
Il me plait énormément de suivre le parcours des navires de la Marineria comme si il s'agissait de personnes dotées d'une conscience propre, d'une personnalité, avec leurs peines et leurs joies. Les navires sont davantage que de simples constructions. Ce sont tout d'abord des cadres de vie, ressemblant pour leurs occupants davantage à une maison qu'à l'habitacle d'une véhicule. Ces navires s'imprègnent du sang de leurs occupants, de leurs désirs et de leurs peurs, de leurs joies et de leurs tristesses, et finissent par leur ressembler. Dans la manière de décorer les cabines, dans les tableaux que l'on accroche dans le poste de commandement du supracomito (hrp: capitaine d'un navire velsnien), dans la manière dont on l'entretient et le bichonne, dont on lui appose nos pansements. Le fer, l'acier et le bois du navire est vivant, et comme le disait mon Supracomito, lorsque je fus marin durant les guerres de l'AIAN, il s'irrigue de nous. Cette réalité que je reconnais, me pousse à vous raconter l'Histoire d'un navire dont j'ai beaucoup noté la présence sur divers théâtres, de sa naissance à aujourd'hui.
Parmi ces navires, il me vient le temps de vous raconter l'histoire d'une petite corvette du nom de San Sébastian, et de vous nommer ses accomplissements comme on observe un enfant grandir en un adulte dont on éprouve une grande fierté. Comme beaucoup de navires de sa génération, sa quille fut posée fut posée dans l'année 2011 dans la cale sèche numéro 4 de l'Arsenal de Velsna, durant l'avant-dernière année de la mandature du Patrice Dandolo. Le San Sebastian possède six jumeaux, nés la même année, identiques à lui à l'origine, mais dont le temps a forcé de nombreuses modifications. Son maître d'œuvre est nommé Patrizio Di Cerva, un maître-membre de la Société des honnêtes armateurs velsniens, comme tous ceux qui participent à la vie de l'Arsenal velsnien. Sa plaque, au nom de ce maître armateur, est encore visible sur la proue du navire, bien que les années l'ont quelque peu rayé, et que le sel de la marée a usé sa brillance. Au total, je puis dire que ce furent pas moins de cinq-cents apprentis armateurs qui participèrent à sa production, de la pose de la quille à la sortie de l'Arsenal, et qui comme pour tous les autres navires sortis de ces ateliers, signèrent un contrat de confidentialité les mettant au secret de sa fabrication.
Le San Sebastian prit la mer le 2 février 2012 pour ne jamais la quitter. A l'origine prévue pour des patrouilles côtières le long de la plaine velsnienne au sein de la Classis I, et son premier Supracomito fut un natif d'Umbra du nom de Giuliano Petrucci, un jeune officier dont ce fut le premier capitanat. Il est intéressant de voir dans quelle mesure le San Sebastian fut pris dans le fil de la grande Histoire, et dont il fut, pour une simple corvette, l'objet de si nombreuses péripéties. Car sa mise à l'eau coïncida, un an plus tard, en mai 2013, à l'éclatement de la Guerre des Triumvirs. Comme beaucoup d'autres Supracomiti , la fidélité de Petrucci à la cause de Matteo Di Grassi le poussa à la désertion, et le navire fit la traversée depuis l'Eurysie jusqu'au refuse digrassien de la cité afaréenne de Cerveteri. Intégré à la flotte du "restituteur du Sénat", le San Sébastian participa au sein de sa flotte à son retour en plaine velsnienne, lors du débarquement d'Umbra, son premier fait d'armes, mais qui s'est déroulé presque sans combats.
Le premier méfait infligé au navire intervient un mois plus tard, lors d'une opération de repérage des abords de Velsna, alors toujours aux mains des scaeliens. S'approchant imprudemment du rivage de la capitale, le San Sebastian fut pris dans le piège d'une mine marine, qui cause de grands dommages et plusieurs morts, dont le Supracomito Petrucci. Le commandement passa alors à son jeune second qui était alors simple capitano (quartier-maître), Mario Gusto, mais qui fut contraint de rester à cale sèche jusqu'à la fin du conflit tant les dommages du navire furent grand.
On dit que le Supracomito Gusto était moins attaché et moins fidèle à Matteo Di Grassi que son prédécesseur, le tenant en partie responsable de l'opération imprudente ayant coûté la vie de Petrucci, si bien qu'après la guerre, le navire fut transféré de la très fidèle Classis II, le fer de lance de la Marineria basé en Achosie, à la Classis III, qui venait de recevoir le tout nouveau rôle de protectrice des intérêts velsniens dans le Pont Mésolvardien. Là, il participa à l'ensemble des opérations de la campagne du Chandekolza en 2017, et il se distingua lors du bombardement du camp de base achosien au nord de l'estuaire du Chandekolza, dont il a effectué la remontée jusqu'à la capitale.
Ce fut dans ce moment, lorsque le Sénateur-Amirraglio Gian Galleazo Barisi, dit "le boucher du Chendekolza" prit la place de sa prédécesseur nommée au gouvernement communal, que le San Sebastian se vit attribuer un tout autre rôle. Affectionnant particulièrement les navires légers dédiés à la course et à l'escorte, son excellence Barisi lui attribua le rôle de navire amiral de la Classis III, délaissant l'ancien destroyer "Erwys". Le Supracomito Gusto fut donc remercié, tandis que le poste fut attribué au Primipile Adriano Esquilin, l'un des fidèles de son excellence Barisi. Son équipge pourtant, entre 2012 et notre date, fut resté le même en globalité. Ce fut sous son commandement sans doute, que le San Sebastian connu son plus grand fait d'armes, en 2020 lors de la Bataille d'Ursus Testa, contre les gens de la nation des poètes. Pris directement en charge par le Sénateur-Amirraglio, le San Sebastian participa au naufrage du Porte-avion du groupe aéronaval adverse.
Deux mois plus tard, le San Sebastian fut le lieu d'une entrevue exceptionnelle entre diverses nations en litige, dans le cadre d'une attaque commide à l'endroit d'un convoi de l'Altrecht...
La proue du navire voyait l'arrivée du corps des officiers du San Sebastian, se rassemblant sous leurs uniformes bleus azur guindés, autour de cette piste d'atterrissage d'hélicoptères. Il est aisé de reconnaître un officier de rang de la Marineria: le plus souvent un homme, entre 25 et 40 ans, vêtu dans les occasions de représentation avec un veston de velours bleu, guindé de huit boutons dorés, des dorures sur les manches selon leur rang, et qui ont sans doute été cousus à la main à des milliers de kilomètres de là par des jeunes ouvrières travaillant dans l'un des nombreux ateliers de la Société des honnêtes armateurs. Mais l'uniforme ne fait pas l'officier, c'est dans la manière d'être que ceux ci se distinguent comme un monde à part. Ces jeunes gens, le plus souvent issus des trois premières classes censitaires de la société velsnienne, sont tous systématiquement coiffés de la même manière, se laissant pousser les cheveux jusqu'à la nuque, avant de les rabattre en arrière et de se faire une courte queue de cheval. Ils se rasent tous de la même façon, au point que leur peau ne laisse point apparaître leur implantation. Ils se mettent en rang devant la rambarde du pont arrière, et paraissent être un corps marqué par une cohésion sociale extrême. Depuis toujours, si l'armée civique velsnienne a la réputation d'accueillir les voyous, les pauvres et les mercenaires étrangers, la Marineria attire à son service les garçons (et filles depuis les années 1990) de bonne famille, qui voient en ce service de la flotte une marque de prestige social, et un moyen d'ascension. Il s'agit également de la seule composante d'armée où les gens de la cité velsnienne proprement dite sont représentés en nombre, mais la marine est également le royaume des élites locales de l'outre-mer velsnien, et agit comme un moyen d'échapper à sa condition de membre de la notabilité provinciale, et sans qui ces gens resteraient ce que leurs parents ont toujours été: des petits propriétaires relégués d'un rang par les milieux d'affaire de la capitale.
Aussi, les officiers de la Marineria sont perçus par leurs subordonnés comme des individus, souvent imbus de leur personne, confiants en ce qu'ils sont: des membres d'une élite sociale médiane, le plus souvent en quête de reconnaissance par plus puissant qu'eux, tentant de prouver leur place à leurs supérieurs et à leurs semblables. On dit d'eux également que les gens de la Marineria sont régis par un code d'honneur qui leur est propre: ils se considèrent comme des gentilhommes, prompts à répondre à toutes les provocations menaçant leur place. Mais cet honneur peut-être perçu comme tout relatif par quiconque n'est pas eux, car cela ne les empêche pas, tout en se disant civilisés, de commettre des massacres comme ce fut le cas lors de la Bataille d'Ursus Testa, qui a vu la destruction de la flotte poetoscovienne des mains de ces gens là.
Le San Sebastian, en pleine mission diplomatique, a encore sur lui des traces de ce combat, étant à peine sorti des ateliers de maintenance de Port-Ponant, en Polkême, qui accueille une base secondaire de la Marineria. Il reste encore sur la proue, des traces d'impacts causés par les défenses du Porte-avion du pays des poètes, qui désormais git par le fond. A l'aide d'une petite grue et de liens, on peut voir des marins affairés à repeindre cet endroit de la coque, tandis que le navire grouille de plus en plus de vie et s'agite à l'approche de l'arrivée des différentes délégations. Au loin, on peut entendre un marin fredonner avec quelques camarades.
Au revoir et adieu, aux chéries musclées de Loduarie...
Car nous naviguons depuis la vieille Léandre,
Jusqu'à la nouvelle Velsna,
Mais vous reverrons, nous vous reverrons sous peu,
Nous allons rugir, vous nous entendrez d'ici trente lieues,
Nous rugirons et chanterons, sur la mer salée,
Car nous sommes les fils de l'océan, que Fortuna nous a donné,

Enfin, est venu le temps d'un cérémoniel hiérarchique lorsque le Sénateur-Amirraglio Gian Galleazo Barisi et son primipile Esquilin surgissent du fond de leurs quartiers de commandement pour rejoindre la piste d'atterrissage. Sur leur chemin, les marins retirent leurs calots et les officiers s'inclinent légèrement. Il est difficile de dire si c'est là du respect, de la peur ou les deux, car son excellence Barisi, depuis sa prise de fonction il y a deux ans, a imposé un degré de discipline inhabituel au sein de la Marineria. Il épuise l'esprit et le corps de ses subordonnés, est à l'initiative d'opérations sans fin depuis 2018. Le Chandekolza, le blocus du Khardaz et de l'Ouaine, la Poetoscovie...l'Ammiraglio ne laisse point de place au repos, et s'est improvisé l'amiral le plus actif de toute la Marineria. Ainsi, ses gens sont partagés entre une admiration de son énergie et de son dynamisme, et la fatigue qu'il leur impose, l'exigence qu'il demande de tout le monde. Ses accents n'inspirent guère la sympathie, et ses manies agacent: se promenant sur le pont avec un chien de berger le suivant partout, il est froid, ne fait guère montre d'empathie envers ses hommes comme pouvait le faire une Di Saltis ou un Di Grassi. C'est une froideur distante qu'il entretient, faisant passer ses ordres par le biais de son premier Primipile, qui le suit comme une ombre aux cheveux roux, qui exécute le moindre de ses ordres avec une rigueur martiale.

Le Primipile Esquilin et sa chevelure de feu
L'accueil des délégations est cordial, et se fait sous le regard de corps des officiers, qui scrute les arrivants avec un mélange de courtoisie et de curiosité voyeuriste. Ce n'est pas tous les jours qu'on voit un mésolvardien hors de son pays, tout comme jamais on avait aperçuun estalien enjamber le pont d'un navire de la Marineria. Tous pensaient jusqu'alors que tous ces gens avaient mieux leur place sur le rivage, et que ces navires étaient comme autant de bulles d'un monde à part. L'arrivée de la délégation du Talaristan, approuvée en dernière minute par son excellence Barisi, était elle aussi une surprise. Les velsniens avaient l'habitude de traiter avec les puissances teylaises et kah tanaises, mais pas avec ces nouveaux venus. Son excellence ne pouvait également pas cacher son amateurisme dans l'hospitalité et la politesse: la réception était courtoise, mais austère, et certains auraient pu penser qu'il valait mieux faire cela à Velsna plutôt qu'ici. Mais c'était trop tard pour l'affirmer.
On fait circuler les délégations sur le pont, jusqu'à la passerelle de commandement de son excellence, qui a été réaménagée pour l'occasion, autour d'une grande table, autour de laquelle on a aligné des panneaux de boiserie afin de faire décoration, et de laisser croire aux participants que c'était là un salon mondain plutôt que des quartiers d'officiers. Un jeune aspirant de 16 ans faisait le tour des tables, et avait à peine terminé de poser les étiquettes correspondant aux places des participants.
Des deux bouts de la table rectangulaire, on avait mis face à face les négociateurs kah tanais et son excellence Barisi. En milieu de table, les gens d'Altrecht et de Mesolvarde seraient également face à face, entourés de chaque côté des estaliens pour les gens du "pays de révoltés" (nom donné à l'Altrecht), et des teylais et talars pour les mésolvardiens. On avait prit un certain soin à ne pas mettre estlaiens et teylais face à face, en vertu des évènements récents entre les deux nations. Le Primipile Esquilin surveillait les débats, debout dans un coin de la pièce, scrutant les visages comme une mante religieuse.
D'un mouvement de main, l'aspirant disparu dans un couloir adjacent, restant aux aguets en cas de besoin d'une nouvelle carafe de vin. Le vin, il y en avait chaque place, sauf celle des mésolvardiens, car on savait d'eux qu'ils ne consommaient point d'alcool. Un vilain défaut. On attendit que tous prennent place, avant que son excellence Barisi, caressant son collier de barbe dans un toc habituel, ouvre le bal.
" Mes excellences. Je vous remercie de votre présence. Je pense que nous pouvons ouvrir ces discussions. Nous sommes ici pour régler un différend survenu lors d'un incident impliquant ces excellences du pays gris, et du pays des révoltés. Vous, excellences kah tanaises, teylaises, estaliennes et talars, avez été invités car nous pensons qu'en vertu, soit de vos intérêts directs dans la région, soit par votre implication déjà actée dans le règlement de cette affaire, avez tout droit de siéger avec nous aujourd'hui.
Barisi marque une pause, prenant deux gorgées dans sa coupe dorée.
Nous tenons à faire le distinguo entre parties froissées que sont Mésolvarde et l'Altrecht, les parties négociateurs qui apposeront leur signature au traité que sont kah tanais et velsniens, et les parties observateurs ayant droit de suggestion dans le règlement que sont Teyla, l'Estalie et le Talaristan, qui sont présents ici pour s'assurer que les intérêts de chacun ne soient pas blessés.
En premier lieu, je pense qu'il serait de bon de partir de notre situation actuelle: un convoi d'armement altrechtois coulé par ces excellence mesolvardiennes, une réalité que personne ne peut nier. A partir de là, j'aimerais entendre les parties altrechtois et mésolvardiens sur leur propre version de l'évènement, leurs motivations et leurs justifications. Je pense que c'est là une bonne base de négociation que d'entendre en premier lieu ce que chacun à a dire. Mes excellences, je vous laisse la parole, à tour de rôle bien entendu."
