cette question ?
- Je m'attendais à ce qu'il nous attende à la sortie du conseil avec un paquet de chocolats.
- C'est vrai que c'est étonnant, pour une fois que je lui avais donné la permission de le faire, répondit Vasiliy, hilare."
Les trois éclatèrent de rire, provoquant l'interrogation des autres ministres. Leur joie ne fut que de courte durée, car l'aide de camp du Président entra dans la pièce et chuchota à l'oreille du Chef de l’état. Vasiliy repris son sérieux et lança à la cantonade :
"Mesdames, Messieurs les ministres, loin de moi l'idée de vous mettre à la porte alors que dehors les températures sont négatives ; cependant, on vient de m'apprendre que les autorités velsiennes, avec qui je dois tenir un déjeuner de travail, sont en route et devraient arriver au Palais dans une vingtaine de minutes. Je vous laisse donc regagner la cour et vos voitures de fonction pour que je puisse accueillir au mieux nos invités. "
À ces mots, Vasiliy se positionna à l'entrée de la pièce et salua un à un chaque ministre, chaque ministre délégué, chaque secrétaire d’État. Ce long et laborieux travail fini, le Président de la République s'avança dans le hall du Palais, y enfila un pull col roulé gris, avant de rejoindre le perron. La cour était blanche de neige, légèrement givrée, et les grandes grilles noires du portail étaient ouvertes, attendant que les véhicules du cortège velsien arrivent.
