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Encyclopédie - Grands Penseurs Kalinoviens

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Ici seront décrits les grands penseurs kalinoviens du socialisme, leurs œuvres et leurs thèses synthétisés en une dizaine de pages, suivant un plan dissertatif présentation - oeuvres - théorie

Inspiration Pour l'essentiel il s'agira d'écrits de pensées fictives que j'écris et que j'adapte ici, si vous souhaitez voir la pensée socialiste de votre pays représentée par un kalinovien ou de votre pays qui s'en serait inspiré, c'est tout à fait possible si je dispose d'assez d'informations pour l'écrire
Socialisme - Communisme - Anarchisme
Philosophes économiques:

Social-Démocratie: ?

Bloc politique admis en RFSK:
Anarchisme: Mikhaïl Svobodine
Anarcho-Syndicalisme: Fiodor Statchkine
Mutuellisme rationalisé: Alexander Kroujkine
Planification totale: Grigori Dobrovine
Socialisme de marché: Iouri Kalantsev

Libéralisme
Censitarisme & Socle du libéralisme kalinovien: Nikolaï Razoumovski
Libéral-conservatisme:
Social-libéralisme:
Ordo-libéralisme:

Conservatisme
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Présentation

Alexander Kroujkine naît en 1835 dans une famille de petits commerçants kalinoviens, un milieu qui ne le prédispose ni à l'aisance ni à l'exclusion totale : assez de moyens pour qu'il entame une formation universitaire en philosophie, pas assez pour qu'il l'achève dans les conditions confortables réservées aux familles mieux établies de la République censitaire. Cette formation interrompue, dont on discute encore aujourd'hui si elle relève d'un abandon contraint par des difficultés matérielles ou d'une rupture volontaire avec une institution jugée trop liée à l'ordre existant, marque profondément son style intellectuel ultérieur : rigoureux dans l'architecture de sa pensée, mais toujours soucieux de la rendre accessible à un public non universitaire, en réaction contre le formalisme qu'il reprochait à ses professeurs et à certains de ses contemporain y compris dans les cercles socialisants eux mêmes. De retour dans le commerce familial, il y observe de près les mécanismes concrets de l'endettement, du crédit et de la petite production, matière première de toute sa réflexion économique à venir. C'est cette double formation, philosophique par les études et pratique par l'expérience marchande, qui explique le caractère singulier de son œuvre, rarement purement spéculative, toujours ancrée dans des dispositifs institutionnels qu'il cherche à rendre opérants plutôt que dans une utopie abstraite et purement théorique. Sa radicalisation politique s'opère progressivement, au contact des cercles socialistes naissants de la fin de la période censitaire et de la répression qu'il subira avec eux, où il passe du statut de pamphlétaire isolé à celui de théoricien reconnu, puis d'organisateur actif de fédérations de petits producteurs et d'une banque associative. Cet engagement (notamment au travers de l'écriture d'articles dans de nombreux papiers clandestins dont l'étoile rouge) lui vaut une surveillance croissante des autorités, puis son arrestation pour ses activités au sein du mouvement socialiste en 1898. Il meurt en détention en 1903, quelques années avant que la révolution qu'il avait contribué à préparer intellectuellement n'aboutisse, sans avoir pu ni en bénéficier ni en infléchir personnellement le cours des événements.

Œuvres

- Дар без Труда ("Le Don sans travail") est son texte de jeunesse, un pamphlet bref et volontairement provocateur, publié sous couvert d'anonymat avant que son auteur ne soit identifié. Kroujkine y attaque tout revenu perçu sans contrepartie de travail, qu'il compare à un parasitisme. Le texte circule d'abord dans les milieux marchands mécontents des rigidités d'un système financier tenue par quelques familles avant d'être récupéré par les premiers cercles socialistes, qui y voient une arme de choc plus qu'un système achevé.

- О Ценности и Взаимном Кредите (De la valeur et du crédit mutuel) est le premier ouvrage véritablement systématique, publié une dizaine d'années plus tard, une fois Kroujkine reconnu comme figure intellectuelle à part entière au sein du monde socialiste. On y trouve sa théorie de la "valeur établie", tentative de faire correspondre le prix d'un bien au travail socialement nécessaire à sa production, contre l'arbitraire d'un marché soumis à la finance et contre toute fixation autoritaire des prix. La seconde partie de l'ouvrage détaille son projet le plus concret, une banque associative distribuant un crédit à coût quasi nul aux petits producteurs, financée par leurs propres cotisations mutuelles.

- Двойной Порядок ("L'Ordre double") est son œuvre maîtresse, celle qui donne son nom à la doctrine kroujkinienne dans son ensemble. Kroujkine y théorise l'articulation entre une administration planifiée des grandes entités productives, celles dont la taille ou l'indivisibilité technique excède la capacité de gestion locale, et l'autogestion pleine et entière des petits et moyens producteurs ainsi que la relation entre les grands conglomérats d'état et les petits acteurs. Ces petits producteurs jouent un double rôle dans son système : ils servent d'étalon de mesure de l'efficacité des grandes entités et constituent un réservoir capable, en cas de défaillance prolongée d'une grande structure, de se fédérer pour en reprendre l'activité. C'est l'ouvrage le plus long, le plus dense et le plus disputé de son œuvre.

- Тень Плана (L'Ombre du Plan) est un texte tardif et nettement plus sombre, écrit après plusieurs trahisons internes de banquiers souhaitant s'enrichir grâce à la structure de la banque mutualiste fondée par Kroujinine. Kroujkine y retourne son propre système contre lui-même, examinant avec une lucidité remarquable comment la nature humaine qui pousse à l'enrichissement personnelle doit être prise en compte dans la théorie socialiste et apporte des idées de solution.

- Тюремные Записки (carnets de prison) est le recueil posthume de ses notes, lettres et fragments rédigés durant sa détention, publié après sa mort par ses héritiers intellectuels, dans une édition dont l'établissement reste, aujourd'hui encore, discuté par les Historiens.

Plan de l'étude de l'oeuvre

Partie I: Le diagnostic
I.1 Le producteur floué : la critique de la rente et de l'aubaine
I.2 Le marché faussé : la critique de la valeur dictée par la finance
I.3 Le système verrouillé : la concentration du crédit entre quelques familles

Partie II: La réponse institutionnelle
II.1 Fonder le juste prix : la valeur établie
II.2 Libérer le crédit : la banque associative et le crédit mutuel (coeur de la thèse)
II.3 Concevoir le système : l'architecture de l'Ordre double (coeur de la thèse)
II.4 Réguler le système : mécanismes d'audit et de fédération

Partie III: Les limites
III.1 L'homme derrière le système : nature humaine et enrichissement personnel
III.2 Le système contre lui-même : la question laissée ouverte de la centralisation

Partie IV: Le dépassement de ces limites : discipliner l'homme
IV.1 Le contrôle croisé entre sociétaires
IV.2 La rotation des responsabilités
IV.3 La transparence comptable et publique
IV.4 La question non résolue de l'incitation (statut encore ouvert)

Partie V: Conclusion : vers une doctrine d'État

Partie 1: Le diagnostic

I.1 Le producteur floué : la critique de la rente et de l'aubaine

C'est dans le prolongement direct de son expérience du commerce familial que Kroujkine élabore, dans les toutes premières pages de Дар без Труда, le constat qui commande l'ensemble de son œuvre ultérieure : une part significative de la richesse produite chaque année par le travail effectif des Kalinoviens ne revient pas à ceux qui la produisent, mais à ceux qui, sans y avoir contribué par leur propre effort, en perçoivent le bénéfice sous forme de loyers, d'intérêts ou de dividendes. Ce prélèvement, Kroujkine le désigne du terme de дар, le « don », qu'il emploie avec une ironie mordante: ce n'est pas un don au sens généreux du terme, mais celui, involontaire et structurel, que le système économique tout entier accorde mécaniquement à ceux qui possèdent sans produire, aux dépends de ceux qui produisent sans posséder suffisamment pour vivre de leur seul travail.

Pour éviter que cette critique ne soit assimilée à un rejet global de toute forme de possession individuelle, ce que ses adversaires ne manqueront pas de lui reprocher malgré tout, Kroujkine introduit une distinction qui structurera toute sa pensée ultérieure : celle qui sépare la possession d'usage, légitime parce qu'adossée à un travail réel et continu (l'artisan et son atelier, le commerçant et son échoppe), de la propriété d'aubaine, illégitime parce que dissociée de tout travail et uniquement tournée vers l'extraction d'un revenu passif.

Rédigé dans l'urgence et la colère d'un jeune homme encore inconnu, ce premier texte n'a ni la rigueur ni l'ampleur de ses œuvres ultérieures : c'est un pamphlet, bref et volontairement provocateur, plus soucieux de frapper les esprits que de convaincre méthodiquement, ce qui explique à la fois son succès de scandale immédiat dans les milieux marchands de petits commerçant mécontents et les critiques de simplisme que Kroujkine lui-même reconnaîtra, avec le recul, dans ses écrits futurs ou il clarifiera et développera cette théorie plus profondément.

I.2 Le marché faussé : la critique de la valeur dictée par la finance

Une fois posé le constat moral de l'aubaine, une question plus embarrassante se présente à Kroujkine : pourquoi ce mécanisme perdure-t-il malgré son évidence à ses yeux, et pourquoi le marché lui-même, censé sanctionner les prix par la libre confrontation de l'offre et de la demande, ne corrige-t-il jamais cette injustice de lui-même ? C'est à cette question que répond, une dizaine d'années plus tard, la première partie de О Ценности и Взаимном Кредите.

Kroujkine y montre que le prix affiché d'un bien, sur le marché tel qu'il fonctionne réellement sous la République censitaire, n'est pas une mesure fidèle du travail nécessaire à sa production, mais le résultat d'un rapport de force entre acteurs structurellement inégaux. Le producteur, pour financer son activité, doit emprunter à des conditions fixées unilatéralement par ceux qui détiennent le capital disponible ; ce coût du crédit, du loyer, et de charges rentièes, loin de rester circonscrit à la relation entre emprunteur et prêteur, se répercute intégralement sur le prix final du bien vendu, sans rapport avec la quantité de travail effectivement investie dans sa fabrication.

Le marché n'est donc pas, pour Kroujkine, un mécanisme neutre détourné accidentellement par quelques abus : il est structurellement configuré pour transmettre et amplifier l'aubaine identifiée précédemment, en la faisant passer pour le résultat impersonnel, et donc légitime en apparence, de la loi de l'offre et de la demande. C'est cette dénonciation qui prépare, en creux, le concept de valeur établie qu'il développera plus systématiquement par la suite : tout écart entre le prix réellement payé et le temps de travail socialement nécessaire à la production d'un bien signale, selon lui, une captation illégitime de valeur par un intermédiaire non producteur.

I.3 Le système verrouillé : la concentration du crédit entre quelques familles

La dernière étape du diagnostic conduit Kroujkine à remonter des symptômes de marché à leur cause structurelle : la concentration, entre les mains d'un nombre restreint de familles, de la capacité à octroyer ou refuser le crédit dont dépend l'ensemble de l'activité productive kalinovienne.

Il ne s'agit plus ici d'une critique morale isolée ni d'une simple description du fonctionnement du marché, mais de la mise au jour d'un verrou institutionnel : sous la République censitaire, seules quelques maisons bancaires bien établies disposent des réserves nécessaires pour prêter à grande échelle, ce qui leur confère un pouvoir de décision sur qui pourra produire, à quelles conditions, et à quel prix, sans que ce pouvoir ne soit soumis à aucun contrôle collectif.

Kroujkine insiste sur le caractère auto-entretenu de ce verrou : les profits tirés du crédit renforcent la position de ces familles, qui peuvent ainsi durcir encore les conditions d'accès au capital pour les nouveaux venus, rendant de plus en plus difficile l'émergence de tout concurrent susceptible de proposer des conditions plus favorables. Ce constat, le plus systémique des trois du diagnostic, est aussi le plus directement politique : il ne suffit plus, pour Kroujkine, de dénoncer des comportements individuels ou des mécanismes de marché, il faut s'attaquer à une architecture de pouvoir économique qui se perpétue elle-même indépendamment de la vertu ou du vice des individus qui l'occupent à un moment donné.

C'est ce constat qui justifiera, dans la partie suivante, le choix d'une réponse elle-même institutionnelle et non simplement morale : une banque alternative, fondée non sur l'accumulation privée mais sur la mutualisation entre pairs, seule capable selon lui de desserrer un verrou qu'aucune réforme de comportement individuel ne saurait suffire à ouvrir.

Partie II. La réponse institutionnelle

II.1 Fonder le juste prix : la valeur établie

Face au constat d'un prix de marché structurellement faussé par la finance, Kroujkine consacre la seconde moitié de О Ценности и Взаимном Кредите à formaliser le concept qu'il n'avait fait qu'esquisser dans le diagnostic : la установленная ценность, la « valeur établie » .

Le principe en est simple à énoncer, bien plus difficile à mettre en œuvre :le prix légitime d'un bien devrait correspondre au temps de travail socialement necessaire à sa production, ni plus ni moins, de sorte que tout écart mesurable entre ce prix théorique et le prix effectivement pratiqué sur le marché devienne le signe visible d'une captation illégitime de valeur, qu'elle provienne de la rente, du profit financier ou de toute autre forme d'aubaine.

Kroujkine ne prétend pas que cette valeur établie puisse être calculée avec une précision absolue, ni qu'elle doive être imposée par une autorité extérieure au marché: il la conçoit plutôt comme un étalon de référence, négocié collectivement entre associations de producteurs, permettant à ces derniers de comparer leurs coûts réels et de s'accorder sur des prix d'échange plus proches de la vérité du travail investi dans certains domaines dans leurs relations réciproques, plus simplement, d'un prix intermédiaire comme final épuré de l'aubaine.

Ce chapitre marque un tournant méthodologique dans son œuvre : après deux textes de dénonciation, Kroujkine s'attelle pour la première fois à la construction positive d'un outil, fût-il encore imparfait, plutôt qu'à la seule critique. C'est aussi le moment où sa pensée se distingue le plus nettement des communismes intégraux de son temps, qui ambitionnaient une abolition complète de l'échange marchand : Kroujkine, lui, ne rejette pas le principe de l'échange ni celui du prix, il entend seulement le purger de ce qui, selon lui, le corrompt structurellement.

II.2 Libérer le crédit : la banque associative et le crédit mutuel

La théorie de la valeur établie appelait un prolongement pratique : si le coût du crédit est le principal vecteur par lequel l'aubaine s'infiltre dans le prix des biens, alors la solution doit porter directement sur l'organisation du crédit lui-même. C'est l'objet de la seconde partie de О Ценности и Взаимном Кредите, où Kroujkine détaille le projet institutionnel le plus concret de toute son œuvre : une banque associative (qu'il concrétisera), financée non par des capitaux privés en quête de profit mais par les cotisations mutuelles de ses propres sociétaires, et distribuant en retour un crédit à un coût réduit au strict minimum nécessaire à sa gestion administrative, sans marge d'intérêt destinée à enrichir qui que ce soit. Le mécanisme repose sur un principe de réciprocité : chaque producteur associé cotise selon ses moyens, et peut en retour emprunter selon ses besoins, la garantie du prêt reposant non sur un collatéral individuel mais sur l'engagement collectif de l'ensemble des sociétaires et sur la valeur de leur travail futur. Kroujkine y voit le seul moyen de desserrer, à l'échelle locale, le verrou décrit précédemment : en offrant aux petits producteurs une alternative crédible aux maisons bancaires censitaires, la banque associative doit progressivement priver ces dernières de leur pouvoir de dictée sur les conditions de production. C'est un projet qu'il ne se contente pas de théoriser : il en tentera lui-même, plus tard, la mise en œuvre concrète, avec un succès d'abord réel avant l'échec que relatera Тень Плана, échec dont l'ombre plane rétrospectivement sur ce chapitre optimiste, mais dont le coté sombre est à relativiser par le contexte, écrit alors que Kroujkine croit encore fermement à la solidité du dispositif qu'il propose au sein du système censitaire pour réformer le système économique ainsi accaparé.

II.3 Concevoir le système : l'architecture de l'Ordre double

Двойной Порядок marque le sommet architectural de la pensée de Kroujkine, celui où les intuitions critiques et les dispositifs partiels des œuvres précédentes se rassemblent en un système cohérent. Kroujkine y part d'un constat que ses propres expériences associatives lui ont permis d'affiner : toutes les activités productives ne se prêtent pas également à la gestion mutualisée à petite échelle.

Certaines, en raison de leur indivisibilité technique ou de l'ampleur des investissements qu'elles requièrent (réseaux de transport, grandes infrastructures, production énergétique), excèdent structurellement la capacité de coordination d'une association locale de producteurs. Pour ces grandes entités, Kroujkine admet la nécessité d'une administration planifiée à l'échelle nationale.

Mais pour tout ce qui n'exige pas cette échelle, il défend au contraire une autogestion pleine et entière des petits et moyens producteurs, seule à même selon lui de préserver l'autonomie individuelle et de prévenir la reconstitution, sous une forme nouvelle, de l'aubaine dénoncée dès son premier pamphlet. L'originalité du système ne tient pas seulement à cette dualité, qui pourrait n'être qu'un compromis de circonstance, mais au rôle actif que Kroujkine attribue aux petits acteurs vis-à-vis des grands : ils ne sont pas un secteur résiduel toléré à la marge de l'économie planifiée, ils en constituent le point de comparaison permanent, l'instrument par lequel l'efficacité des grandes entités peut être mesurée en l'absence de concurrence directe entre elles du fait d'une planification assuré intégralement par l'Etat. C'est cette articulation, plus que l'un ou l'autre de ses deux termes pris isolément, qui donne son nom à la doctrine tout entière, et qui en fait, aux yeux de la plupart des commentateurs kalinoviens, l'œuvre la plus originale et la plus durablement influente de Kroujkine.

II.4 Réguler le système : mécanismes d'audit et de fédération, la sécurisation de l'Ordre double

Un système à deux vitesses ne vaut, aux yeux de Kroujkine, que s'il dispose de mécanismes concrets pour empêcher que le versant planifié ne s'affranchisse de tout contrôle faute de concurrence directe. C'est l'objet de la dernière partie de Двойной Порядок, l'une des plus techniques et la plus longuement débattue par les commentateurs ultérieurs. Kroujkine y propose que l'efficacité des grandes entités planifiées soit régulièrement comparée, non à un concurrent de même taille qu'elles n'ont pas, mais à des ratios de référence établis à partir de l'activité du secteur des petits et moyens producteurs : coût par unité produite, productivité par travailleur, consommation de ressources par unité de sortie.

Ce mécanisme d'audit, mené par des instances qu'il souhaite distinctes de l'organe de planification lui-même pour éviter qu'il ne s'autoévalue, doit permettre de détecter les dérives d'inefficacité avant qu'elles ne s'installent durablement. Mais Kroujkine va plus loin, dans la clause la plus radicale et la plus discutée de tout son système : lorsqu'une grande entité s'avère défaillante de façon persistante malgré alertes et délais de redressement, il envisage la possibilité qu'une coalition de petits producteurs se fédère pour en reprendre l'activité par l'action de l'Etat, transformant ainsi le secteur autogéré en réservoir de remplacement de personnel qualifié plutôt qu'en simple secteur parallèle.

Kroujkine reste conscient de la difficulté pratique d'un tel mécanisme, en particulier pour les activités les plus indivisibles techniquement, et laisse volontairement ouverte la question de ses limites concrètes d'application notamment dans des secteurs tels que les infrastructures ferroviaires, ce qui n'enlève rien à l'ambition théorique du dispositif : garantir que la grande échelle reste, en permanence, comptable devant la petite.

Partie III. Les limites

III.1 L'homme derrière le système : nature humaine et enrichissement personnel

Тень Плана est, de tous les textes de Kroujkine, celui où sa propre biographie fait le plus directement irruption dans l'argumentation. L'ouvrage est écrit dans les mois qui suivent la découverte, au sein même de la banque associative qu'il avait fondée et dirigée avec succès pendant plusieurs années, d'un détournement organisé par certains de ses propres gestionnaires, des sociétaires en qui il avait placé sa confiance, et qui avaient su exploiter les failles administratives du dispositif pour s'enrichir personnellement aux dépens de l'ensemble des cotisants.

Cette trahison, venue non de l'extérieur mais du cœur même de l'institution censée incarner la solidarité mutuelle, contraint Kroujkine à une révision profonde d'un présupposé qu'il avait, jusque-là, laissé largement implicite : l'idée que la disparition de la rente et l'instauration de structures associatives suffiraient, à elles seules, à éliminer la tentation de l'enrichissement individuel aux dépens du collectif.

Тень Плана constate au contraire que cette tentation ne disparaît pas mécaniquement avec la transformation des institutions, qu'elle peut se reloger à l'intérieur même des structures les plus égalitaires en apparence, et qu'aucun système, fût-il aussi soigneusement conçu que l'Ordre double, ne peut se dispenser de prévoir des garde-fous contre ce risque.

C'est un texte d'une tonalité nettement plus sombre que les précédents, où Kroujkine, sans renier aucun des piliers de sa doctrine économique, admet pour la première fois que la question sociale ne se résume pas à une question de structures, et qu'elle engage aussi, inévitablement, une dimension proprement morale et psychologique du comportement humain.

III.2 Le système contre lui-même : la question laissée ouverte de la centralisation

Si Тень Плана referme, au moins partiellement, la question de la nature humaine en esquissant des pistes de discipline institutionnelle, un risque structurel traverse l'ensemble de l'œuvre de Kroujkine sans jamais y trouver de réponse: celui de la centralisation excessive de l'organe chargé de la planification des grandes entités et de l'extension de ce dispositif au reste de l'économie progressivement.

Kroujkine consacre, dans Двойной Порядок, une liste de précautions au fonctionnement du secteur autogéré et aux mécanismes d'audit censés en garantir l'indépendance, mais il reste nettement plus elliptique sur une question pourtant décisive : qui compose l'organe de planification lui-même, selon quelles modalités ses membres y accèdent, et par quel mécanisme leur pouvoir de décision sur les grandes entités pourrait, à son tour, être remis en cause s'il venait à se figer en position dominante.

Les commentateurs ultérieurs ont beaucoup écrit sur ce silence : certains y voient un simple oubli de jeunesse théorique, comblé par les développements ultérieurs de ses (nombreux) héritiers intellectuels; d'autres, plus critiques, estiment que Kroujkine n'a tout simplement pas anticipé que le versant planifié de son système puisse un jour prendre l'ascendant sur le versant autogéré, tant il était concentré sur la menace e de la finance privée sur son système dans son ensemble qu'il avait combattue toute sa vie. Cette zone d'ombre théorique deviendra précisément l'un des points de friction majeurs entre les courants qui se réclameront de lui après sa mort, chacun prétendant combler ce silence dans un sens différent (plusieurs d'entre eux seront décrits ici).

III.3 Le penseur et son temps : méthode et style

On ne comprend pleinement la pensée de Kroujkine qu'en la rapportant à la formation singulière, à la fois universitaire et marchande, qui l'a façonnée. De ses études de philosophie interrompues, il conserve une exigence d'architecture conceptuelle rigoureuse, visible dans la progression méthodique de Двойной Порядок ou dans la précision définitionnelle de О Ценности и Взаимном Кредите. Mais de sa rupture avec le monde universitaire, volontaire ou contrainte selon les biographes, il conserve aussi une défiance tenace envers tout formalisme qui s'adresserait exclusivement à un public de spécialistes : Kroujkine écrit pour être compris des producteurs eux-mêmes, ceux-là même dont il défend la cause, et non pour impressionner ses anciens condisciples.

Cette tension entre rigueur et accessibilité explique l'évolution stylistique perceptible d'une œuvre à l'autre : la brutalité polémique et volontairement simplificatrice de Дар без Труда, écrit dans la fièvre de la découverte, cède progressivement la place à une prose plus mesurée et systématique dans les deux ouvrages de maturité, avant que Тень Плана ne renoue, sur un mode différent, avec une tonalité plus personnelle et moins assurée, celle d'un homme confronté à l'échec concret de ce qu'il avait théorisé. Les Тюремные Записки, enfin, offrent le témoignage le plus direct de cette voix, dépouillée cette fois de toute ambition démonstrative, puisqu'il ne s'agit plus de convaincre un lectorat mais de consigner, dans l'urgence de la détention, ce qui reste à transmettre. C'est cette cohérence dans l'évolution, plus que la constance d'un système figé une fois pour toutes, qui caractérise le mieux la méthode intellectuelle de Kroujkine.

Partie IV. Le dépassement de ces limites : discipliner l'homme

IV.1 Le contrôle croisé entre sociétaires

La première réponse institutionnelle que Kroujkine esquisse, dans les dernières pages de Тень Плана, contre le risque d'enrichissement personnel mis au jour par l'échec de sa propre banque, consiste à refuser qu'aucune fonction de gestion des ressources communes ne puissent jamais reposer sur la seule confiance accordée à un individu ou à un petit groupe restreint.

Il propose que toute décision engageant les fonds mutualisés, qu'il s'agisse d'un prêt accordé, d'un investissement décidé ou d'une dépense administrative, soit systématiquement validée par plusieurs sociétaires distincts, tirés au sort, si possible de secteurs d'activité différents au sein de l'association, de manière à limiter les risques de connivence entre contrôleurs et contrôlés.

Ce principe de contrôle croisé, Kroujkine le formule explicitement comme une leçon tirée de sa propre expérience : c'est précisément parce que la gestion quotidienne de sa banque associative avait été laissée, par excès de confiance mutuelle, à un cercle restreint de gestionnaires que la fraude avait pu s'y développer durablement sans être détectée.

Il ne s'agit pas, insiste-t-il, de suspecter par principe la vertu de chaque sociétaire pris individuellement, ce qui contredirait l'esprit même de l'association mutuelle, mais de reconnaître que la meilleure protection contre la tentation individuelle ne réside pas dans le choix de personnes irréprochables, dont on ne peut jamais garantir la constance dans le temps, mais dans une architecture de décision qui rend la fraude matériellement plus difficile à organiser et plus rapide à détecter, quelles que soient par ailleurs les qualités morales des individus concernés.

IV.2 La rotation des responsabilités

Le second dispositif que Kroujkine propose s'ajoute étroitement au premie: au contrôle croisé exercé au moment de chaque décision, il ajoute l'exigence d'une rotation régulière des fonctions de gestion elles-mêmes, de sorte qu'aucun sociétaire n'occupe durablement une position de responsabilité suffisamment stable pour qu'elle finisse par se transformer, insensiblement, en position de pouvoir personnel.

Kroujkine observe que la fraude qui a ruiné sa propre banque n'aurait sans doute pas été possible si les gestionnaires impliqués n'avaient occupé leurs fonctions que pour une durée limitée et non renouvelable au-delà d'un certain nombre de mandats et désignés par les autres sociétaires: c'est la stabilité prolongée dans une fonction de confiance, plus que la fonction elle-même, qui crée selon lui les conditions propices à l'abus, en permettant à celui qui l'occupe de tisser progressivement les réseaux de connivence nécessaires pour contourner les contrôles en place.

La rotation qu'il préconise n'est cependant pas conçue comme une mesure purement mécanique et aveugle aux compétences réelles : Kroujkine admet la nécessité d'une période de passation et esquisse plusieurs idées de systèmes concernant les postes à haute responsabilité dans le domaine financier.

Ce principe, qu'il présente comme complémentaire et non substituable au contrôle croisé, rencontrera par la suite des interprétations divergentes selon les héritiers de sa pensée, certains y voyant une simple mesure de précaution technique, d'autres un principe politique plus général applicable bien au-dela de la seule gestion financière dans l'ensemble des secteurs de l'économie.

IV.3 La transparence comptable et publique

Le troisième pilier du dispositif correctif que Kroujkine élabore dans Тень Плана porte sur la visibilité même des opérations financières de l'association, qu'il juge insuffisante dans le fonctionnement initial de sa propre banque. Il y avait laissé, constate-t-il rétrospectivement, la comptabilité détaillée entre les mains des seul gestionnaires en exercice, les sociétaires ordinaires ne recevant qu'un compte-rendu global et périodique, insuffisamment précis pour permettre de déceler la moindre anomalie avant qu'elle n'ait pris une ampleur considérable.

Il préconise en conséquence que l'ensemble des mouvements financiers de l'association, prêts accordés, remboursements, frais de gestion, soit rendu accessible en permanence à tout sociétaire qui souhaiterait le consulter, et non plus seulement communiqué sous une forme agrégée par les gestionnaires eux-mêmes.

Cette transparence, insiste Kroujkine, ne doit pas se substituer aux deux dispositifs précédents mais les compléter : le contrôle croisé et la rotation limitent l'opportunité de la fraude, tandis que la transparence comptable en accroît le risque de détection par n'importe quel sociétaire vigilant, et non plus seulement par les organes de contrôle institués.

Il va jusqu'à suggérer que cette transparence puisse s'étendre au-delà du cercle des seuls sociétaires, vers un public plus large, considérant qu'une association qui n'a rien à cacher n'a rien à perdre à rendre publique sa gestion, tandis qu'une association réticente à cette publicité s'expose de fait au soupçon, quand bien même sa gestion serait irréprochable.

Kroujkine propose donc dans ce troisième pilier correctif de Тень Плана de suggérer un contrôle mutuel entre les différentes banques associatives de ces comptes publics afin que leur concurrence les pousse à chercher la moindre faille dans les comptabilités de leurs adversaires, ainsi cette veille des publications permettrai aux sociétaires majoritairement peu compétents en matière de comptabilité de bénéficier d'informations sur leur société aux travers des autres en cas de scandale, permettant un système plus pur.

IV.4 La question également laissée ouverte de l'incitation

Les trois dispositifs précédents partagent un même point commun que Kroujkine finit par reconnaître explicitement dans les dernières pages de Тень Плана : ils fonctionnent tous par restriction, en rendant la fraude plus difficile à organiser et plus rapide à détecter, sans jamais s'attaquer directement à la source du problème, c'est-à-dire à la tentation elle-même de l'enrichissement personnel.

Kroujkine s'interroge alors, avec une hésitation qu'il ne cherche pas à dissimuler, sur ce qui pourrait positivement détourner l'individu de cette tentation plutôt que de seulement l'en empêcher matériellement. Il envisage plusieurs pistes sans jamais trancher clairement entre elles : une forme d'éducation continue des sociétaires aux principes mutualistes, destinée à renforcer leur attachement moral à l'association au-delà du seul intérêt matériel ; une reconnaissance publique et honorifique des gestionnaires les plus scrupuleux, en contrepartie symbolique de leur probité ; ou encore un plafonnement strict des écarts de rémunération au sein de l'association, réduisant mécaniquement l'ampleur de ce qu'il resterait possible de détourner même en cas de défaillance des contrôles.

Kroujkine reconnaît lui-même le caractère inabouti de cette réflexion, la plus incertaine de toute son œuvre, et c'est précisément cette incertitude assumée qui donne à ce chapitre sa tonalité si particulière parmi l'ensemble de ses écrits, ni démonstration ni système, simplement une réflexion théorique sur la nature humaine et les moyens de la faire évoluer positivement

Partie V. Conclusion : vers une doctrine d'État
Kroujkine meurt en 1903 sans avoir vu aboutir la révolution à laquelle il avait consacré, au péril de sa liberté puis de sa vie, les dernières années de son engagement politique. Il laisse derrière lui une œuvre inachevée à plus d'un titre : un système économique rigoureusement architecturé dans ses grandes lignes, mais dont plusieurs questions décisives, la nature exacte de l'organe de planification, les limites concrètes du mécanisme de fédération montante, la meilleure manière de discipliner durablement la tentation de l'enrichissement personnel, restent ouvertes au moment de sa mort.

C'est cette œuvre inachevée, et non un système clos et définitivement arrêté, que ses héritiers intellectuels reçoivent au lendemain de la révolution socialiste, et c'est précisément parce qu'elle reste ouverte sur plusieurs points essentiels qu'elle donnera lieu, tout au long du XXe siècle, à des lectures (très) divergentes et parfois complètement opposées entre elles sur ces zones d'ombres de la pensée de Kroujkine, chacune se réclamant pourtant avec la même sincérité de sa filiation kroujkinienne. Chacun en va de son "Je suis le vrai successeur de Kroujkine, ma pensée est plus pure".

Cette diversité d'interprétations, loin d'affaiblir la place de Kroujkine dans l'histoire intellectuelle et politique nationale est la preuve de la centralité du personnage dans la pensée socialiste de la RFSK, ses écrits ayant été dominants pendant les 70 premières années de la RFSK et tendant à revenir face à l'échec de la planification totale au coeur des débats au sein du parti depuis les années 2015
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Grigori Dobrovine


Présentation

Grigori Dobrovine naît en 1860 dans une famille d'ouvriers d'une manufacture textile kalinovienne, un milieu que rien ne prédestine à la vie intellectuelle et qui le prive, à la différence de Kroujkine, de tout accès à une formation universitaire, même partielle. C'est en usine, dès l'adolescence, puis dans les cercles ouvriers clandestins qui se multiplient à mesure que la République censitaire se rigidifie, qu'il se forme, en autodidacte, à la lecture et à la pensée politique. Il découvre les premiers écrits de Kroujkine alors qu'il est encore un très jeune homme, et cette lecture le marque profondément : c'est elle, dira-t-il plus tard, qui lui donne les mots pour nommer ce qu'il observait déjà confusément dans sa propre condition.

Dobrovine correspond avec Kroujkine dans les dernières années de la vie de ce dernier, sans jamais renier l'admiration qu'il lui porte, alors même que leurs échanges laissent déjà transparaître un désaccord de fond sur la portée à donner à la planification. Contrairement à Kroujkine, dont l'engagement se solde par l'arrestation et la mort en détention, Dobrovine traverse la période révolutionnaire sans être inquiété de la même manière par les autorités censitaires finissantes malgré quelques passages en prison dans sa jeunesse militante, ce qui lui permet de poursuivre son œuvre bien au-delà de 1903 et de jouer, après la révolution socialiste, un rôle actif dans la construction des premières institutions de planification du nouveau régime. Il y occupe des responsabilités officielles jusqu'à un âge avancé, avant de se retirer progressivement de la vie publique tout en continuant d'écrire, et meurt dans les dernières années de sa vie en laissant derrière lui une œuvre aussi systématique que celle de Kroujkine.
Œuvres

- Предел Двойного Порядка (« La Limite de l'Ordre double »)
Premier texte de Dobrovine, encore jeune militant, qui s'ouvre par un hommage sincère à Kroujkine, à son diagnostic et au courage de son engagement, avant de développer une critique théorique sans concession du pilier autogestionnaire de l'Ordre double. Dobrovine y démontre, à ses yeux, que tant qu'un secteur de la production échappe à la planification collective, la logique de la concurrence entre petits producteurs y recrée mécaniquement, tôt ou tard, les conditions de l'aubaine que Kroujkine avait pourtant si justement identifiée. Ce n'est pas une querelle de personnes mais un désaccord de fond assumé comme tel : Dobrovine ne prétend jamais que Kroujkine se soit trompé par faiblesse ou par intérêt, mais qu'il n'a pas poussé sa propre découverte jusqu'à sa conclusion nécessaire, faute d'avoir vécu assez longtemps, ou d'avoir eu accès à l'expérience industrielle à grande échelle qui, pour Dobrovine, rend cette conclusion incontournable.

Oeuvres

- Единый Труд (Le Travail unifié)
Ouvrage systématique où Dobrovine développe sa propre théorie de la valeur, fondée sur le calcul collectif et centralisé du travail social total plutôt que sur la négociation entre associations séparées, cette dernière méthode restant selon lui trop proche, dans sa forme, du mécanisme de marché.

- Общий План (Le Plan commun)
Œuvre maîtresse de Dobrovine, où il expose l'architecture d'une planification intégrale s'étendant à l'ensemble de la production : toute activité, y compris ce qui relevait ailleurs de la petite production, y devient une composante à part entière du Plan commun, organisée en coopératives de base pleinement intégrées.

- Практика Плана (La pratique du Plan)
Texte de la maturité, écrit après la révolution socialiste alors que Dobrovine occupe des responsabilités officielles dans la mise en œuvre concrète de la planification. Il y expose la discipline collective du parti comme cadre d'organisation du Plan, et revient sur les difficultés concrètes rencontrées dans les premières années d'application.

- Труд и Сознание (Travail et Conscience)
Le cœur théorique le plus personnel de Dobrovine, où il développe sa thèse la plus originale : ce n'est pas seulement l'architecture institutionnelle qui doit contenir la tentation individuelle, c'est l'organisation collective du travail elle-même qui, à terme, transforme la nature humaine et fait progressivement disparaître cette tentation. Un texte de philosophie de l'histoire autant que d'économie, où se déploie sa conception de l'être social déterminant la conscience et de la nécessité historique du Plan.

- VI. Записки и Переписка (Notes et correspondance)
Recueil posthume compilé par ses héritiers intellectuels après sa mort, rassemblant ses notes de travail, ses fragments inachevés et une partie de sa correspondance, dont celle échangée avec Kroujkine dans les dernières années de la vie de ce dernier. Ce recueil offre le témoignage le plus direct et le moins retravaillé de sa pensée, sans la mise en forme démonstrative de ses ouvrages publiés de son vivant.

Plan

Partie I. Le diagnostic ouvrier
I.1 L'usine comme lieu de vérité : l'exploitation du travail collectif
I.2 La propriété comme rapport de classe, non comme simple aubaine individuelle
I.3 Les étapes du développement économique: La marche vers le plan

Partie II. Единый Труд : fonder la valeur sur le travail social total
II.1 Le calcul centralisé du travail collectif
II.2 L'unité de la production comme véritable condition de la justice économique

Partie III. Общий План : l'architecture de la planification intégrale
III.1 L'intégration de toute production dans le Plan
III.2 La coopérative de base comme cellule du Plan, non comme unité souveraine

Partie IV. La pratique du pouvoir : le Plan à l'épreuve de l'État
IV.1 Discipline collective et organisation du parti
IV.2 Les premières années d'application et leurs difficultés concrètes vue par Dobrovine

Partie V. Le cœur de la thèse : le travail collectif et la transformation de l'homme
V.1 L'être social détermine la conscience :le travail comme force qui façonne l'individu
V.2 L'homme nouveau : la dissolution progressive de la tentation individuelle par l'organisation collective elle-même
V.3 La nécessité historique du Plan : dialectique et sens de l'histoire

Partie I. Le diagnostic ouvrier

I.1 L'usine comme lieu de vérité : l'exploitation du travail collectif

Dobrovine ancre sa pensée non dans l'observation du commerce familial, comme Kroujkine, mais dans l'expérience directe de la manufacture textile où il travaille dès l'adolescence. C'est là, affirme-t-il dans les premières pages de Предел Двойного Порядка, que se révèle avec la plus grande clarté le mécanisme fondamental de l'exploitation : non pas la simple perception d'un revenu sans travail par un propriétaire absent, comme le décrit Kroujkine, mais l'appropriation systématique, par le détenteur des moyens de production, d'une part du produit du travail collectif des ouvriers réunis sous un même toit, organisés selon une division du travail qu'aucun d'eux ne maîtrise individuellement.

Pour Dobrovine, l'usine n'est pas un cas particulier parmi d'autres formes de production, elle en est le modèle le plus abouti et le plus révélateur, celle qui montre que la production moderne est déjà, dans les faits, collective et interdépendante, bien avant que l'organisation sociale ne le reconnaisse. Cette observation, qu'il reprendra et approfondira dans l'ensemble de son œuvre, le conduit à une conclusion que Kroujkine n'a jamais explicité: puisque le travail est déjà, concrètement, un travail collectif, toute solution qui chercherait à en restituer les fruits à des producteurs pris individuellement, fût-ce sous une forme mutualisée et associative, manquerait la nature véritable du problème.

I.2 La propriété comme rapport de classe, non comme simple aubaine individuelle

Dobrovine reprend, dans Единый Труд comme dans ses textes ultérieurs, la distinction kroujkinienne entre possession légitime et propriété d'aubaine, mais il en déplace le centre de gravité. Là où Kroujkine analyse l'aubaine comme un prélèvement individuel, ponctuel, résultant d'un rapport entre un producteur et un rentier identifiables, Dobrovine y voit la manifestation d'un rapport plus large et plus structurel, qu'il désigne comme un rapport de classe : ce n'est pas tel propriétaire particulier qui capte la valeur produite par tel travailleur particulier, c'est une classe entière de détenteurs des moyens de production qui capte, de façon systémique et reproductible, une part de la valeur produite par l'ensemble de la classe des travailleurs, indépendamment des relations individuelles entre telle usine et tel ouvrier, ou tel organisme de finance et tel acteur économique.

Cette différence n'est pas un simple raffinement théorique : elle change radicalement la nature de la solution envisageable. Si le problème est individuel, une réforme des relations entre producteurs individuels, telle que la propose Kroujkine, peut suffire à le résoudre. S'il est structurel et concerne des classes entières, seule une transformation de l'organisation collective de la production dans son ensemble peut y mettre fin, ce qui prépare directement, chez Dobrovine, le passage du diagnostic à la planification comme solution .

I.3 Les étapes du développement économique : la marche vers le Plan

Le troisième volet du diagnostic dobrovinien introduit un élément largement absent de l'œuvre de Kroujkine : une lecture proprement historique de la marche vers le Plan. Dobrovine y avance que les formes d'organisation économique se succèdent selon une logique intelligible, chacune portant en elle les contradictions qui appellent son dépassement par la suivante. La petite production marchande, telle que la connaît et la défend Kroujkine, représente à ses yeux une étape nécessaire et légitime dans cette succession, celle où les producteurs prennent conscience pour la première fois de l'illégitimité de la rente et s'organisent pour s'en affranchir localement, mais une étape appelée, par sa dynamique interne même, à être dépassée à mesure que la production se concentre et se complexifie techniquement.

Ce n'est donc pas un simple constat d'insuffisance qu'il oppose à Kroujkine, mais une nécessité de mouvement : la production moderne, par son ampleur et son interdépendance croissantes, rend chaque jour plus intenable la coexistence entre grandes entités planifiées et petits acteurs autogérés, et pousse objectivement, selon lui, vers une intégration toujours plus complète de l'ensemble de la production dans un cadre unique, celui de l'Etat. C'est cette conviction d'un mouvement historique à l'œuvre, plus que la seule volonté théorique, qui donne à la pensée de Dobrovine sa tonalité si particulière et distincte de Kroujkine

Partie II. Единый Труд : fonder la valeur sur le travail social total

II.1 Le calcul centralisé du travail collectif

Dans Единый Труд, Dobrovine s'attaque directement au dispositif le plus caractéristique de la pensée économique de Kroujkine, la valeur établie négociée entre associations de producteurs, pour lui substituer un mécanisme d'une tout autre nature. Il part du même principe fondateur, que le prix légitime d'un bien doit correspondre au travail socialement nécessaire à sa production, mais il conteste la méthode par laquelle Kroujkine propose de l'atteindre.

Négocier ce prix entre associations distinctes, explique-t-il, revient à recréer, sous une forme atténuée, la logique même du marché que l'on prétend dépasser : deux associations qui négocient un prix entre elles restent, structurellement, deux parties dont les intérêts peuvent diverger, et rien ne garantit que le résultat de leur négociation corresponde exactement au travail réellement investi plutôt qu'au rapport de force ponctuel entre elles.

Dobrovine propose à la place un calcul unique et centralisé du travail social total, où l'ensemble du travail effectué dans le pays est comptabilisé selon des unités communes, permettant de déterminer objectivement, sans négociation ni rapport de force, la part de valeur que chaque secteur, chaque entité, chaque type de production a effectivement engendrée. C'est un dispositif qui exige une capacité de comptabilisation considérable, dont Dobrovine ne sous-estime pas la difficulté pratique, mais qu'il juge seul capable de garantir une justice économique qui ne dépende d'aucun rapport de force local.

II.2 L'unité de la production comme condition de la justice économique

Le second temps de Единый Труд prolonge cette critique en un principe plus général : pour Dobrovine, la justice économique n'est atteignable que si la production est pensée comme une totalité unique et interdépendante, et non comme une juxtaposition d'unités séparées, fussent-elles administrées collectivement en leur sein.

Il illustre ce principe par l'exemple d'une matière première produite par une entité et transformée par une autre : tant que ces deux entités restent des unités économiquement distinctes, négociant entre elles les termes de leur échange, la valeur finale du produit transformé reste tributaire des conditions de cette négociation plutôt que du seul travail objectivement investi à chaque étape.

Seule l'intégration de l'ensemble de la chaîne de production dans un cadre de calcul unique, soutient Dobrovine, permet de faire disparaître cette source résiduelle d'arbitraire. Ce principe d'unité, qu'il présente comme la condition même de la justice économique plutôt que comme une simple préférence d'organisation, constitue le socle théorique sur lequel il bâtira, dans Общий План, l'architecture concrète de la planification intégrale.

Partie III. Общий План : l'architecture de la planification intégrale

III.1 L'intégration de toute production dans le Plan

Общий План s'ouvre sur la reprise explicite du principe d'unité posé dans Единый Труд, que Dobrovine traduit ici en architecture institutionnelle concrète. Toute activité productive, quelle que soit son échelle, y est conçue comme une composante intégrée d'un Plan unique, établi à partir du calcul centralisé du travail social total, et non plus comme relevant, selon sa taille ou son indivisibilité technique, de deux régimes de gestion distincts.

Dobrovine détaille longuement les mécanismes par lesquels ce Plan peut, selon lui, descendre jusqu'aux plus petites unités de production sans pour autant sombrer dans une rigidité paralysante : il prévoit des marges d'ajustement local à l'intérieur des objectifs fixés, une remontée d'information continue depuis les unités de base vers les organes de planification, et une révision périodique des objectifs en fonction des résultats effectivement constatés.

Ce dernier point est important pour la cohérence de sa pensée : Dobrovine ne conçoit jamais le Plan comme un ordre figé imposé une fois pour toutes d'en haut, mais comme un processus continu d'ajustement entre l'ensemble des unités productives, unifiées par un même cadre de calcul plutôt que séparées par des frontières de gestion différenciées.

III.2 La coopérative de base comme cellule du Plan, non comme unité souveraine

Le second temps de Общий План précise le statut réservé à ce qui constituait, chez Kroujkine, le secteur autogéré : la coopérative de base. Dobrovine ne supprime pas cette unité, il en redéfinit la fonction. La coopérative reste, dans son système, le lieu concret où les travailleurs organisent collectivement leur activité quotidienne, élisent leurs responsables, discutent de l'organisation de leur travail, mais elle cesse d'être souveraine sur les termes de son échange avec le reste de l'économie : ses objectifs de production, les ressources qu'elle reçoit et les produits qu'elle cède s'inscrivent dans le cadre du Plan commun plutôt que dans une négociation autonome avec d'autres entités.

Dobrovine insiste sur le fait que cette subordination aux objectifs généraux n'est pas, à ses yeux, une négation de l'autonomie ouvrière mais sa réalisation véritable : privée de la nécessité de négocier sa survie économique face à d'autres unités, la coopérative peut consacrer son énergie collective à l'organisation interne du travail plutôt qu'à la compétition avec ses semblables, ce qui constitue, pour lui, une forme d'autogestion plus authentique que celle que permettait l'Ordre double.

Partie IV. La pratique du pouvoir : le Plan à l'épreuve de l'État

IV.1 Discipline collective et organisation du parti

Практика Плана s'ouvre sur un changement de registre net par rapport aux œuvres précédentes : Dobrovine n'y théorise plus dans l'abstrait mais rend compte de son expérience directe de la mise en œuvre du Plan, après la révolution socialiste, dans des fonctions de responsabilité qu'il occupe alors.

Il y consacre une place importante à la question de la discipline collective, qu'il présente comme la condition pratique indispensable au fonctionnement effectif d'une planification intégrale : sans un cadre organisationnel capable de faire respecter les objectifs fixés à toutes les échelles de la production, le Plan le mieux conçu théoriquement resterait lettre morte.

Cette discipline, insiste-t-il, ne doit pas être confondue avec une contrainte extérieure imposée à des travailleurs récalcitrants : il la présente comme l'expression organisée de la volonté collective, relayée à chaque échelon par les structures du parti, qu'il conçoit comme l'instrument de coordination entre la décision centrale et son application locale.

C'est un chapitre où Dobrovine, fort de son expérience pratique, s'attache autant à décrire ce qui fonctionne qu'à corriger certaines de ses propres attentes théoriques initiales, dans un exercice de retour d'expérience assez rare dans l'ensemble de son œuvre, il conserve toutefois un aspect très théorique semblant maquiller les besoins en contrainte du plan..

IV.2 Les premières années d'application et leurs difficultés concrètes

Le second temps de Практика Плана est le plus concret de toute l'œuvre de Dobrovine, consacré aux difficultés effectivement rencontrées dans les premières années d'application du Plan commun. Il y reconnaît, sans les minimiser, plusieurs obstacles pratiques : la difficulté de comptabiliser avec précision le travail social total à l'échelle d'un pays entier, les délais de remontée d'information entre les unités de base et les organes centraux de planification, et les tensions provoquées par des objectifs parfois mal calibrés au regard des capacités réelles de certaines unités productives. Dobrovine ne présente jamais ces difficultés comme des défauts rédhibitoires de son système, mais comme des problèmes d'ajustement inévitables dans la mise en œuvre d'une transformation d'une telle ampleur, qu'il compare à la difficulté, elle aussi surmontable avec le temps, qu'avait connue Kroujkine lui-même dans les débuts de sa banque associative avant que celle-ci ne trouve son fonctionnement stable. Cette référence, l'une des plus directes à l'expérience personnelle de Kroujkine dans toute l'œuvre de Dobrovine, témoigne de la continuité qu'il revendique avec son prédécesseur, y compris dans l'acceptation commune que toute institution nouvelle traverse nécessairement une période d'apprentissage.

Partie V. Le cœur de la thèse : le travail collectif et la transformation de l'homme

V.1 L'être social détermine la conscience : le travail comme force qui façonne l'individu

Труд и Сознание s'ouvre sur la thèse la plus originale et la plus personnelle de toute l'œuvre de Dobrovine, celle qui le distingue le plus nettement de Kroujkine sur un plan qui n'est plus seulement institutionnel mais proprement philosophique.

Pour Dobrovine, la conscience individuelle, ses désirs, ses valeurs, y compris la tentation de l'enrichissement personnel que Kroujkine analysait comme une donnée constante de la nature humaine à discipliner par des garde-fous institutionnels, n'est pas une donnée fixe et universelle, mais le produit des conditions concrètes dans lesquelles chaque individu travaille et vit. Un individu qui travaille dans un cadre où la réussite dépend de sa capacité à accumuler individuellement des ressources développera, selon lui, des dispositions psychologiques différentes de celui qui travaille dans un cadre où la réussite ne se mesure qu'à la contribution apportée à une œuvre collective.

Cette thèse, que Dobrovine développe avec une rigueur argumentative soutenue tout au long du texte, ne prétend jamais que le changement des conditions matérielles transforme instantanément les individus déjà formés par l'ancien système, mais qu'il transforme progressivement, sur la durée d'une ou plusieurs générations, les dispositions de ceux qui grandissent et travaillent entièrement dans le nouveau cadre collectif.

V.2 L'homme nouveau : la dissolution progressive de la tentation individuelle par l'organisation collective elle-même

Prolongeant cette thèse, Dobrovine développe l'idée, la plus audacieuse de son œuvre, d'une transformation progressive de l'individu par l'organisation collective du travail elle-même, qu'il désigne par la formule de l'homme nouveau. Là où Kroujkine consacre une partie substantielle de son œuvre tardive à concevoir des dispositifs de contrôle, de rotation et de transparence pour contenir une tentation d'enrichissement personnel qu'il tient pour une donnée permanente de la nature humaine, Dobrovine soutient que ces dispositifs, aussi utiles soient-ils à court terme et il ne conteste jamais leur utilité pratique immédiate, ne s'attaquent pas à la racine du problème.

Seule la disparition progressive des conditions matérielles qui rendent l'enrichissement individuel à la fois possible et désirable, c'est-à-dire l'existence même d'un extérieur au collectif vers lequel détourner des ressources, peut selon lui faire disparaître durablement cette tentation, non par la vertu individuelle ni par la surveillance mutuelle, mais par la disparition de sa condition de possibilité. Dobrovine reste prudent sur le rythme de cette transformation, qu'il présente comme l'œuvre de plusieurs générations plutôt que d'une réforme immédiate, ce qui le distingue d'une utopie naïve d'un changement instantané de la nature humaine par simple décret.

V.3 La nécessité historique du Plan : dialectique et sens de l'histoire

Le dernier temps de Труд и Сознание relie cette thèse psychologique et sociale à la lecture historique amorcée dès le premier chapitre de son œuvre. Si l'organisation collective du travail transforme progressivement la conscience individuelle, alors le mouvement vers une planification toujours plus intégrale n'est pas seulement souhaitable au regard de la justice économique, il devient, aux yeux de Dobrovine, une nécessité inscrite dans le mouvement même de l'histoire : chaque étape de collectivisation de la production crée les conditions psychologiques et sociales qui rendent l'étape suivante à la fois possible et nécessaire, dans un mouvement qu'il qualifie de dialectique, où les contradictions propres à chaque forme d'organisation économique appellent leur propre dépassement.

C'est ce chapitre, plus que tout autre dans son œuvre, qui donne a la pensée de Dobrovine sa cohérence d'ensemble, en reliant l'analyse économique la plus concrète, celle du calcul du travail social ou de l'architecture du Plan commun, à une philosophie de l'histoire qui lui est entièrement propre, et qui ne doit plus rien, sur ce point précis, à l'héritage kroujkinien dont il est pourtant issu à l'origine.

Partie VI. Mort et postérité

Dobrovine meurt, après avoir vu son système non seulement théorisé mais effectivement mis en œuvre à l'échelle d'un pays entier, ce que Kroujkine, mort en détention avant même l'aboutissement de la révolution, n'aura jamais connu.

Cette différence de destin, entre le fondateur mort avant l'épreuve des faits et le continuateur ayant vu sa pensée traduite en institutions durables, explique en grande partie la place que la planification totale occupera par la suite dans l'histoire intellectuelle et politique de la RFSK, sans jamais effacer pour autant la référence fondatrice à Kroujkine, que Dobrovine n'aura cessé, tout au long de son œuvre, de citer avec respect même dans ses désaccords les plus fermes. L'œuvre de Dobrovine, tout comme celle de Kroujkine avant lui, se referme sur des questions restées ouvertes et laisse un véritable débat entre les deux pensées qui clive encore aujourd'hui les deux principaux courants idéologiques du parti.

[A relire + ajouter des photos pour Dobrovine et Kroujkine ]
19788
Iouri Kalantsev


Présentation

Iouri Kalantsev naît au sein même de l'appareil du Plan, fils d'un cadre intermédiaire de l'administration économique, et suit une formation d'économiste dans les meilleures écoles de la RFSK. Affecté dès le début de sa carrière à l'un des instituts chargés d'assister le Plan dans la fixation de ses objectifs, il y observe, de l'intérieur, une distinction qui deviendra le socle de toute sa pensée : celle entre le Plan comme instrument legitime d'orientation stratégique de l'économie nationale, ce qu'il ne remet jamais en cause, et l'administration directe, au jour le jour, de chaque entreprise par l'appareil d'État, qu'il identifie au contraire comme la source principale des inefficacités croissantes qu'il constate dans son travail : décisions de production prises loin du terrain, incapacité chronique des gestionnaires nommés par l'État à réagir aux besoins réels, dilution des responsabilités entre trop d'échelons administratifs.

Kalantsev ne conclut jamais de ce constat qu'il faille renoncer à la planification elle-même, mais qu'il faut la recentrer sur ce qui relève véritablement de l'intérêt national : les grandes orientations économiques, la maîtrise des secteurs stratégiques (énergie, défense, infrastructures lourdes), qu'il maintient fermement sous propriété d'État, à l'image de ce que Kroujkine réservait déjà à la grande administration planifiée. Pour tout le reste, en particulier les grandes entreprises non stratégiques, il défend au contraire la possibilité d'une gestion autonome, y compris privée, sous la seule supervision de l'État et dans le cadre des objectifs généraux qu'il fixe, plutôt que sous son commandement direct.

Cette position, hétérodoxe sans être dissidente puisqu'elle ne conteste jamais la propriété d'État sur les secteurs stratégiques ni la légitimité du Plan lui-même, lui vaut une marginalisation prudente au sein de l'appareil académique officiel plutôt qu'une répression ouverte. Ce n'est que dans les vingt dernières années de sa vie, à mesure que l'essoufflement bureaucratique de la planification totale devient de plus en plus difficile à nier, que ses écrits commencent à circuler plus largement dans les cercles réformateurs du parti. Il meurt en 2017, deux ans après que ses idées eurent commencé, pour la première fois depuis leur formulation, à être sérieusement débattues au sein même du congrès du parti.

Œuvres

-Предел Прямого Управления (La Limite de la gestion directe)
Premier texte, de facture encore très technique, rédigé alors que Kalantsev travaille au sein même d'un institut de calcul économique. Il y expose, à partir de données et d'études de cas plutôt que d'une charge idéologique, les dysfonctionnements concrets de l'administration directe des entreprises par l'État : délais de décision, déconnexion entre les objectifs fixés et les besoins réels, dilution des responsabilités. Un texte prudent dans sa forme, qui ne conteste jamais la légitimité du Plan mais interroge déjà, en creux, la manière dont il est exécuté.

-Стратегия и Хозяйство (Stratégie et économie)
Ouvrage systématique où Kalantsev formalise sa distinction centrale entre le Plan comme orientation stratégique nationale, qu'il maintient fermement, et la gestion opérationnelle des entreprises, qu'il entend détacher de la tutelle administrative directe de l'État. C'est ici qu'il fixe la frontière entre secteurs stratégiques, qui doivent selon lui rester sous propriété et contrôle direct de l'État (énergie, défense, infrastructures lourdes), et le reste de l'appareil productif, pour lequel il plaide une autonomie de gestion bien plus large.

-Национальный Интерес (L'Intérêt national)
Le texte le plus concret de son œuvre, consacré au dispositif de supervision qu'il imagine pour encadrer la gestion privée ou autonome des grandes entreprises non stratégiques : mécanismes de contrôle a posteriori plutôt que de commandement a priori, obligations de résultat envers les objectifs du Plan sans ingérence dans les décisions opérationnelles quotidiennes, et clauses de reprise en main par l'État en cas de manquement grave aux intérêts nationaux.

-Возвращение к Ориентиру (Le Retour à l'orientation)
Texte de la maturité, écrit dans les vingt dernières années de sa vie alors que ses idées commencent à circuler plus largement face à l'essoufflement visible de la planification totale. Kalantsev y reprend et affine ses thèses antérieures à la lumière de plusieurs décennies d'observation supplémentaires, avec une assurance nouvelle que ses premiers textes, plus prudents, ne s'autorisaient pas.

-Записки экономиста (Notes d'un économiste )
Recueil posthume compilé après sa mort en 2017 par d'anciens collègues et élèves de ses instituts, rassemblant notes de travail, correspondance professionnelle et fragments inachevés, publié alors que ses thèses commencent tout juste à être débattues au sein du congrès du parti.

Plan

Partie I. Le diagnostic technique
I.1 L'observatoire du Plan : l'expérience de la gestion directe vue de l'intérieur
I.2 Les dysfonctionnements concrets : délais, déconnexion, dilution des responsabilités
I.3 Ce que le diagnostic ne remet pas en cause : la légitimité du Plan lui-même

Partie II. La distinction fondatrice : stratégie et exécution
II.1 Le Plan comme orientation nationale, non comme commandement quotidien
II.2 Les secteurs stratégiques : le maintien ferme de la propriété d'État
II.3 Le reste de l'appareil productif : le choix de l'autonomie de gestion

Partie III. L'architecture de la supervision
III.1 Le contrôle a posteriori plutôt que le commandement a priori
III.2 Les obligations de résultat envers les objectifs du Plan
III.3 La clause de reprise en main : la sauvegarde de l'intérêt national

Partie IV. L'évolution de la pensée dans le temps
IV.1 La prudence des premiers écrits face à l'orthodoxie dominante
IV.2 L'affirmation tardive d'une pensée validée par l'essoufflement du système

Partie V. Conclusion : une doctrine redécouverte après la mort de son auteur

Partie I. Le diagnostic technique

I.1 L'observatoire du Plan : l'expérience de la gestion directe vue de l'intérieur

C'est au sein même de l'un des instituts de calcul économique chargés d'assister le Plan que Kalantsev fait ses premières armes, dans les années qui suivent la fin de ses études. Cette position d'observateur technique, plutôt que de militant ou de théoricien extérieur au système, donne à Предел Прямого Управления une tonalité tout à fait singulière parmi les textes fondateurs de la pensée économique kalinovienne : Kalantsev n'y dénonce rien de l'extérieur, il documente, avec les outils mêmes de la planification, ce qu'il observe depuis son poste.

Chargé d'analyser les écarts entre objectifs fixés et résultats effectivement obtenus par plusieurs grandes entreprises d'État, il constate année après année une régularité qui finit par le troubler : les écarts les plus importants ne se concentrent pas dans les secteurs les plus complexes techniquement, comme on pourrait s'y attendre, mais dans ceux où les décisions de gestion quotidienne sont les plus éloignées, en pratique, de ceux qui les exécutent sur le terrain. Cette observation, en apparence modeste, deviendra le fil conducteur de toute son œuvre ultérieure. Kalantsev prend soin, dès ce premier texte, de ne jamais généraliser hâtivement à partir de cas isolés : il multiplie les études sectorielles, compare les résultats entre entreprises de taille comparable soumises à des degrés différents de tutelle administrative directe, et ne formule ses premières conclusions qu'après plusieurs années d'un travail qu'il présente lui-même comme inachevé et sujet à révision.

I.2 Les dysfonctionnements concrets : délais, déconnexion, dilution des responsabilités

Le cœur de Предел Прямого Управления est consacré à l'inventaire précis des dysfonctionnements que Kalantsev attribue non à la planification en tant que telle, mais à la manière particulière dont elle s'exerce au niveau de chaque entreprise. Le premier est un problème de délai : une décision de production qui devrait être prise en quelques jours au plus près du terrain remonte souvent, dans le système qu'il observe, plusieurs échelons administratifs avant d'être validée, ce qui la rend parfois obsolète avant même sa mise en œuvre. Le second est un problème de déconnexion :les gestionnaires nommés par l'État à la tête des grandes entreprises, choisis pour leur fidélité administrative ou leur ancienneté dans l'appareil plutôt que pour leur connaissance fine du secteur qu'ils dirigent, peinent à anticiper des besoins que des responsables plus proches du terrain identifieraient immédiatement.

Le troisième, le plus insidieux selon Kalantsev, est un problème de dilution des responsabilités : lorsqu'une décision de production s'avère mauvaise, la chaîne administrative qui l'a produite compte tant d'échelons qu'il devient presque impossible d'en identifier l'origine précise, ce qui prive le système de tout mécanisme correctif efficace. Kalantsev illustre chacun de ces trois problèmes par des cas concrets tirés de son travail quotidien, sans jamais nommer les entreprises concernées, par prudence autant que par souci de généralité.

I.3 Ce que le diagnostic ne remet pas en cause : la légitimité du Plan lui-même

Ce qui distingue Предел Прямого Управления de toute critique frontale de la planification totale, et ce qui permettra sans doute à Kalantsev de ne jamais être considéré comme un dissident à proprement parler, c'est la limite qu'il pose explicitement à son propre diagnostic. Il prend soin, dans les dernières pages du texte, de préciser que rien de ce qu'il vient d'exposer ne remet en cause la nécessité d'un Plan national, ni la légitimité de l'État à orienter l'économie du pays vers des objectifs collectivement décidés.

Ce qu'il conteste, dit-il explicitement, n'est pas le Plan lui-même mais une confusion qu'il observe dans sa mise en œuvre, celle qui consiste à faire du Plan non seulement l'instrument des grandes orientations nationales, ce qu'il devrait rester selon lui, mais aussi l'instrument du commandement quotidien de chaque entreprise, ce qu'il n'a jamais été conçu pour être avec cette précision. Cette distinction, encore formulée avec prudence dans ce premier texte, deviendra le socle explicite de son œuvre suivante. Elle explique aussi pourquoi Kalantsev, contrairement à d'autres voix plus critiques de son époque, ne sera jamais véritablement inquiété par les autorités : son texte se lit, à la surface, comme une contribution technique à l'amélioration du système existant plutôt que comme une remise en cause de ses fondements.

Partie II. La distinction fondatrice : stratégie et exécution

II.1 Le Plan comme orientation nationale, non comme commandement quotidien

Стратегия и Хозяйство s'ouvre sur la formalisation explicite de la distinction que Предел Прямого Управления n'avait fait qu'esquisser en conclusion. Kalantsev y sépare nettement deux fonctions que le système économique de la RFSK, selon lui, a progressivement confondues : le Plan comme instrument d'orientation stratégique nationale, chargé de fixer les grandes priorités du pays, la répartition des investissements entre secteurs, les objectifs de développement à moyen et long terme, et la gestion opérationnelle des entreprises, qui consiste dans les décisions quotidiennes de production, d'approvisionnement et d'organisation du travail.

Pour Kalantsev, la confusion entre ces deux fonctions est la source principale des inefficacités qu'il avait déjà documentées : un Plan qui prétend descendre jusqu'au niveau de chaque décision opérationnelle perd, dans le mouvement même de cette descente, la capacité de réaction rapide que seule une gestion de proximité peut offrir, sans pour autant gagner en cohérence stratégique d'ensemble, puisque l'attention de l'appareil de planification se disperse alors sur des milliers de décisions de détail plutôt que de se concentrer sur les orientations qui déterminent réellement l'avenir du pays. Ce chapitre marque le moment où Kalantsev cesse de documenter des symptômes pour proposer, pour la première fois, une architecture alternative.

II.2 Les secteurs stratégiques : le maintien ferme de la propriété d'État

La seconde partie de Стратегия и Хозяйство va précisé ce que Kalantsev entend préserver intégralement de l'héritage planificateur du pays : la propriété d'État sur les secteurs qu'il qualifie de stratégiques, l'énergie, la défense, les grandes infrastructures de transport et de communication. Kalantsev y est d'une fermeté qui tranche avec la prudence de ses formulations sur le reste de l'appareil productif : ces secteurs, écrit-il, ne peuvent en aucun cas être confiés à une gestion échappant au contrôle direct de l'État, non seulement parce qu'ils conditionnent la sécurité et l'indépendance du pays, mais parce que leur caractère indivisible et leurs externalités sur l'ensemble de l'économie les placent structurellement hors du champ où une gestion autonome pourrait produire de meilleurs résultats.

Il retrouve ici, sans jamais le citer, une intuition déjà présente chez Kroujkine sur l'indivisibilité technique de certaines grandes entités, mais il en tire une conclusion institutionnelle différente : là où Kroujkine confiait ces grandes entités à une planification administrée par l'État avec des mécanismes de contre-pouvoir venus de la base, Kalantsev les confie à l'État sans prévoir de mécanisme équivalent, considérant que leur caractère stratégique justifie un contrôle plus direct et moins négociable que pour le reste de l'économie.

II.3 Le reste de l'appareil productif : le choix de l'autonomie de gestion

Le troisième temps de Стратегия и Хозяйство développe la proposition la plus originale et la plus discutée de toute l'œuvre de Kalantsev : pour tout ce qui n'entre pas dans le périmètre des secteurs stratégiques, en particulier les grandes entreprises industrielles non stratégiques, il défend la possibilité d'une gestion autonome, y compris privée, sous la seule supervision de l'État plutôt que sous son commandement direct.

Kalantsev prend soin de distinguer cette proposition d'un retour pur et simple à la propriété privée capitaliste telle qu'elle existait sous la République censitaire : il ne s'agit pas, insiste-t-il, de restituer ces entreprises à des intérêts privés poursuivant leur seul profit sans égard pour l'intérêt collectif, mais d'admettre qu'une gestion autonome, responsabilisée par des obligations de résultat plutôt que dirigée pas à pas par l'administration, peut mieux servir les objectifs mêmes que le Plan s'est fixés. Cette proposition, qui aurait pu lui valoir une accusation de restauration capitaliste déguisée dans un contexte doctrinal plus tendu, reste suffisamment encadrée par les garanties qu'il détaille dans la partie suivante de son œuvre pour ne jamais franchir, à ses yeux comme à ceux de ses lecteurs les plus prudents, la ligne qui séparerait sa proposition d'une trahison du socialisme kalinovien.

Partie III. L'architecture de la supervision

III.1 Le contrôle a posteriori plutôt que le commandement a priori

Национальный Интерес est le texte le plus concret de Kalantsev, celui où il détaille l'architecture précise du dispositif de supervision censé encadrer la gestion autonome qu'il propose pour les grandes entreprises non stratégiques. Le principe qui l'organise tout entier est celui d'un contrôle a posteriori plutôt qu'un commandement a priori : l'État, dans le système que Kalantsev imagine, ne dicte plus à l'avance chaque décision de production, mais fixe des objectifs de résultat et vérifie, après coup, que ces objectifs ont été atteints, laissant aux gestionnaires toute latitude sur les moyens à employer pour y parvenir.

Cette inversion, dit-il, change radicalement la nature de la relation entre l'État et l'entreprise : elle cesse d'être une relation de tutelle administrative continue pour devenir une relation de responsabilité périodique, plus proche selon lui de celle qu'un actionnaire entretient avec les dirigeants d'une entreprise qu'il ne gère pas lui-même au quotidien, mais dont il exige des comptes réguliers. Kalantsev détaille longuement les modalités pratiques de ce contrôle : fréquence des audits, nature des indicateurs retenus, distinction entre les résultats imputables à la gestion de l'entreprise et ceux qui dépendent de facteurs extérieurs qu'elle ne maîtrise pas, autant de précisions qui donnent à ce texte une dimension presque administrative, à l'opposé de l'élan plus général de Стратегия и Хозяйство.

III.2 Les obligations de résultat envers les objectifs du Plan

Le second temps de Национальный Интерес précise la nature des obligations que Kalantsev entend imposer aux entreprises bénéficiant d'une gestion autonome. Il ne s'agit pas, insiste-t-il, d'obligations de moyens qui reviendraient à réintroduire par une autre voie le commandement administratif qu'il cherche justement à écarter, mais d'obligations de résultat directement rattachées aux objectifs généraux fixés par le Plan national : volumes de production jugés nécessaires à l'équilibre économique du pays, contribution aux exportations stratégiques, maintien de l'emploi dans des bassins industriels jugés sensibles.

Kalantsev insiste sur le fait que ces obligations ne sont pas négociable au cas par cas entre chaque entreprise et l'administration, ce qui rouvrirait la porte à l'arbitraire et aux jeux d'influence qu'il dénonçait déjà dans son premier texte, mais fixées de façon transparente et applicables uniformément à toutes les entreprises d'un même secteur, de manière à ce que la latitude de gestion accordée ne se traduise jamais par une rupture d'égalité entre elles. C'est cette exigence d'uniformité et de transparence, plus que le principe même de l'autonomie de gestion, qui constitue selon lui la véritable garantie contre les dérives que ses détracteurs les plus sévères ne manqueront pas de lui reprocher.

III.3 La clause de reprise en main : la sauvegarde de l'intérêt national

Le dernier volet de Национальный Интерес est aussi le plus directement politique de toute l'œuvre de Kalantsev : la clause de reprise en main, qui prévoit que l'état puisse, en cas de manquement grave aux obligations de résultat ou aux intérêts nationaux tels qu'ils sont définis par le Plan, reprendre à tout moment le contrôle direct d'une entreprise placée sous gestion autonome.

Kalantsev présente cette clause non comme une exception réticente à son système, mais comme sa pièce maîtresse : c'est elle, explique-t-il, qui distingue sa proposition d'un abandon pur et simple de la souveraineté économique de l'État, et qui permet de répondre par avance à l'accusation selon laquelle son système ouvrirait la voie à une restauration progressive du capitalisme privé. Il prend soin de préciser les critères qui déclenchent cette reprise en main, pour éviter qu'elle ne devienne elle-même un instrument arbitraire aux mains d'une administration hostile à l'autonomie de gestion par principe : manquement répété et documenté aux obligations de résultat, mise en danger avérée d'un intérêt nationalement reconnu comme stratégique, ou tentative de détournement de l'entreprise vers des fins étrangères à sa mission économique. C'est cette clause, plus que toute autre partie de son œuvre, qui permettra à ses lecteurs les plus tardifs de présenter Kalantsev non comme un précurseur du capitalisme mais comme un réformateur resté fidèle, jusque dans le détail, à la souveraineté économique de l'état kalinovien.

Partie IV. L'évolution de la pensée dans le temps

IV.1 La prudence des premiers écrits face à l'orthodoxie dominante

Возвращение к Ориентиру s'ouvre sur un retour réflexif assez rare dans l'œuvre de Kalantsev, où il revient sur la prudence extrême qui caractérisait ses premiers écrits. Il y reconnaît explicitement avoir, dans Предел Прямого Управления comme dans Стратегия и Хозяйство, choisi ses mots avec un soin presque excessif pour éviter toute formulation qui aurait pu être lue comme une remise en cause frontale de l'orthodoxie planificatrice dominante de son époque, quitte à laisser certaines de ses conclusions dans un flou volontaire que ses lecteurs les plus attentifs avaient pu lui reprocher.

Cette prudence, explique-t-il avec le recul de plusieurs décennies, n'était pas seulement une précaution personnelle face au risque de marginalisation professionnelle, mais une stratégie délibérée pour permettre à ses idées de circuler, même discrètement, dans des cercles où une formulation plus radicale aurait été immédiatement écartée sans examen. Kalantsev ne renie rien de ce choix initial, mais il en mesure aussi, avec une certaine ironie assumée, le coût : plusieurs décennies passées à documenter méticuleusement un problème que l'appareil du Plan a continué, dans les faits, d'ignorer largement, jusqu'à ce que son ampleur devienne trop visible pour être encore contestée.

IV2 L'affirmation tardive d'une pensée validée par l'essoufflement du système

Le second temps de Возвращение к Ориентиру est celui où Kalantsev, fort de cette reconnaissance tardive, formule enfin ses conclusions avec une netteté que ses premiers textes ne s'autorisaient pas. Il y reprend l'ensemble de son architecture, la distinction entre stratégie et exécution, la propriété d'État réservée aux secteurs stratégiques, l'autonomie de gestion supervisée pour le reste de l'appareil productif, mais en assume désormais pleinement les implications les plus concrètes, y compris celles qu'il avait pu laisser dans l'ombre par prudence dans ses écrits antérieurs.

Ce n'est pas un texte de rupture avec ce qu'il avait écrit auparavant, précise-t-il lui-même, mais son achèvement naturel, rendu possible par un contexte où l'essoufflement de la planification totale n'est plus, comme à ses débuts, une hypothèse marginale mais une évidence partagée par un nombre croissant de responsables économiques, y compris au sein même de l'appareil qui continue officiellement de défendre l'orthodoxie planificatrice. C'est ce texte, plus que les précédents, qui commencera à circuler dans les cercles réformateurs du parti dans les toutes dernières années de sa vie, sans qu'il n'en voie jamais l'aboutissement politique.

Partie V. Postérité

Iouri Kalantsev meurt en 2017 sans avoir vu sa pensée traduite en réforme concrète, mais non sans en avoir vu, dans ses toutes dernières années, la reconnaissance progressive au sein même des cercles qui l'avaient longtemps tenue à distance. Son parcours, de l'observateur technique prudent des débuts au reformateur assumé de la fin de sa vie, reflète à sa manière l'histoire plus large de sa doctrine au sein de la RFSK :une pensée née à l'intérieur même du système qu'elle critique, formulée avec assez de retenue pour ne jamais être frontalement rejetée, et validée moins par la force de son argumentation initiale que par l'évidence accumulée, année après année, des dysfonctionnements qu'elle avait été la première à documenter avec rigueur.

Contrairement à Kroujkine et à Dobrovine, dont les œuvres avaient directement façonné les institutions du pays de leur vivant ou peu après leur mort, Kalantsev n'aura jamais occupé de position de pouvoir ni vu son système mis en œuvre à grande échelle : c'est une doctrine qui prendra son ampleur au sein du parti après la mort de son auteur, portée par ceux qui, dans les années suivant sa disparition, y trouveront les outils conceptuels et techniques d'une réforme que l'échec de plus en plus visible du système des années 1980 à 2020 tendait à rendre plus que jamais nécessaires aux yeux de ses partisans de plus en plus nombreux au congrès.

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Mikhaïl Svobodine


Présentation

Mikhaïl Svobodine est un contemporain plus jeune de Kroujkine, né vers 1870 dans une famille d'artisans ruraux, ce qui l'ancre, dès l'origine, dans un monde encore plus proche de la petite production autonome que revendique l'Ordre double. Autodidacte comme les deux autres, formé au contact des mêmes cercles socialistes naissants, il découvre Kroujkine à peu près au moment où celui-ci publie ses principales oeuvres, et en retient d'abord une adhésion enthousiaste au diagnostic de l'aubaine et à l'idée de coopérative autogérée avant de développer sa propre pensée sur cette base conceptuelle commune qu'il partage avec son ainé.

C'est en réfléchissant plus longuement au mécanisme même que Kroujkine dénonce, la captation de valeur par ceux qui occupent une position de pouvoir sans y être soumis à un contrôle suffisant, que Svobodine en vient à une conclusion différente de Kroujkine : ce mécanisme humain ne menace pas seulement les rentiers privés, les "profiteurs" qui leurs sont contemporains, il menace tout aussi bien quiconque occupe une position de décision centralisée, y compris au sein même de l'appareil de planification que l'Ordre double confierait à l'État pour les grandes entités, car l'humain est selon lui ainsi fait. Pour Svobodine, il n'existe en effet aucune raison de croire qu'un planificateur d'État échappera, à terme, à la même logique de captation que le rentier privé qu'il remplace, ce qui le conduit à rejeter, toujours avec respect mais fermeté, le second pilier de l'Ordre double, celui que Kroujkine jugeait pourtant nécessaire pour les activités les plus indivisibles techniquement. Il propose à la place une fédération de communes et de coopératives, capable selon lui de gérer collectivement jusqu'aux plus grandes infrastructures par la coordination libre plutôt que par la planification centrale.

Contrairement à Kroujkine ett à Dobrovine, Svobodine ne connaît ni la prison ni le pouvoir : son œuvre reste marginale de son vivant, davantage discutée dans les marges du mouvement socialiste que reprise par ses instances dirigeantes, et il meurt relativement oublié, avant que ses idées ne resurgissent bien plus tard dans certains cercles critiques des pouvoirs successifs et une minorité du congrès sans y croitre en influence au fil des élections.

Œuvres

-Дар и Власть - Le Don et le Pouvoir
Premier texte, qui s'ouvre par un hommage à Kroujkine et à sa découverte de l'aubaine, avant de formuler l'intuition centrale de Svobodine : le pouvoir de décision centralisé, même exercé au nom de l'intérêt collectif, reproduit selon lui la même logique de captation que la rente privée, puisqu'il place son détenteur dans une position que nul contrôle horizontal ne peut entièrement neutraliser. Un texte encore largement critique et peu architecturé, qui se pose en contradiction du système kroujkinien sans encore proposer de solution complète.

-Вольный Союз - La Libre Union
Ouvrage systématique où Svobodine développe quelques années après Дар и Власть l'alternative positive à la planification d'État : une fédération de communes et de coopératives, liées entre elles par des accords volontaires et révocables plutôt que par une administration permanente, capable selon lui de coordonner même les activités les plus vastes sans jamais instaurer d'organe de décision fixe au-dessus des collectifs de base.

-Без Государства - Sans État
l'Oeuvre la plus polémique de Svobodine, où il s'attaque frontalement au second pilier de l'Ordre double, celui que Kroujkine réservait aux grandes entités indivisibles. Svobodine y soutient qu'aucune activité, si vaste soit-elle techniquement, n'échappe en réalité à la possibilité d'une gestion fédérée plutôt que planifiée, et propose des exemples théoriques de grandes infrastructures qu'il imagine gérées par des assemblées de délégués révocables plutôt que par une administration centrale.

-Практика Вольных Общин - La Pratique des communes libres
Le plus important de ses textes tardifs, où Svobodine rend compte de plusieurs tentatives concrètes, à petite échelle, de fédérations communales inspirées de sa pensée, et en tire un bilan nuancé, reconnaissant certaines difficultés de coordination et d'organisation à grande échelle sans jamais renoncer au principe fédératif lui-même, cherchant des solutions pour parfaire son système.

-Письма из Забвения - Lettres de l'oubli
Recueil posthume de sa correspondance et de ses derniers écrits, publié bien après sa mort par un cercle restreint d'admirateurs, à un moment où ses idées commencent à circuler à nouveau dans les marges critiques des pouvoirs successifs.

Plan

Partie I. Le diagnostic du pouvoir
I.1 De l'aubaine à la position : l'héritage critique de Kroujkine
I.2 Le pouvoir de décision comme captation, même sans profit personnel
I.3 Pourquoi aucun contrôle horizontal ne suffit à neutraliser une position centrale

Partie II. Вольный Союз : l'architecture de la libre union
II.1 La commune et la coopérative comme seules unités légitimes
II.2 La coordination par accords volontaires et révocables
II.3 L'absence délibérée d'organe de décision fixe au sommet

Partie III. Без Государства : dépasser le second pilier de l'Ordre double
III.1 La critique frontale de la planification pour les grandes entités
III.2 L'indivisibilité technique remise en question : des exemples concrets
III.3 Les assemblées de délégués révocables comme alternative

Partie IV. L'épreuve de la pratique
IV.1 Les premières fédérations communales : ambitions et résultats
IV.2 Les difficultés de coordination reconnues sans reniement du principe

Partie V. Postérité

Partie I. Le diagnostic du pouvoir

I.1 De l'aubaine à la position : l'héritage critique de Kroujkine

Svobodine découvre Kroujkine relativement tard dans sa propre formation intellectuelle, déjà façonné par une expérience directe du monde artisanal et rural qui le distingue nettement des origines commerçantes du fondateur de l'Ordre double. Cette lecture, dit-il lui-même dans les premières pages de Дар и Власть, agit comme une révélation : il y retrouve, formulée avec une rigueur qu'il n'avait pas su donner à ses propres intuitions de jeunesse, la dénonciation de l'aubaine, ce revenu perçu sans travail que Kroujkine attribue au rentier privé. Svobodine reprend intégralement ce diagnostic sans en retrancher un mot, et rend un hommage appuyé, à kroujkine dans la première partie de son oeuvre.

Mais c'est en s'attardant sur le mécanisme humain même de cette captation, plutôt que sur ses seules manifestations privées, qu'il en vient à une question que Kroujkine n'a jamais posée aussi frontalement : qu'est-ce qui, dans l'aubaine, tient au statut de propriétaire, et qu'est-ce qui tient plus fondamentalement à l'occupation d'une position que d'autres ne peuvent contester ni révoquer aisément ? Cette question, qui semble d'abord un simple raffinement du diagnostic kroujkinien dans la seconde partie de l'oeuvre, contient en germe tout ce qui distinguera Svobodine de son inspirateur : si la seconde réponse est la bonne, alors la solution ne peut se limiter à remplacer le rentier privé par un gestionnaire d'État, aussi bien intentionné et contrôlé soit-il, puisque ce dernier occupe lui aussi une position que les producteurs ordinaires ne peuvent ni contester au quotidien ni révoquer à volonté par un vote de la collectivité. Ce déplacement de perspective, encore timide dans ce premier texte, n'échappe pas aux premiers lecteurs de Дар и Власть issus des cercles socialistes alors sous influence kroujkinienne eux-mêmes, dont plusieurs saluent la rigueur et expriment un intérêt pour le raisonnement tout en y apportant leur désaccord.

I.2 Le pouvoir de décision comme captation, même sans profit personnel

Le cœur de Дар и Власть est consacré à la démonstration de cette thèse : le pouvoir de décision centralisé constitue, pour Svobodine, une forme de captation à part entière, indépendante de la question de savoir si celui qui l'exerce en tire ou non un profit personnel et de l'idéologie revendiquée de ce pouvoir. Il prend soin de dissocier son argument de toute accusation de malhonnêteté individuelle : un planificateur d'État parfaitement intègre, qui ne détourne rien à son profit, ne ment pas au reste des acteurs en faisant preuve d'une totale honnêteté, et applique scrupuleusement les règles qui lui sont fixées, occupe néanmoins, selon Svobodine, une position que les producteurs dont il dispose l'activité ne peuvent ni évaluer en détail ni révoquer immédiatement s'ils la jugent devenue mauvaise à un moment ou a un autre.

Cette asymétrie, purement structurelle et non morale, suffit selon lui à reproduire, sous une forme atténuée, l'essentiel de ce que Kroujkine reprochait au rentier privé : une capacité à peser sur le sort d'autrui sans y être exposé en retour de façon équivalente. Svobodine va jusqu'à soutenir que cette forme de captation peut se révéler plus difficile à combattre que l'aubaine privée, précisément parce qu'elle se présente sous les habits de l'intérêt collectif et bénéficie ainsi d'une légitimité que le rentier n'a jamais eue, ce qui la rend d'autant plus résistante à la critique et plus lente à être perçue comme un problème par ceux-là mêmes qu'elle affecte. Svobodine illustre cette idée par une image qui reviendra souvent sous sa plume : celle du gardien d'un grenier collectif, choisi par tous et n'y prélevant jamais rien pour lui-même, mais qui décide seul, jour après jour, de la répartition des réserves entre les foyers, une autorité que personne ne songe à contester tant elle paraît naturelle, jusqu'au jour où ses choix cessent de correspondre aux besoins réels de la communauté sans que personne ne dispose des moyens concrets de s'y opposer à temps. Il décrit le planificateur vertueux et sincère comme un anesthésiant, un masque aux pratiques déloyales qui pourraient êtres entreprises par un planificateur perverti par l'appel du profit personnel et profitant d'une présomption de vertue qui empêche par la lourdeur d'un système centralisé une révocation immédiate par le bas de la structure sociale.

I.3 Pourquoi aucun contrôle horizontal ne suffit à neutraliser une position centrale?

Le troisième temps du diagnostic svobodinien s'attaque à ce que Kroujkine considérait comme acqui dans l'Ordre double : la possibilité de contenir les dérives d'une position centrale par des mécanismes de contrôle, d'audit et de rotation. Svobodine ne conteste pas l'utilité de tels dispositifs, mais il en conteste la suffisance. Un contrôle, dit-il, suppose toujours que celui qui l'exerce dispose d'une information et d'une capacité d'action comparables à celui qu'il contrôle, condition rarement remplie lorsque l'un occupe une fonction permanente et spécialisée tandis que l'autre n'intervient que ponctuellement depuis l'extérieur, l'information peut être asymétrique et échapper au contrôle malgré tout, et l'inspecteur à moins d'être issu du même milieu pourrait être bercé par les mensonges du contrôlé sachant caché ses malversations au yeux de l'inspection, malversations qui seraient identifiées bien plus aisément par la collectivité qui pourrait alors immédiatement démettre le responsable aussi facilement qu'il aurait été désigné.

Il illustre ce déséquilibre par une observation qu'il tire de sa propre expérience artisanale : celui qui audite une activité qu'il ne pratique pas lui-même finit toujours, tôt ou tard, par devoir s'en remettre au jugement de celui qu'il est censé contrôler, ce qui vide le contrôle de sa substance sans que personne n'ait besoin d'agir de mauvaise foi pour que cela se produise. Pour Svobodine, seule l'abolition de la position centrale elle-même, et non son encadrement, si scrupuleux soit-il, peut véritablement neutraliser ce risque, la notion de risque étant au coeur de son système, ce qui le conduit directement à l'architecture développée dans son ouvrage suivant. Il ajoute, dans une remarque restée célèbre parmi ses lecteurs, que la confiance accordée à un contrôle imparfait est souvent plus dangereuse que l'absence totale de contrôle, car elle endort la vigilance de ceux qu'elle est censée protéger en leur donnant l'illusion qu'un problème réel a déjà été résolu, alors que cette solution ne peut qu'être partielle, laissant le mal agir comme une infection d'une plaie cachée sous un bandage, malgré toute la bienveillance de celui qui l'a appliqué, l'infection peut se développer, feintant la vigilance du malade - la collectivité concernée - qui pense être soigné. C'est une métaphore souvent répété par l'auteur dans ses correspondances et débats sur la question du contrôle institutionnel, ainsi que dans ses prises de paroles au sein des cercles socialistes.

Partie II. Вольный Союз : l'architecture de la libre union

II.1 La commune et la coopérative comme seules unités légitimes

Вольный Союз s'ouvre sur la proposition positive que Svobodine oppose à sa propre critique : si aucune position centrale ne peut être rendue véritablement sûre, alors il ne doit exister, dans l'organisation économique idéale, aucune position de ce type, et l'ensemble de la production doit reposer sur des unités suffisamment petites pour que chacun de leurs membres puisse en évaluer directement la gestion et y participer sans intermédiaire. Svobodine désigne ces unités du nom de communes et de coopératives, reprenant le vocabulaire déjà présent chez Kroujkine mais en leur retirant tout ce qui, dans l'Ordre double, les subordonnait à un cadre plus vaste. Il substitue au planificateur des coordinateurs qui n'auraient qu'à aider à la mise en relation de ces entités autonomes, sans avoir de pouvoir de décision les concernant et choisi par elles. Il décrit la coordination comme une activité professionnelle "comme les autres" c'est à dire qu'il considère que ce besoin en coordination est comme n'importe quel autre besoin satisfaisable par des coopératives de coordinateurs obéissants aux mêmes règles que les autres coopératives

Il insiste sur le fait que cette échelle n'est pas choisie par nostalgie d'un monde artisanal disparu, mais parce qu'elle seule permet, selon lui, à chaque participant de disposer d'une connaissance suffisante de l'ensemble de l'activité pour exercer un jugement réel sur sa gestion, condition qu'aucune grande structure, fût-elle collectivement possédée, ne peut selon lui satisfaire durablement. Cette insistance sur la connaissance directe comme condition du contrôle véritable donne à Вольный Союз un ton sensiblement différent des œuvres de Kroujkine ou de Dobrovine, plus attentif aux capacités cognitives et au vécus réels des producteurs qu'à l'architecture institutionnelle abstraite. Svobodine se garde toutefois de fixer un seuil chiffré définitif à cette échelle, préférant un critère fonctionnel à un critère numérique : est de taille légitime, écrit-il, toute unité dont chaque membre peut, en un temps raisonnable et sans recourir à un intermédiaire spécialisé, se former une opinion informée sur l'ensemble de son fonctionnement, un critère qui varie selon la nature de l'activité mais qui exclut par principe toute structure dont la complexité exigerait, pour être comprise, un apprentissage réservé à quelques-uns de ses membres. Il précise toutefois que cela doit correspondre aux membres de l'unité, ainsi une unité de production de matériel complexe sont tous déjà formés à cette production complexe, il ne s'agit pas de la compréhension de l'unité par le commun des mortels, mais bel et bien aux capacités de l'ensemble des travailleurs de l'unité, précision sur laquelle il insiste pour affirmer que son système ne constitue aucunement un frein au développement technologique et aux avancées intellectuelles.

II.2 La coordination par accords volontaires et révocables

Le second temps de Вольный Союз s'attaque à la question la plus délicate que pose son système: comment coordonner entre elles des unités aussi petites et aussi autonomes, sans reconstituer par un autre biais la position centrale qu'il vient de récuser? Svobodine y répond par un principe complètement nouveau dans les cercles socialistes, celui de l'accord volontaire et révocable: deux communes ou coopératives qui souhaitent échanger, mutualiser un équipement ou coordonner leur production concluent entre elles un accord dont les termes restent en permanence renégociables, et dont chacune peut se retirer si elle juge que l'accord ne la sert plus suffisament.

Aucune de ces conventions, insiste-t-il, ne doit jamais devenir permanente au point de créer une dépendance structurelle d'une unité envers une autre, ce qui reconstituerait précisément le rapport de pouvoir qu'il cherche à éviter. Svobodine reconnaît que ce principe impose une certaine instabilité organisationnelle, des accords qui se font et se défont plus souvent que dans un système administré de façon stable, mais il présente cette instabilité comme le prix nécessaire de la liberté réelle plutôt que comme un défaut à corriger, une position qui lui vaudra par la suite l'une des critiques les plus récurrentes de ses adversaires politiques et philosophiques.

Il envisage néanmoins un moyen de tempérance pratique à cette instabilité, sous la forme d'accords-cadres renouvelables tacitement sauf dénonciation expresse, ce qui permet selon lui de préserver l'essentiel de la liberté de retrait sans imposer aux communes de renégocier entièrement chaque relation à intervalle trop rapproché, une concession par pur réalisme qu'il assume. Il précise surtout que cette instabilité n'est pas laissée à elle-même : les coopératives de coordination évoquées plus haut, en produisant et en diffusant une connaissance à jour des besoins et des capacités du réseau, permettant une visibilité des opportunités lisibles et compréhensibles à l'échelle adaptée selon les secteurs économiques, réduisent le coût réel de la rupture d'un accord, puisqu'une commune privée d'un partenaire peut en retrouver un autre sans délai prolongé. L'instabilité cesse ainsi d'être un simple prix à payer pour n'être plus qu'une friction que le système sait, par construction, absorber activement plutôt que seulement subir passivement comme un mal nécessaire.

II.3 L'absence délibérée d'organe de décision fixe au sommet

Le troisième temps de Вольный Союз tire la conséquence la plus radicale de ce principe : l'absence délibérée de tout organe de décision fixe au sommet de l'édifice économique, y compris pour coordonner l'ensemble des accords entre communes. Là où Kroujkine confie à l'État la tâche de planifier les grandes entités et où Dobrovine étend cette tâche à l'ensemble de la production, Svobodine refuse qu'existe la moindre instance permanente chargée d'arbitrer entre les communes fédérées, de peur qu'une telle instance ne finisse, presque inévitablement selon lui, par acquérir la position centrale qu'aucun contrôle ne suffit à neutraliser. Il précise à ce sujet que les coopératives de coordination elles-mêmes ne contredisent en rien ce principe, à condition qu'aucune d'entre elles ne détienne de monopole sur une zone ou un secteur donné : rien n'empêche plusieurs coopératives de coordination concurrentes ou complémentaires de produire, chacune à sa manière, cette même connaissance du réseau, de sorte qu'aucune ne puisse jamais devenir le point de passage obligé que Svobodine redoute par-dessus tout.

Il admet que cette absence d'organe fixe peut rendre certaines décisions plus lentes ou plus complexes à obtenir, en particulier lorsqu'un grand nombre de communes doivent s'accorder simultanément, mais il y voit une lenteur acceptable, relativisable par la coordination théorisée précédement et préférable selon lui à l'efficacité apparente d'un système centralisé dont l'histoire, écrit-il déjà à son époque en pensant aux premières dérives qu'il observe dans l'application de l'Ordre double, montre qu'elle se paie tôt ou tard par la reconstitution du problème qu'elle prétendait résoudre.

À ceux qui lui objectent qu'une catastrophe soudaine, une famine ou une rupture d'approvisionnement majeure, exigerait une réaction plus rapide qu'un système sans sommet ne peut l'offrir, Svobodine répond que les communes fédérées conservent la possibilité de se doter, pour la seule durée de l'urgence, de mandats exceptionnels et strictement temporaires, révoqués de plein droit et automatiquement dès la crise passée, une ébauche d'état d'exception qu'il présente comme la seule concession légitime à l'urgence sans jamais l'ériger en exception permanente, laissant un certain flou sur cette zone d'ombre de son système.

Partie III. Без Государства : dépasser le second pilier de l'Ordre double

III.1 La critique frontale de la planification pour les grandes entités

Без Государства est le texte où Svobodine s'attaque le plus directement à ce que Kroujkine tient pour l'un des acquis les plus solides de sa pensée : la nécessité d'une planification étatique pour les grandes entités dont la taille ou l'indivisibilité technique excède, selon l'Ordre double, la capacité de coordination d'une association locale. Svobodine y conteste cette nécessité elle-même, non par posture mais par une analyse détaillée de ce que recouvre concrètement l'indivisibilité technique invoquée par Kroujkine.

Il soutient que la plupart des grandes infrastructures, réseaux de transport, production énergétique, ne sont pas indivisibles par nature, mais seulement par la manière dont on choisit de les organiser, et qu'une décomposition en segments coordonnés par des accords fédéraux, plutôt qu'administrés par une seule autorité, resterait techniquement viable si l'on acceptait d'y consacrer l'effort d'ingénierie sociale nécessaire. C'est le texte le plus systématiquement contesté par les commentateurs kroujkiniens comme planificateurs, qui y voient une sous-estimation des contraintes techniques réelles, mais aussi le texte le plus souvent cité par ses admirateurs comme la preuve que Svobodine ne s'est jamais contenté d'un anti-étatisme de principe sans en assumer les implications les plus concrètes y compris au XXIème siècle.

La publication de Без Государства provoque d'ailleurs la seule controverse publique d'importance de toute la carrière de Svobodine, une passe d'armes par correspondance interposée avec plusieurs proches de Kroujkine qui l'accusent de sacrifier l'efficacité économique à une pureté doctrinale coupée des réalités de la grande industrie naissante, accusation à laquelle Svobodine répond en consacrant l'intégralité du chapitre suivant à des exemples précis plutôt qu'à une nouvelle défense abstraite de son principe.

III.2 L'indivisibilité technique remise en question : des exemples concrets

Le second temps de Без Государства est consacré à l'examen de cas concrets que Svobodine choisit précisément parmi ceux que Kroujkine citait comme exemples d'indivisibilité technique justifiant la planification étatique. Pour un réseau ferroviaire, Svobodine propose une gestion segment par segment, chaque tronçon administré par les communes qu'il dessert, avec des accords d'interconnexion négociés entre elles pour assurer la continuité du service, plutôt qu'une administration unique du réseau dans son ensemble. Pour la production énergétique, il envisage une fédération d'unités de production plus petites et plus nombreuses, reliées par des accords de mutualisation en cas de déficit ponctuel de l'une d'entre elles, plutôt qu'un unique appareil de production centralisé.

Svobodine ne prétend jamais que ces solutions soient d'une efficacité immédiatement supérieure à la planification centralisée, il reconnaît même explicitement des pertes de coordination possibles à court terme, mais il les présente comme le prix nécessaire pour éviter la reconstitution, à terme, d'une position de pouvoir qu'aucun contrôle, aussi bien conçu soit-il, ne suffit selon lui à neutraliser durablement. Il traite enfin le cas de l'acheminement des matières premières entre régions éloignées, le plus difficile à résoudre dans le cadre de sa doctrine, en proposant un système de dépôts intermédiaires gérés conjointement par les communes limitrophes de chaque tronçon de la chaîne logistique, chacune responsable de sa seule portion et redevable uniquement envers ses voisines immédiates, plutôt que devant une administration unique du transport à l'échelle nationale.

Cette application est selon ses critiques toutefois en contradiction avec ses propres écrits, l'auteur dénonçant l'interdépendance totale des acteurs comme un véritable problème pouvant recréer la dynamique de l'ancien système. Pour ses successeurs elle n'est qu'une adaptation adaptée au réel de la théorie concernant les grands ensembles permettant d'éviter à l'échelle du système tout entier le retour de cette dynamique jugée néfaste qu'apporte la planification par une certaine pureté idéologique. C'est un débat qui reste encore aujourd'hui non tranchés entre les tenants et opposants des thèses Svobodiniennes.

III.3 Les assemblées de délégués révocables comme alternative

Le dernier temps de Без Государства détaille le mécanisme institutionnel censé remplacer, dans les cas où une coordination plus large reste nécessaire, l'administration centralisée que Svobodine récuse : l'assemblée de délégués révocables. Chaque commune ou coopérative concernée par une décision de coordination envoie un délégué, muni d'un mandat précis et limité, révocable à tout moment par ceux qui l'ont désigné, et sans pouvoir de décision propre au-delà de ce mandat. Svobodine prend soin de distinguer ce délégué des coopératives de coordination décrites dans Вольный Союз : le délégué engage sa commune dans les limites strictes de son mandat lors d'une négociation ponctuelle, tandis que la coopérative de coordination n'engage jamais personne et se borne à produire et diffuser une information sur l'état du réseau, sans jamais participer elle-même à la décision qu'elle rend possible.

Svobodine insiste sur le caractère strictement impératif de ce mandat, par opposition au mandat représentatif que l'on retrouve dans les organes délibératifs plus classiques, y compris ceux que Kroujkine envisageait pour ses propres mécanismes de fédération montante : le délégué svobodinien ne représente pas, il transmet, et toute décision qui excéderait son mandat doit être reportée à une nouvelle consultation de la commune qui l'a mandaté. Ce mécanisme, aussi rigoureux soit-il dans sa formulation théorique, posera par la suite, dans les tentatives concrètes qu'il rapportera dans son œuvre suivante, des difficultés pratiques que Svobodine lui-même ne minimisera jamais entièrement.

Sur la question du désaccord persistant entre délégués, faute d'autorité supérieure habilitée à trancher, Svobodine ne propose qu'une réponse de principe plutôt qu'un mécanisme précis : l'absence d'accord, écrit-il, doit être traitée comme une information en elle-même, signe que la coordination envisagée n'est peut-être pas mûre ou pas souhaitable dans les termes où elle a été posée, plutôt que comme un dysfonctionnement à résoudre coûte que coûte, et qui peut trouver par le fourmillement du système des partenaires ou solutions alternatives. Toutefois plus l'échelle est grande plus il est complexe de trouver d'autres partenaires et c'est là encore un grand vide de la thèse svobodinienne.

Partie IV. L'épreuve de la pratique

IV.1 Les premières fédérations communales : ambitions et résultats

Практика Вольных Общин est le texte le plus concret de toute l'œuvre de Svobodine, consacré au récit et à l'analyse de plusieurs tentatives, menées à petite échelle et généralement de façon informelle, d'application de ses principes fédératifs entre communes et coopératives sympathisantes de sa pensée. Svobodine y rapporte, avec une grande quantité de détails qui tranche avec l'abstraction conséquente de ses œuvres précédentes, les succès obtenus dans la coordination de petites activités locales, partage d'outillage, mutualisation ponctuelle de main-d'œuvre entre coopératives voisines accords de troc encadrés entre communes rurales... autant d'exemples qui confirment selon lui la viabilité de son principe pour les échanges de proximité et de faible ampleur. Il note avec un certain plaisir que plusieurs de ces fédérations ont vu naître, sans qu'il ait eu besoin de le suggérer lui-même, de petites coopératives informelles dont la seule activité consistait à tenir à jour, pour les communes voisines, un inventaire partagé des besoins et des disponibilités, confirmant à ses yeux que l'idée de la coopérative de coordination répond à un besoin réel plutôt qu'à une pure construction théorique. Ses détracteurs qualifieront le raisonnement de circulaire, les initiateurs de ces coopératives l'ayant certainement lu ou écouté selon eux.

Il n'hésite pas à présenter ces expériences comme des preuves partielles mais réelles de la validité de sa doctrine, tout en reconnaissant qu'elles restent d'une échelle bien inférieure à celle des grandes infrastructures qu'il prétendait pouvoir réorganiser selon les mêmes principes dans Без Государства. Il consacre un chapitre entier à l'une de ces expériences, une petite fédération de coopératives agricoles et artisanales qui parvient, pendant plusieurs années, à coordonner ses récoltes, ses outils et une partie de sa main-d'œuvre saisonnière sans jamais se doter d'une instance permanente de décision, exemple qu'il présente comme la démonstration la plus aboutie, quoique modeste dans son ampleur, de la viabilité concrète de ses principes.

IV.2 Les difficultés de coordination reconnues sans reniement du principe

Le second temps de Практика Вольных Общин est le plus honnête et le plus nuancé de toute l'œuvre de Svobodine, consacré aux difficultés de coordination que ces mêmes expériences ont révélées à mesure que le nombre de communes impliquées augmentait. Svobodine y reconnaît que l'absence d'organe de décision fixe, si elle prévient efficacement la reconstitution d'une position de pouvoir, ralentit considérablement la prise de décision dès que plusieurs dizaines de communes doivent s'accorder simultanément, et que plusieurs tentatives de coordination plus large se sont enlisées faute d'un mécanisme capable de trancher rapidement en cas de désaccord persistant.

Il pousse l'honnêteté jusqu'à soulever, sans y répondre entièrement, une question que ses propres coopératives de coordination finissent par poser à grande échelle : lorsque plusieurs d'entre elles couvrent des zones qui se chevauchent ou doivent elles-mêmes harmoniser leurs inventaires respectifs, ne retrouve-t-on pas, sous une forme atténuée, un problème de coordination du second degré, entre coordinateurs cette fois, que la seule multiplicité de ces coopératives ne suffit pas nécessairement à dissoudre ? Doit il y avoir des coopératives de coordinations sur des couches successives? s'agit t'il d'une plannification incitative sans pouvoir de décision? il pose grand nombre de question sur les conséquences pratiques de sa pensée sans avoir le temps d'y répondre dans les dernières années de sa vie, ce que nombre de successeurs s'essaieront avec plus ou moins de succès à faire.

Il ne renonce à aucun moment au principe fédératif lui-même, mais admet, dans les pages les plus prudentes et modérées de son œuvre, que la question du passage à une échelle véritablement nationale reste, à la fin de sa vie, davantage une conviction qu'une démonstration pleinement aboutie, une honnêteté intellectuelle que ses lecteurs les plus critiques lui reconnaîtront volontiers et que ses successeurs tacheront de compléter par un étoffement du système permettant à l'échelle nationale de coordonner véritablement les grandes productions industrielles. Il esquisse malgré tout, dans les dernières pages du texte, une piste qu'il ne développera jamais complètement basée sur ses questionnements sur les coopérative de coordinateurs à différents échelons: celle de fédérations de fédérations, où des groupes de communes déjà coordonnées entre elles s'associeraient à leur tour selon les mêmes principes d'accord révocable, une solution qui déplacerait le problème d'échelle sans jamais le résoudre entièrement, ce que Svobodine reconnaît lui-même, laissant à ses successeurs intellectuels la possibilité de trancher ces questions.

Partie V. Postérité

Svobodine meurt dans une relative obscurité, sa pensée n'ayant jamais dépassé, de son vivant, les marges les plus étroites du mouvement socialiste et contestataire naissant, éclipsée d'abord par l'autorité grandissante de Kroujkine puis par l'essor du courant planificateur porté par Dobrovine, tous deux mieux organisés et bien plus en phase avec les urgences pratiques de la révolution. Ses œuvres circulent peu, rééditées de loin en loin par de petits cercles convaincus, sans jamais susciter l'attention des instances dirigeantes du mouvement puis, plus tard, du parti.

Ce n'est que bien plus tard, à mesure que les deux grands courants qui avaient éclipsé sa pensée montrent, chacun à leur manière et à des époques différentes, les limites que Svobodine avait annoncées dès le début du siècle, que ses idées commencent à circuler à nouveau, d'abord dans des cercles universitaires marginaux puis, plus timidement, jusque dans certains débats internes du congrès. Cette redécouverte ne change cependant jamais fondamentalement le statut de sa pensée : elle demeure, hier comme aujourd'hui, une voix minoritaire au sein du spectre idéologique kalinovien, plus citée qu'appliquée, plus respectée dans son intégrité intellectuelle que suivie dans ses conséquences institutionnelles les plus radicales. Parfois agitée comme une menace par les Kroujkiniens contre la corruption, présentant pour certains successeurs de Kroujkine le système Svobodine comme une "arme de purge systémique contre le vice contre révolutionnaire".

Cette marginalité durable ne l'a toutefois jamais vu être inquiété par les autorités, La pensée Svobodinienne n'étant pas considérée comme contre révolutionnaire par le Parti, l'ayant toujours toléré dans son esprit de pluralisme doctrinal au sein de l'appareil, lui permettant sa survivance ainsi que le militantisme vigoureux avec lequel sa minorité aux congrès et dans les comités s'implique dans les débats à tout échelon dans le pays.
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Fiodor Statchkine


Présentation

Fiodor Statchkine né en 1865 dans une famille d'ouvriers d'une manufacture métallurgique de Kalinov. Tout comme Dobrovine, Statchkine vient du milieu industriel. Les deux hommes partagent la même expérience de départ, l'usine et le salariat industriel, mais en tirent des conclusions politiques diamétralement opposées, une opposition sur la nature même de l'organisation légitime : le parti et l'État pour Dobrovine, le syndicat de branche et l'action directe pour Statchkine.

Statchkine découvre Kroujkine par la médiation des cercles ouvriers plutôt que par une lecture personnelle isolée ou des études supérieures auxquelles il n'aura eu accès. Il en retient surtout la critique de l'aubaine, qu'il retraduit rapidement dans un vocabulaire de lutte des classes plus marqué que chez Kroujkine lui-même.

Il ne trouve pas l'État l'unité pertinente de l'émancipation ouvrière, elle n'est non plus ni la commune ni le parti, mais bien le syndicat organisé par branche de production, seul capable selon lui de porter à la fois la lutte quotidienne contre le patronat censitaire et l'organisation de la production après la révolution socialiste kalinovienne qu'il juge inéluctable. Il théorise l'action directe, et en particulier la grève générale, non comme un simple moyen de pression mais comme la méthode privilégiée de transformation sociale elle-même. Par opposition à la voie institutionnelle que Kroujkine cherche à emprunter avec sa banque associative ou que Dobrovine emprunte plus tard avec l'appareil du Plan, il propose une véritable théorie de la conflictualité de classe par le syndicat.

Statchkine survit à la révolution socialiste, mais n'y trouve aucune place : les syndicats de branche qu'il a contribué à organiser sont progressivement absorbés ou dissous par les nouvelles institutions du Plan ou mécanismes d'autogestion locaux lui étant de fait inféodés dans les années qui suivent la révolution, et Statchkine, de plus en plus marginalisé, meurt dans les premières décennies du nouveau régime, sa mort et sa postérité étant assez comparables à celles de Svobodine, ce dernier ayant disparu dans l'indifférence générale de la classe politique et ses thèses restant marginales dans les bases mêmes du parti jusqu'au XXIème siècle.

Œuvres

-Прямое Действие (« L'Action directe »)
Premier texte, écrit dans le feu de ses premières luttes syndicales, qui salue la justesse du diagnostic kroujkinien sur l'aubaine tout en rejetant la méthode par laquelle Kroujkine prétend y mettre fin. Pour Statchkine, l'Ordre double reste une architecture risquée et à construire après coup, banque associative, coopérative, mécanismes d'audit, qu'il faut créer de toutes pièces une fois la révolution accomplie, alors que le syndicat de branche, tel qu'il existe déjà dans la lutte quotidienne contre le patronat censitaire, est simultanément l'arme du combat présent et la cellule organisationnelle déjà prête de la production future.

Reprenant l'intuition que Svobodine développera de son côté sur la captation par position plus que par capital, Statchkine ajoute que toute institution nouvelle créée de toutes pièces après la révolution, aussi bien intentionnée soit-elle, offre à ceux qui la mettent en place l'occasion de s'y installer en position de contrôle sur les travailleurs qu'elle est censée servir, alors qu'une organisation née de la lutte elle-même porte en elle des réflexes d'autonomie qu'aucune institution conçue a posteriori ne peut reproduire aussi solidement. C'est dans ce texte que Statchkine développe également sa théorie de l'action directe et de la grève générale comme méthode privilégiée de transformation sociale.

-Союз Труда (« L'Union du travail »)
Ouvrage systématique et le plus descriptif de toute son œuvre, où Statchkine détaille précisément le fonctionnement concret du syndicat de branche : l'élection et la révocabilité permanente des responsables syndicaux par l'assemblée des travailleurs, la rotation obligatoire des fonctions les plus exposées à la tentation d'un pouvoir durable, la publicité systématique des comptes et des décisions devant l'ensemble des adhérents, et la fédération des syndicats de branche entre eux par des délégations elles-mêmes révocables plutôt que par une direction nationale permanente. Statchkine y explique aussi comment les caisses de solidarité, les mutuelles de santé et les structures d'entraide déjà organisées par les syndicats n'ont aucune raison de disparaître après la révolution au profit d'une administration séparée, constituant selon lui le noyau déjà existant d'une prise en charge collective de la vie sociale par les travailleurs eux-mêmes.

-Партия и Класс (« Le Parti et la classe »)
Œuvre polémique et comparative, où Statchkine met systématiquement en regard, point par point, l'organisation par branche et l'organisation par parti que développera Dobrovine : la désignation des responsables, le contrôle de l'activité quotidienne, et la finalité même de l'organisation, outil de la classe ouvrière pour l'un, instrument de gouvernement pour l'autre selon lui. À chaque étape de cette comparaison, Statchkine explique pourquoi le syndicat, par sa structure même, ne peut reproduire la dynamique de domination qu'il prête au parti. C'est le texte le plus directement engagé dans le débat théorique de son temps, et celui qui vaudra à Statchkine l'essentiel des attaques venues des cercles proches de Dobrovine.

-Поглощённый Труд (« Le Travail englouti »)
Texte tardif et amer, écrit dans les années qui suivent la révolution socialiste, alors que Statchkine assiste à l'absorption progressive des syndicats de branche qu'il a contribué à fonder par les nouvelles institutions du Plan. Il y décrit, fait après fait et sans jamais formuler la conclusion à laquelle chacun de ces faits conduit pourtant inévitablement, la manière dont les responsables syndicaux autrefois élus et révocables par leurs pairs sont progressivement remplacés par des cadres nommés depuis l'extérieur de la branche lorsque le congrès est à tendance planificatrice. Statchkine s'en tient scrupuleusement à cette accumulation de constatations factuelles, une conclusion que la menace de déportation de l'époque lui rend impossible à formuler ouvertement, mais que l'enchaînement même de ses observations laisse le lecteur libre, ou plutôt contraint, de tirer par lui-même.

-Голос из Цеха (« La Voix de l'atelier »)
Recueil posthume de ses notes, discours syndicaux et correspondance, publié après sa mort par d'anciens compagnons de lutte, à un moment où ses idées ont déjà assez largement cessé de peser sur les débats du parti, malgré une présence ultraminoritaire au congrès.

Plan

Partie I. L'action directe contre la voie institutionnelle
I.1 Diagnostic reconnu, méthode kroujkinienne récusée
I.2 Le risque de la captation par des institutions nouvellement créées, contre l'autonomie structurelle du syndicat
I.3 La grève générale comme méthode de transformation, non comme moyen de pression

Partie II. Союз Труда : l'architecture du syndicat de branche
II.1 Élection, révocabilité et rotation des responsables
II.2 La publicité des comptes et des décisions devant l'assemblée
II.3 La caisse de solidarité, noyau de la vie sociale par les travailleurs eux-mêmes

Partie III. Партия и Класс : le syndicat contre le parti
III.1 Deux logiques de désignation : l'élection révocable contre la nomination
III.2 Deux logiques de contrôle : l'assemblée contre la hiérarchie de cadres
III.3 Deux finalités : outil de la classe contre instrument de gouvernement

Partie IV. Поглощённый Труд : l'absorption silencieuse
IV.1 Le remplacement progressif des responsables élus par des cadres nommés
IV.2 La tutelle des caisses de solidarité par les organismes d'État
IV.3 Une conclusion jamais formulée

Partie V. Postérité

Partie I. L'action directe contre la voie institutionnelle

I.1 Diagnostic reconnu, méthode kroujkinienne récusée

Statchkine découvre donc Kroujkine par la transmission orale et militante des cercles ouvriers auxquels il appartient dès son adolescence, où les idées de Kroujkine circulent déjà sous une forme condensée et polémique bien avant que le jeune Statchkine n'en lise lui-même les œuvres complètes. Cette médiation collective marque durablement son rapport au diagnostic kroujkinien : il en retient l'essentiel, la dénonciation de l'aubaine et du revenu perçu sans travail, avec une adhésion aussi immédiate que sincère, mais il ne s'attarde jamais, contrairement à Kroujkine lui-même, sur les subtilités de la distinction entre possession d'usage et propriété d'aubaine, préférant une formulation plus directement mobilisatrice en termes de classe et d'exploitation.

C'est sur la méthode que la rupture se dessine, dès les premières pages de Прямое Действие : Statchkine reconnaît sans réserve la justesse du constat de Kroujkine, mais juge la réponse qu'il y apporte, la banque associative, la coopérative, les mécanismes d'audit de l'Ordre double, structurellement inadaptée au rythme et à la nature de la lutte ouvrière telle qu'il la vit lui-même dans les manufactures métallurgiques où il travaille.

Ces dispositifs, aussi rigoureusement pensés soient-ils, demeurent à ses yeux une architecture à bâtir après coup, un système à instituer une fois la révolution accomplie, alors que le syndicat de branche, tel qu'il existe déjà dans le combat quotidien contre le patronat censitaire, n'a besoin d'aucune construction supplémentaire pour devenir l'organe de la production future : il l'est déjà, dans sa forme et dans sa pratique, avant même que la révolution n'ait eu lieu.

I.2 Le risque de la captation par des institutions nouvellement créées, contre l'autonomie structurelle du syndicat

Le second temps de Прямое Действие développe l'argument le plus original de Statchkine, celui qui le rapproche, sans qu'il l'ait jamais formulé en ces termes ni connu personnellement les écrits de Svobodine à l'époque où il l'élabore, de l'intuition centrale que ce dernier développera de son côté sur la captation par position.

Toute institution nouvelle, écrit Statchkine, créée de toutes pièces au lendemain d'une révolution pour remplacer les structures abattues, offre nécessairement à ceux qui la conçoivent et la mettent en place l'occasion de s'y installer en position de contrôle sur ceux qu'elle est censée servir, ne serait-ce que parce qu'ils en maîtrisent seuls le fonctionnement et les rouages.

Une banque associative, une coopérative, un mécanisme d'audit, aussi démocratiques soient-ils dans leur conception, restent à ses yeux des coquilles vides tant que les travailleurs qui doivent s'en servir n'en ont pas eux-mêmes l'expérience et la maîtrise pratique, ce qui laisse un intervalle dangereux où ces structures peuvent se figer entre les mains de leurs fondateurs sans que la base ne se les approprie réellement.

Le syndicat de branche échapperai à ce risque non par une supériorité de conception mais par son histoire même : façonné, éprouvé et corrigé au fil de dizaines d'années de lutte quotidienne par les travailleurs eux-mêmes, il porte en lui des réflexes d'autonomie et de méfiance envers toute concentration durable de pouvoir qu'aucune institution conçue après coup, fût-elle animée des meilleures intentions, ne peut reproduire aussi solidement.

I.3 La grève générale comme méthode de transformation, non comme moyen de pression

Le dernier temps de Прямое Действие est consacré à la théorie de l'action directe et de la grève générale, la contribution la plus durablement associée au nom de Statchkine dans l'histoire intellectuelle du socialisme kalinovien. Contrairement à une lecture réductrice qui n'y verrait qu'un moyen de pression parmi d'autres dans l'arsenal syndical, Statchkine présente la grève générale comme la méthode même de la transformation sociale, distincte en nature de toute réforme institutionnelle progressive.

Lorsque l'ensemble des travailleurs d'une branche, puis de plusieurs branches coordonnées entre elles, cessent simultanément le travail, ils ne demandent rien à une autorité extérieure susceptible de le leur accorder ou de le leur refuser, ils rendent simplement visible et actionnable un pouvoir qu'ils détiennent déjà en permanence sur la production, celui de la faire fonctionner ou de l'arrêter.

Ce déplacement de perspective, du pouvoir à conquérir au pouvoir déjà détenu mais rarement exercé pleinement, distingue nettement la méthode de Statchkine de la voie institutionnelle de Kroujkine et même des analyses de Svobodine qui n'a jamais théorisé cette bascule conceptuelle, tout comme de la voie partisane et institutionnalisée que développera plus tard Dobrovine : il n'y a, pour Statchkine, ni plan à fonder ni parti à organiser au préalable, seulement une coordination à construire entre des travailleurs qui possèdent déjà, individuellement et collectivement, l'essentiel de ce dont la révolution a besoin.

Partie II. Союз Труда : l'architecture du syndicat de branche

II.1 Élection, révocabilité et rotation des responsables

Союз Труда s'ouvre sur la description la plus concrète et la plus minutieuse de toute l'œuvre de Statchkine, celle du mode de désignation des responsables syndicaux. Chaque fonction, du délégué d'atelier au représentant fédéral, est pourvue par élection directe de l'assemblée des travailleurs de la branche concernée, pour une durée limitée et non renouvelable au-delà d'un nombre restreint de mandats consécutifs, et révocable à tout moment par un vote de la même assemblée sans qu'aucune procédure administrative intermédiaire ne vienne ralentir ou compliquer cette sanction.

Statchkine insiste particulièrement sur la rotation obligatoire des fonctions les plus exposées à la tentation d'un pouvoir durable, celles qui donnent accès aux caisses communes ou aux négociations avec d'autres branches, considérant que la stabilité prolongée dans ces postes, plus que la fonction elle-même, crée les conditions d'un éloignement progressif entre le responsable et la base qui l'a désigné.

Ce dispositif, qu'il présente comme directement issu de l'expérience syndicale de lutte plutôt que comme une construction théorique abstraite, doit permettre selon lui d'éviter que le syndicat, une fois chargé de la gestion de la production après la révolution, ne reproduise à son tour les rapports de domination qu'il a combattus toute sa vie contre le « patronat censitaire ».

II.2 La publicité des comptes et des décisions devant l'assemblée

Le second temps de Союз Труда détaille le second pilier de cette architecture, la publicité systématique des comptes et des décisions. Aucune négociation menée par un délégué, aucune dépense engagée par une caisse syndicale, aucun accord conclu avec une autre branche ne peut rester confidentiel vis-à-vis de l'assemblée des travailleurs concernés, qui doit pouvoir à tout moment consulter le détail de ce qui a été décidé en son nom.

Statchkine ne conçoit pas cette transparence comme une simple mesure de précaution supplémentaire mais comme la condition même de l'exercice réel de la révocabilité qu'il vient de décrire : une assemblée qui ne dispose pas d'une information complète et à jour ne peut exercer qu'un contrôle de façade sur ceux qu'elle a désignés, quelle que soit par ailleurs la solidité formelle du mécanisme de révocation. Il illustre ce principe par l'exemple des négociations salariales menées par les délégués syndicaux face au patronat censitaire, où l'habitude de rendre compte publiquement du déroulement des tractations, séance après séance, plutôt qu'à leur seule conclusion, permet à la base d'infléchir la position de ses représentants en cours de négociation plutôt que de découvrir un accord déjà signé sans avoir pu peser sur son contenu.

II.3 La caisse de solidarité, noyau de la vie sociale par les travailleurs eux-mêmes

Le dernier temps de Союз Труда élargit la focale au-delà de la seule production pour couvrir l'ensemble de la vie sociale des travailleurs, en s'appuyant sur ce que Statchkine considère comme l'un des acquis les plus sous-estimés du mouvement syndical de son temps : les caisses de solidarité, les mutuelles de santé et les structures d'entraide que les syndicats organisent déjà, en marge de leur activité de négociation et de lutte, pour venir en aide à leurs membres en cas de maladie, d'accident ou de grève prolongée.

Statchkine soutient que ces structures n'ont aucune raison de disparaître après la révolution au profit d'une administration communale ou étatique séparée, comme le prévoient à leur manière Kroujkine avec ses coopératives ou Dobrovine avec l'appareil du Plan, puisqu'elles constituent déjà, avant même la révolution, une prise en charge collective de la vie sociale organisée directement par les travailleurs eux-mêmes.

Faire remonter cette fonction vers une institution séparée, fût-elle démocratiquement contrôlée, reviendrait à retirer aux syndicats une compétence qu'ils exercent déjà avec succès, sans bénéfice évident en retour, et à recréer artificiellement une distinction entre la sphère productive et la sphère sociale que la pratique syndicale a, dans les faits, déjà commencé à abolir.

Partie III. Партия и Класс : le syndicat contre le parti

III.1 Deux logiques de désignation : l'élection révocable contre la nomination

Партия и Класс s'ouvre sur la comparaison la plus systématique de toute l'œuvre de Statchkine, celle des modes de désignation respectifs du syndicat et du parti que développera plus tard Dobrovine. Là où le syndicat de branche procède par élection directe et révocable de ses responsables par l'assemblée de ses membres, ainsi que Statchkine l'a détaillé dans Союз Труда, le parti, tel qu'il l'observe déjà se former dans les cercles révolutionnaires de son temps, procède par cooptation interne et nomination hiérarchique, ses cadres locaux étant désignés ou validés par des instances supérieures plutôt que directement révocables par la base qu'ils encadrent.

Statchkine ne prétend jamais que cette différence relève d'un simple choix d'organisation parmi d'autres, également légitimes : il y voit la ligne de partage la plus décisive entre deux conceptions radicalement différentes de la représentation, l'une où le mandant garde en effet à tout instant la haute main sur son mandataire, l'autre où la confiance accordée initialement se détache progressivement de tout contrôle immédiat de ceux au nom desquels elle s'exerce par une multiplicité des échelons, procédures et organes institutionnalisés. C'est cette différence de mode de désignation qui constitue pour lui la véritable différence de légitimité.

III.2 Deux logiques de contrôle : l'assemblée contre la hiérarchie de cadres

Le second temps de Партия и Класс prolonge cette comparaison sur le terrain du contrôle quotidien de l'activité. Le syndicat de branche, explique Statchkine, place chaque décision sous le regard immédiat de l'assemblée des travailleurs concernés, réunie régulièrement et disposant, comme il l'a montré dans Союз Труда, d'une information complète sur ce qui a été fait en son nom. Le parti, à l'inverse, organise son contrôle interne par une hiérarchie de cadres rendant compte à l'échelon qui les a nommés plutôt qu'à la base qu'ils dirigent, ce qui produit selon lui une chaîne de responsabilité orientée vers le haut plutôt que vers le bas.

Statchkine ne conteste pas que cette hiérarchie puisse, en théorie, se montrer aussi vigilante et aussi rigoureuse que l'assemblée syndicale dans la détection des abus ou des erreurs de gestion, mais il souligne que sa vigilance s'exerce alors au nom d'une conformité aux orientations décidées plus haut, non au nom d'un jugement autonome porté directement par ceux que la décision affecte au premier chef. C'est cette différence d'orientation du contrôle, vers le sommet dans un cas, vers la base dans l'autre, qui explique à ses yeux pourquoi le syndicat, structurellement, ne peut reproduire la dynamique de domination qu'il prête au parti, quelle que soit par ailleurs la sincérité révolutionnaire de ses cadres.

III.3 Deux finalités : outil de la classe contre instrument de gouvernement

Le dernier temps de Партия и Класс conclut la comparaison sur la question de la finalité même de chaque organisation, celle que Statchkine juge la plus fondamentale de toutes. Le syndicat de branche, écrit-il, demeure en toute circonstance un outil au service de la classe ouvrière, dont l'existence n'a de sens que par rapport aux intérêts concrets et immédiats de ses membres, à satisfaire ou à défendre.

Le parti, en revanche, se présente à ses propres yeux comme l'instrument d'un gouvernement à venir, une structure dont la vocation est de diriger la société dans son ensemble une fois le pouvoir conquis, ce qui implique nécessairement, selon Statchkine, une forme d'autonomisation de ses propres fins par rapport aux intérêts immédiats de la classe qu'il prétend représenter. En d'autres termes une existence dédiée en partie à son autoperpétuation plutôt qu'au service des intérêts des travailleurs.

Un outil, insiste-t-il, se juge à son utilité pour celui qui s'en sert et peut être abandonné sans drame si un autre outil sert mieux le même but ; un instrument de gouvernement, une fois en place, tend au contraire en effet à se perpétuer pour lui-même, la conservation du pouvoir devenant progressivement une fin en soi distincte des intérêts qu'il devait initialement servir. C'est sur cette distinction, plus philosophique que strictement organisationnelle, que se referme Партия и Класс, et c'est elle qui vaudra à Statchkine l'essentiel des attaques venues des cercles proches de Dobrovine et même de certains kroujkiniens.

Partie IV. Поглощённый Труд : l'absorption silencieuse

IV.1 Le remplacement progressif des responsables élus par des cadres nommés

Поглощённый Труд s'ouvre sur le récit, factuel et délibérément dépourvu de commentaire enflammé, du sort réservé aux syndicats de branche dans les années qui suivent la révolution socialiste. Statchkine y observe, atelier après atelier, comment les délégués autrefois élus et révocables par l'assemblée de leurs pairs sont, les uns après les autres, remplacés par des responsables nommés depuis l'extérieur de la branche, au nom de la nécessité de coordonner la production avec les objectifs du Plan naissant, parfois même par intégration des effectifs mêmes du syndicat et de ses élus dans l'appareil du parti.

Il note avec un soin presque clinique les justifications avancées à chaque étape de ce remplacement, présentées tantôt comme temporaires, tantôt comme motivées par l'urgence de la reconstruction ou par la complexité technique croissante de la coordination économique, et jamais comme un changement de principe dans la manière dont les responsables syndicaux sont censés être désignés, la légitimité qu'il s'était évertué à construire n'étant même plus considérée dans l'euphorie de la Révolution au sein des cercles militants.

Statchkine s'abstient scrupuleusement, dans ce texte comme dans l'ensemble de son œuvre tardive, de qualifier ce processus autrement que par la description exacte de ce qu'il observe, une réserve dont ses lecteurs comprendront, avec le recul, qu'elle n'est pas un signe d'indifférence mais une prudence devenue nécessaire dans le climat politique de l'époque.

IV.2 La tutelle des caisses de solidarité par les organismes d'État

Le second temps de Поглощённый Труд applique la même méthode descriptive aux caisses de solidarité qu'il avait présentées, dans Союз Труда, comme le noyau d'une prise en charge collective de la vie sociale par les travailleurs eux-mêmes. Statchkine y consigne, avec la même absence apparente de jugement, le transfert progressif de leur gestion vers des organismes certes autonomes mais sous l'influence de l'État et du parti.

Il relève, sans y attacher de commentaire appuyé, que les mêmes travailleurs qui géraient ces caisses avec une autonomie quasi complète quelques années plus tôt doivent désormais adresser des demandes à des guichets administratifs dont ils ne contrôlent plus ni le personnel ni les critères d'attribution et respecter des règles sur lesquelles ils n'ont pas la main directement pour les plus structurantes, un renversement qu'il se contente de juxtaposer, chapitre après chapitre, à ses propres descriptions antérieures du fonctionnement syndical d'avant la révolution, laissant au lecteur la charge de mesurer lui-même l'ampleur du changement.

IV.3 Une conclusion jamais formulée, laissée au lecteur

Le dernier temps de Поглощённый Труд est le plus caractéristique de la méthode que Statchkine s'impose dans l'ensemble de ce texte : il rassemble, sans les commenter davantage, l'ensemble des constatations exposées dans les deux chapitres précédents, remplacement des responsables élus, tutelle des caisses de solidarité, transmission des décisions depuis les organes centraux du Plan plutôt que depuis l'assemblée de branche, et clôt l'ouvrage sur cette accumulation de compétences même. Sans jamais formuler la phrase que chacune de ces observations semble pourtant appeler : le nouveau pouvoir issu de la révolution reproduit, sous une forme différente, la dépossession que le patronat censitaire faisait autrefois subir aux mêmes travailleurs avec un vernis socialiste et partiellement autogestionnaire.

Cette conclusion, que le contexte politique de l'époque rend impossible à énoncer ouvertement sans s'exposer à une accusation d'activité contre-révolutionnaire, Statchkine ne l'écrit à aucun moment, mais l'enchaînement même des faits qu'il rapporte, dans l'ordre où il les rapporte, ne laisse au lecteur guère d'autre issue que de la tirer par lui-même, ce qui vaudra à ce texte, bien après la mort de son auteur, d'être lu et cité par certains de ses successeurs plus virulents et souvent censurés précisément pour ce silence final plus que pour ce qu'il dit explicitement.

Partie V. Postérité

Statchkine meurt dans les premières décennies du nouveau régime, sa mort et sa postérité étant assez comparables à celles de Svobodine, ce dernier ayant disparu dans l'indifférence générale de la classe politique et ses thèses restant marginales dans les bases mêmes du parti. Comme Svobodine, Statchkine ne connaît ni la reconnaissance officielle qui échoit à Kroujkine, mais une forme d'oubli plus silencieux encore, puisque l'organisation même à travers laquelle il avait porté ses idées, le syndicat de branche autonome, cesse tout simplement d'exister sous la forme qu'il avait connue, ne laissant à sa pensée aucun relais institutionnel capable d'en perpétuer la mémoire vivante au sein du mouvement ouvrier lui-même.

Ses œuvres circulent, dans les décennies qui suivent sa mort, presque exclusivement parmi d'anciens compagnons de lutte et leurs héritiers directs, sans jamais atteindre l'audience, même minoritaire, que Svobodine finira par retrouver dans les cercles universitaires puis au congrès. Ce n'est que de manière très ponctuelle, et souvent indirecte, que certains passages de Поглощённый Труд ressurgissent, au fil du siècle suivant, dans des débats consacrés aux rapports entre le parti et les organisations de travailleurs, avec des passages de censure lors de périodes de tensions sociales. À partir des années 80, cette résurgence s'intensifie progressivement jusqu'à retrouver une position ultra-minoritaire au congrès, position assurant à l'anarcho-syndicalisme kalinovien au moins d'être accepté dans le spectre politique considéré comme révolutionnaire par les autres écoles du socialisme kalinovien.
17569
Sergueï Pravlov


Présentation

Sergueï Pravlov naît en 1860 dans une famille de petits fonctionnaires de justice de la République censitaire, un milieu modeste mais lettré qui lui ouvre l'accès à une formation juridique complète. Devenu jeune avocat, il se spécialise dans la défense d'ouvriers poursuivis pour fait de grève ou d'association, ce qui le met en contact direct avec les mêmes réalités sociales que Kroujkine en tirant des conclusions diamétralement opposées .

Il fonde dans les dernières années de la République censitaire, une association pour l'extension du suffrage, puis milite pour la reconnaissance légale d'un parti ouvrier autorisé à se présenter aux élections censitaires elles-mêmes, alors réservées aux seuls citoyens remplissant des conditions de propriété ou d'instruction. Il théorise que la responsabilité du gouvernement devant une assemblée élue au suffrage progressivement élargi, plutôt que la conquête révolutionnaire du pouvoir, offre la voie la plus sûre vers une transformation durable de la société. Chaque réforme obtenue par la loi constituant un acquis irréversible, à la différence d'un basculement par la force dont rien ne garantit, selon lui, la solidité une fois le rapport de force initial dissipé dans un nouveau système.

Cette position tient Pravlov à distance à la fois des révolutionnaires du mouvement socialiste naissant, qui le jugent naïf ou complice objectif de l'ordre censitaire, et des clans oligarchiques attachés au statu quo, qui voient dans ses réformes une porte ouverte à la dissolution progressive du système lui-même. Il est, à ce titre, une figure isolée, tolérée par les autorités censitaires tant qu'il agit dans la légalité, mais sans véritable base militante organisée.

La révolution socialiste de 1905 le surprend à une quarantaine d'années. La social-démocratie telle qu'il l'incarne, la revendication d'un autre parti et d'une autre légitimité obtenue par les urnes plutôt que par la révolution, devient immédiatement une position intenable face au nouveau pouvoir. Pravlov meurt dans les toutes premières purges qui visent et décimeront le courant social-démocrate au lendemain de la révolution.

Œuvres

-За Расширение Права Голоса (« Pour l'extension du droit de vote »)
Premier texte, rédigé alors qu'il est encore jeune avocat, où Pravlov expose les fondements juridiques et moraux de sa revendication centrale: l'extension progressive du suffrage aux catégories que le système censitaire exclut pour des raisons de richesse, ouvriers et petits employés ne remplissant pas les conditions de propriété ou d'instruction requises, comme condition première de toute transformation sociale légitime. Un texte encore modeste théoriquement, mais qui pose déjà le principe qui structurera toute son œuvre de pensée: la légitimité d'un pouvoir se mesure à la base électorale dont il procède.

-Парламент и Рабочий Класс (« Le Parlement et la classe ouvrière »)
Ouvrage systématique où Pravlov développe l'architecture complète de sa pensé: la nécessité d'un parti ouvrier légalement constitué, se présentant aux élections censitaires à mesure que le suffrage s'élargit, et portant au parlement les revendications sociales par la loi plutôt que par la rupture. Il y détaille les mécanismes concrets qu'il envisage, listes électorales ouvrières, groupes parlementaires organisés, propositions de loi sur le temps de travail et les conditions d'emploi, présentés comme les instruments d'une conquête cumulative et irréversible plutôt que comme une étape transitoire vers autre chose.

-О Риске Разрыва (« Du risque de la rupture »)
Œuvre la plus polémique de Pravlov, où il s'attaque directement à la méthode révolutionnaire que défendent Kroujkine et ses contemporains. Il y soutient qu'un pouvoir issu de la force, aussi juste soit sa cause initiale, ne dispose d'aucun mécanisme structurel le rendant automatiquement redevable devant ceux au nom desquels il prétend gouverner, à la différence d'un pouvoir issu du suffrage et soumis à sa sanction périodique. C'est un texte d'hypothèse et de mise en garde, que Pravlov présente comme telle, sans jamais prétendre en connaître par avance l'issue.

-Записки Последней Весны (« Notes du dernier printemps »)
Texte bref et inachevé, rédigé dans les semaines qui suivent immédiatement la révolution de 1905, alors que Pravlov, déjà surveillé, tente de comprendre la rapidité avec laquelle sa position devient intenable face au nouveau pouvoir. Interrompu par son arrestation, ce texte reste à l'état de fragments.

-Бумаги Осуждённого (« Papiers d'un condamné »)
Recueil posthume rassemblant ses plaidoiries d'avocat, ses écrits militants et les quelques pages retrouvées de Записки Последней Весны, publié bien plus tard, à un moment où sa mémoire est réhabilitée avec prudence dans certains cercles universitaires étudiant les débuts de la révolution.

Plan

Partie I. Le fondement électoral de la légitimité
I.1 L'exclusion censitaire et son injustice
I.2 Le suffrage comme condition de toute réforme légitime
I.3 L'avocat des ouvriers : la défense judiciaire comme porte d'entrée politique

Partie II. Парламент и Рабочий Класс : l'architecture réformiste
II.1 Le parti ouvrier légal et les listes électorales
II.2 Le groupe parlementaire comme levier de réforme cumulative
II.3 La loi sociale comme acquis irréversible

Partie III. О Риске Разрыва : la critique de la voie révolutionnaire
III.1 L'absence de mécanisme de redevabilité dans un pouvoir né de la force
III.2 La sanction périodique du suffrage contre l'absence de sanction après la rupture
III.3 Une mise en garde, non une prédiction : les limites que Pravlov s'impose à lui-même

Partie IV. La rupture vécue
IV.1 La surveillance et l'isolement croissant après 1905
IV.2 Записки Последней Весны : un texte interrompu par l'arrestation

Partie V. Postérité : purge et réhabilitation prudente

Partie I. Le fondement électoral de la légitimité

I.1 L'exclusion censitaire et son injustice

За Расширение Права Голоса s'ouvre sur une description minutieuse du système censitaire tel qu'il fonctionne au moment où Pravlov commence sa carrière d'avocat: le droit de vote y est réservé aux citoyens remplissant certaines conditions de propriété foncière ou de revenu, ou à défaut un niveau d'instruction certifié, ce qui exclut de fait la grande majorité des ouvriers, des petits employés et des artisans sans capital d'un poids électoral équitable de fait.

Pravlov y développe une argumentation essentiellement juridique plutôt que politique au sens large : il ne conteste pas le principe d'un régime représentatif ni la légitimité de la République en tant que telle, mais soutient que la restriction du corps électoral aux seuls possédants prive le système de la représentation même qu'il prétend incarner, une part croissante de la population étant durablement soumise à des lois sur lesquelles elle n'a absolument aucune prise.

Il appuie cette démonstration sur des exemples tirés de sa propre pratique d'avocat, citant des cas où des ouvriers condamnés pour fait de grève n'avaient eu, à aucun moment de leur vie, la possibilité de peser sur l'élection des responsables politiques ayant voté les lois sous lesquelles ils étaient jugés. C'est un texte de facture encore modeste, dépourvu de l'architecture institutionnelle plus large que Pravlov développera dans ses ouvrages suivants, mais qui pose déjà le principe qui structurera l'ensemble de sa pensée : la légitimité d'un pouvoir se mesure, selon lui, à l'étendue de la base électorale dont il procède.

I.2 Le suffrage comme condition de toute réforme légitime

Le second temps de За Расширение Права Голоса prolonge cette description par une thèse plus générale sur les conditions de toute réforme sociale légitime. Pravlov y soutient que toute amélioration des conditions de travail ou de vie obtenue sans passer par l'extension préalable du suffrage reste, à ses yeux, une concession révocable, accordée par un pouvoir qui n'a de comptes à rendre qu'à ceux qui l'ont élu, c'est-à-dire aux seuls possédant.

Une loi sociale votée par une assemblée élue sur base censitaire, explique-t-il, peut toujours être défaite par la même assemblée si les intérêts de son électorat viennent à changer, alors qu'une loi obtenue par une assemblée où siègent des représentants directement redevables devant les catégories concernées trouve dans cette redevabilité même une garantie de durée que la première ne possède pas. Cette thèse conduit Pravlov à placer l'extension du suffrage non comme une revendication parmi d'autres au sein d'un programme social plus large, mais comme la condition logiquement première de toutes les autres, ce qui explique qu'il consacre l'essentiel de son activité militante, dans cette période de sa vie, à cette seule question plutôt qu'à l'élaboration d'un programme économique détaillé.

I.3 L'avocat des ouvriers : la défense judiciaire comme porte d'entrée politique

Le dernier temps de За Расширение Права Голоса revient sur l'expérience professionnelle qui a mené Pravlov à ces conclusions, sa pratique d'avocat spécialisé dans la défense d'ouvriers poursuivis pour fait de grève ou d'association. Il y décrit le fonctionnement des tribunaux censitaires tels qu'il les observe au quotidien, l'absence quasi systématique de représentants issus du monde ouvrier parmi les magistrats et les jurés, et la difficulté structurelle qu'il rencontre à faire entendre, devant ces instances, les circonstances concrètes qui conduisent des ouvriers à l'action collective.

Cette expérience de terrain, plus que toute lecture théorique préalable, constitue selon ses propres mots le point de départ de son engagement politique : c'est en constatant, dossier après dossier, l'écart entre la loi telle qu'elle s'applique et la réalité sociale qu'elle prétend régir, que Pravlov en vient à la conviction que seule une réforme du système électoral, en amont de toute réforme sociale ou judiciaire, peut résorber durablement cet écart. Ce texte établit ainsi, de manière biographique plutôt que strictement théorique, la continuité entre sa carrière d'avocat et son engagement politique ultérieur.

Partie II. Парламент и Рабочий Класс : l'architecture réformiste

II.1 Le parti ouvrier légal et les listes électorales

Парламент и Рабочий Класс s'ouvre sur la proposition la plus concrète de Pravlov, celle de la constitution d'un parti ouvrier légalement organisé, se présentant aux élections censitaires à mesure que le suffrage s'élargit sous l'effet des réformes qu'il appelle de ses vœux. Il y détaille les modalités pratiques qu'il envisage pour ce parti : constitution de listes électorales portées par des candidats eux-mêmes issus du monde du travail plutôt que par des notables sympathisants, financement par cotisation des adhérents plutôt que par des donateurs fortunés, et programme électoral limité, dans un premier temps, aux seules revendications susceptibles de rassembler une majorité au sein de l'électorat déjà existant, avant que celui-ci ne s'élargisse.

Pravlov insiste sur le caractère graduel de cette stratégie, qu'il présente comme une nécessité tactique plutôt que comme une préférence de principe : un parti ouvrier qui se présenterait d'emblée avec un programme trop éloigné des préoccupations de l'électorat censitaire existant, avant même que le suffrage ne soit élargi, s'exposerait selon lui à un échec électoral qui retarderait d'autant l'obtention des réformes institutionnelles qu'il juge prioritaires, à savoir une extension suffisante de l'électorat pour pouvoir entamer des réformes plus importantes, sans les préciser pour ne pas heurter le lectorat concerné.

II.2 Le groupe parlementaire comme levier de réforme cumulative

Le second temps de Парламент и Рабочий Класс décrit le rôle que Pravlov assigne au groupe parlementaire une fois ce parti représenté à l'assemblée, même en position minoritaire. Il y présente le travail parlementaire non comme une fin en soi mais comme un levier permettant d'obtenir, une réforme après l'autre, des avancées cumulatives sur des sujets précis, temps de travail, conditions d'hygiène dans les manufactures, droit d'association syndicale, chacune de ces réformes devant selon lui être conçue et négociée comme un gain définitifr.

Pravlov détaille à cet égard une méthode de négociation parlementaire qu'il a lui-même pratiquée dans ses fonctions de conseil juridique auprès de certains élus sympathisants: rédaction précise des textes de loi pour en limiter les possibilités de contournement ultérieur, recherche systématique d'alliances ponctuelles avec des députés sensibles à telle ou telle réforme sans exiger d'eux un accord de principe plus large, et attention portée aux modalités d'application autant qu'au vote lui-même.

II.3 La loi sociale comme acquis irréversible

Le dernier temps de Парламент и Рабочий Класс formule le principe qui synthétise l'ensemble: la loi sociale comme acquis irréversible. Pravlov y soutient qu'une réforme obtenue par la voie parlementaire, votée dans les formes et appliquée par une administration elle-même soumise au contrôle de l'assemblée qui l'a votée, devient, une fois en vigueur, extrêmement difficile à abroger sans un vote contraire tout aussi explicite et surtout sans une contestation populaire et électorale violente, ce qui offre selon lui une résistance à l'effacement que ne posséderait pas une conquête obtenue par la force et non consacrée par un vote équivalent.

Il illustre ce principe par plusieurs exemples de réformes déjà obtenues dans d'autres pays censitaires de la région, qu'il a étudiés dans le cadre de sa pratique juridique, où des dispositions sociales votées plusieurs décennies auparavant demeurent en vigueur malgré des changements de majorité successifs. C'est sur cette conviction, que chaque réforme légalement obtenue constitue une fondation sur laquelle la suivante peut s'appuyer sans jamais avoir à reconquérir le terrain déjà gagné, que se referme cet ouvrage, le plus systématique de toute son œuvre.

Partie III. О Риске Разрыва : la critique de la voie révolutionnaire

III.1 L'absence de mécanisme de redevabilité dans un pouvoir né de la force

О Риске Разрыва s'ouvre sur l'examen le plus direct que Pravlov consacre à la méthode révolutionnaire que défendent Kroujkine et ses contemporains. Il y pose une question qu'il présente lui-même comme n'ayant pas de réponse certaine au moment où il écrit : un pouvoir qui accède à sa position par le renversement de l'ordre existant, plutôt que par une élection régulière, dispose-t-il d'un mécanisme structurel le rendant redevable devant ceux au nom desquels il prétend gouverner ?

Pravlov examine plusieurs réponses possibles à cette question sans en privilégier ouvertement une seule : il note que certains théoriciens révolutionnaires, dont Kroujkine lui-même, prévoient des dispositifs de contrôle interne, d'audit ou de rotation destinés à prévenir la dérive d'un pouvoir issu de la rupture, mais il observe aussi que ces dispositifs, aussi bien conçus soient-ils sur le papier, n'ont encore jamais été mis à l'épreuve d'une application réelle au moment où il écrit, ce qui rend, selon ses propres termes, tout jugement définitif prématuré. Il formule ainsi son propos comme une question ouverte à examiner plutôt que comme une conclusion déjà arrêtée définitivemet.

III.2 La sanction périodique du suffrage contre l'absence de sanction après la rupture

Le second temps de О Риске Разрыва développe la comparaison que Pravlov juge la plus significative entre les deux voies, celle de la sanction périodique du pouvoir. Un gouvernement élu, explique-t-il, se soumet à intervalles réguliers au jugement de l'électorat qui l'a porté au pouvoir, et peut être remplacé par cette voie sans qu'aucune rupture violente ne soit nécessaire ; un pouvoir installé par la rupture, en revanche, ne dispose d'aucun mécanisme équivalent intégré à son mode d'accession lui-même, ce qui signifie, selon Pravlov, que sa remise en cause éventuelle devrait emprunter la même voie que celle qui l'a porté au pouvoir, c'est-à-dire une nouvelle rupture, avec les mêmes incertitudes et les mêmes risques que la première.

Pravlov précise explicitement, dans ce chapitre, qu'il ne prétend pas savoir si les révolutionnaires de son temps parviendront ou non à instaurer, par d'autres moyens que l'élection, une redevabilité équivalente à celle du suffrage, une question qu'il déclare ouvertement laisser à l'épreuve du temps plutôt que de trancher par avance sur ce point également.

III.3 Les limites que Pravlov s'impose à lui-même

Le dernier temps de О Риске Разрыва est celui où Pravlov formule le plus explicitement les limites qu'il s'impose à lui-même dans cette analyse. Il y écrit que son propos constitue une mise en garde et une question posée aux partisans de la révolution, non une prédiction dont il affirmerait connaître par avance l'issue, et qu'il serait aussi peu rigoureux de sa part d'affirmer avec certitude que la voie révolutionnaire échouera à produire un pouvoir redevable que de la part de ses adversaires kroujkiniens d'affirmer avec la même certitude qu'elle y parviendra.

Il consacre les dernières pages du texte à énumérer les conditions qui permettraient, selon lui, à un pouvoir révolutionnaire de répondre effectivement à l'objection qu'il a soulevée, sans exclure qu'elles puissent être un jour remplies. C'est cette prudence assumée, plus que la teneur de l'objection elle-même, qui caractérise le style intellectuel de Pravlov dans l'ensemble de son œuvre, et qui la distingue nettement du ton plus assertif, directs et sans aucun esprit de compromis des textes de Kroujkine, de Dobrovine ou de Svobodine.

Partie IV. La rupture vécue

IV.1 La surveillance et l'isolement croissant après 1905

Записки Последней Весны s'ouvre sur un changement de registre net par rapport à l'ensemble de l'œuvre antérieure de Pravlov: ce n'est plus un texte de théorie politique mais un journal de notes rédigé au jour le jour, dans les semaines qui suivent immédiatement la révolution socialiste de 1905.

Pravlov y consigne la dégradation rapide de sa situation personnelle, la surveillance dont il fait l'objet de la part des nouvelles autorités, la fermeture progressive des locaux de son association pour l'extension du suffrage y compris dans le nouveau système socialiste pour une démocratie représentative plus directe que l'appareil du parti. Il décrit également l'isolement croissant dans lequel le placent d'anciens alliés ou sympathisants qui prennent leurs distances avec lui à mesure que sa position devient politiquement dangereuse à partager.

Le ton de ces notes plus factuelles que théorique contraste complètement avec la prudence méthodique de О Риске Разрыва rédigé quelques années plus tôt et montrent le début du récit d'un déclin politique violent.

IV.2 Записки Последней Весны : un texte interrompu par l'arrestation

Le second temps de Записки Последней Весны est le plus bref et le plus fragmentaire de tout ce qui subsiste de l'œuvre de Pravlov, le texte étant interrompu par son arrestation avant d'avoir pu être achevé ou mis en forme définitive. Les dernières pages retrouvées consistent en des notes éparses, parfois de simples phrases isolées. Pravlov semble tenter de comprendre la rapidité avec laquelle sa position, tolérée sous la République censitaire tant qu'elle s'exerçait dans la légalité, devient immédiatement intenable sous le nouveau pouvoir. Cet ouvrage circule aujourd'hui encore clandestinement dans quelques cercles universitaires sociaux démocrates.

Partie V. Postérité: purge et réhabilitation universitaire prudente

Sergueï Pravlov meurt dans les toutes premières purges qui visent le courant social-démocrate au lendemain de la révolution socialiste, l'un des tout premiers représentants de ce courant à être exécuté par le nouveau pouvoir.

Ce n'est que bien plus tard, à l'occasion de travaux universitaires consacrés aux origines de la révolution de 1905 et aux courants qu'elle a éliminés dans ses premières années, que le nom de Pravlov et le contenu de ses écrits sont redécouverts et republiés, dans une démarche que les historiens présentent explicitement comme un travail de reconstitution documentaire plutôt que comme une réhabilitation politique du courant qu'il représentait. Il sera d'ailleurs systématiquement critiqué dans ces oeuvres de manière superficielle pour passer la censure. Cette réhabilitation officieuse reste, encore aujourd'hui, prudente et circonscrite aux cercles universitaires, la social-démocratie telle que Pravlov l'avait théorisée n'ayant jamais retrouvé, à la différence de l'anarchisme de Svobodine ou de l'anarcho-syndicalisme de Statchkine la moindre existence organisée et autorisée au sein du spectre politique de la RFSK. Sa thèse basée sur une critique systémique n'aura pas su se réinventer au sein du parti comme les Svobodiniens et les Statchkiniens et l'essentiel de ses partisans se résigneront très vite à rentrer dans le rang des écoles idéologiques dominantes du parti pour perdurer dans l'appareil et ne pas finir comme leur ancien leader.
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