
"Non maman je vois rien ! Il y a trop de monde !"
Dans le fracas des bruits de pas de la marche sur les pavés, de la masse rugissante du peuple velsnien, parmi les milliers de membre de cette armée d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, le bourdonnement incessant des dizaines decornu, cette trompette tant présente dans l'armée et la marine velsnienne, la petite Elena peine à ne voir ne serait-ce qu'autre chose que des dos et des jambes. Des fleurs tombent du ciel sur son châle qui couvre ses cheveux bouclés, ceux d'une petite velsnienne qui a été faite belle par sa mère, qui a les yeux rivés sur les véhicules et les hommes qui traversent l'esplanade San Gregorio, la dernière étape du triomphe, à quelques centaines de mètres du cœur historique de la cité, de la Basilique du saint patron des des voleurs et des escrocs, mais surtout des velsniens. Le forum San Stefano n'est plus très loin, cela s'entend au bruit de plus en plus assourdissant des cuivres des soldats, qu'ils font hurler de plus en plus fort au fil de leur trajet dans la vieille ville de Velsna. C'est le premier triomphe auquel la petite Elan assiste: elle n'avait que deux ans en 2014, lorsque l'armée de Di Grassi avait remonté ces mêmes rues. Elle a entendu beaucoup d'histoires à propos de 2014: comme quoi l'argent et les cadeaux débordaient des voitures et des chars conduits par les soldats, et que cela avait permis à sa mère de payer les frais du mariage du jeune couple, en plus des charges de leur petit appartement pour plusieurs mois. La mère a les yeux rivés sur ces officiers et ces marins qui défilent, elle essaie de reconnaître les équipages qui défilent grâce à leurs calots, qui arborent des couleurs variant selon le navire où ils opèrent.
La mère soulève la petite Elena, et la fait monter sur l'arrière train de la statue équestre du Sénateur Squilacci. Elle grimpe avec ses petites mains jusque sur la croupe du cheval de bronze, et observe de plus haut, enfin derrière la masse des adultes gênant la vue, des rangées de marins et de soldats du Comitatus velsnien. Elle reconnait les gardes wanmiriens, à leur face peinte en rouge et leur uniformes près du corps. Derrière eux, suivent une masse plus désordonnée de prisonniers poetoscoviens, le pas plus traînant, qui subissent les quolibets de la foule. Elena voit des femmes habillées tout de noir, tenter de forcer le cordon des soldats de la Garde civique de la cité, qui n'est pas tant là pour empêcher les captifs de s'enfuir que de contraindre la foule à les laisser en paix. Ces femmes cachent au sol sur le passage, et leur hurlent dessus toute la rage du monde, qui peut sortir de si petits corps lorsqu'on perd un enfant.
La mère d'Elena reconnait l'une de de ses voisines, qu'elle devine à sa voix puissante dont elle se sert pour vendre du poisson sur les marchés de la piazza San Pietro, dans leur quartier de l'Arsenal, et dont elle sait que sa fille était sur le Lipara, que l'on a déclaré disparu lors des affrontements d'Ursus Testa. A elle même, elle se murmure.
Soudain, comme un cri qu'elle reconnaîtrait parmi des milliers, elle entend l'appel de sa fille, perchée sur le dois du bronze du Sénateur Squillacci.
La mère se précipite vers le cordon de la garde civique, joue des coudes avec qui se trouve sur son chemin dans cette foule si compacte que lever les bras en l'air relève du miracle. Au devant des gardes, elle le voit, faisant frénétiquement signe.
L'un des marins tourne la tête. C'est bien lui: cette gueule d'ange, avec des cheveux bruns bouclés comme sa fille, de grands yeux marrons, et une peau assez foncée pour que l'on le pense revenu de la plage. Dés ses yeux posés sur sa jeune épouse, il se précipite hors du défilé, forçant lui aussi de son côté le cordon des gardes civiques. Il réussit à agripper la main droite de la mère, et lui adresser un baiser aussi bref qu'intense. Il a les bras chargés de billets, de monnaies commémorative sen or et d'autres breloques et bijoux, qu'il vient décharger dans les bras de sa compagne, et d'Elena, qui vient ramasser tout ce qui peut tomber à terre.
Il y a peut-être des milliers de florius entre ses mains, plusieurs mois de salaires, peut-être un an, pris dans une étreinte entre les deux époux. Mais en agrippant son homme, la mère sent un creux dans la main droite de son compagnon. Elle baisse les yeux: il lui manque les deux derniers doigts de la main. La peau du dos de sa main semble avoir été brûlée.
"Fais pas attention à ça, prends l'argent Isabella ! Je te laisse. Je te retrouve ce soir à la maison. Compris ?"
Le temps qu'elle acquiesce, un garde civique vient les séparer.
Elle et sa fille sont ramenées en arrière. Isabella a toujours les bras chargés de liasses de billets et de bijoux, l'air hébété, comme si la vue de cette main lui avait donné un grand coup de massue. Elle regarde autour d'elle, et au dessus de sa tête: une pluie de billets, de fleurs et de monnaies dorées à l'effigie du Sénateur-Amirraglio Barisi. Les caniveaux et les trottoirs débordent de cet argent, tous les habitants s'y jettent comme des cochons sur des glands. Certains sont piétinés en tentant d'atteindre les liasses de florius. Elle et sa fille devaient assister à un spectacle comique deux rues plus loin, en marge du défilé. Elle prend la main de sa fille, suivant le chemin inverse.
"Il y a trop de monde ma chérie, on rentre à la maison."
La parade avait laisser des dizaines de millions de florius sur les bas côtés, partout sur son passage. Depuis le Pont du 13 octobre, d'où le triomphe a débuté, en passant par les cinq grands quartiers antiques de la vieille lagune. Suivant le tracé traditionnel des triomphes, qui n'a guère connu d'évolutions majeures depuis plusieurs siècles, il est de coutume de passer devant les plus grandes paroisses de la cité, et d'y déposer de manière rituelle une partie du butin que le Sénat a assemblé en amont du triomphe sur ses deniers propres, à l'adresse de la population de chaque quartier, réparti équitablement entre ces sestieri . Santa Maria est le premier quartier servi, avant que l'escorte n'opère un détour par l'Arsenale, le cœur populaire de la vieille ville et le foyer de beaucoup des marins de la Marineria, puis le très cosmopolite quartier de San Luigi, où les étrangers affluent souvent en grand nombre pour contempler un spectacle qu'ils ont peine à comprendre. Avant que le défilé ne bifurque plein sud pour les demeures patriciennes de San Ciro, pour finir par arriver sur le Forum San Stefano.
La mère et sa fille traversent la foule, avant que la main d'Elena ne tire sur la sienne.
Devant eux, la foule enfle de plus belle, elle hurle, elle s'époumone face à la vue d'un véhicule poetoscovien capturé, recouvert de guirlandes de fleurs. A son bord, debout, dans une tunique blanche immaculée, dénuée de toute décoration, de toute couleur, se tenait droit comme un i le Sénateur-Amirraglio. Fixant un point immatériel à l'horizon, oubliant jusqu'à la présence des milliers de personnes autour de lui. Ce blanc était si pur que l'éclat du soleil le rendait éblouissant pour la petite Elena. Elle insiste auprès de sa mère:
"Non Elena, on rentre, aller."
La gamine traîne des pieds, mais finis par entrer dans le rang, tandis que sa mère jette un coup d'œil en arrière, à cet attroupement gigantesque où elle a éprouvé une sensation de fascination, puis de dégoût.
Gian Galleazo Barisi, lui, n'en a pas fini avec sa journée. Dressé sur ce véhicule captif, on lui fait porter ce drap fin cérémoniel, cousu par des petites mains quelque part dans l'ouest de la chôra velsnienne, non loin des montagnes du Tarsus, à sa propre demande, natif qu'il est de la petite ville de droit velsnien de Porto Veneri. Le convoi s'engouffre enfin sur le passage reliant San Grégorio à San Stefano. Traversant le pont marquant la rupture entre le Palazzio Vilipino, où se ressemblent les Comices Populares, du reste de l'ensemble gouvernemental qu'est cette piazetta. Depuis là, on peut déjà voir le grand toit de la Basilique San Stefano, puis ceux de ses deux petits dômes mineurs. Le brouhaha de la foule se déchaîne lorsque le Sénateur-Amirraglio surgit sur le Forum.

Plan du Forum San Stefano
Devant la Tribune des orateurs, on avait aménagé une petite esplanade en encerclant la dite estrade par deux grands gradins de bois, couverts de drapeaux de la cité, ainsi que deux des cités alliées ayant participé à la campagne. Alors que la petite foule restait debout au passage des soldats et des prisonniers, plusieurs dizaines de sénateurs, de greffiers et fonctionnaires sénatoriaux emplissaient celles-ci, mais également de dignitaires étrangers, venant de par le monde. Une petite place avait été laissée pours les notables de la cité nazumi de Tercera, qui avait payé un lourd tribut dans la défense de son île. Derrière la tribune des orateurs qui fait face au Palais des Patrices, la proue découpée d'un navire poetoscovien occupait le quart de la place laissée libre, et sa face était comme un décor pour la tribune des orateurs. Quelques curieux avaient réussi à passer le cordon de la Garde civique, surtout des enfants qui s'amusaient à toucher la carcasse par défi, à jouer et courir autour.
On dirigea les unités et les équipages de navire sur le parvis de San Stefano, des membres estimés des Comices Splendori, organisateurs de tous les triomphes, leur indiquant l'emplacement où déposer d'un côté leurs propres drapeaux et pavillons, et de l'autre, ceux pris aux ennemis, comme un geste symbolique d'offrande faite à la Basilique elle-même. Le véhicule de Barisi s'arrête net à quelques dizaines de mètres de la Tribune, sous l'Arc d'Apamée. Accueilli par les vieillards des Comices Splendori, on demande à l'homme de descendre du véhicule. Il est entouré de toutes parts de ces bas reliefs célébrant la victoire velsnienns, sept siècles auparavant, contre la cité d'Apamée, qui a scellé son hégémonie sur la Dodécapole des filles de Fortuna. Le quadrige qui surmonte l'arc toise les citoyens de la villes, rassemblés dans son ombre.
Dans les tribunes sénatoriales, l'engouement est moins partagé que parmi la foule: le sénateur Barisi compte de nombreux détracteurs, le Gouvernement communal en tête, peuplé de pragmatiques, quand lui est un traditionnaliste discret. Eux n'ont jamais demandé le triomphe, ils ne le souhaitaient pas. Mais on voit parmi cette foule, des Ascone ou des Carlos Pasqual y faire des sourires forcés pour la foule.
Le cérémonial étrange se poursuit. Les juristes vieillards des Comices Splendori ordonnent à Barisi de s'arrêter, le temps qu'ils fassent venir par des petites mains du Sénat un grand cratère rempli d'eau salée de la Baie des Nations. Le plus vieux d'entre eux les aide à la porter au dessus de la tête du Sénateur-Amirraglio, comme cela avait été le cas six ans auparavant, quand Di Grassi s'était présenté sous l'arc lui aussi.
"Excellence illustre Gian Galleazo Barisi. Toi qui es fils de la mer, descendant des esclaves et des malfrats ayant fui leur lointaine patrie pour se réfugier sur la lagune de Fortuna avec le Polémarque. Toi qui est descendant des cent familles antiques ayant fondé la cité des velsniens. Nous, Comices Splendori, te consacrons triomphe à toi, général victorieux, qui a amené sur notre cité le prestige, la richesse et la gloire de la victoire. Nous dédions ta personne à Fortuna, qui a influencé ta chance, et a reconnu la justesse de ta cause. Nous reprenons le commandement que le Sénat t'a donné, mais nous te rendons à l'océan par lequel nous les fils et les filles de notre cité sont tous venus."
Sous les acclamations de la foule, les petites mains versent le contenu du cratère sur Barisi, qui dégouline le long de son visage, vient tremper sa tunique blanche écarlate, qui devient transparente, laissant apparaître son uniforme d'amiral porté dessous. Il reprend sa respiration, et les villiards viennent lui retirer sa tunique, qu'ils replient soigneusement.
Les vieillards le suivent, et l'accompagnent jusqu'à l'autel de bois où l'imposant Patrice, tout de tradition vêtu, lui porte une longue étreinte, suivi d'une bise sur chaque joue trempée d'eau et de sel de Barisi.
Dans les tribunes sénatoriales, les sourires hypocrites se mêlent aux regards circonspects de telle ou telle faction. Les invités étrangers éventuels, peuvent entendre, et même se faire interpeller par des bouches indiscrètes, comme c'est le vas de l'un de ces jeunes greffiers, qui malicieux, vient murmurer à l'oreille de ceux ci.

Mince...je jurerai avoir vu cette personne quelque part...
" Regardez donc le spectacle de l'hypocrisie velsnienne. La vérité, c'est qu'aucun membre de ce gouvernement voulait de cette cérémonie. Ils ont tous peur de Barisi. Une victoire telle que celle-ci, cela donne du pouvoir, beaucoup de pouvoir et d'aura. Et Barisi n'est pas de leur monde: eux sont des pragmatiques et des petits notables de province et d'outre mer. Lui est un descendant de l'une des plus grandes familles sénatoriales de cette cité. A croire qu'il est sorti du cul de Dame Fortune elle-même...Aussi sûrement que le balais que Di Grassi a dans le sien. Barisi s'est fait tout petit durant la guerre civile. Pendant que les Di Grassi, les Vinola et les Sacaela s'étripaient, il est resté muet, attendant simplement qu'une place de commandement se libère. Ne sous-estimez pas les hommes muets, ce sont bien souvent les plus vicieux, et les plus intelligents."
Le Patrice s'écarte de la scène et rejoint le Gouvernement communal, tandis que le vieillard des Comices Splendori présente à Barisi un prisonnier poetoscivien encore dans son uniforme. Au vu de ses galons, un capitaine de navire, peut-être le plus haut gradé survivant fait prisonnier par les velsniens. Le vieil homme, d'une voix portante, parle face à la foule.
"Excellence illustre. A toi qui a gagné cette bataille, nous te laissons le choix. Je te présente ton adversaire. Les gens du pays des poètes ont fait grand mal à des peuples frères des velsniens: ils ont menacé les gens du pays des moritons, en qui nous avions fait le serment de les protéger. Ils ont interféré avec la paix civile de l'Eurysie. Ils ont opéré du trafic d'armes, se sont acoquinés avec le pays maudit des carnavalais. Ils ont menacé notre action pacificatrice dans le pays des chandekolzans. Excellence, ô excellence illustre, quel sort va tu leur réserver ?"
Il règne un faux silence, car tous connaissent déjà parmi les sénateurs et le gouvernement, la décision qui a été prise à l'avance par Barisi. Un acte symbolique, rien de plus que la démonstration de la "bonté" et de la "miséricorde" de son excellence Barisi. La foule réclame la détention, la rançon ou la punition, le sénateur répond quant à lui:
Le courtisan indiscret glisse de nouveau un mot aux étrangers.
Note aux joueurs et aide au RP: Il s'agit d'un RP ouvert. Vous pouvez incarner les personnages de votre nationalité que vous voulez, qu'il s'agisse de diplomates ou de simples passants. Il ne s'agit que de l'introduction, le triomphe et ses célébrations durant une journée entière avec de nombreuses activités, mais j'ai tendu une perche au RP pour les joueurs voulant incarner des diplomates et représentants étrangers, avec l'introduction du personnage du greffier intriguant. Vous pouvez également aller voir les membres du Gouvernement communal eux même, les quérir d'affaires urgentes ou simplement leur donner leurs félicitations. Le Patrice de Velsna est également présent dans les tribunes, en train de boire et de manger...bien évidemment.
