20/02/2020
05:52:42
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Un navire (rencontre Drovolski-Altrecht-Velsna-Kah-Teyla-Estalie-Talaristan)

Un navire

(Introduction par Enrico Corda, historien velsnien de la marine et gentilhomme)



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Enrico Corda a écrit :

Le San Sébastian: du canard boiteux au navire de commandement de la Classis III


Il me plait énormément de suivre le parcours des navires de la Marineria comme si il s'agissait de personnes dotées d'une conscience propre, d'une personnalité, avec leurs peines et leurs joies. Les navires sont davantage que de simples constructions. Ce sont tout d'abord des cadres de vie, ressemblant pour leurs occupants davantage à une maison qu'à l'habitacle d'une véhicule. Ces navires s'imprègnent du sang de leurs occupants, de leurs désirs et de leurs peurs, de leurs joies et de leurs tristesses, et finissent par leur ressembler. Dans la manière de décorer les cabines, dans les tableaux que l'on accroche dans le poste de commandement du supracomito (hrp: capitaine d'un navire velsnien), dans la manière dont on l'entretient et le bichonne, dont on lui appose nos pansements. Le fer, l'acier et le bois du navire est vivant, et comme le disait mon Supracomito, lorsque je fus marin durant les guerres de l'AIAN, il s'irrigue de nous. Cette réalité que je reconnais, me pousse à vous raconter l'Histoire d'un navire dont j'ai beaucoup noté la présence sur divers théâtres, de sa naissance à aujourd'hui.

Parmi ces navires, il me vient le temps de vous raconter l'histoire d'une petite corvette du nom de San Sébastian, et de vous nommer ses accomplissements comme on observe un enfant grandir en un adulte dont on éprouve une grande fierté. Comme beaucoup de navires de sa génération, sa quille fut posée fut posée dans l'année 2011 dans la cale sèche numéro 4 de l'Arsenal de Velsna, durant l'avant-dernière année de la mandature du Patrice Dandolo. Le San Sebastian possède six jumeaux, nés la même année, identiques à lui à l'origine, mais dont le temps a forcé de nombreuses modifications. Son maître d'œuvre est nommé Patrizio Di Cerva, un maître-membre de la Société des honnêtes armateurs velsniens, comme tous ceux qui participent à la vie de l'Arsenal velsnien. Sa plaque, au nom de ce maître armateur, est encore visible sur la proue du navire, bien que les années l'ont quelque peu rayé, et que le sel de la marée a usé sa brillance. Au total, je puis dire que ce furent pas moins de cinq-cents apprentis armateurs qui participèrent à sa production, de la pose de la quille à la sortie de l'Arsenal, et qui comme pour tous les autres navires sortis de ces ateliers, signèrent un contrat de confidentialité les mettant au secret de sa fabrication.

Le San Sebastian prit la mer le 2 février 2012 pour ne jamais la quitter. A l'origine prévue pour des patrouilles côtières le long de la plaine velsnienne au sein de la Classis I, et son premier Supracomito fut un natif d'Umbra du nom de Giuliano Petrucci, un jeune officier dont ce fut le premier capitanat. Il est intéressant de voir dans quelle mesure le San Sebastian fut pris dans le fil de la grande Histoire, et dont il fut, pour une simple corvette, l'objet de si nombreuses péripéties. Car sa mise à l'eau coïncida, un an plus tard, en mai 2013, à l'éclatement de la Guerre des Triumvirs. Comme beaucoup d'autres Supracomiti , la fidélité de Petrucci à la cause de Matteo Di Grassi le poussa à la désertion, et le navire fit la traversée depuis l'Eurysie jusqu'au refuse digrassien de la cité afaréenne de Cerveteri. Intégré à la flotte du "restituteur du Sénat", le San Sébastian participa au sein de sa flotte à son retour en plaine velsnienne, lors du débarquement d'Umbra, son premier fait d'armes, mais qui s'est déroulé presque sans combats.

Le premier méfait infligé au navire intervient un mois plus tard, lors d'une opération de repérage des abords de Velsna, alors toujours aux mains des scaeliens. S'approchant imprudemment du rivage de la capitale, le San Sebastian fut pris dans le piège d'une mine marine, qui cause de grands dommages et plusieurs morts, dont le Supracomito Petrucci. Le commandement passa alors à son jeune second qui était alors simple capitano (quartier-maître), Mario Gusto, mais qui fut contraint de rester à cale sèche jusqu'à la fin du conflit tant les dommages du navire furent grand.

On dit que le Supracomito Gusto était moins attaché et moins fidèle à Matteo Di Grassi que son prédécesseur, le tenant en partie responsable de l'opération imprudente ayant coûté la vie de Petrucci, si bien qu'après la guerre, le navire fut transféré de la très fidèle Classis II, le fer de lance de la Marineria basé en Achosie, à la Classis III, qui venait de recevoir le tout nouveau rôle de protectrice des intérêts velsniens dans le Pont Mésolvardien. Là, il participa à l'ensemble des opérations de la campagne du Chandekolza en 2017, et il se distingua lors du bombardement du camp de base achosien au nord de l'estuaire du Chandekolza, dont il a effectué la remontée jusqu'à la capitale.

Ce fut dans ce moment, lorsque le Sénateur-Amirraglio Gian Galleazo Barisi, dit "le boucher du Chendekolza" prit la place de sa prédécesseur nommée au gouvernement communal, que le San Sebastian se vit attribuer un tout autre rôle. Affectionnant particulièrement les navires légers dédiés à la course et à l'escorte, son excellence Barisi lui attribua le rôle de navire amiral de la Classis III, délaissant l'ancien destroyer "Erwys". Le Supracomito Gusto fut donc remercié, tandis que le poste fut attribué au Primipile Adriano Esquilin, l'un des fidèles de son excellence Barisi. Son équipge pourtant, entre 2012 et notre date, fut resté le même en globalité. Ce fut sous son commandement sans doute, que le San Sebastian connu son plus grand fait d'armes, en 2020 lors de la Bataille d'Ursus Testa, contre les gens de la nation des poètes. Pris directement en charge par le Sénateur-Amirraglio, le San Sebastian participa au naufrage du Porte-avion du groupe aéronaval adverse.

Deux mois plus tard, le San Sebastian fut le lieu d'une entrevue exceptionnelle entre diverses nations en litige, dans le cadre d'une attaque commide à l'endroit d'un convoi de l'Altrecht...




La proue du navire voyait l'arrivée du corps des officiers du San Sebastian, se rassemblant sous leurs uniformes bleus azur guindés, autour de cette piste d'atterrissage d'hélicoptères. Il est aisé de reconnaître un officier de rang de la Marineria: le plus souvent un homme, entre 25 et 40 ans, vêtu dans les occasions de représentation avec un veston de velours bleu, guindé de huit boutons dorés, des dorures sur les manches selon leur rang, et qui ont sans doute été cousus à la main à des milliers de kilomètres de là par des jeunes ouvrières travaillant dans l'un des nombreux ateliers de la Société des honnêtes armateurs. Mais l'uniforme ne fait pas l'officier, c'est dans la manière d'être que ceux ci se distinguent comme un monde à part. Ces jeunes gens, le plus souvent issus des trois premières classes censitaires de la société velsnienne, sont tous systématiquement coiffés de la même manière, se laissant pousser les cheveux jusqu'à la nuque, avant de les rabattre en arrière et de se faire une courte queue de cheval. Ils se rasent tous de la même façon, au point que leur peau ne laisse point apparaître leur implantation. Ils se mettent en rang devant la rambarde du pont arrière, et paraissent être un corps marqué par une cohésion sociale extrême. Depuis toujours, si l'armée civique velsnienne a la réputation d'accueillir les voyous, les pauvres et les mercenaires étrangers, la Marineria attire à son service les garçons (et filles depuis les années 1990) de bonne famille, qui voient en ce service de la flotte une marque de prestige social, et un moyen d'ascension. Il s'agit également de la seule composante d'armée où les gens de la cité velsnienne proprement dite sont représentés en nombre, mais la marine est également le royaume des élites locales de l'outre-mer velsnien, et agit comme un moyen d'échapper à sa condition de membre de la notabilité provinciale, et sans qui ces gens resteraient ce que leurs parents ont toujours été: des petits propriétaires relégués d'un rang par les milieux d'affaire de la capitale.

Aussi, les officiers de la Marineria sont perçus par leurs subordonnés comme des individus, souvent imbus de leur personne, confiants en ce qu'ils sont: des membres d'une élite sociale médiane, le plus souvent en quête de reconnaissance par plus puissant qu'eux, tentant de prouver leur place à leurs supérieurs et à leurs semblables. On dit d'eux également que les gens de la Marineria sont régis par un code d'honneur qui leur est propre: ils se considèrent comme des gentilhommes, prompts à répondre à toutes les provocations menaçant leur place. Mais cet honneur peut-être perçu comme tout relatif par quiconque n'est pas eux, car cela ne les empêche pas, tout en se disant civilisés, de commettre des massacres comme ce fut le cas lors de la Bataille d'Ursus Testa, qui a vu la destruction de la flotte poetoscovienne des mains de ces gens là.

Le San Sebastian, en pleine mission diplomatique, a encore sur lui des traces de ce combat, étant à peine sorti des ateliers de maintenance de Port-Ponant, en Polkême, qui accueille une base secondaire de la Marineria. Il reste encore sur la proue, des traces d'impacts causés par les défenses du Porte-avion du pays des poètes, qui désormais git par le fond. A l'aide d'une petite grue et de liens, on peut voir des marins affairés à repeindre cet endroit de la coque, tandis que le navire grouille de plus en plus de vie et s'agite à l'approche de l'arrivée des différentes délégations. Au loin, on peut entendre un marin fredonner avec quelques camarades.

Au revoir et adieu à toutes nos chéries,
Au revoir et adieu, aux chéries musclées de Loduarie...

Car nous naviguons depuis la vieille Léandre,
Jusqu'à la nouvelle Velsna,

Mais vous reverrons, nous vous reverrons sous peu,
Nous allons rugir, vous nous entendrez d'ici trente lieues,

Nous rugirons et chanterons, sur la mer salée,
Car nous sommes les fils de l'océan, que Fortuna nous a donné,


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Enfin, est venu le temps d'un cérémoniel hiérarchique lorsque le Sénateur-Amirraglio Gian Galleazo Barisi et son primipile Esquilin surgissent du fond de leurs quartiers de commandement pour rejoindre la piste d'atterrissage. Sur leur chemin, les marins retirent leurs calots et les officiers s'inclinent légèrement. Il est difficile de dire si c'est là du respect, de la peur ou les deux, car son excellence Barisi, depuis sa prise de fonction il y a deux ans, a imposé un degré de discipline inhabituel au sein de la Marineria. Il épuise l'esprit et le corps de ses subordonnés, est à l'initiative d'opérations sans fin depuis 2018. Le Chandekolza, le blocus du Khardaz et de l'Ouaine, la Poetoscovie...l'Ammiraglio ne laisse point de place au repos, et s'est improvisé l'amiral le plus actif de toute la Marineria. Ainsi, ses gens sont partagés entre une admiration de son énergie et de son dynamisme, et la fatigue qu'il leur impose, l'exigence qu'il demande de tout le monde. Ses accents n'inspirent guère la sympathie, et ses manies agacent: se promenant sur le pont avec un chien de berger le suivant partout, il est froid, ne fait guère montre d'empathie envers ses hommes comme pouvait le faire une Di Saltis ou un Di Grassi. C'est une froideur distante qu'il entretient, faisant passer ses ordres par le biais de son premier Primipile, qui le suit comme une ombre aux cheveux roux, qui exécute le moindre de ses ordres avec une rigueur martiale.

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Le Primipile Esquilin et sa chevelure de feu

" Mes excellences. C'est un honneur de vous recevoir. Suivez nous. Plus vite nous aurons clos cette affaire, plus vite nous pourrons recommence à gagner de l'argent."


L'accueil des délégations est cordial, et se fait sous le regard de corps des officiers, qui scrute les arrivants avec un mélange de courtoisie et de curiosité voyeuriste. Ce n'est pas tous les jours qu'on voit un mésolvardien hors de son pays, tout comme jamais on avait aperçuun estalien enjamber le pont d'un navire de la Marineria. Tous pensaient jusqu'alors que tous ces gens avaient mieux leur place sur le rivage, et que ces navires étaient comme autant de bulles d'un monde à part. L'arrivée de la délégation du Talaristan, approuvée en dernière minute par son excellence Barisi, était elle aussi une surprise. Les velsniens avaient l'habitude de traiter avec les puissances teylaises et kah tanaises, mais pas avec ces nouveaux venus. Son excellence ne pouvait également pas cacher son amateurisme dans l'hospitalité et la politesse: la réception était courtoise, mais austère, et certains auraient pu penser qu'il valait mieux faire cela à Velsna plutôt qu'ici. Mais c'était trop tard pour l'affirmer.

On fait circuler les délégations sur le pont, jusqu'à la passerelle de commandement de son excellence, qui a été réaménagée pour l'occasion, autour d'une grande table, autour de laquelle on a aligné des panneaux de boiserie afin de faire décoration, et de laisser croire aux participants que c'était là un salon mondain plutôt que des quartiers d'officiers. Un jeune aspirant de 16 ans faisait le tour des tables, et avait à peine terminé de poser les étiquettes correspondant aux places des participants.

Des deux bouts de la table rectangulaire, on avait mis face à face les négociateurs kah tanais et son excellence Barisi. En milieu de table, les gens d'Altrecht et de Mesolvarde seraient également face à face, entourés de chaque côté des estaliens pour les gens du "pays de révoltés" (nom donné à l'Altrecht), et des teylais et talars pour les mésolvardiens. On avait prit un certain soin à ne pas mettre estlaiens et teylais face à face, en vertu des évènements récents entre les deux nations. Le Primipile Esquilin surveillait les débats, debout dans un coin de la pièce, scrutant les visages comme une mante religieuse.

"Timo. Tu peux disposer. Je te remercie pour le vin."


"C'est un vin de paille de la vallée de l'Arna excellence. Nos invités apprécieront."


D'un mouvement de main, l'aspirant disparu dans un couloir adjacent, restant aux aguets en cas de besoin d'une nouvelle carafe de vin. Le vin, il y en avait chaque place, sauf celle des mésolvardiens, car on savait d'eux qu'ils ne consommaient point d'alcool. Un vilain défaut. On attendit que tous prennent place, avant que son excellence Barisi, caressant son collier de barbe dans un toc habituel, ouvre le bal.

" Mes excellences. Je vous remercie de votre présence. Je pense que nous pouvons ouvrir ces discussions. Nous sommes ici pour régler un différend survenu lors d'un incident impliquant ces excellences du pays gris, et du pays des révoltés. Vous, excellences kah tanaises, teylaises, estaliennes et talars, avez été invités car nous pensons qu'en vertu, soit de vos intérêts directs dans la région, soit par votre implication déjà actée dans le règlement de cette affaire, avez tout droit de siéger avec nous aujourd'hui.

Barisi marque une pause, prenant deux gorgées dans sa coupe dorée.

Nous tenons à faire le distinguo entre parties froissées que sont Mésolvarde et l'Altrecht, les parties négociateurs qui apposeront leur signature au traité que sont kah tanais et velsniens, et les parties observateurs ayant droit de suggestion dans le règlement que sont Teyla, l'Estalie et le Talaristan, qui sont présents ici pour s'assurer que les intérêts de chacun ne soient pas blessés.

En premier lieu, je pense qu'il serait de bon de partir de notre situation actuelle: un convoi d'armement altrechtois coulé par ces excellence mesolvardiennes, une réalité que personne ne peut nier. A partir de là, j'aimerais entendre les parties altrechtois et mésolvardiens sur leur propre version de l'évènement, leurs motivations et leurs justifications. Je pense que c'est là une bonne base de négociation que d'entendre en premier lieu ce que chacun à a dire. Mes excellences, je vous laisse la parole, à tour de rôle bien entendu."


Détroit = eau du Gange.



L'arrière-cour. Voilà comment Mistohir voyait certainement cette région à l'est de son territoire. Du moins, pour une certaine partie du pouvoir. La Commission aux Relations Extérieures voyait cette zone autrement à vrai dire, elle avait toujours considéré ce Détroit avec une certaine indifférence. L'Estalie n'était pas une nation maritime et son commerce ne dépendait à priori pas nécessairement de cette fine tracée de mer qui séparait le continent eurysien et nazuméen. Que les grandes puissances y installent des bases, y fassent circuler leurs navires ou proclament leur extraterritorialité impérialiste sur ce bout de mer salée n'importait que peu à la Commission, le seul horizon immédiat du Questan était d'éviter d'avoir des bases militaires ennemies fleurissant dans son dos, laissant vulnérable le sol estalien lui-même. Il était bien beau, l'objectif de paix des Estaliens. Venant de ceux qui ont prêtés serment de raser les nations capitalistes une par une, si nécessaire par la guerre, cela pouvait paraître paradoxal d'être invité à une réunion visant à résoudre la paix. Faire la paix ici, faire la guerre là, et tout de même avancer, pas après pas, en quête de la libération des peuples à chaque frontière traversée et chaque occasion saisie. Y avait-il une occasion à saisir ? C'était la question que s'était posée la Commissaire au départ de cette crise. Oh, elle aurait certainement pu faire de l'excès de zèle, les partisans de cette option ne manquaient pas en Estalie, elle aurait pu être bien plus intransigeante à l'égard des Mesolvardiens, jusqu'à la guerre si nécessaire et en acceptant délibérément d'exposer l'Estalie à la riposte balistique. L'arsenal balistique mesolvardien était peut-être imposant mais les forces restantes de l'Estalie auraient étés amplement suffisantes pour écraser le Drovolski et sa faible armée. Oui, certes, mais tout ça pour quoi ? Un Drovolski ravagé par sa propre industrie, une nation invivable où il aurait certainement fallu des décennies avant de pouvoir en faire quelque chose de viable et de vaguement libertaire ? Et pour le contrôle d'un Détroit qui n'avait aucune utilité stratégique immédiate à l'Estalie, dont la présence se limite à une présence militaire modeste en Barvynie ? C'est pour cela que Horny divergeait de l'opinion de certains de ses pairs : il n'y avait aucune utilité à considérer cette zone comme une arrière-cour, avec les responsabilités que cela implique. Tant que c'est calme et que ça ne grouille pas d'ennemis, tant mieux.

Oh mais ça ne devait pas être l'avis de tous ses compères. Alors que la silhouette du navire velsnien devient de plus en plus proche, Mila tourna l'œil vers son homologue, Velislav Vinograd. Comment était-il arrivé là, déjà ? Ah oui, c'est vrai. Initialement délégué du Comité de Défense Internationale, il avait ensuite été transféré comme membre du personnel diplomatique de la Commission aux Relations Extérieures. Oh, personne n'était dupe dans la Commission, peu étaient crédules quant aux allégeances réelles de Velislav, le cabot du SRR auprès de la Commission. Eux, oui, ils considèrent cette zone comme une arrière-cour. L'escalade kah-tanaise, la prise au dépourvu de la diplomatie estalienne face à l'Altrecht et le sentiment de trahison qui en a découlé a ravivé les méfiances anti-kah-tanaises au sein du SRR, de loin un des services fédéraux les plus belliqueux, les plus violents et les plus impitoyables, y compris envers leurs alliés auquel ils exigent la soumission tant matérielle qu'idéologique. De ce fait, la position du SRR sur la question est simple : éliminer la présence étrangère dans la région, perçue comme une menace. A leurs yeux, la Commission a beaucoup trop laissé faire l'ennemi s'installer dans la région : les Teylais en Translavya, Velsna au Drovolski et en Pal ponantaise, sans oublier le manque de représailles envers les Altrechtois pour leur trahison. Si ça n'avait tenu qu'au SRR, ils auraient certainement fait un second épisode aux frappes hotsaliennes sur l'Altrecht. Le SRR était le reflet violent des Estaliens, la niche radicale qui s'alimentait de la méfiance, de l'érosion du front populaire que constituait tant bien que mal les libertaires du monde entier et qui montait sur ses grands chevaux dès lors que l'intérêt de la Fédération était menacé. Peu importe par qui, tout ce qui était derrière la frontière était susceptible d'être un ennemi. Mila s'était convaincu avec le temps que ces gens-là avaient juste lu Husak en diagonale, y avait lu le mot "guerre" et en avait fait une religion. Terrifiant. Néanmoins, au vu de la montée du radicalisme du SRR, elle ne pouvait pas se permettre de refuser la demande de Velislav quand celui-ci lui avait demandé d'être son second à la rencontre.

Une autre raison qui poussa Mila à accepter Velislav comme bras droit fut la présence des Teylais. Velislav était celui qui accompagna l'ancienne Commissaire aux Relations Extérieures et actuelle Présidente de la Fédération Kristianya Volkiava à Manticore, avant la guerre en Eurysie Centrale. Depuis, les Teylais et les Estaliens avaient croisés le fer et il était évident que l'épée n'avait dès lors jamais été remis dans son fourreau entre les deux nations, techniquement toujours en état de guerre. Aux yeux des Estaliens, c'était pas plus mal. Cela forçait les Teylais à rester sur la défensive, à attendre le prochain coup. Ils étaient trop avancés maintenant, notamment en RT, trop isolée, trop lointaine, sous la menace persistante d'une invasion de son voisin du nord afin de réparer les erreurs loduariennes d'avoir laissé un appendice libéral pousser en Eurysie de l'Est. Velislav avait depuis cette rencontre était chargé d'affairer aux questions diplomatiques et politiques qui concernaient le dossier teylais. Il avait fait partie des effectifs du SRR chargés de mener les opérations d'influence politique à Teyla, lui acquérant un certain nombre de contacts sur place, et parlait parfaitement bien le teylois. Enfin, le plus simple fait d'avoir eu en face de lui le Premier Ministre Rojas et le Ministre des Affaires Etrangères Lore, à l'époque, lui avait donné un bel aperçu de la bande de vautours voraces et hypocrites qu'étaient les Teylais. Peut-être que Mila s'était dit qu'avoir un homme expérimenté lui donnerait de la marge face à la démagogie teylaise, inévitable au vu des échanges que Manticore a eu avec le Talaristan.

Le navire civil transportant la délégation arriva aux côtés du bâtiment de guerre velsnien et après les politesses d'usage et l'installation de chacune des délégations à la grande table, selon l'ordre donné par les Velsniens, Mila décida de prendre les devants, quitte à exposer l'hypocrisie de quelques acteurs sur place. Elle se fichait de l'esprit de solidarité entre libertaires en ces temps-là. Les Altrechtois jouaient aux sourds, les Kah-tanais assumaient ouvertement leur impérialisme, les Mesolvardiens jouaient la montre avec leurs missiles et les Velsniens étaient juste là pour rafler la mise au passage et les Estaliens étaient là pour gêner tout ce beau monde à faire ce que bon leur semblait en Eurysie de l'Est. Les seuls plus ou moins honnêtes du lot étaient les Talars, du fait de leurs intérêts matériels quasi-inexistants dans la région, peut-être le seul acteur de la rencontre à être objectivement neutre.

"Excellences, la délégation estalienne souhaite s'exprimer en introduction de cette entrevue.

La Fédération a été parmi les premières nations à réagir et à prendre contact immédiatement avec le Drovolski afin de connaître la nature de l'incident, les revendications de Mesolvarde ainsi que les possibilités de mettre fin à la crise de la manière la plus précoce possible. Nous avions estimés initialement qu'une résolution rapide de la crise aurait été à l'avantage de tous, y compris de nos hôtes velsniens, intervenus en dernière instance, en évitant de troubler davantage le commerce maritime dans cette zone-clé. Après avoir pris connaissance des revendications du Drovolski, nous avons souhaités proposer aux parties concernées que sont l'Altrecht et le Drovolski un accord visant à l'indemnisation des familles des victimes par le Drovolski ainsi que des indemnités de réparation quant au matériel coulé par l'attaque mesolvardienne, à cela nous avons déduits la somme de l'amende que l'ancien régime théocratique d'Altrecht avait imposé à TomaTo Corps avant la Révolution altrechtoise ; cette déduction a été proposée compte tenu de l'importance reflétée dans nos communications bilatérales avec le Drovolski, revendication à laquelle nous avons adhérés en estimant que la suppression des vieilles rancunes et litiges entre le Drovolski et un régime disparu auquel, je suis sûr que mes homologues altrechtois estiment n'avoir aucun lien de continuité, était nécessaire afin d'aplanir les tensions et de repartir sur des bases saines.

Notre proposition tenait ensuite en un second temps sur un protocole qu'aurait dû signer le Drovolski et l'Altrecht qui aurait disposé que les autorités maritimes de tout pays signataire avertissent au préalable 72 heures avant leur présence effective la présence de tout navire militaire ou de transport incluant du matériel militaire aux autorités compétentes du Drovolski, et à priori tout Etat signataire riverain si un tel protocole devait s'uniformiser et s'étendre. De même, un tel protocole inclurait une clause de non-agression tant que le protocole est effectif entre les différentes parties, tout acte hostile au sein du Détroit serait donc vu comme une rupture du dit protocole. Il est à noter qu'au vu de l'intervention velsnienne et kah-tanaise principalement, nous ajoutons qu'un tel protocole pourrait inclure également une clause d'arbitrage en cas de litige, dont l'identité des arbitres que sont Velsna, l'Estalie et le Grand Kah permettraient de créer une contrainte physique suffisante pour dissuader toute agression d'une des parties au sein du détroit, garantissant ainsi la paix par la seule force de la dissuasion. Les arbitres seraient pour leur part contraints de soutenir militairement la partie agressée si celle-ci venait à être attaquée par l'une des parties signataires au sein du détroit. Toute attaque en dehors du détroit n'est pas concernée par cette clause. Bien sûr, un tel protocole est une forme d'ébauche dans le cadre de cette entrevue, plus qu'une version finalisée et mature en soit, un tel accord nécessite à nos yeux des clarifications juridiques et diplomatiques afin que chacun à cette table y trouve son compte.

En dehors de cette dernière clause d'arbitrage, nous avons étés tenus informés par nos homologues de Mesolvarde ici présents qu'ils y étaient favorables et à l'inverse, l'Altrecht a refusé. Nous tenons donc à réaffirmer cette proposition de paix qui vise non seulement à réparer l'Altrecht des dommages subis mais également à éviter de telles agressions à l'avenir dans le Détroit. Répondre par l'agressivité dans ce cas de figure n'a aucune pertinence pour aucun d'entre nous ici, à moins que certains ici veulent nous faire part de leur souhait de transformer le détroit en zone de guerre, auquel cas je les invite cordialement à se manifester. Néanmoins, si l'une des parties directement concernées souhaite faire part ici même de ses revendications, je pense notamment aux homologues altrechtois dont les revendications sont restées floues aux yeux de ma chancellerie, il va de soit qu'en cohérence avec le souhait de notre Fédération d'assurer la paix nous écouterons vos revendications et tenterons d'y inclure le plus possible de celles-ci dans l'accord final afin de contenter le plus de monde possible, ou au moins de créer un semblant de compromis acceptable. Il va de même pour les deux thalassocraties kah-tanaise et velsnienne se trouvant ici, je suis bien curieuse de savoir ce que vous proposez de plus.
"

Evidemment, de tout le discours estalien, Mila omettait volontairement les Teylais de l'équation. C'était les Velsniens qui les avaient invités, pas Mistohir. Hors de question de considérer Teyla comme un acteur important dans la région ou de laisser une porte d'entrée à l'OND, la Translavya suffisait amplement. Bien sûr, dialoguer avec les Velsniens et refuser la même chose aux Teylais, favoriser l'ONC à la place de l'OND, c'était nourrir la bête plutôt que le minotaure mais au vu du manque de recul des Kah-tanais et de la faible coopération des Altrechtois, les Estaliens ne pouvaient affronter deux ennemis en même temps. Il fallait temporiser.
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