14/05/2020
16:18:57
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[Activités intérieures] Maisha ya Ndani

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Activités intérieures — Maisha ya Ndani

Ici se raconte le quotidien de la République démocratique du Zafongo. Pas forcément ce qui fait la une, plutôt ce qui fait le pays : les décisions politiques, la vie des villes, les petits et grands événements qui rythment la nation, loin des projecteurs. Tout ce qui fait battre le cœur du Zafongo se passe ici.
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Nouvelle nuit de feu chez les Luba


Le sang, chez les Luba, a fini par devenir une saison. Comme la pluie, comme la sécheresse. On ne dit plus "si les rebelles reviennent" on dit "quand". Cette nuit, ils sont revenus. Des coups de feu d'abord. Loin, puis proches. Puis les toits qui craquent sous le feu, ce bruit qu'aucune oreille n'ignore plus depuis longtemps, ce bruit qu'on reconnaît avant même de l'avoir entendu, rien qu'à la manière dont le silence se tend juste avant. Des enfants réveillés en sursaut, portés à moitié nus contre des poitrines qui courent sans réfléchir. La brousse, seule échappatoire, encore et toujours la même, cette terre qui a vu fuir tant de générations qu'elle en garde presque le tracé des pas. Les postes de sécurité les plus reculés sont tombés vite. Trop vite, comme chaque fois. Les mêmes hommes, les mêmes collines, la même connaissance du terrain qu'aucune carte d'état-major ne semble jamais parvenir à égaler. Des villages entiers, déjà marqués par d'anciennes cendres, ont vu revenir le feu sur les cicatrices d'un feu plus vieux comme si la terre elle-même n'avait jamais fini de brûler, comme si chaque incendie ne faisait que raviver une braise qu'on croyait éteinte. On compte les morts. On recompte. Le chiffre grimpe, s'arrête, puis grimpe encore, comme s'il refusait, lui aussi, de se fixer une bonne fois pour toutes. Des familles entières manquent à l'appel, et dans les campements de fortune, on n'ose plus prononcer certains noms de peur que le silence qui suit ne devienne une réponse. Voilà des années des années, pas des mois que ce peuple saigne par intermittence, que les Luba portent sur leurs épaules un poids que le reste du Zafongo peine parfois à mesurer tout à fait. Voilà des années que l'armée s'enfonce dans ces collines sans jamais réussir à en déloger tout à fait ceux qui s'y terrent. On envoie des colonnes. On sécurise un village, puis un autre. Et pendant ce temps, trois vallées plus loin, là où l'on croyait la paix enfin acquise, le feu reprend, patient, presque moqueur. Pas d'hélicoptère pour survoler cette guerre lente. Seulement des routes de terre, des convois qui avancent au pas d'homme, des soldats qui marchent là où d'autres nations enverraient le ciel. La rébellion, elle, ne semble jamais fatiguée. Elle se disperse, se terre, réapparaît ailleurs, comme une eau qu'on n'arrive jamais à contenir tout à fait entre deux mains, comme une ombre qui change de colline dès qu'on croit enfin l'avoir cernée. Dans les villes plus grandes du pays, on ouvre les écoles aux familles luba en fuite. On partage les nattes, le peu qu'il reste, l'attente d'un visage qui ne revient pas. Le Kota, le Yomba, envoient ce qu'ils peuvent, vivres, médecins, un peu de cette solidarité qui, ici, ne se discute même plus, comme si elle allait de soi depuis toujours entre peuples qui savent ce que signifie porter, chacun à son tour, le poids d'un malheur trop grand pour une seule terre.
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Une querelle de manioc et de tomates


Il y a des querelles qui naissent d'une injustice, et il y en a d'autres, plus sournoises, qui naissent simplement de la vigueur d'une terre trop généreuse. Celle-ci appartenait à la seconde catégorie. D'un côté, le champ de Tshibangu : du manioc planté en rangs serrés, comme le lui avait enseigné son père, et le père de son père avant lui, une culture patiente, increvable, de celles qui ne demandent presque rien à la terre sinon le droit d'y enfoncer leurs racines et d'attendre. De l'autre côté d'une frontière que personne, depuis des années, n'avait jugé utile de matérialiser autrement que par habitude, le champ de Kalunga : des amarantes aux feuilles larges, des tomates rougissant lentement sous un soleil qu'elles réclamaient tout entier, sans partage, sans concession, une culture plus capricieuse, plus gourmande de lumière que le manioc voisin. Cette saison-là, pourtant, quelque chose avait changé. Le manioc de Tshibangu avait poussé plus vite qu'à l'accoutumée, plus haut, plus large, comme si la terre elle-même avait décidé, cette année précise, de se montrer particulièrement généreuse à son endroit. Ses feuilles s'étaient mises à déborder centimètre après centimètre sur la parcelle voisine, grignotant peu à peu la lumière dont les légumes de Kalunga avaient tant besoin pour grossir avant le jour du marché. Elle avait vu ses tomates jaunir prématurément, ses amarantes s'étioler dans une ombre qui n'avait pas sa place là, et elle en avait tiré la seule conclusion qui, à ses yeux, tenait debout : son voisin avait sciemment planté trop près de la limite, pour voler à son propre profit un soleil qui, disait-elle avec la certitude tranquille des gens qui travaillent la terre depuis l'enfance, ne pousse jamais deux fois au même endroit. Tshibangu, lui, jurait ses grands dieux n'avoir jamais déplacé le moindre pied de manioc d'un seul centimètre. C'était la terre, répétait-il, la terre elle-même, plus grasse de son côté cette année pour des raisons que lui seul semblait ignorer, qui avait fait grandir ses plants au-delà du raisonnable, et il ne voyait pas bien en quoi il devrait porter le poids d'une générosité qu'il n'avait ni demandée ni provoquée. La dispute avait enflé comme enflent ces choses-là, à voix de plus en plus hautes par-dessus une clôture de bambou trop basse pour contenir quoi que ce soit, sinon peut-être les regards. On raconte qu'un panier de tomates avait fini renversé, un matin, en plein milieu du chemin qui séparait les deux parcelles, et que personne, bien sûr, n'avait voulu en assumer la responsabilité. Une semaine durant, le village entier avait suivi cette querelle du coin de l'œil, entre amusement et lassitude, jusqu'à ce qu'on aille enfin chercher celui qu'on va toujours chercher en dernier recours, quand les mots ne suffisent plus à eux seuls à calmer les esprits : le vieux Mokendé, chef local . Il s'est présenté un matin encore frais, sa canne à la main, sans se presser, comme s'il avait toute la vie devant lui pour régler une affaire de quelques mètres carrés de terre. Il a marché lentement le long de la frontière contestée, s'arrêtant parfois pour palper une feuille de manioc entre deux doigts, gratter la terre du bout du pied comme pour en évaluer la richesse, observer longuement où tombait l'ombre selon l'heure du jour, plissant les yeux vers le soleil comme s'il cherchait dans le ciel lui-même une réponse que la terre, en bas, ne suffisait pas à lui donner. Il a écouté Tshibangu vanter la vigueur naturelle et innocente de ses plants, puis Kalunga décrire avec amertume ses tomates chétives, jaunies faute de lumière volée. Il n'a tranché dans le vif d'aucun de ces deux récits, se contentant de hocher la tête de temps à autre, comme un homme qui a déjà, depuis longtemps, deviné où se nichait la vérité quelque part entre les deux colères. Sa décision est tombée simple, sans détour, et surtout sans appel possible : le manioc resterait planté où il était, car on ne déracine pas ce qui pousse honnêtement, mais Tshibangu devrait désormais tailler chaque mois les plants les plus proches de la limite, pour ne jamais laisser l'ombre gagner davantage sur le terrain de sa voisine. En échange, Kalunga planterait le long de cette même frontière une haie basse de piment, assez dense pour marquer enfin, de manière visible et incontestable, où s'arrêtait une parcelle et où commençait l'autre, mais assez modeste pour ne priver personne du soleil qu'elle réclamait tant pour elle-même. Les deux voisins ont accepté sans discuter davantage, avec ce mélange de soulagement et de gêne qu'on éprouve toujours en retrouvant une évidence qu'on avait, à force de rancune, fini par perdre complètement de vue. Une semaine plus tard à peine, Kalunga apportait à la porte de Tshibangu un plat de légumes sautés, préparé avec le manioc de son propre champ à lui, comme pour sceller sans un mot la paix qu'aucun discours n'aurait su exprimer aussi simplement. Et les deux parcelles, désormais séparées par une ligne nette de piments qui rougiraient bientôt à leur tour, ont continué de pousser côte à côte, aussi tranquilles que si la dispute, la clôture trop basse et le panier de tomates renversé n'avaient jamais existé.
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Éboulement au Bateke


La roche a cédé. Sans prévenir personne. Sans respecter cet accord tacite que Kimoni croyait avoir passé avec elle depuis trente ans à la tailler, un pacte muet entre un homme et une matière qui, ce matin là, a choisi de ne plus le tenir. Il ne sait plus dire, aujourd'hui, quel coup exactement a tout déclenché. La mémoire refuse ce genre de précision quand l'horreur suit de si près, quand les secondes se compressent au point de perdre tout ordre logique. Ce qu'il garde, en revanche, gravé plus profondément que le reste, c'est ce silence. Une seconde de trop. Le genre de silence qu'on n'entend jamais avant un simple éboulis maîtrisé, celui qu'on apprend à reconnaître avec les années passées sur ces pentes, et qui, ce jour là, sonnait différemment sans qu'il sache pourquoi. Puis tout a coulé. Pas effondré. Coulé, littéralement, une pente entière transformée en une bouillie brune et épaisse, gorgée par des jours de pluie qu'on avait sans doute négligés, charriant des blocs gros comme des cases entières, des arbustes arrachés jusqu'aux racines, une masse en mouvement d'une lenteur trompeuse. Assez lente pour qu'on croie, l'espace d'un instant, pouvoir s'écarter. Trop rapide, en réalité, pour que quiconque y parvienne vraiment. Trois personnes marchaient sur ce chemin, à cette heure précise, ce matin précis. Le hasard, dans ce genre d'histoire, n'a jamais fait dans la nuance. Un porteur d'abord, du bois de chauffe attaché dans le dos à l'aide de lianes tressées serrées, redescendant tranquillement vers la vallée comme il le faisait chaque semaine depuis des années. Il a couru dès qu'il a entendu le grondement monter derrière lui, mais la pente ne pardonnait rien, resserrée entre deux murailles de calcaire gris qui ne laissaient aucun renfoncement où se jeter. Quelques mètres à peine, et le sol a cédé sous lui à son tour, l'aspirant presque dans la coulée. On l'a retrouvé plus tard la jambe pliée dans un sens que les jambes ne prennent jamais normalement, un angle qui donnait la nausée rien qu'à le regarder. Il criait. Il était conscient. Les secours diront, une fois sur place et l'ampleur du désastre mesurée, que c'était déjà beaucoup, vu la masse de pierre tombée sur lui. Le deuxième homme n'a pas eu cette chance de crier. Une pierre plus grosse que les autres, détachée d'un point plus haut de la pente, lui est tombée directement sur le torse. Silence complet, là où l'on aurait attendu un hurlement de douleur. Il fallait guetter sa poitrine, épier le moindre mouvement sous le tissu déchiré de sa chemise, pour savoir s'il tenait encore, s'il respirait encore, si la vie n'avait pas déjà quitté ce corps immobile coincé sous des tonnes de calcaire. La troisième victime portait un panier de légumes qui roulent aujourd'hui, inutiles, éparpillés dans la boue fraîche à quelques mètres de là où elle gît. Un éclat de roche plus modeste que les autres, mais suffisant, lui a ouvert le crâne sur le côté. Elle répétait un prénom, faiblement, entre deux gémissements de plus en plus espacés. Personne, sur le moment, ne savait à qui appartenait ce nom murmuré comme une prière. On l'apprendrait plus tard. Son fils. Resté au village pendant qu'elle vendait ses tomates au marché du bas, ignorant tout de ce qui venait de s'abattre sur sa mère. Kimoni, lui, n'a rien. Pas une égratignure sur le corps, pas la moindre marque visible. Ce qui s'est brisé chez lui ce matin là ne se voit pas sur la peau, ne se soigne avec aucun bandage, aucune attelle. La montagne n'offre jamais de solution simple à ceux qui vivent sur ses flancs, et l'évacuation des trois blessés en a apporté, une fois de plus, la preuve douloureuse. Il a fallu fabriquer des brancards de fortune, taillés à la hâte dans des branches encore vertes, recouverts de toiles de sac récupérées dans les fermes voisines faute de matériel adapté. Il a fallu ensuite emprunter un ancien sentier de chèvres que seuls les plus vieux du village se souvenaient encore d'avoir foulé enfants, tant il avait été délaissé depuis l'ouverture du chemin muletier principal des décennies plus tôt. Chaque pas, sur ce passage à moitié effacé par la végétation, devait se peser mentalement avant d'être posé, sous peine de faire chuter à leur tour ceux qui portaient les corps meurtris sur des épaules déjà tremblantes de fatigue. Le trajet a duré près de quatre heures jusqu'au premier poste médical digne de ce nom. Quatre heures durant lesquelles chaque cahot du brancard arrachait un nouveau cri à l'homme à la jambe brisée. Quatre heures durant lesquelles celui au torse écrasé perdait connaissance par intermittence, revenant à lui dans des sursauts qui n'avaient rien de rassurant pour ceux qui le portaient. Quatre heures durant lesquelles la femme blessée à la tête continuait de murmurer, sans plus vraiment savoir à qui elle s'adressait, ce même prénom, encore et encore, comme une litanie qui l'aidait peut être simplement à ne pas sombrer tout à fait dans l'inconscience. Le chemin muletier lui même, cette artère qui reliait depuis toujours plusieurs hameaux perchés du Bateke aux vallées plus accessibles du reste du pays, a purement disparu sous des tonnes de gravats. Plus une bête de somme ne peut y passer désormais, encore moins un véhicule motorisé, quand bien même un tel véhicule aurait un jour réussi à s'aventurer sur une pente pareille. Les autorités locales, alertées dès la matinée par des coureurs envoyés depuis le village, estiment qu'il faudra au minimum une semaine entière de travail acharné pour dégager suffisamment de gravats et sécuriser à nouveau cette pente devenue instable. Une semaine durant laquelle plusieurs hameaux se retrouveront contraints à des détours de plusieurs heures supplémentaires pour rejoindre le reste de la région. Une semaine à composer, comme toujours dans ces montagnes trop souvent délaissées du reste du Zafongo, avec un isolement renouvelé et cette inquiétude sourde, tapie au fond de chacun, quant à ce qui pourrait arriver si un nouvel incident venait à survenir avant que la route ne soit rouverte pour de bon. Dans le village, on ne parle plus que de cet effondrement depuis ce matin là. Les avis se partagent sans jamais vraiment se réconcilier entre eux. Certains croisent désormais Kimoni avec une froideur qu'ils n'avaient jamais eue à son égard auparavant, comme si la culpabilité d'un seul homme pouvait, à elle seule, expliquer ce que la montagne avait décidé, semble t il, de son propre chef et sans lui demander son avis. D'autres, plus nombreux peut être, rappellent avec cette sagesse résignée des gens de la montagne que ce sommet a toujours été ainsi, imprévisible et capricieux depuis que le village existe, et qu'on ne saurait raisonnablement reprocher à un homme d'avoir simplement répété, ce jour là comme tant d'autres jours avant lui, le même geste transmis patiemment par son père, et par le père de son père avant lui encore. Les trois blessés demeurent aujourd'hui sous surveillance précaire, en attendant qu'une évacuation plus poussée vers un hôpital mieux équipé du reste du Zafongo devienne enfin possible. Une évacuation qui ne pourra intervenir concrètement qu'une fois la route rouverte, qu'une fois que la montagne, comme elle finit toujours par le faire dans cette région selon les anciens, aura bien voulu consentir à rendre praticable ce qu'elle avait, ce matin précis, choisi de reprendre entièrement pour elle même, sans jamais s'expliquer, sans jamais demander pardon.
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Palais Présidentiel


Le bureau de Mamadou Keita n'avait rien d'exceptionnel, et c'était précisément ce que le président appréciait, en fin de journée : une table encombrée de dossiers, deux fauteuils usés, une lampe dont l'ampoule grésillait légèrement depuis des mois sans que personne n'ait songé à la changer. Ce soir-là, une carte du continent afaréen était étalée devant lui non celle, trop familière, du Moronza occidental, mais une carte plus vaste, où de petits symboles marquaient chacun des États signataires du Pacte afaréen de sécurité. Il la contemplait depuis un moment, les mains posées à plat de part et d'autre, dans cette posture des hommes qui cherchent moins une information nouvelle qu'une confirmation de ce qu'ils pressentent déjà. Sadio Kiné entra sans bruit, referma la porte, et resta un instant debout à observer le président penché sur cette carte inhabituelle.

— Vous étudiez la géographie du continent, Monsieur le Président. C'est suffisamment rare pour que je m'en inquiète un peu.

Keita releva la tête, et il y avait dans son expression quelque chose que Kiné ne lui connaissait pas souvent : une hésitation presque timide, celle d'un homme qui s'apprête à confier une pensée mûrie trop longtemps pour être neuve, mais jamais formulée à voix haute.

— Assieds-toi, Sadio. Je voudrais te parler de quelque chose qui n'a rien à voir, pour une fois, avec une guerre en cours.

Kiné prit place face à lui sans presser la conversation, une politesse qu'il pratiquait depuis des années et qui expliquait, plus que n'importe quelle habileté, la confiance que le président continuait de lui accorder.

— Voilà bien longtemps que je songe à faire adhérer le Zafongo au Pacte afaréen de sécurité, reprit enfin Keita, la voix mesurée mais tendue. Depuis la signature de la Charte, en 2017, en réalité. J'ai vu d'autres États s'engager les uns après les autres, et je me suis toujours dit que nous suivrions, tôt ou tard. Les années ont passé, d'autres urgences se sont imposées, et cette idée est restée en réserve. Je crois qu'il est temps, ce soir, d'en discuter sérieusement avec toi, avant de la porter devant le Conseil des ministres.

— Puis-je vous demander, Monsieur le Président, ce qui vous pousse à en reparler maintenant précisément ? dit Kiné, avec cette curiosité mesurée qui ne cherchait jamais à bousculer, seulement à comprendre. Est-ce le dossier azuréen qui vous y ramène, ou une lassitude plus ancienne d'observer les autres décider sans nous ?

— Un peu des deux, je crois, répondit Keita, avec un demi-sourire fatigué. Voir l'Antérie envoyer sa flotte et ses hommes au nom d'un simple article de charte, cela m'a rappelé que nous, pendant ce temps, restons à la porte. Et je commence à me demander si cette prudence qui nous a toujours caractérisés n'est pas devenue, avec les années, une forme de timidité que je ne me reconnais plus tout à fait.

Il y eut un silence bref mais dense. Ce n'était pas une surprise complète pour Kiné, il avait perçu, dans certaines remarques passées du président, les prémices de cette réflexion, mais il comprenait que la question, posée aussi directement, appelait une réponse d'une rigueur particulière, et non les formules habituelles de la prudence diplomatique.

— Je m'attendais à ce que cette question revienne un jour, Monsieur le Président. Mais avant de vous livrer un avis, permettez-moi de vous exposer les choses avec toute la rigueur qu'elles méritent. Une adhésion de cette nature ne se décide pas sur un pressentiment.

— C'est exactement pour cela que je t'ai fait venir. Je ne veux ni enthousiasme de façade, ni prudence par réflexe. Regardons cela froidement, si tu le veux bien, article par article.

Kiné hocha la tête, visiblement satisfait de cette exigence, et reprit avec ce ton mesuré, presque méthodique, qui était le sien lorsqu'il construisait une démonstration destinée à durer.

— Commençons par ce qui plaide en faveur d'une telle adhésion, car les arguments ne manquent pas. Le premier, le plus concret, tient à la nature même de la Force afaréenne de sécurité collective. L'article trois de la Charte engage chaque membre à porter assistance à tout autre membre victime d'une agression, militaire, économique ou politique. Nous l'avons vu récemment dans le dossier qui oppose l'Azur à la Cramoisie : l'Antérie a mis à disposition des troupes, du matériel, une partie de sa flotte, au nom d'un principe rendu contraignant par la Charte. Si demain le Zafongo devait affronter une menace comparable, nous ne serions plus seuls.

— Cela suppose, l'interrompit Keita, que nous ayons nous-mêmes quelque chose à offrir en retour le jour où un autre membre viendrait à solliciter notre aide. Je ne suis pas certain que notre armée, aujourd'hui, inspire une telle confiance à nos futurs partenaires.

— C'est un point juste, Monsieur le Président, et j'y viendrai. Mais permettez-moi d'abord de terminer sur les avantages, avant de vous exposer ce qui doit, à mon sens, tempérer votre enthousiasme. Le second avantage est d'ordre plus politique que militaire, mais il n'en est pas moins réel. Adhérer, c'est s'installer durablement à la table où se discutent les grands équilibres du continent. C'est siéger, à terme, au Conseil afaréen de sécurité, peser sur les orientations communes. Un État extérieur au Pacte reste spectateur de ces décisions ; un État membre en devient acteur.

— Acteur, oui, mais acteur mineur, je le crains, dit Keita en esquissant un sourire sans joie. Un petit rôle dans une pièce que d'autres écrivent depuis des années.

— Un petit rôle vaut toujours mieux que l'absence de rôle, Monsieur le Président, si vous me permettez cette réplique. Même la voix la plus modeste, au sein d'une assemblée, finit par compter dans les votes serrés.

Keita approuva d'un mouvement de tête, mais son regard, resté fixé sur la carte, trahissait l'attente d'une suite moins favorable celle qu'il connaissait suffisamment son conseiller pour deviner qu'elle ne tarderait pas.

— Tu ne vas pas t'arrêter là, n'est-ce pas.

— Non, Monsieur le Président. Cette même solidarité qui nous protégerait nous engagerait tout autant. L'article trois n'est pas à sens unique. En devenant membre, nous ne recevrions pas seulement une promesse d'assistance : nous en contracterions aussi l'obligation. Si la Force afaréenne était un jour activée pour venir en aide à l'Azur, ou à tout autre membre engagé dans un conflit qui ne nous concerne en rien aujourd'hui, le Zafongo pourrait être sollicité pour y participer, ne serait-ce que symboliquement. Nous nous retrouverions mêlés à des affrontements que nous n'aurions pas choisis, pour des causes qui, à l'origine, ne nous regardaient pas.

— L'assistance ne se fait-elle pas selon les capacités de chaque État ? Rien ne nous obligerait à envoyer nos soldats mourir sur un sol qui n'est pas le nôtre, dit Keita, sur un ton qui trahissait moins une certitude qu'une question déguisée, comme s'il cherchait, en la posant, à vérifier une intuition plutôt qu'à contredire son conseiller.

— C'est exact, et cette nuance doit vous rassurer en partie. La Charte prévoit une gradation : soutien diplomatique, aide logistique, humanitaire, jusqu'à l'action militaire coordonnée si le Conseil l'approuve. Mais j'ajouterai une réserve, Monsieur le Président : en tant que nouveau membre, notre voix pèserait peu face à des puissances plus anciennes. Les décisions ordinaires se prennent à la majorité simple ; nous pourrions être entraînés dans des postures que nous n'aurions pas choisies, simplement parce que la majorité en aurait décidé ainsi. Et refuser, une fois membre, ce serait s'exposer à l'isolement au sein même de l'organisation que nous aurions rejointe pour ne plus être isolés.

— Voilà une contradiction qui ne me plaît guère, murmura Keita, se frottant lentement le menton. Adhérer pour ne plus être seul, et découvrir qu'on peut y être seul autrement.

Un silence plus long s'installa, pendant lequel chacun sembla mesurer, à sa façon, le poids de cette réserve. Ce fut Keita qui le rompit, revenant sur un point qui, visiblement, le préoccupait davantage encore.

— Il y a autre chose, Sadio, qui me trouble plus que cette question de solidarité militaire. Relis-moi les conditions d'éligibilité, je veux les entendre une nouvelle fois, mot pour mot.

Kiné, qui connaissait ce texte pour l'avoir relu à plusieurs reprises ces dernières semaines, récita sans consulter le moindre document, avec cette précision presque scolaire qu'il mettait toujours à citer un texte officiel.

— "Est éligible tout État dont le territoire, la capitale et la langue officielle sont afaréens ; qui reconnaît la Charte dans son droit national ; et qui s'engage à respecter la non-agression, la solidarité et le rejet du colonialisme." Sur ce point, le Zafongo ne pose aucune difficulté : notre territoire, notre capitale de Ménaka, notre langue, tout cela est incontestablement afaréen.

— Ce n'est pas cela qui m'inquiète, dit Keita, la voix plus basse. Ce qui m'inquiète, c'est l'étape suivante : l'adhésion est soumise à l'approbation du Conseil, à la majorité de l'ensemble des membres. Notre candidature sera examinée par des nations qui ne nous connaissent que par nos rapports officiels. Et que verront-elles, sinon un pays dont l'armée peine, depuis des mois, à venir à bout d'une rébellion dans sa propre province du Luba ? Comment me présenter devant ce Conseil en demandant à être accueilli parmi les garants de la sécurité collective, quand je ne suis pas même certain de garantir la sécurité de mes propres provinces ?

Cette question, posée sans détour, sembla toucher directement ce que Kiné avait lui-même préféré, jusque-là, ne pas formuler aussi crûment. Il resta un moment silencieux, le regard sur la carte.

— Vous touchez là le cœur du problème, Monsieur le Président, et je ne prétendrai pas que cette pensée ne m'ait pas moi-même traversé l'esprit. Une candidature déposée alors que le Luba reste instable pourrait être perçue par certains membres, les plus rigoureux, comme la demande d'un État en quête de soutien plutôt que d'un État capable d'en apporter. Cela nous placerait en position de faiblesse dans les négociations. Certains pourraient même y voir une tentative détournée d'obtenir, sous couvert de solidarité continentale, une assistance contre notre propre rébellion ce que la Charte ne prévoit d'ailleurs pas, puisque la Force afaréenne répond à une agression extérieure, non à un conflit interne.

— Et si l'un de ces États, dans le Conseil, posait la question publiquement ? Si l'un de leurs représentants demandait, devant tous les autres, si le Zafongo cherche une protection ou un déguisement diplomatique pour ses propres faiblesses ? dit Keita, presque comme s'il rejouait déjà la scène dans son esprit.

— Alors nous n'aurions, je le crains, aucune réponse suffisamment solide à lui opposer, Monsieur le Président. C'est précisément ce que je redoute.

— C'est bien ce que je craignais aussi, murmura Keita.

Il se leva, non par théâtralité, mais parce que rester assis lui semblait, à cet instant, une posture trop passive. Il fit quelques pas, s'arrêta près de la fenêtre fermée, puis reprit sans se retourner.

— Adhérer maintenant, c'est risquer de nous présenter en position de faiblesse devant des États qui n'auront aucun scrupule à s'en souvenir plus tard. Attendre, c'est risquer de voir cette fenêtre se refermer, si les équilibres du continent évoluent sans nous, si d'autres crises redessinent les priorités du Pacte sans que nous ayons eu notre mot à dire.

— Je crois, Monsieur le Président, si vous me permettez, qu'il existe peut-être une voie intermédiaire, dit Kiné, se levant à son tour pour venir se placer à ses côtés. Ni la précipitation, ni le renoncement. Nous pourrions engager des contacts diplomatiques discrets avec certains membres influents du Conseil l'Antérie, notamment, dont nous avons vu l'engagement résolu dans le dossier azuréen. Cela nous permettrait de sonder le terrain sans déposer de dossier officiel.

— Discrets, dis-tu. Mais rien n'est jamais tout à fait discret entre États, Sadio. Tu le sais aussi bien que moi.

— C'est vrai, Monsieur le Président, et je ne voudrais pas vous laisser croire que cette voie elle-même est sans risque. Nouer de tels contacts avant même d'être candidats, c'est déjà s'exposer, c'est déjà laisser deviner nos intentions à des partenaires qui sauront s'en souvenir, en bien comme en mal, selon la façon dont nous nous conduirons ensuite. Mais entre le silence complet et la candidature officielle, il me semble qu'il existe une marge où l'on peut encore avancer sans se compromettre tout à fait.

Keita resta silencieux un long moment, les yeux fixés sur la carte, sans qu'aucune décision ne semble encore s'y dessiner clairement. Ce n'était pas, chez lui, un signe d'indécision coupable, mais cette forme particulière de prudence qu'il cultivait depuis toujours, et qui consistait à ne jamais trancher une question importante avant d'en avoir épuisé tous les aspects contraires.

— Je ne sais pas encore, Sadio, dit-il enfin, avec une franchise inhabituelle. Ce que tu m'exposes ce soir ne me donne ni la certitude d'avancer, ni celle de reculer. J'entends la promesse que représente ce Pacte, et j'entends tout autant le piège qu'il pourrait constituer pour un État aussi fragile que le nôtre tant que le Luba n'est pas apaisé. Peut-être faut-il, avant toute chose, que nous reprenions cette conversation dans quelques semaines, une fois que j'aurai eu le temps de la retourner encore dans mon esprit, et que tu auras, de ton côté, approfondi ce que ces contacts discrets pourraient réellement nous coûter.

— Ce sera fait avec plaisir, Monsieur le Président, répondit Kiné avec une inclinaison de tête presque cérémonieuse. Je préparerai, d'ici notre prochain entretien, une étude plus complète des précédents d'adhésion, afin que votre décision, quelle qu'elle soit, repose sur autre chose que nos seules impressions de ce soir.

— Je t'en remercie, Sadio. Comme toujours, tu m'auras aidé à voir plus clair, sans pour autant m'avoir dicté ce que je dois penser. C'est, je crois, la plus grande qualité qu'on puisse attendre d'un conseiller.

Kiné esquissa un sourire discret, presque gêné par ce compliment, et prit congé avec la même discrétion qu'il avait mise à entrer. La porte se referma sans bruit. Keita resta seul, debout devant la carte du continent, sans la replier tout de suite comme si, en la laissant ouverte sur son bureau, il se donnait encore quelques jours pour continuer d'y réfléchir avant que la décision, un jour prochaine, ne s'impose enfin d'elle-même.

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