27/09/2020
12:04:27
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[Activités intérieures] Maisha ya Ndani

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Activités intérieures — Maisha ya Ndani

Ici se raconte le quotidien de la République démocratique du Zafongo. Pas forcément ce qui fait la une, plutôt ce qui fait le pays : les décisions politiques, la vie des villes, les petits et grands événements qui rythment la nation, loin des projecteurs. Tout ce qui fait battre le cœur du Zafongo se passe ici.
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Nouvelle nuit de feu chez les Luba


Le sang, chez les Luba, a fini par devenir une saison. Comme la pluie, comme la sécheresse. On ne dit plus "si les rebelles reviennent" on dit "quand". Cette nuit, ils sont revenus. Des coups de feu d'abord. Loin, puis proches. Puis les toits qui craquent sous le feu, ce bruit qu'aucune oreille n'ignore plus depuis longtemps, ce bruit qu'on reconnaît avant même de l'avoir entendu, rien qu'à la manière dont le silence se tend juste avant. Des enfants réveillés en sursaut, portés à moitié nus contre des poitrines qui courent sans réfléchir. La brousse, seule échappatoire, encore et toujours la même, cette terre qui a vu fuir tant de générations qu'elle en garde presque le tracé des pas. Les postes de sécurité les plus reculés sont tombés vite. Trop vite, comme chaque fois. Les mêmes hommes, les mêmes collines, la même connaissance du terrain qu'aucune carte d'état-major ne semble jamais parvenir à égaler. Des villages entiers, déjà marqués par d'anciennes cendres, ont vu revenir le feu sur les cicatrices d'un feu plus vieux comme si la terre elle-même n'avait jamais fini de brûler, comme si chaque incendie ne faisait que raviver une braise qu'on croyait éteinte. On compte les morts. On recompte. Le chiffre grimpe, s'arrête, puis grimpe encore, comme s'il refusait, lui aussi, de se fixer une bonne fois pour toutes. Des familles entières manquent à l'appel, et dans les campements de fortune, on n'ose plus prononcer certains noms de peur que le silence qui suit ne devienne une réponse. Voilà des années des années, pas des mois que ce peuple saigne par intermittence, que les Luba portent sur leurs épaules un poids que le reste du Zafongo peine parfois à mesurer tout à fait. Voilà des années que l'armée s'enfonce dans ces collines sans jamais réussir à en déloger tout à fait ceux qui s'y terrent. On envoie des colonnes. On sécurise un village, puis un autre. Et pendant ce temps, trois vallées plus loin, là où l'on croyait la paix enfin acquise, le feu reprend, patient, presque moqueur. Pas d'hélicoptère pour survoler cette guerre lente. Seulement des routes de terre, des convois qui avancent au pas d'homme, des soldats qui marchent là où d'autres nations enverraient le ciel. La rébellion, elle, ne semble jamais fatiguée. Elle se disperse, se terre, réapparaît ailleurs, comme une eau qu'on n'arrive jamais à contenir tout à fait entre deux mains, comme une ombre qui change de colline dès qu'on croit enfin l'avoir cernée. Dans les villes plus grandes du pays, on ouvre les écoles aux familles luba en fuite. On partage les nattes, le peu qu'il reste, l'attente d'un visage qui ne revient pas. Le Kota, le Yomba, envoient ce qu'ils peuvent, vivres, médecins, un peu de cette solidarité qui, ici, ne se discute même plus, comme si elle allait de soi depuis toujours entre peuples qui savent ce que signifie porter, chacun à son tour, le poids d'un malheur trop grand pour une seule terre.
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Une querelle de manioc et de tomates


Il y a des querelles qui naissent d'une injustice, et il y en a d'autres, plus sournoises, qui naissent simplement de la vigueur d'une terre trop généreuse. Celle-ci appartenait à la seconde catégorie. D'un côté, le champ de Tshibangu : du manioc planté en rangs serrés, comme le lui avait enseigné son père, et le père de son père avant lui, une culture patiente, increvable, de celles qui ne demandent presque rien à la terre sinon le droit d'y enfoncer leurs racines et d'attendre. De l'autre côté d'une frontière que personne, depuis des années, n'avait jugé utile de matérialiser autrement que par habitude, le champ de Kalunga : des amarantes aux feuilles larges, des tomates rougissant lentement sous un soleil qu'elles réclamaient tout entier, sans partage, sans concession, une culture plus capricieuse, plus gourmande de lumière que le manioc voisin. Cette saison-là, pourtant, quelque chose avait changé. Le manioc de Tshibangu avait poussé plus vite qu'à l'accoutumée, plus haut, plus large, comme si la terre elle-même avait décidé, cette année précise, de se montrer particulièrement généreuse à son endroit. Ses feuilles s'étaient mises à déborder centimètre après centimètre sur la parcelle voisine, grignotant peu à peu la lumière dont les légumes de Kalunga avaient tant besoin pour grossir avant le jour du marché. Elle avait vu ses tomates jaunir prématurément, ses amarantes s'étioler dans une ombre qui n'avait pas sa place là, et elle en avait tiré la seule conclusion qui, à ses yeux, tenait debout : son voisin avait sciemment planté trop près de la limite, pour voler à son propre profit un soleil qui, disait-elle avec la certitude tranquille des gens qui travaillent la terre depuis l'enfance, ne pousse jamais deux fois au même endroit. Tshibangu, lui, jurait ses grands dieux n'avoir jamais déplacé le moindre pied de manioc d'un seul centimètre. C'était la terre, répétait-il, la terre elle-même, plus grasse de son côté cette année pour des raisons que lui seul semblait ignorer, qui avait fait grandir ses plants au-delà du raisonnable, et il ne voyait pas bien en quoi il devrait porter le poids d'une générosité qu'il n'avait ni demandée ni provoquée. La dispute avait enflé comme enflent ces choses-là, à voix de plus en plus hautes par-dessus une clôture de bambou trop basse pour contenir quoi que ce soit, sinon peut-être les regards. On raconte qu'un panier de tomates avait fini renversé, un matin, en plein milieu du chemin qui séparait les deux parcelles, et que personne, bien sûr, n'avait voulu en assumer la responsabilité. Une semaine durant, le village entier avait suivi cette querelle du coin de l'œil, entre amusement et lassitude, jusqu'à ce qu'on aille enfin chercher celui qu'on va toujours chercher en dernier recours, quand les mots ne suffisent plus à eux seuls à calmer les esprits : le vieux Mokendé, chef local . Il s'est présenté un matin encore frais, sa canne à la main, sans se presser, comme s'il avait toute la vie devant lui pour régler une affaire de quelques mètres carrés de terre. Il a marché lentement le long de la frontière contestée, s'arrêtant parfois pour palper une feuille de manioc entre deux doigts, gratter la terre du bout du pied comme pour en évaluer la richesse, observer longuement où tombait l'ombre selon l'heure du jour, plissant les yeux vers le soleil comme s'il cherchait dans le ciel lui-même une réponse que la terre, en bas, ne suffisait pas à lui donner. Il a écouté Tshibangu vanter la vigueur naturelle et innocente de ses plants, puis Kalunga décrire avec amertume ses tomates chétives, jaunies faute de lumière volée. Il n'a tranché dans le vif d'aucun de ces deux récits, se contentant de hocher la tête de temps à autre, comme un homme qui a déjà, depuis longtemps, deviné où se nichait la vérité quelque part entre les deux colères. Sa décision est tombée simple, sans détour, et surtout sans appel possible : le manioc resterait planté où il était, car on ne déracine pas ce qui pousse honnêtement, mais Tshibangu devrait désormais tailler chaque mois les plants les plus proches de la limite, pour ne jamais laisser l'ombre gagner davantage sur le terrain de sa voisine. En échange, Kalunga planterait le long de cette même frontière une haie basse de piment, assez dense pour marquer enfin, de manière visible et incontestable, où s'arrêtait une parcelle et où commençait l'autre, mais assez modeste pour ne priver personne du soleil qu'elle réclamait tant pour elle-même. Les deux voisins ont accepté sans discuter davantage, avec ce mélange de soulagement et de gêne qu'on éprouve toujours en retrouvant une évidence qu'on avait, à force de rancune, fini par perdre complètement de vue. Une semaine plus tard à peine, Kalunga apportait à la porte de Tshibangu un plat de légumes sautés, préparé avec le manioc de son propre champ à lui, comme pour sceller sans un mot la paix qu'aucun discours n'aurait su exprimer aussi simplement. Et les deux parcelles, désormais séparées par une ligne nette de piments qui rougiraient bientôt à leur tour, ont continué de pousser côte à côte, aussi tranquilles que si la dispute, la clôture trop basse et le panier de tomates renversé n'avaient jamais existé.
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Éboulement au Bateke


La roche a cédé. Sans prévenir personne. Sans respecter cet accord tacite que Kimoni croyait avoir passé avec elle depuis trente ans à la tailler, un pacte muet entre un homme et une matière qui, ce matin là, a choisi de ne plus le tenir. Il ne sait plus dire, aujourd'hui, quel coup exactement a tout déclenché. La mémoire refuse ce genre de précision quand l'horreur suit de si près, quand les secondes se compressent au point de perdre tout ordre logique. Ce qu'il garde, en revanche, gravé plus profondément que le reste, c'est ce silence. Une seconde de trop. Le genre de silence qu'on n'entend jamais avant un simple éboulis maîtrisé, celui qu'on apprend à reconnaître avec les années passées sur ces pentes, et qui, ce jour là, sonnait différemment sans qu'il sache pourquoi. Puis tout a coulé. Pas effondré. Coulé, littéralement, une pente entière transformée en une bouillie brune et épaisse, gorgée par des jours de pluie qu'on avait sans doute négligés, charriant des blocs gros comme des cases entières, des arbustes arrachés jusqu'aux racines, une masse en mouvement d'une lenteur trompeuse. Assez lente pour qu'on croie, l'espace d'un instant, pouvoir s'écarter. Trop rapide, en réalité, pour que quiconque y parvienne vraiment. Trois personnes marchaient sur ce chemin, à cette heure précise, ce matin précis. Le hasard, dans ce genre d'histoire, n'a jamais fait dans la nuance. Un porteur d'abord, du bois de chauffe attaché dans le dos à l'aide de lianes tressées serrées, redescendant tranquillement vers la vallée comme il le faisait chaque semaine depuis des années. Il a couru dès qu'il a entendu le grondement monter derrière lui, mais la pente ne pardonnait rien, resserrée entre deux murailles de calcaire gris qui ne laissaient aucun renfoncement où se jeter. Quelques mètres à peine, et le sol a cédé sous lui à son tour, l'aspirant presque dans la coulée. On l'a retrouvé plus tard la jambe pliée dans un sens que les jambes ne prennent jamais normalement, un angle qui donnait la nausée rien qu'à le regarder. Il criait. Il était conscient. Les secours diront, une fois sur place et l'ampleur du désastre mesurée, que c'était déjà beaucoup, vu la masse de pierre tombée sur lui. Le deuxième homme n'a pas eu cette chance de crier. Une pierre plus grosse que les autres, détachée d'un point plus haut de la pente, lui est tombée directement sur le torse. Silence complet, là où l'on aurait attendu un hurlement de douleur. Il fallait guetter sa poitrine, épier le moindre mouvement sous le tissu déchiré de sa chemise, pour savoir s'il tenait encore, s'il respirait encore, si la vie n'avait pas déjà quitté ce corps immobile coincé sous des tonnes de calcaire. La troisième victime portait un panier de légumes qui roulent aujourd'hui, inutiles, éparpillés dans la boue fraîche à quelques mètres de là où elle gît. Un éclat de roche plus modeste que les autres, mais suffisant, lui a ouvert le crâne sur le côté. Elle répétait un prénom, faiblement, entre deux gémissements de plus en plus espacés. Personne, sur le moment, ne savait à qui appartenait ce nom murmuré comme une prière. On l'apprendrait plus tard. Son fils. Resté au village pendant qu'elle vendait ses tomates au marché du bas, ignorant tout de ce qui venait de s'abattre sur sa mère. Kimoni, lui, n'a rien. Pas une égratignure sur le corps, pas la moindre marque visible. Ce qui s'est brisé chez lui ce matin là ne se voit pas sur la peau, ne se soigne avec aucun bandage, aucune attelle. La montagne n'offre jamais de solution simple à ceux qui vivent sur ses flancs, et l'évacuation des trois blessés en a apporté, une fois de plus, la preuve douloureuse. Il a fallu fabriquer des brancards de fortune, taillés à la hâte dans des branches encore vertes, recouverts de toiles de sac récupérées dans les fermes voisines faute de matériel adapté. Il a fallu ensuite emprunter un ancien sentier de chèvres que seuls les plus vieux du village se souvenaient encore d'avoir foulé enfants, tant il avait été délaissé depuis l'ouverture du chemin muletier principal des décennies plus tôt. Chaque pas, sur ce passage à moitié effacé par la végétation, devait se peser mentalement avant d'être posé, sous peine de faire chuter à leur tour ceux qui portaient les corps meurtris sur des épaules déjà tremblantes de fatigue. Le trajet a duré près de quatre heures jusqu'au premier poste médical digne de ce nom. Quatre heures durant lesquelles chaque cahot du brancard arrachait un nouveau cri à l'homme à la jambe brisée. Quatre heures durant lesquelles celui au torse écrasé perdait connaissance par intermittence, revenant à lui dans des sursauts qui n'avaient rien de rassurant pour ceux qui le portaient. Quatre heures durant lesquelles la femme blessée à la tête continuait de murmurer, sans plus vraiment savoir à qui elle s'adressait, ce même prénom, encore et encore, comme une litanie qui l'aidait peut être simplement à ne pas sombrer tout à fait dans l'inconscience. Le chemin muletier lui même, cette artère qui reliait depuis toujours plusieurs hameaux perchés du Bateke aux vallées plus accessibles du reste du pays, a purement disparu sous des tonnes de gravats. Plus une bête de somme ne peut y passer désormais, encore moins un véhicule motorisé, quand bien même un tel véhicule aurait un jour réussi à s'aventurer sur une pente pareille. Les autorités locales, alertées dès la matinée par des coureurs envoyés depuis le village, estiment qu'il faudra au minimum une semaine entière de travail acharné pour dégager suffisamment de gravats et sécuriser à nouveau cette pente devenue instable. Une semaine durant laquelle plusieurs hameaux se retrouveront contraints à des détours de plusieurs heures supplémentaires pour rejoindre le reste de la région. Une semaine à composer, comme toujours dans ces montagnes trop souvent délaissées du reste du Zafongo, avec un isolement renouvelé et cette inquiétude sourde, tapie au fond de chacun, quant à ce qui pourrait arriver si un nouvel incident venait à survenir avant que la route ne soit rouverte pour de bon. Dans le village, on ne parle plus que de cet effondrement depuis ce matin là. Les avis se partagent sans jamais vraiment se réconcilier entre eux. Certains croisent désormais Kimoni avec une froideur qu'ils n'avaient jamais eue à son égard auparavant, comme si la culpabilité d'un seul homme pouvait, à elle seule, expliquer ce que la montagne avait décidé, semble t il, de son propre chef et sans lui demander son avis. D'autres, plus nombreux peut être, rappellent avec cette sagesse résignée des gens de la montagne que ce sommet a toujours été ainsi, imprévisible et capricieux depuis que le village existe, et qu'on ne saurait raisonnablement reprocher à un homme d'avoir simplement répété, ce jour là comme tant d'autres jours avant lui, le même geste transmis patiemment par son père, et par le père de son père avant lui encore. Les trois blessés demeurent aujourd'hui sous surveillance précaire, en attendant qu'une évacuation plus poussée vers un hôpital mieux équipé du reste du Zafongo devienne enfin possible. Une évacuation qui ne pourra intervenir concrètement qu'une fois la route rouverte, qu'une fois que la montagne, comme elle finit toujours par le faire dans cette région selon les anciens, aura bien voulu consentir à rendre praticable ce qu'elle avait, ce matin précis, choisi de reprendre entièrement pour elle même, sans jamais s'expliquer, sans jamais demander pardon.
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Palais Présidentiel


Le bureau de Mamadou Keita n'avait rien d'exceptionnel, et c'était précisément ce que le président appréciait, en fin de journée : une table encombrée de dossiers, deux fauteuils usés, une lampe dont l'ampoule grésillait légèrement depuis des mois sans que personne n'ait songé à la changer. Ce soir-là, une carte du continent afaréen était étalée devant lui non celle, trop familière, du Moronza occidental, mais une carte plus vaste, où de petits symboles marquaient chacun des États signataires du Pacte afaréen de sécurité. Il la contemplait depuis un moment, les mains posées à plat de part et d'autre, dans cette posture des hommes qui cherchent moins une information nouvelle qu'une confirmation de ce qu'ils pressentent déjà. Sadio Kiné entra sans bruit, referma la porte, et resta un instant debout à observer le président penché sur cette carte inhabituelle.

— Vous étudiez la géographie du continent, Monsieur le Président. C'est suffisamment rare pour que je m'en inquiète un peu.

Keita releva la tête, et il y avait dans son expression quelque chose que Kiné ne lui connaissait pas souvent : une hésitation presque timide, celle d'un homme qui s'apprête à confier une pensée mûrie trop longtemps pour être neuve, mais jamais formulée à voix haute.

— Assieds-toi, Sadio. Je voudrais te parler de quelque chose qui n'a rien à voir, pour une fois, avec une guerre en cours.

Kiné prit place face à lui sans presser la conversation, une politesse qu'il pratiquait depuis des années et qui expliquait, plus que n'importe quelle habileté, la confiance que le président continuait de lui accorder.

— Voilà bien longtemps que je songe à faire adhérer le Zafongo au Pacte afaréen de sécurité, reprit enfin Keita, la voix mesurée mais tendue. Depuis la signature de la Charte, en 2017, en réalité. J'ai vu d'autres États s'engager les uns après les autres, et je me suis toujours dit que nous suivrions, tôt ou tard. Les années ont passé, d'autres urgences se sont imposées, et cette idée est restée en réserve. Je crois qu'il est temps, ce soir, d'en discuter sérieusement avec toi, avant de la porter devant le Conseil des ministres.

— Puis-je vous demander, Monsieur le Président, ce qui vous pousse à en reparler maintenant précisément ? dit Kiné, avec cette curiosité mesurée qui ne cherchait jamais à bousculer, seulement à comprendre. Est-ce le dossier azuréen qui vous y ramène, ou une lassitude plus ancienne d'observer les autres décider sans nous ?

— Un peu des deux, je crois, répondit Keita, avec un demi-sourire fatigué. Voir l'Antérie envoyer sa flotte et ses hommes au nom d'un simple article de charte, cela m'a rappelé que nous, pendant ce temps, restons à la porte. Et je commence à me demander si cette prudence qui nous a toujours caractérisés n'est pas devenue, avec les années, une forme de timidité que je ne me reconnais plus tout à fait.

Il y eut un silence bref mais dense. Ce n'était pas une surprise complète pour Kiné, il avait perçu, dans certaines remarques passées du président, les prémices de cette réflexion, mais il comprenait que la question, posée aussi directement, appelait une réponse d'une rigueur particulière, et non les formules habituelles de la prudence diplomatique.

— Je m'attendais à ce que cette question revienne un jour, Monsieur le Président. Mais avant de vous livrer un avis, permettez-moi de vous exposer les choses avec toute la rigueur qu'elles méritent. Une adhésion de cette nature ne se décide pas sur un pressentiment.

— C'est exactement pour cela que je t'ai fait venir. Je ne veux ni enthousiasme de façade, ni prudence par réflexe. Regardons cela froidement, si tu le veux bien, article par article.

Kiné hocha la tête, visiblement satisfait de cette exigence, et reprit avec ce ton mesuré, presque méthodique, qui était le sien lorsqu'il construisait une démonstration destinée à durer.

— Commençons par ce qui plaide en faveur d'une telle adhésion, car les arguments ne manquent pas. Le premier, le plus concret, tient à la nature même de la Force afaréenne de sécurité collective. L'article trois de la Charte engage chaque membre à porter assistance à tout autre membre victime d'une agression, militaire, économique ou politique. Nous l'avons vu récemment dans le dossier qui oppose l'Azur à la Cramoisie : l'Antérie a mis à disposition des troupes, du matériel, une partie de sa flotte, au nom d'un principe rendu contraignant par la Charte. Si demain le Zafongo devait affronter une menace comparable, nous ne serions plus seuls.

— Cela suppose, l'interrompit Keita, que nous ayons nous-mêmes quelque chose à offrir en retour le jour où un autre membre viendrait à solliciter notre aide. Je ne suis pas certain que notre armée, aujourd'hui, inspire une telle confiance à nos futurs partenaires.

— C'est un point juste, Monsieur le Président, et j'y viendrai. Mais permettez-moi d'abord de terminer sur les avantages, avant de vous exposer ce qui doit, à mon sens, tempérer votre enthousiasme. Le second avantage est d'ordre plus politique que militaire, mais il n'en est pas moins réel. Adhérer, c'est s'installer durablement à la table où se discutent les grands équilibres du continent. C'est siéger, à terme, au Conseil afaréen de sécurité, peser sur les orientations communes. Un État extérieur au Pacte reste spectateur de ces décisions ; un État membre en devient acteur.

— Acteur, oui, mais acteur mineur, je le crains, dit Keita en esquissant un sourire sans joie. Un petit rôle dans une pièce que d'autres écrivent depuis des années.

— Un petit rôle vaut toujours mieux que l'absence de rôle, Monsieur le Président, si vous me permettez cette réplique. Même la voix la plus modeste, au sein d'une assemblée, finit par compter dans les votes serrés.

Keita approuva d'un mouvement de tête, mais son regard, resté fixé sur la carte, trahissait l'attente d'une suite moins favorable celle qu'il connaissait suffisamment son conseiller pour deviner qu'elle ne tarderait pas.

— Tu ne vas pas t'arrêter là, n'est-ce pas.

— Non, Monsieur le Président. Cette même solidarité qui nous protégerait nous engagerait tout autant. L'article trois n'est pas à sens unique. En devenant membre, nous ne recevrions pas seulement une promesse d'assistance : nous en contracterions aussi l'obligation. Si la Force afaréenne était un jour activée pour venir en aide à l'Azur, ou à tout autre membre engagé dans un conflit qui ne nous concerne en rien aujourd'hui, le Zafongo pourrait être sollicité pour y participer, ne serait-ce que symboliquement. Nous nous retrouverions mêlés à des affrontements que nous n'aurions pas choisis, pour des causes qui, à l'origine, ne nous regardaient pas.

— L'assistance ne se fait-elle pas selon les capacités de chaque État ? Rien ne nous obligerait à envoyer nos soldats mourir sur un sol qui n'est pas le nôtre, dit Keita, sur un ton qui trahissait moins une certitude qu'une question déguisée, comme s'il cherchait, en la posant, à vérifier une intuition plutôt qu'à contredire son conseiller.

— C'est exact, et cette nuance doit vous rassurer en partie. La Charte prévoit une gradation : soutien diplomatique, aide logistique, humanitaire, jusqu'à l'action militaire coordonnée si le Conseil l'approuve. Mais j'ajouterai une réserve, Monsieur le Président : en tant que nouveau membre, notre voix pèserait peu face à des puissances plus anciennes. Les décisions ordinaires se prennent à la majorité simple ; nous pourrions être entraînés dans des postures que nous n'aurions pas choisies, simplement parce que la majorité en aurait décidé ainsi. Et refuser, une fois membre, ce serait s'exposer à l'isolement au sein même de l'organisation que nous aurions rejointe pour ne plus être isolés.

— Voilà une contradiction qui ne me plaît guère, murmura Keita, se frottant lentement le menton. Adhérer pour ne plus être seul, et découvrir qu'on peut y être seul autrement.

Un silence plus long s'installa, pendant lequel chacun sembla mesurer, à sa façon, le poids de cette réserve. Ce fut Keita qui le rompit, revenant sur un point qui, visiblement, le préoccupait davantage encore.

— Il y a autre chose, Sadio, qui me trouble plus que cette question de solidarité militaire. Relis-moi les conditions d'éligibilité, je veux les entendre une nouvelle fois, mot pour mot.

Kiné, qui connaissait ce texte pour l'avoir relu à plusieurs reprises ces dernières semaines, récita sans consulter le moindre document, avec cette précision presque scolaire qu'il mettait toujours à citer un texte officiel.

— "Est éligible tout État dont le territoire, la capitale et la langue officielle sont afaréens ; qui reconnaît la Charte dans son droit national ; et qui s'engage à respecter la non-agression, la solidarité et le rejet du colonialisme." Sur ce point, le Zafongo ne pose aucune difficulté : notre territoire, notre capitale de Ménaka, notre langue, tout cela est incontestablement afaréen.

— Ce n'est pas cela qui m'inquiète, dit Keita, la voix plus basse. Ce qui m'inquiète, c'est l'étape suivante : l'adhésion est soumise à l'approbation du Conseil, à la majorité de l'ensemble des membres. Notre candidature sera examinée par des nations qui ne nous connaissent que par nos rapports officiels. Et que verront-elles, sinon un pays dont l'armée peine, depuis des mois, à venir à bout d'une rébellion dans sa propre province du Luba ? Comment me présenter devant ce Conseil en demandant à être accueilli parmi les garants de la sécurité collective, quand je ne suis pas même certain de garantir la sécurité de mes propres provinces ?

Cette question, posée sans détour, sembla toucher directement ce que Kiné avait lui-même préféré, jusque-là, ne pas formuler aussi crûment. Il resta un moment silencieux, le regard sur la carte.

— Vous touchez là le cœur du problème, Monsieur le Président, et je ne prétendrai pas que cette pensée ne m'ait pas moi-même traversé l'esprit. Une candidature déposée alors que le Luba reste instable pourrait être perçue par certains membres, les plus rigoureux, comme la demande d'un État en quête de soutien plutôt que d'un État capable d'en apporter. Cela nous placerait en position de faiblesse dans les négociations. Certains pourraient même y voir une tentative détournée d'obtenir, sous couvert de solidarité continentale, une assistance contre notre propre rébellion ce que la Charte ne prévoit d'ailleurs pas, puisque la Force afaréenne répond à une agression extérieure, non à un conflit interne.

— Et si l'un de ces États, dans le Conseil, posait la question publiquement ? Si l'un de leurs représentants demandait, devant tous les autres, si le Zafongo cherche une protection ou un déguisement diplomatique pour ses propres faiblesses ? dit Keita, presque comme s'il rejouait déjà la scène dans son esprit.

— Alors nous n'aurions, je le crains, aucune réponse suffisamment solide à lui opposer, Monsieur le Président. C'est précisément ce que je redoute.

— C'est bien ce que je craignais aussi, murmura Keita.

Il se leva, non par théâtralité, mais parce que rester assis lui semblait, à cet instant, une posture trop passive. Il fit quelques pas, s'arrêta près de la fenêtre fermée, puis reprit sans se retourner.

— Adhérer maintenant, c'est risquer de nous présenter en position de faiblesse devant des États qui n'auront aucun scrupule à s'en souvenir plus tard. Attendre, c'est risquer de voir cette fenêtre se refermer, si les équilibres du continent évoluent sans nous, si d'autres crises redessinent les priorités du Pacte sans que nous ayons eu notre mot à dire.

— Je crois, Monsieur le Président, si vous me permettez, qu'il existe peut-être une voie intermédiaire, dit Kiné, se levant à son tour pour venir se placer à ses côtés. Ni la précipitation, ni le renoncement. Nous pourrions engager des contacts diplomatiques discrets avec certains membres influents du Conseil l'Antérie, notamment, dont nous avons vu l'engagement résolu dans le dossier azuréen. Cela nous permettrait de sonder le terrain sans déposer de dossier officiel.

— Discrets, dis-tu. Mais rien n'est jamais tout à fait discret entre États, Sadio. Tu le sais aussi bien que moi.

— C'est vrai, Monsieur le Président, et je ne voudrais pas vous laisser croire que cette voie elle-même est sans risque. Nouer de tels contacts avant même d'être candidats, c'est déjà s'exposer, c'est déjà laisser deviner nos intentions à des partenaires qui sauront s'en souvenir, en bien comme en mal, selon la façon dont nous nous conduirons ensuite. Mais entre le silence complet et la candidature officielle, il me semble qu'il existe une marge où l'on peut encore avancer sans se compromettre tout à fait.

Keita resta silencieux un long moment, les yeux fixés sur la carte, sans qu'aucune décision ne semble encore s'y dessiner clairement. Ce n'était pas, chez lui, un signe d'indécision coupable, mais cette forme particulière de prudence qu'il cultivait depuis toujours, et qui consistait à ne jamais trancher une question importante avant d'en avoir épuisé tous les aspects contraires.

— Je ne sais pas encore, Sadio, dit-il enfin, avec une franchise inhabituelle. Ce que tu m'exposes ce soir ne me donne ni la certitude d'avancer, ni celle de reculer. J'entends la promesse que représente ce Pacte, et j'entends tout autant le piège qu'il pourrait constituer pour un État aussi fragile que le nôtre tant que le Luba n'est pas apaisé. Peut-être faut-il, avant toute chose, que nous reprenions cette conversation dans quelques semaines, une fois que j'aurai eu le temps de la retourner encore dans mon esprit, et que tu auras, de ton côté, approfondi ce que ces contacts discrets pourraient réellement nous coûter.

— Ce sera fait avec plaisir, Monsieur le Président, répondit Kiné avec une inclinaison de tête presque cérémonieuse. Je préparerai, d'ici notre prochain entretien, une étude plus complète des précédents d'adhésion, afin que votre décision, quelle qu'elle soit, repose sur autre chose que nos seules impressions de ce soir.

— Je t'en remercie, Sadio. Comme toujours, tu m'auras aidé à voir plus clair, sans pour autant m'avoir dicté ce que je dois penser. C'est, je crois, la plus grande qualité qu'on puisse attendre d'un conseiller.

Kiné esquissa un sourire discret, presque gêné par ce compliment, et prit congé avec la même discrétion qu'il avait mise à entrer. La porte se referma sans bruit. Keita resta seul, debout devant la carte du continent, sans la replier tout de suite comme si, en la laissant ouverte sur son bureau, il se donnait encore quelques jours pour continuer d'y réfléchir avant que la décision, un jour prochaine, ne s'impose enfin d'elle-même.

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Zahli change de visage


Zahli ne ressemble plus à elle-même. Longtemps modeste, presque timide face aux grandes capitales du pays, elle voit aujourd'hui son quartier d'affaires grimper vers le ciel à une vitesse qui surprend même ceux qui vivent là depuis toujours. Des grues partout. Des tours qui sortent de terre l'une après l'autre, façades de verre qui reflètent un ciel que le Mbochi partage pourtant avec des régions bien plus vastes, bien plus peuplées. Ce contraste, entre l'exiguïté du territoire et l'ambition soudaine de ces constructions, dit à lui seul ce qui se joue ici depuis quelques mois. Car malgré sa petite taille, le Mbochi reste, chiffres à l'appui, la province où la richesse par habitant grimpe le plus haut dans tout le pays. Une prospérité née du sous-sol, on le sait déjà. Or, uranium, zafongi, extraits patiemment depuis des générations. Cet argent, longtemps resté discret, cherche désormais à s'incarner. Dans la pierre. Dans le béton. Dans ces tours qui s'élèvent une à une au cœur de Zahli. Plusieurs sièges de compagnies minières, installés jusqu'ici à Ménaka par simple habitude, songent maintenant à revenir. Plus près de leurs propres exploitations. Plus près de l'argent qui se génère vraiment, plutôt que de rester loin, dans une capitale qui ne fait souvent que voir transiter cette richesse sans jamais la retenir. Dans les rues encore couvertes de poussière de chantier, on croise des ouvriers venus des villages voisins. Le matin, un champ de manioc. L'après-midi, un chantier plutôt qu'une mine artisanale. Cette double vie, déjà bien connue dans le Mbochi entre terre et minerai, s'élargit maintenant à un troisième visage. Plus urbain. Plus tourné vers cette finance qui s'installe, timidement mais sûrement. Les autorités locales, prudentes mais visiblement fières, évoquent déjà d'autres projets. Une banque régionale. Un centre d'affaires. Peut-être un aéroport mieux adapté pour accueillir des investisseurs qui commencent, enfin, à regarder cette province autrement que comme un simple gisement à ciel ouvert. Reste une question, en suspens, que personne ne formule trop fort pour l'instant. Cette croissance profitera-t-elle vraiment à tous ? Aux villages les plus reculés autant qu'aux nouveaux quartiers d'affaires de Zahli ? Ou creusera-t-elle, comme cela arrive parfois ailleurs, un fossé entre une capitale qui s'enrichit à vue d'œil et des campagnes qui continuent, elles, de vivre au rythme plus lent des récoltes et des petites concessions familiales.
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Diminution du taux de chômage


Deux points. Rien de plus, rien de moins. C'est le chiffre qui circule ces derniers jours dans les couloirs du ministère du Travail, chuchoté plutôt qu'annoncé, comme si personne n'osait encore vraiment y croire. Le taux de chômage aurait reculé, doucement, sur le dernier trimestre. Une broutille sur le papier. Mais quand on parle d'une province qui compte cent millions d'habitants, une broutille pèse soudain lourd. Aucun communiqué. Aucune conférence de presse. Juste des fonctionnaires qui en discutent entre eux, mi-surpris, mi-méfiants, comme on regarde un chiffre trop beau pour être totalement fiable. C'est peut-être ça, au fond, qui rend cette histoire intéressante. Pas de grande mise en scène. Juste quelque chose qui bouge, discrètement, sous la surface d'un pays qui a rarement le temps de célébrer ses petites victoires. Sur le terrain, l'explication ne demande pas trente-six détours. Les usines de transformation alimentaire, sorties de terre par dizaines en périphérie de la capitale ces derniers mois, continuent d'embaucher. La demande ne faiblit jamais vraiment, ici, dans un pays où la population ne cesse de grimper. Les ateliers de couture aussi ont repris des bras, portés par des commandes venues du Kota, du Yomba, ces provinces voisines qui continuent d'acheter en masse ce que le Bakongo sait produire depuis toujours. Un contremaître, dans une petite usine de conditionnement perdue quelque part en périphérie, hausse les épaules quand on lui parle de statistiques nationales. Quinze embauches depuis janvier, dit-il. Rien de calculé, rien de stratégique. Juste des cartons à remplir plus vite qu'avant, des camions qui repartent plus souvent, et des mains supplémentaires devenues indispensables pour ne pas prendre de retard. Dans les quartiers plus modestes, pourtant, tout le monde ne sent pas ce frémissement de la même façon. Certains jeunes, interrogés entre deux étals au marché, disent n'avoir rien remarqué de particulier. D'autres, plus chanceux ou mieux placés, parlent d'annonces plus fréquentes, de patrons soudain moins frileux à l'idée d'embaucher qu'il y a un an à peine. Personne, côté politique, ne s'est encore précipité pour récupérer ce chiffre. Trop tôt, sans doute. Trop fragile aussi. Certains fonctionnaires préfèrent même parler de simple fluctuation saisonnière plutôt que d'une vraie tendance, rappelant, avec cette prudence presque instinctive qu'on développe à force de voir les statistiques mentir, que ce genre de courbe peut très bien remonter d'ici quelques mois. Rien de tout ça ne fera la une d'un journal. Aucun ministre ne montera sur une estrade pour s'en vanter. C'est juste ce genre de mouvement silencieux qui traverse parfois l'économie d'un pays sans que personne ne s'en aperçoive vraiment, sinon quelques patrons qui embauchent un peu plus cette année, et quelques familles qui, sans en faire toute une histoire, voient enfin un salaire revenir là où il manquait depuis trop longtemps.
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Réouverture du marché iconique de Kémbelé


Il a fallu attendre presque deux ans. Deux ans que les étals du grand marché de Kémbelé restaient couverts de bâches, que les allées principales servaient surtout de raccourci pour les motos plutôt que de lieu de vie, deux ans que les vieux du quartier racontaient encore, avec cette nostalgie un peu agaçante des anciens, ce que le marché était avant les travaux de rénovation. Et puis samedi, sans grand discours, sans président venu couper un ruban, le marché a rouvert. On dit "sans grand discours" mais il faut nuancer un peu, parce qu'il y avait quand même du monde. Le gouverneur régional était là, entouré de quelques conseillers municipaux qu'on reconnaît toujours à leur costume trop repassé pour un samedi matin. Mais l'essentiel de la foule, ce n'était pas ça. C'était les commerçants eux-mêmes, revenus reprendre leur place, souvent la même qu'avant, celle que leur père ou leur mère occupait déjà des décennies plus tôt. Fatima, qui vend des épices depuis vingt-trois ans au même croisement d'allées, racontait qu'elle avait failli pleurer en retrouvant son emplacement. Pas parce que c'était particulièrement beau, d'ailleurs, les nouveaux carreaux au sol restent encore un peu trop propres, trop neufs, ça sonnera creux sous les pieds tant qu'on n'aura pas usé la surface avec des années de passage. Mais parce que pendant deux ans, elle avait dû vendre depuis un local temporaire loin d'ici, moins fréquenté, avec des clients qui ne la retrouvaient pas toujours. Le marché de Kémbelé, il faut le dire, ce n'est pas juste un endroit où on achète des tomates. C'est un peu le cœur battant de cette ville qui vit depuis toujours dans l'ombre économique du Bakongo tout proche. On y sent cette influence bakongo dont on parle souvent à propos du Kota, dans les intonations, dans certains plats qu'on retrouve aux étals de restauration ambulante, mais le marché garde quand même quelque chose de profondément kota, une manière de négocier plus posée, moins théâtrale que dans les grandes villes du sud. Les travaux avaient commencé après un incendie, en réalité. On n'en parle pas trop, ce n'est jamais très glorieux de rappeler qu'un feu parti d'un groupe électrogène défaillant avait ravagé toute l'aile ouest du marché, celle où se trouvaient les vendeurs de tissus. Beaucoup ont tout perdu cette nuit-là. Certains ont mis des mois à s'en remettre financièrement, d'autres n'ont jamais vraiment repris pied et ont fini par changer de métier. Alors cette réouverture, elle porte un poids qu'on ne devine pas forcément en marchant simplement dans les allées neuves. Pour certains, c'est une renaissance véritable. Pour d'autres, plus amers, ça reste un rappel de ce qu'ils ont perdu, même si les nouveaux locaux sont, sur le papier au moins, plus modernes et mieux sécurisés qu'avant. L'administration régionale a profité de la reconstruction pour revoir un peu l'organisation générale. Les vendeurs de produits frais ont désormais leur propre zone couverte, avec un système de ventilation qu'on nous promet efficace contre la chaleur qui, l'après-midi, transforme habituellement ce genre d'endroit en étuve insupportable. On verra à l'usage. Les anciens du marché restent sceptiques, ils ont vu passer tellement de promesses d'amélioration qui finissaient par s'essouffler après quelques mois d'entretien insuffisant. Ce qui frappe surtout, en se baladant dans les allées ce premier week-end, c'est le mélange. Des vendeurs de manioc venus tout droit des campagnes environnantes, côte à côte avec des commerçants d'électronique qui vendent des téléphones importés, probablement en partie du Bakongo tout proche. Cette dualité, entre racines paysannes et ouverture commerciale, on la retrouve un peu partout dans le Kota, mais ici, au marché, elle devient presque tangible, presque palpable, comme si tout le caractère de la province s'était concentré dans ces quelques hectares grouillants de monde. Un vieil homme, assis près de l'entrée principale sur un tabouret bancal, vend des paniers tressés à la main depuis toujours, ou presque. Il dit ne pas trop savoir compter les années exactement, mais il se souvient très bien de l'ouverture initiale du marché, quand il était encore adolescent et venait aider son oncle. Il regarde tout ce monde avec un mélange d'amusement et de fatigue, comme quelqu'un qui a déjà vu ce genre d'effervescence retomber plusieurs fois dans sa vie, et qui sait qu'après quelques semaines, tout redeviendra un rythme plus ordinaire, plus routinier. Pour l'instant, en tout cas, l'ambiance reste bon enfant. Les enfants courent entre les étals sans que personne ne s'en formalise vraiment, un groupe de musiciens improvisés joue près de la sortie sud, attirant une petite foule qui tape dans les mains sans grande coordination mais avec beaucoup d'entrain. On sent que la ville avait besoin de ça, un endroit pour se retrouver, discuter, négocier le prix d'un sac de riz pendant vingt minutes juste pour le plaisir de l'échange plutôt que par véritable nécessité économique. Le gouverneur, dans son discours bref, a évoqué l'importance de ce marché pour l'identité même de Kémbelé, sans tomber dans l'excès de grandiloquence qu'on retrouve parfois chez les élus en mal de symbolique. Il a surtout insisté sur le fait que la reconstruction avait respecté, autant que possible, l'agencement original du lieu, préservant certains vieux murs qui avaient survécu à l'incendie, comme pour garder une trace tangible de ce qui existait avant, plutôt que de tout raser pour repartir sur une base entièrement neuve et impersonnelle. Cette décision, apparemment mineure, semble avoir touché pas mal de commerçants présents ce jour-là. On garde ce genre de détail en mémoire, ces petites attentions qui rappellent qu'un marché n'est jamais juste un bâtiment, mais une accumulation d'histoires personnelles, de générations qui se sont succédé au même endroit, vendant à peu près les mêmes produits que leurs parents avant eux. Reste maintenant à voir comment tout ça va tenir dans le temps. Les premières semaines sont toujours plus animées, portées par la curiosité et l'enthousiasme du renouveau. La vraie question, celle que personne ne pose vraiment tout haut aujourd'hui, c'est de savoir si dans six mois, un an, le marché aura retrouvé ce rythme particulier qui faisait sa réputation, ou s'il aura simplement changé de visage sans qu'on sache trop bien dire pourquoi. Pour l'instant, en tout cas, ça grouille, ça sent les épices et le poisson séché mélangés, ça négocie fort dans toutes les allées, et personne, ce week-end, n'a vraiment envie de se poser trop de questions sur l'avenir. On profite juste du moment, cette sensation étrange et agréable de retrouver quelque chose qu'on croyait, pendant deux longues années, définitivement perdu.
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Kurudi, la fête du retour, à Kouraba


Tout remonte au treizième siècle, sous l'ancien empire. Les guerriers partaient combattre pendant des mois, parfois des années. Les femmes restaient au village, à la terre, à l'attente. Quand les hommes revenaient, elles leur préparaient à manger, des vêtements neufs, parfois un objet précieux gardé de côté pendant leur absence. Un geste d'accueil, simple, mais chargé de sens. Quand l'empire s'est effondré. Les guerres ont changé de forme. Mais le geste, lui, est resté. Il s'est transformé en tradition fixe, un jour précis de l'année où les femmes offrent un cadeau aux hommes de leur famille, peu importe s'ils reviennent d'un combat ou simplement d'une journée de travail. Ce jour s'appelle Kurudi, le retour, et il tombe toujours à la même période, juste après les récoltes, quand les greniers sont pleins et qu'on peut enfin souffler un peu. Aujourd'hui, c'est devenu la plus grande fête familiale de tout le Yomba. Kouraba, la capitale, l'organise à plus grande échelle que les villages, mais l'esprit reste le même. Les femmes préparent des cadeaux pour leurs maris, leurs fils, leurs frères. Un tissu neuf. Une paire de sandales. Parfois juste un plat préféré, préparé avec un soin particulier ce jour-là. La ville se réveille tôt ce matin-là. Les marchés tournent à plein régime depuis l'aube. Les femmes cherchent le bon tissu, la bonne couleur, quelque chose qui plaira sans trop se ruiner. Certaines commencent leurs achats des semaines à l'avance, d'autres attendent le dernier moment, un peu par superstition, comme si acheter trop tôt portait malheur. Dans le quartier de Bakita, une des zones les plus anciennes de Kouraba, les rues se remplissent de monde dès le milieu de matinée. Des étals installés à la va-vite proposent des tissus colorés, des bijoux modestes, des petits objets sculptés dans le bois. Les prix montent un peu ce jour-là, tout le monde le sait, mais personne ne s'en plaint vraiment. C'est la règle du jeu. Une femme, la quarantaine, cherche un tissu pour son mari absent depuis trois jours, parti négocier une vente de maïs à Kémbelé. Elle veut quelque chose de bleu, sa couleur préférée. Elle passe d'un étal à l'autre, négocie fermement, sourit quand elle trouve enfin ce qu'elle cherchait. Plus loin, une grand-mère prépare depuis le matin un plat de poulet mijoté pour son fils, qui travaille à l'administration régionale. Elle raconte, en cuisinant, que sa propre mère faisait la même chose pour son père, revenu blessé d'un service militaire dans les années soixante-dix. La guerre a changé de visage depuis, dit-elle, mais le geste reste identique. En début d'après-midi, les familles se réunissent. Chacune chez soi d'abord, pour l'échange des cadeaux. Les hommes reçoivent leur présent avec cette fausse surprise qu'on joue chaque année, même si tout le monde sait à peu près ce qui les attend. Les enfants regardent la scène avec attention, apprenant sans qu'on le leur dise vraiment ce que sera un jour leur propre rôle. Vers seize heures, la fête sort dans la rue. La place principale de Kouraba, immense comparée à celle des petits villages, se remplit peu à peu. Des tambours commencent à résonner depuis un coin de la place, rejoints bientôt par des chants repris en chœur par la foule. Les vendeurs de nourriture ambulants s'installent en périphérie, proposant brochettes grillées, beignets de manioc, jus de fruits frais pressés sur place. L'odeur de fumée et d'épices flotte sur toute la place avant même que le soleil ne commence à baisser. Un groupe de musiciens locaux, connus dans tout le quartier, joue depuis une petite estrade de fortune. Leur musique mélange chants traditionnels et morceaux plus modernes pour que tous le monde soit satisfait. Les danses commencent progressivement, d'abord timides puis de plus en plus franches à mesure que la foule se réchauffe. Des couples se forment sur la place, hommes et femmes dansant ensemble selon des pas qu'on enseigne depuis l'enfance, sans qu'on ait besoin d'expliquer quoi que ce soit. Un vieil homme, connu de tout le quartier pour avoir servi dans l'armée il y a plusieurs décennies, raconte à qui veut l'écouter comment sa femme, aujourd'hui décédée, lui offrait chaque année le même tissu bleu, sans jamais changer, par superstition ou par habitude, difficile de savoir. Depuis sa mort, ce sont ses filles qui perpétuent la tradition, lui offrant chaque année ce même tissu qu'elles achètent désormais elles-mêmes. Le gouverneur régional fait une brève apparition en fin d'après-midi, sans grand discours, se contentant de saluer la foule et de partager un repas avec quelques familles présentes. Rien d'officiel ni de pompeux, juste une présence qui rappelle que même les élus locaux respectent cette tradition sans chercher à la récupérer politiquement. Vers dix-huit heures, les jeunes filles organisent un petit concours informel, essayant de reproduire les danses les plus anciennes, celles que seules les grand-mères connaissent encore parfaitement. Les résultats sont accueillis dans les rires plutôt que dans la compétition sérieuse. La nuit tombe progressivement sur la ville, mais la fête continue, éclairée par les lumières artificielles des commerces environnants et quelques lampes installées spécialement pour l'occasion. L'ambiance change un peu, plus calme, plus propice aux discussions entre voisins qu'aux grandes démonstrations de danse. Certaines familles rentrent tôt, surtout celles avec de jeunes enfants déjà épuisés par la journée. D'autres restent tard, profitant de cette soirée particulière où personne ne travaille le lendemain, jour férié dans toute la province. Un jeune couple, marié depuis quelques mois seulement, vit sa première fête de Kurudi ensemble. La femme a offert à son mari une chemise neuve, achetée avec ses propres économies. Lui, un peu gêné devant les autres, la remercie simplement d'un sourire, sachant que ce geste répété chaque année deviendra, avec le temps, une habitude aussi naturelle que respirer. Vers vingt-deux heures, la place commence doucement à se vider. Les derniers danseurs, les plus tenaces, continuent encore un peu, portés par la musique qui refuse de s'arrêter tout à fait. Les vendeurs ambulants rangent leurs stands, comptant les recettes de la journée avec cette satisfaction tranquille des bonnes années. Demain, Kouraba retrouvera son rythme habituel. Les administrations rouvriront, les marchés reprendront leur activité normale, moins fébrile qu'aujourd'hui. Mais pour cette soirée encore, la ville entière continue de célébrer ce geste vieux de plusieurs siècles, transmis sans interruption depuis l'époque où des guerriers rentraient de guerre pour retrouver leurs femmes, et où ce simple accueil suffisait à dire ce que les mots, souvent, peinaient à exprimer.
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Le Parlement adopte deux textes majeurs


Il a fallu plusieurs semaines de débats, parfois tendus, avant que le Parlement zafongolais ne se prononce enfin, lors de sa dernière session, sur deux textes qui vont marquer durablement le pays dans les mois et les années à venir. Deux textes qui n'ont rien en commun sur le fond, mais qui racontent, chacun à sa manière, ce que le Zafongo attend aujourd'hui de son État : bâtir d'un côté, protéger de l'autre. Le premier concerne un vaste programme de construction, d'une ampleur que le pays n'avait plus connue depuis longtemps. Des dizaines d'hôpitaux vont sortir de terre à travers les huit régions, accompagnés de bâtiments publics de toute nature, écoles supplémentaires, sièges administratifs régionaux, centres de formation professionnelle. Rien n'a été laissé complètement au hasard dans la répartition de ces chantiers, même si les débats en commission ont été vifs sur la manière de prioriser certaines zones plutôt que d'autres. Le Bateke et le Teke, ces deux provinces où les infrastructures de santé restent aujourd'hui les plus insuffisantes face à l'immensité des distances à parcourir pour espérer trouver un médecin, ont obtenu une attention particulière dans ce texte, portée notamment par les représentants du Bateke, dont les quatre sièges à eux seuls ont pesé de tout leur poids symbolique lors des négociations, malgré leur nombre modeste au regard des cent trente-quatre voix pesées par la seule délégation du Bakongo. Car il faut le rappeler, ici, cette assemblée ne fonctionne jamais selon une logique de partis traditionnels, ni de gauche ni de droite comme on pourrait l'imaginer ailleurs. Cinq cents sièges se répartissent entre les huit communautés du pays, chacune y disposant d'un nombre de représentants strictement proportionnel à son poids démographique national. Le Bakongo y règne naturellement en maître, portant l'écrasante majorité de ces sièges, tandis que le Teke, à l'autre bout de l'échelle, ne peut compter que sur une poignée de voix pour faire entendre ses besoins spécifiques. Cette architecture parlementaire, aussi déséquilibrée paraisse-t-elle sur le papier, a pourtant permis, cette fois-ci, un vote presque unanime sur ce programme de construction. Toutes les communautés, quel que soit leur poids respectif dans l'hémicycle, semblaient partager la même conviction : ce rattrapage sanitaire et administratif ne pouvait plus attendre davantage. Le second texte, en revanche, a suscité des échanges autrement plus tendus avant son adoption finale. Il touche à quelque chose de plus intime, de plus grave aussi : la mobilisation en cas de guerre. Désormais, tout homme apte physiquement, âgé de dix-huit à vingt-neuf ans, sera automatiquement enrôlé dans les forces armées zafongolaises si le pays venait un jour à basculer dans un conflit ouvert. Une disposition qui vient compléter, sans la remplacer, l'obligation de service militaire déjà en vigueur depuis des décennies. Ce texte a trouvé son soutien le plus ferme parmi les représentants du Luba, région qui n'a jamais vraiment cessé de vivre sous la menace rebelle depuis des générations, et parmi ceux du Bateke, dont l'isolement géographique nourrit une conscience aiguë de la nécessité, un jour peut-être, de défendre seul ce territoire si difficile à secourir rapidement depuis la capitale. On sentait, dans ces échanges parfois vifs entre communautés, cette tension permanente qui traverse le Zafongo depuis toujours entre deux réalités bien différentes : celle d'un sud régulièrement confronté à la violence, où l'idée même de mobilisation générale ne surprend plus personne depuis longtemps, et celle d'un centre plus agricole, plus tranquille aussi, qui peine parfois à comprendre pourquoi il faudrait préparer ses fils à une guerre qu'on espère ne jamais voir arriver.
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Sira, la route qui ne dit jamais son nom


Il existe des frontières qu'on dessine à la règle sur une carte, et il en existe d'autres, plus vraies peut-être, qu'on trace avec les pieds, nuit après nuit, jusqu'à ce que la terre elle-même finisse par s'en souvenir. Celle du Sira appartient à cette seconde catégorie. Aucun registre officiel n'en garde la mémoire précise. À Ménaka, on préfère parler d'autre chose, du zafongi qu'on extrait, des barrages qu'on inaugure, des chiffres du PIB qu'on brandit fièrement dans les discours. Le Sira, lui, ne fait jamais les gros titres. Il fait le silence, et c'est peut-être là sa manière à lui de dire quelque chose que les statistiques n'osent pas formuler. Ça commence toujours par une phrase qu'on ne prononce jamais entière. "Je vais voir de la famille dans le Sud." Voilà tout ce qu'on dira au voisin, à l'oncle trop bavard, à celui qui pourrait, sans le vouloir, faire courir le mot jusqu'aux mauvaises oreilles. La formule s'est usée à force d'avoir servi, transmise de génération en génération comme une formule de politesse dont plus personne ne questionne vraiment le sens caché. On la dit, on hoche la tête, on comprend. Tout le monde comprend. C'est peut-être ça, le plus étrange dans cette histoire: un secret que tout un pays connaît sans jamais oser le nommer complètement. Alors on prépare le sac. Pas beaucoup de choses dedans, juste ce qui compte vraiment, ce qu'on croit pouvoir porter sur des kilomètres sans que le dos ne cède avant les jambes. Une photo, parfois. Un peu d'argent cousu dans un tissu, loin des regards. Et cette conviction tenace, presque animale, que de l'autre côté d'une ligne qu'on ne voit même pas sur le terrain, la vie pourrait ressembler enfin à quelque chose qu'on aurait choisi soi-même, plutôt que subi. La piste qui mène vers le Banairah ne ressemble en rien à ce qu'on imagine d'une frontière. Pas de poste, pas de barrière, rien qu'une terre qui se prolonge, indifférente, entre deux pays que seule l'administration distingue vraiment. On y marche surtout à l'heure où le monde hésite encore entre la nuit et le jour, cette heure sans nom où la chaleur n'a pas repris ses droits et où l'obscurité protège encore un peu. Des silhouettes se rassemblent sur les marchés, se reconnaissent sans un mot, à une façon de tenir son sac trop serré, à un regard qui évite systématiquement celui des autres. On ne se parle pas beaucoup dans ces groupes-là. Chacun porte sa propre raison de partir, et cette raison, la plupart du temps, ne se partage pas. Il y a ceux qui organisent ce passage, et sur eux, personne n'a de mots simples. Certains villageois du Sira les décrivent presque comme des artisans d'un métier ancien, transmis de père en fils, qui connaîtraient la terre mieux que n'importe quel gradé venu de la capitale avec ses cartes et ses satellites. D'autres racontent, à voix plus basse encore, des histoires moins belles: des groupes abandonnés au milieu de nulle part dès qu'une patrouille se profile à l'horizon, des sommes empochées pour un service jamais rendu, des promesses qui s'évaporent avec le premier obstacle sérieux. Ce qui frappe le plus, à observer ces départs, c'est leur discrétion presque insoutenable. On ne pleure pas sur le seuil d'une maison, au Sira, quand un enfant s'en va vers l'inconnu. On pleure avant, à l'intérieur, loin des regards, et on ressort le visage sec pour l'adieu, comme si montrer sa peine risquait de rendre le départ trop réel, trop irréversible. Une accolade un peu plus longue que d'habitude, un regard qu'on retient une seconde de trop, et puis c'est fini. On referme la porte. On continue sa journée comme si de rien n'était, alors qu'à l'intérieur, quelque chose vient de se briser sans faire de bruit. Le long des grandes pistes, des gargotes de fortune accueillent ceux qui patientent, parfois plusieurs jours, parfois une semaine entière, guettant un signal que seuls les initiés savent lire. On y dort peu. On y mange le strict nécessaire, économisant chaque pièce pour la suite d'un voyage dont on ignore la durée réelle. Il faudrait aussi parler des familles entières qui prennent cette route ensemble, des enfants trop jeunes pour comprendre pourquoi on leur demande de marcher si longtemps sans se plaindre, pourquoi il faut se taire quand la nuit tombe et que le groupe accélère le pas sans explication. On raconte, dans un village qui préfère taire son nom, l'histoire d'une mère partie avec trois enfants, le plus petit collé contre elle tout le trajet, les deux autres accrochés à ses mains comme à une dernière certitude. Personne, aujourd'hui, ne sait vraiment ce qu'elle est devenue une fois la ligne franchie. Le silence, ensuite, dure des mois. Parfois des années. Une lettre finit peut-être par arriver, un appel, une rumeur transmise par un cousin lui-même parti avant. Ou alors rien, jamais, et le village finit par intégrer cette absence à sa manière, comme un deuil qu'on ne nomme jamais complètement mais qu'on porte quand même, tous les jours, sans y penser trop directement. Les autorités locales savent tout cela. Elles le savent depuis toujours, et elles choisissent, la plupart du temps, de ne pas trop regarder. Ce n'est pas de la complicité, pas vraiment, plutôt une forme de résignation tranquille qu'on retrouve chez le gendarme comme chez le chef de village: arrêter un groupe, ici, c'est souvent arrêter un visage qu'on connaît, un fils de voisin, un neveu d'un ami. La frontière du sang et de la mémoire commune pèse plus lourd, dans les faits, que celle que dessinent les cartes officielles. Alors on patrouille sans grande conviction, on relève des traces de pas déjà froides, et le lendemain, tout recommence comme si le pays lui-même avait choisi de fermer les yeux sur ce qui se joue à ses marges. Certains drames, pourtant, résistent au silence. Des disparitions qu'on ne parvient jamais à expliquer complètement. Des corps retrouvés loin de toute piste répertoriée, que personne n'ose officiellement relier à ces traversées, de peur d'ouvrir un dossier que Ménaka ne semble pas vraiment vouloir instruire. On enterre alors sans grand bruit. On prie, on garde le silence, et la vie continue, avec cette blessure de plus qu'on n'évoque jamais tout à fait à voix haute. Ce qui se joue dans le Sira ne se laisse pas résumer en une phrase, ni contenir dans un chiffre qu'on pourrait citer fièrement ou dénoncer avec indignation. C'est un mouvement patient, continu, presque devenu partie intégrante du paysage lui-même, au même titre que les collines ou les rivières qui traversent la province. Ceux qui partent croient, sincèrement, à un ailleurs plus juste, et certains ont raison d'y croire: on connaît des maisons, dans la région, bâties plus solidement que celles des parents, preuves tangibles qu'un pari peut se gagner. Mais pour chaque histoire qu'on raconte avec fierté le soir, combien d'autres se sont perdues en chemin, sans que personne ne sache jamais comment les terminer, faute d'avoir eu quelqu'un pour les raconter jusqu'au bout. On ne dresse pas de bilan à cette réalité-là. On ne le peut pas, vraiment. Le Sira continue de porter ce flux comme on porte une blessure ancienne qu'on n'a jamais vraiment refermée, une douleur devenue si familière qu'on finit par ne plus la sentir tout à fait, jusqu'au jour où un nouveau départ vient, sans prévenir, la rouvrir tout entière.
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Mateta, le pont qu'on ne redoutait plus


Mama Koumba vend son poisson séché au même endroit depuis vingt ans. Elle ne s'est jamais déplacée, jamais changée d'étal, même quand la guerre grondait encore de l'autre côté de la colline. Ce matin, trois soldats attendent leur tour devant elle, comme n'importe quel client du bourg. Ils plaisantent. L'un d'eux compte ses pièces trop lentement et se fait charrier par les deux autres. Rien d'extraordinaire dans cette scène, sauf qu'elle aurait été impensable il y a trois ans. Le pont, juste derrière, garde encore ses planches usées, son bois qui craque sous le poids d'une charrette. On raconte que les colonnes militaires ne le traversaient autrefois qu'à l'aube, jamais la nuit, jamais sous la pluie, un rituel presque religieux dont personne n'osait discuter l'origine tant la peur d'un méandre transformé en piège tenait lieu d'explication suffisante. Quarante ans depuis la guerre civile. Quarante ans et un cinquième du territoire luba qui échappe encore, aujourd'hui, à l'autorité de Ménaka. Ça, personne ne le nie, ni à la capitale ni ici. Mais Mateta a changé de visage. Pas entièrement. Pas de façon spectaculaire. Juste assez pour qu'on s'y arrête. Il y a deux ans, la garnison vivait recluse. Sacs de sable, patrouilles armées jusqu'aux dents pour un simple tour de quartier, méfiance des deux côtés à parts égales. On se souvient, dans certaines maisons du village, d'un grand-père parti rejoindre le maquis en 1977, et cette mémoire-là ne s'efface pas sur commande. Elle traîne dans les conversations du soir. Elle colore le regard qu'on pose sur l'uniforme, encore aujourd'hui, même quand ce regard s'adoucit. Le lieutenant Bakele, jeune, affecté ici depuis un peu plus d'un an, s'assoit désormais aux réunions du conseil de village. Sans arme visible. Juste assis, parmi les anciens, à écouter les querelles de bornage. Il a appris quelques mots de la langue locale, pas grand-chose, de quoi saluer une vieille femme au marché sans se tromper de ton. Un détail. Presque rien. Et pourtant ce presque rien pèse, dans les têtes d'ici, bien plus lourd qu'un programme de reconstruction annoncé depuis la capitale. Un poste de santé a ouvert dans l'enceinte de la garnison, il y a quelques mois. Un infirmier militaire y soigne les fièvres des enfants du village comme les blessures des soldats, sans distinction, sans qu'on cherche à savoir vraiment à qui appartient le bâtiment. Mama Ngozi, dont le fils a été soigné là l'an dernier, ne cherche pas à enjoliver son témoignage : "On n'a pas oublié ce qu'a vécu cette région. Mais c'est un soldat qui a soigné mon garçon. Pas un rebelle. Avec le temps, ça compte." Faut pas exagérer non plus. Les zones les plus reculées, celles où des groupes armés tiennent encore le terrain par lassitude plus que par conviction, restent hors d'atteinte de ce genre de rapprochement. Le représentant luba au Conseil des communautés l'a dit lui-même, récemment : son mandat ne lui donne aucune prise sur des hommes qui ont cessé, depuis longtemps, de se reconnaître dans une représentation officielle quelconque. Ce qui se passe à Mateta reste local. Fragile. Une exception plus qu'une règle. Les enfants, eux, s'arrêtent devant le poste de garde pour regarder la relève. Sans peur dans les yeux. Certains soldats, les jours de repos, viennent aider aux champs communaux, personne ne leur a demandé, personne ne le leur a interdit non plus. Un vieux pêcheur, assis à l'ombre près du pont, résume la chose à sa manière : "On dit pas que tout va bien dans le Luba. Ce serait mentir aux familles qui ont encore un fils dans le maquis, sans nouvelles depuis des mois. Mais ici, sur ce pont, on regarde plus les soldats comme des étrangers de passage." Il regarde l'eau couler. "C'est peu. Mais avant, on n'avait même pas ça."
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les tours qui poussent où dormaient les cabanes


Le chantier de Litoro ne s'arrête jamais vraiment. Même la nuit, on entend les grues tourner, les groupes électrogènes ronronner, les ouvriers se relayer par équipes de huit heures pour ne jamais laisser le béton refroidir avant l'heure. Vingt-huit étages, déjà, pour la tour qui doit devenir, d'ici deux ans, le siège de la Banque Nationale du Zafongo. Il y a sept ans, à cet endroit précis, il n'y avait qu'un quartier de tôle et de bois, des ruelles trop étroites pour un camion. Ménaka approche des trente millions d'habitants. Le chiffre donne le vertige rien qu'à l'écrire, et pourtant la ville continue d'absorber, chaque mois, des familles entières venues du reste du Bakongo, parfois du Luba, parfois même du Yomba, attirées par les chantiers, par les emplois qu'ils créent, par cette promesse un peu floue mais tenace d'une vie meilleure derrière chaque grue plantée dans le ciel de la capitale. Trois quartiers concentrent l'essentiel de cette transformation. Litoro, d'abord, où pousse la nouvelle tour bancaire aux côtés de deux immeubles de bureaux déjà achevés, façades de verre qui renvoient le soleil couchant avec une violence presque agressive pour qui n'y est pas habitué. Ensuite Mbanza-Sud, plus loin vers le fleuve, où le gouvernement a choisi d'implanter le futur pôle technologique du pays, un projet qu'on annonce depuis trois ans et qui, cette fois, semble bel et bien sortir de terre. Et puis Kalanga, le plus ancien des trois, où les premières tours de logements collectifs remplacent peu à peu les habitations qui s'entassaient les unes sur les autres depuis des générations, cette architecture spontanée où un étage s'ajoutait parce qu'un fils s'était marié, où une pièce s'accolait parce qu'une sœur revenait vivre au pays. On ne va pas se mentir. Tout le monde n'applaudit pas ce chantier permanent. Dans certaines rues de Kalanga, des familles ont dû quitter des maisons construites de leurs propres mains, indemnisées par l'État à des montants que beaucoup jugent insuffisants face à ce qu'elles perdent vraiment. Un vieil homme, assis devant ce qui reste de son ancienne cour, le regard tourné vers la tour qui s'élève désormais là où poussait autrefois son manguier, ne cachait pas son amertume: "Ils appellent ça du progrès. Moi j'appelle ça perdre l'endroit où j'ai vu grandir mes enfants."D'autres, en revanche, voient dans ces tours une fierté qu'ils n'auraient pas imaginée il y a dix ans. Un jeune ingénieur zafongolais, formé à Kouraba avant de revenir travailler sur le chantier de Mbanza-Sud, racontait avec un enthousiasme qu'il ne cherchait pas à cacher: "On construisait tout ça à l'étranger avant. Maintenant on le construit chez nous, avec nos propres bureaux d'études. Ça change quelque chose, ça, dans la tête des gens." La circulation, elle, n'a pas suivi le même rythme que les tours. On s'en plaint partout, des taxis-brousse aux limousines ministérielles, coincés dans les mêmes embouteillages qui paralysent la ville dès sept heures du matin. Le métro promis depuis des années reste, pour l'instant, à l'état de maquette exposée dans le hall d'un des nouveaux immeubles, une ligne rouge tracée sur un plan qui ne correspond encore à aucun rail posé au sol. Le gouvernement assure que les travaux commenceront l'année prochaine. On a déjà entendu cette promesse, dans cette même ville, plus d'une fois. Reste que le paysage de Ménaka, vue depuis les collines qui surplombent le fleuve, ne ressemble plus à celle d'il y a une décennie. Les tours de Litoro percent désormais l'horizon aux côtés du dôme du parlement, offrant à la capitale une silhouette que certains comparent déjà, non sans une pointe de fierté, à celle des grandes métropoles d'Eurysie. D'autres préfèrent rappeler, plus prudemment, que des tours de verre ne suffisent jamais à elles seules à faire une ville qui fonctionne bien, tant que l'eau courante, l'électricité stable et les transports en commun ne suivent pas au même rythme dans les quartiers qui ne font pas la couverture des magazines. Le maire de Ménaka, lors de l'inauguration récente d'un des immeubles de Mbanza-Sud, a préféré, lui aussi, la mesure à l'emphase: "On construit une capitale pour trente millions d'habitants, pas pour trente mille privilégiés qui travailleront dans ces tours. Le vrai chantier, ce n'est pas celui qu'on voit depuis le ciel. C'est celui qu'on ne voit pas encore, dans les quartiers qui attendent leur tour." Une phrase qu'on retiendra peut-être, ou qu'on oubliera au prochain chantier annoncé en grande pompe. L'avenir, comme souvent à Ménaka, le dira mieux que n'importe quel discours.
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Aïn Tarek


Personne, à Aïn Tarek, n'avait vu autant de camions depuis la fondation de la garnison. Ils arrivent par vagues depuis trois semaines, poussière soulevée sur des kilomètres, moteurs qui peinent sous la chaleur que les hommes venus du Luba connaissent mal, encore habitués à l'humidité épaisse du sud plutôt qu'à ce sable qui s'infiltre partout, dans les bottes, dans les gorges, dans le sommeil même. Le Luba, justement, vient tout juste de leur rendre leurs hommes. Après des mois d'opérations méthodiques, de patrouilles renforcées et de cette présence quotidienne qu'on a vue s'installer peu à peu autour de Mateta, l'essentiel des colonnes rebelles a fini par céder du terrain, presque partout, sauf dans quelques poches résiduelles où subsistent des groupes trop enracinés pour disparaître d'un coup. Une garnison réduite reste sur place, suffisante pour tenir la région et empêcher tout regroupement, mais l'essentiel des troupes, elles, ont déjà pris la route de l'Ouest. Vers le Bakongo. Vers cette frontière de sable où rien, jusqu'ici, ne justifiait un tel déploiement. Trois quarts de l'armée zafongolaise se trouvent aujourd'hui massés le long de cette ligne, un chiffre qu'aucun communiqué n'a confirmé mais que tout le monde, dans les rangs, connaît sans avoir besoin qu'on le lui répète. On ne bouge pas une telle masse d'hommes pour une simple manœuvre de routine. On la bouge parce qu'on a vu quelque chose, de l'autre côté, qu'on ne pouvait plus ignorer. Ça a commencé par des clichés aériens, discrets, transmis par un vol de reconnaissance qui n'aurait dû, à l'origine, rien repérer d'anormal. Une base militaire, construite trop vite pour être innocente, trop bien équipée pour appartenir au petit état voisin qui se targue pourtant de neutralité depuis des années. Les analyses qui ont suivi ont fini par établir ce que certains soupçonnaient déjà depuis longtemps sans oser le formuler ouvertement: cette installation porte la marque de la Poëtoscovie, cette grande puissance du Nazum dont l'influence s'étend, ces dernières années, bien au-delà de ses propres frontières, jusque dans des états qu'elle transforme, patiemment, en relais de ses intérêts sur le continent afaréen. Le petit voisin de l'Ouest, celui qu'on croyait simplement pauvre et sans ambition, ressemble de plus en plus à ce qu'on appelle, dans les cercles militaires, un état vassal. Pas une colonie déclarée, rien d'aussi grossier. Plutôt une dépendance discrète, des accords signés loin des regards, une infrastructure militaire qui ne sert manifestement pas les intérêts de ce petit pays lui-même, mais ceux d'une puissance qui préfère avancer ses pions depuis l'arrière plutôt que de s'exposer directement. Sur place, les hommes ne savent pas grand-chose de tout ça. On leur a dit de tenir la ligne, de renforcer les postes avancés, de se préparer à toute éventualité sans qu'on leur précise davantage. Un caporal, arrivé du Luba il y a une semaine à peine, creusait ce matin une tranchée supplémentaire à la sortie de la ville, le visage fermé par la fatigue autant que par la chaleur. "On nous a rien expliqué vraiment. On sait juste qu'on reste ici, et qu'on n'a pas fait tout ce chemin pour repartir sans rien faire." Personne, à Ménaka, n'a encore parlé d'invasion. Le mot fait peur, et il faut sans doute s'en méfier autant que de la situation elle-même. Mais sur le terrain, dans les tentes qui poussent en périphérie d'Aïn Tarek, l'ambiance ne trompe personne. On prépare quelque chose. On ne sait pas encore quoi exactement, ni quand, ni jusqu'où. Mais le désert, cette fois, ne ressemble plus tout à fait à celui d'avant.
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Une fermeté policière qui gagne tout le territoire


Trois coups. L'homme a cessé de résister après le troisième. Personne, autour, n'a sorti son téléphone pour filmer. On a détourné le regard, comme on le fait de plus en plus souvent ces derniers mois, que ce soit dans une ruelle de Ménaka, sur une place de Kémbelé ou devant un marché du Yomba où, jusqu'ici, ce genre de scène restait pourtant rare. Quelque chose a changé dans la police zafongolaise. Rien d'écrit, rien de voté. Une consigne diffuse, plutôt, qui semble avoir voyagé de bureau en bureau jusqu'aux agents postés au coin des rues, et qui dit, en substance: n'attendez plus. Ce glissement ne s'observe pas dans une seule province. On le retrouve dans le Bakongo, sans surprise, là où la densité humaine a toujours nourri sa part de tensions. Mais on le retrouve aussi dans des villes du Kota qu'on croyait plus paisibles, et jusque dans certains bourgs du Yomba où personne n'aurait parié, il y a deux ans, sur ce genre de durcissement. Un cadre du ministère de l'Intérieur, lors d'une réunion de coordination, a formulé la chose sans grande précaution oratoire: "On a laissé traîner certaines zones trop longtemps. Partout. Les gens réclamaient plus de poigne, on leur en donne." Une phrase brute, presque désarmante de franchise, qu'on retrouve en creux dans la formation même des nouvelles recrues, où le mot médiation semble avoir cédé du terrain face au mot autorité. Il y a ceux que cette fermeté rassure, et il ne faut pas prétendre le contraire. Une commerçante de Ménaka, la cinquantaine bien sonnée, le disait sans détour l'autre jour: avant, on volait sans conséquence; maintenant, ça tape parfois, mais on dort mieux. Une phrase qu'on entend, presque mot pour mot, ailleurs dans le pays, chez des gens simplement fatigués d'une insécurité que la patience n'avait jamais su résorber. Et puis il y a l'autre versant, celui qu'on chuchote plutôt qu'on ne le crie. Un fils rentré le visage marqué pour avoir traîné trop tard à un carrefour. Un étal renversé pour un contrôle qu'on juge excessif. Un jeune homme de Litoro, qui a préféré taire son nom, résumait ça avec une lassitude qui ne trompe pas: on ne sait plus ce qui déclenche les coups et ce qui n'y mène pas, ça dépend de l'humeur de celui qui t'arrête. Le même genre de phrase revient, presque identique, à des centaines de kilomètres de là, dans une autre province, chez quelqu'un d'autre. Ce n'est probablement pas un hasard. Personne, ou presque, ne documente sérieusement ce qui se joue là. La loi qui protège les institutions d'une critique trop vive dissuade les rédactions de creuser, et ce qui se passe dans ces quartiers reste, pour l'essentiel, une expérience qu'on transmet à voix basse plutôt qu'un fait qu'on consigne. Les chiffres du ministère parlent, eux, d'un recul des vols signalés. Mais on ne saurait dire, honnêtement, si ce recul traduit moins de délinquance ou simplement moins de gens prêts à porter plainte. Reste une question qui ne trouve, pour l'instant, aucune réponse tranchée. Certains, à l'intérieur même de la police, s'inquiètent en silence de ce qu'on est peut-être en train d'abîmer: cette confiance patiente, construite ailleurs, à Kémbelé ou à Mateta, où l'uniforme avait fini par devenir un visage familier plutôt qu'une menace. D'autres pensent, à l'inverse, qu'il fallait bien, un jour, reprendre la main là où la douceur n'avait jamais suffi. Le pays, lui, continue d'avancer avec cette ambivalence-là, sans que personne, pour le moment, n'ait cherché à la trancher vraiment.
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