18/03/2020
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Encyclopédie - Doctrinaires du socialisme

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Présentation

Alexander Kroujkine naît en 1835 dans une famille de petits commerçants kalinoviens, un milieu qui ne le prédispose ni à l'aisance ni à l'exclusion totale : assez de moyens pour qu'il entame une formation universitaire en philosophie, pas assez pour qu'il l'achève dans les conditions confortables réservées aux familles mieux établies de la République censitaire. Cette formation interrompue, dont on discute encore aujourd'hui si elle relève d'un abandon contraint par des difficultés matérielles ou d'une rupture volontaire avec une institution jugée trop liée à l'ordre existant, marque profondément son style intellectuel ultérieur : rigoureux dans l'architecture de sa pensée, mais toujours soucieux de la rendre accessible à un public non universitaire, en réaction contre le formalisme qu'il reprochait à ses professeurs et à certains de ses contemporain y compris dans les cercles socialisants eux mêmes. De retour dans le commerce familial, il y observe de près les mécanismes concrets de l'endettement, du crédit et de la petite production, matière première de toute sa réflexion économique à venir. C'est cette double formation, philosophique par les études et pratique par l'expérience marchande, qui explique le caractère singulier de son œuvre, rarement purement spéculative, toujours ancrée dans des dispositifs institutionnels qu'il cherche à rendre opérants plutôt que dans une utopie abstraite et purement théorique. Sa radicalisation politique s'opère progressivement, au contact des cercles socialistes naissants de la fin de la période censitaire et de la répression qu'il subira avec eux, où il passe du statut de pamphlétaire isolé à celui de théoricien reconnu, puis d'organisateur actif de fédérations de petits producteurs et d'une banque associative. Cet engagement (notamment au travers de l'écriture d'articles dans de nombreux papiers clandestins dont l'étoile rouge) lui vaut une surveillance croissante des autorités, puis son arrestation pour ses activités au sein du mouvement socialiste en 1898. Il meurt en détention en 1903, quelques années avant que la révolution qu'il avait contribué à préparer intellectuellement n'aboutisse, sans avoir pu ni en bénéficier ni en infléchir personnellement le cours des événements.

Œuvres

- Дар без Труда ("Le Don sans travail") est son texte de jeunesse, un pamphlet bref et volontairement provocateur, publié sous couvert d'anonymat avant que son auteur ne soit identifié. Kroujkine y attaque tout revenu perçu sans contrepartie de travail, qu'il compare à un parasitisme. Le texte circule d'abord dans les milieux marchands mécontents des rigidités d'un système financier tenue par quelques familles avant d'être récupéré par les premiers cercles socialistes, qui y voient une arme de choc plus qu'un système achevé.

- О Ценности и Взаимном Кредите (De la valeur et du crédit mutuel) est le premier ouvrage véritablement systématique, publié une dizaine d'années plus tard, une fois Kroujkine reconnu comme figure intellectuelle à part entière au sein du monde socialiste. On y trouve sa théorie de la "valeur établie", tentative de faire correspondre le prix d'un bien au travail socialement nécessaire à sa production, contre l'arbitraire d'un marché soumis à la finance et contre toute fixation autoritaire des prix. La seconde partie de l'ouvrage détaille son projet le plus concret, une banque associative distribuant un crédit à coût quasi nul aux petits producteurs, financée par leurs propres cotisations mutuelles.

- Двойной Порядок ("L'Ordre double") est son œuvre maîtresse, celle qui donne son nom à la doctrine kroujkinienne dans son ensemble. Kroujkine y théorise l'articulation entre une administration planifiée des grandes entités productives, celles dont la taille ou l'indivisibilité technique excède la capacité de gestion locale, et l'autogestion pleine et entière des petits et moyens producteurs ainsi que la relation entre les grands conglomérats d'état et les petits acteurs. Ces petits producteurs jouent un double rôle dans son système : ils servent d'étalon de mesure de l'efficacité des grandes entités et constituent un réservoir capable, en cas de défaillance prolongée d'une grande structure, de se fédérer pour en reprendre l'activité. C'est l'ouvrage le plus long, le plus dense et le plus disputé de son œuvre.

- Тень Плана (L'Ombre du Plan) est un texte tardif et nettement plus sombre, écrit après plusieurs trahisons internes de banquiers souhaitant s'enrichir grâce à la structure de la banque mutualiste fondée par Kroujinine. Kroujkine y retourne son propre système contre lui-même, examinant avec une lucidité remarquable comment la nature humaine qui pousse à l'enrichissement personnelle doit être prise en compte dans la théorie socialiste et apporte des idées de solution.

- Тюремные Записки (carnets de prison) est le recueil posthume de ses notes, lettres et fragments rédigés durant sa détention, publié après sa mort par ses héritiers intellectuels, dans une édition dont l'établissement reste, aujourd'hui encore, discuté par les Historiens.

Plan de l'étude de l'oeuvre

Partie I: Le diagnostic
I.1 Le producteur floué : la critique de la rente et de l'aubaine
I.2 Le marché faussé : la critique de la valeur dictée par la finance
I.3 Le système verrouillé : la concentration du crédit entre quelques familles

Partie II: La réponse institutionnelle
II.1 Fonder le juste prix : la valeur établie
II.2 Libérer le crédit : la banque associative et le crédit mutuel (coeur de la thèse)
II.3 Concevoir le système : l'architecture de l'Ordre double (coeur de la thèse)
II.4 Réguler le système : mécanismes d'audit et de fédération

Partie III: Les limites
III.1 L'homme derrière le système : nature humaine et enrichissement personnel
III.2 Le système contre lui-même : la question laissée ouverte de la centralisation

Partie IV: Le dépassement de ces limites : discipliner l'homme
IV.1 Le contrôle croisé entre sociétaires
IV.2 La rotation des responsabilités
IV.3 La transparence comptable et publique
IV.4 La question non résolue de l'incitation (statut encore ouvert)

Partie V: Conclusion : vers une doctrine d'État

Partie 1: Le diagnostic

I.1 Le producteur floué : la critique de la rente et de l'aubaine

C'est dans le prolongement direct de son expérience du commerce familial que Kroujkine élabore, dans les toutes premières pages de Дар без Труда, le constat qui commande l'ensemble de son œuvre ultérieure : une part significative de la richesse produite chaque année par le travail effectif des Kalinoviens ne revient pas à ceux qui la produisent, mais à ceux qui, sans y avoir contribué par leur propre effort, en perçoivent le bénéfice sous forme de loyers, d'intérêts ou de dividendes. Ce prélèvement, Kroujkine le désigne du terme de дар, le « don », qu'il emploie avec une ironie mordante: ce n'est pas un don au sens généreux du terme, mais celui, involontaire et structurel, que le système économique tout entier accorde mécaniquement à ceux qui possèdent sans produire, aux dépends de ceux qui produisent sans posséder suffisamment pour vivre de leur seul travail.

Pour éviter que cette critique ne soit assimilée à un rejet global de toute forme de possession individuelle, ce que ses adversaires ne manqueront pas de lui reprocher malgré tout, Kroujkine introduit une distinction qui structurera toute sa pensée ultérieure : celle qui sépare la possession d'usage, légitime parce qu'adossée à un travail réel et continu (l'artisan et son atelier, le commerçant et son échoppe), de la propriété d'aubaine, illégitime parce que dissociée de tout travail et uniquement tournée vers l'extraction d'un revenu passif.

Rédigé dans l'urgence et la colère d'un jeune homme encore inconnu, ce premier texte n'a ni la rigueur ni l'ampleur de ses œuvres ultérieures : c'est un pamphlet, bref et volontairement provocateur, plus soucieux de frapper les esprits que de convaincre méthodiquement, ce qui explique à la fois son succès de scandale immédiat dans les milieux marchands de petits commerçant mécontents et les critiques de simplisme que Kroujkine lui-même reconnaîtra, avec le recul, dans ses écrits futurs ou il clarifiera et développera cette théorie plus profondément.

I.2 Le marché faussé : la critique de la valeur dictée par la finance

Une fois posé le constat moral de l'aubaine, une question plus embarrassante se présente à Kroujkine : pourquoi ce mécanisme perdure-t-il malgré son évidence à ses yeux, et pourquoi le marché lui-même, censé sanctionner les prix par la libre confrontation de l'offre et de la demande, ne corrige-t-il jamais cette injustice de lui-même ? C'est à cette question que répond, une dizaine d'années plus tard, la première partie de О Ценности и Взаимном Кредите.

Kroujkine y montre que le prix affiché d'un bien, sur le marché tel qu'il fonctionne réellement sous la République censitaire, n'est pas une mesure fidèle du travail nécessaire à sa production, mais le résultat d'un rapport de force entre acteurs structurellement inégaux. Le producteur, pour financer son activité, doit emprunter à des conditions fixées unilatéralement par ceux qui détiennent le capital disponible ; ce coût du crédit, du loyer, et de charges rentièes, loin de rester circonscrit à la relation entre emprunteur et prêteur, se répercute intégralement sur le prix final du bien vendu, sans rapport avec la quantité de travail effectivement investie dans sa fabrication.

Le marché n'est donc pas, pour Kroujkine, un mécanisme neutre détourné accidentellement par quelques abus : il est structurellement configuré pour transmettre et amplifier l'aubaine identifiée précédemment, en la faisant passer pour le résultat impersonnel, et donc légitime en apparence, de la loi de l'offre et de la demande. C'est cette dénonciation qui prépare, en creux, le concept de valeur établie qu'il développera plus systématiquement par la suite : tout écart entre le prix réellement payé et le temps de travail socialement nécessaire à la production d'un bien signale, selon lui, une captation illégitime de valeur par un intermédiaire non producteur.

I.3 Le système verrouillé : la concentration du crédit entre quelques familles

La dernière étape du diagnostic conduit Kroujkine à remonter des symptômes de marché à leur cause structurelle : la concentration, entre les mains d'un nombre restreint de familles, de la capacité à octroyer ou refuser le crédit dont dépend l'ensemble de l'activité productive kalinovienne.

Il ne s'agit plus ici d'une critique morale isolée ni d'une simple description du fonctionnement du marché, mais de la mise au jour d'un verrou institutionnel : sous la République censitaire, seules quelques maisons bancaires bien établies disposent des réserves nécessaires pour prêter à grande échelle, ce qui leur confère un pouvoir de décision sur qui pourra produire, à quelles conditions, et à quel prix, sans que ce pouvoir ne soit soumis à aucun contrôle collectif.

Kroujkine insiste sur le caractère auto-entretenu de ce verrou : les profits tirés du crédit renforcent la position de ces familles, qui peuvent ainsi durcir encore les conditions d'accès au capital pour les nouveaux venus, rendant de plus en plus difficile l'émergence de tout concurrent susceptible de proposer des conditions plus favorables. Ce constat, le plus systémique des trois du diagnostic, est aussi le plus directement politique : il ne suffit plus, pour Kroujkine, de dénoncer des comportements individuels ou des mécanismes de marché, il faut s'attaquer à une architecture de pouvoir économique qui se perpétue elle-même indépendamment de la vertu ou du vice des individus qui l'occupent à un moment donné.

C'est ce constat qui justifiera, dans la partie suivante, le choix d'une réponse elle-même institutionnelle et non simplement morale : une banque alternative, fondée non sur l'accumulation privée mais sur la mutualisation entre pairs, seule capable selon lui de desserrer un verrou qu'aucune réforme de comportement individuel ne saurait suffire à ouvrir.

Partie II. La réponse institutionnelle

II.1 Fonder le juste prix : la valeur établie

Face au constat d'un prix de marché structurellement faussé par la finance, Kroujkine consacre la seconde moitié de О Ценности и Взаимном Кредите à formaliser le concept qu'il n'avait fait qu'esquisser dans le diagnostic : la установленная ценность, la « valeur établie » .

Le principe en est simple à énoncer, bien plus difficile à mettre en œuvre :le prix légitime d'un bien devrait correspondre au temps de travail socialement necessaire à sa production, ni plus ni moins, de sorte que tout écart mesurable entre ce prix théorique et le prix effectivement pratiqué sur le marché devienne le signe visible d'une captation illégitime de valeur, qu'elle provienne de la rente, du profit financier ou de toute autre forme d'aubaine.

Kroujkine ne prétend pas que cette valeur établie puisse être calculée avec une précision absolue, ni qu'elle doive être imposée par une autorité extérieure au marché: il la conçoit plutôt comme un étalon de référence, négocié collectivement entre associations de producteurs, permettant à ces derniers de comparer leurs coûts réels et de s'accorder sur des prix d'échange plus proches de la vérité du travail investi dans certains domaines dans leurs relations réciproques, plus simplement, d'un prix intermédiaire comme final épuré de l'aubaine.

Ce chapitre marque un tournant méthodologique dans son œuvre : après deux textes de dénonciation, Kroujkine s'attelle pour la première fois à la construction positive d'un outil, fût-il encore imparfait, plutôt qu'à la seule critique. C'est aussi le moment où sa pensée se distingue le plus nettement des communismes intégraux de son temps, qui ambitionnaient une abolition complète de l'échange marchand : Kroujkine, lui, ne rejette pas le principe de l'échange ni celui du prix, il entend seulement le purger de ce qui, selon lui, le corrompt structurellement.

II.2 Libérer le crédit : la banque associative et le crédit mutuel

La théorie de la valeur établie appelait un prolongement pratique : si le coût du crédit est le principal vecteur par lequel l'aubaine s'infiltre dans le prix des biens, alors la solution doit porter directement sur l'organisation du crédit lui-même. C'est l'objet de la seconde partie de О Ценности и Взаимном Кредите, où Kroujkine détaille le projet institutionnel le plus concret de toute son œuvre : une banque associative (qu'il concrétisera), financée non par des capitaux privés en quête de profit mais par les cotisations mutuelles de ses propres sociétaires, et distribuant en retour un crédit à un coût réduit au strict minimum nécessaire à sa gestion administrative, sans marge d'intérêt destinée à enrichir qui que ce soit. Le mécanisme repose sur un principe de réciprocité : chaque producteur associé cotise selon ses moyens, et peut en retour emprunter selon ses besoins, la garantie du prêt reposant non sur un collatéral individuel mais sur l'engagement collectif de l'ensemble des sociétaires et sur la valeur de leur travail futur. Kroujkine y voit le seul moyen de desserrer, à l'échelle locale, le verrou décrit précédemment : en offrant aux petits producteurs une alternative crédible aux maisons bancaires censitaires, la banque associative doit progressivement priver ces dernières de leur pouvoir de dictée sur les conditions de production. C'est un projet qu'il ne se contente pas de théoriser : il en tentera lui-même, plus tard, la mise en œuvre concrète, avec un succès d'abord réel avant l'échec que relatera Тень Плана, échec dont l'ombre plane rétrospectivement sur ce chapitre optimiste, mais dont le coté sombre est à relativiser par le contexte, écrit alors que Kroujkine croit encore fermement à la solidité du dispositif qu'il propose au sein du système censitaire pour réformer le système économique ainsi accaparé.


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