
Ce diagnostic radical a des conséquences doctrinales précises qui distinguent la Zerstörungdoktrin de n'importe quelle autre position politique, même la plus extrême. Si on suppose que le diagnostic est correct, alors il n'existerait aucune institution, structure ou organisation sociale qui échapperait à cette contamination, y compris les partis politiques nationalistes, les syndicats, les Eglises conservatrices, les familles (dont les structures de transmission ont été corrompues par des décennies d'éducation libérale), les armées et certainement pas les mouvements nationalistes et fascistes existants dont la seule ambition est de prendre le pouvoir dans ce système, ce qui revient aux yeux de Klebs à vouloir gérer la décomposition au lieu d'y mettre fin. Cette dernière cible est celle à laquelle le Zerstörungsmanifest consacre le plus de pages et la plus grande férocité rhétorique. La critique des fascismes existants prend une tournure largement structurelle car dans sa grille de lecture, Klebs considère que tout mouvement qui cherche à prendre le pouvoir dans le système libéral, que ce soit par les urnes ou par la force des armes, accepte nécessairement les règles de ce système comme cadre de son action et accepter les règles d'un jeu, même si c'est provisoire et tactique, c'est se laisser transformer par ces mêmes règles. Klebs avance qu'une organisation politique qui veut conquérir un parlement doit recruter des membres modérés pour élargir sa base, doit tenir des discours plus acceptables pour le grand public, doit négocier des alliances avec des forces qui ne partagent aucune de ses convictions les plus radicales et doit gérer des élus qui ont des intérêts électoraux à défendre et des permanents qui ont des salaires à maintenir. Chacune de ces concessions, aussi minime qu'elle puisse paraître, est une forme de transformation et la somme de ces transformations finit par produire une organisation méconnaissable dont les héros fondateurs ne reconnaîtraient pas les successeurs. En somme, le kohlisme ou l'orthographisme par exemple avaient commencés tous les deux dans leurs sociétés respectives comme des projets radicaux qui se sont transformés, au contact du pouvoir ou de sa recherche, en machines électorales ou gouvernementales dont la radicalité initiale n'était plus qu'un souvenir mythologique utilisé pour mobiliser les militants de base pendant que la direction négociait avec les mêmes élites qu'elle prétendait combattre. La conclusion que Klebs tire de ce diagnostic est d'une logique implacable mais d'une brutalité qui explique aussi pourquoi le Zerstörungsmanifest n'a pas beaucoup circulé au sein de l'extrême droite götterlandaise car puisque le système est totalement corrompu et que toute tentative d'action dans ce système corrompt à son tour celui qui agit, la seule position cohérente est de refuser toute action qui présuppose la durabilité du système. Il ne faut pas réformer, prendre le pouvoir ou même construire une organisation capable de gouverner, il faut détruire. Systématiquement et méthodiquement.
La critique de l'organisation :
L'une des tensions récurrents de la Zerstörungdoktrin est celle qui oppose sa propre logique à l'existence de la Division Massenvernichtung qui est, de fait, une organisation et donc à l'opposé des valeurs de la doctrine. Klebs en avait parfaitement conscience et il y consacre dans son manifeste un développement qui passe souvent inaperçu dans les analyses superficielles de sa doctrine. Il estime que toute organisation structurée, peu importe laquelle, présente un paradoxe fondamental dans les conditions d'un Etat encore fonctionnel. Une organisation a des membres connus, des hiérarchies, des réunions, des communications, un financement, des chefs. Bref, par définition, elle est aussi et surtout vulnérable à la contre-insurrection et sa vulnérabilité est directement lié proportionnellement à sa taille : plus une organisation grandit, plus elle offre de surface d'attaque à ses ennemis. La Première République avait réussi à neutraliser l'Armée Populaire du Götterland communiste par une décapitation successive pendant deux décennies à cause de la centralisation de l'organisation qui ouvrait l'accès aux réseaux clandestins à chaque arrestation d'un chef important. La Division ne peut se permettre de reproduire la même erreur. Klebs soutient pour cela la théorie de la résistance sans chef, aussi appelée le "Führerlose Widerstand". Selon lui, une organisation centralisée est une arme datant de l'époque où l'Etat était tout juste assez fort pour que sa résistance nécessite une contre-puissance structure comparable à la sienne mais dans une phase d'effondrement systémique (et certains y voient ici une forme de grande lucidité, on dira souvent dans les cercles de l'extrême droite que Klebs avait prédit la guerre civile plusieurs années avant celle-ci), cette logique s'inverse. Un Etat en décomposition ne peut pas se lancer dans des opérations de contre-insurrection coordonnées contre des ennemis qu'il ne peut pas identifier. Le Führerlose Widerstand repose donc sur un principe simple : des individus ou des cellules de deux à cinq personnes maximum, sans lien organisationnel entre elles, sans hiérarchie qui les chapeaute, sans contact avec un état-major central. Chaque cellule agit de manière entièrement autonome en sélectionnant ses cibles selon sa propre lecture de la doctrine et ses propres capacités opérationnelles. Elle ne rend de comptes à personne et n'attend d'ordres de personne. Si elle est infiltrée ou arrêtée, elle tombe seule et n'entraîne dans sa chute que ses membres directs et pas l'ensemble du réseau.
Klebs précisera plus tard lors de la fondation de la Division en 2015 que celle-ci était une nécessité de la phase initiale, une structure temporaire rendue nécessaire par le fait que ni la doctrine, ni les militants ne sont encore assez matures pour fonctionner sans un minimum de coordination mais il la désigne explicitement comme une concession tactique destinée à être dépassée : l'horizon de la Division comme organisation est sa propre dissolution en une constellation d'acteurs autonomes qu'aucune autorité centrale ne contrôle et qu'aucune répression centralisée ne peut donc éliminer. La guerre civile götterlandais n'a fait qu'accélérer le processus dans les deux sens avec d'un côté la destruction de l'appareil d'Etat républicain qui a considérablement réduit la capacité de contre-insurrection qui rendait une organisation centralisée nécessaire et de l'autre, le conflit armé ouvert a créé des besoins de coordination tactique sur le terrain qui forcent la Division à maintenir une structure de commandement qu'elle sait pourtant être une anomalie sur le plan doctrinal. Ce n'est pas non plus une contradiction que la Division cherche à masquer, Klebs l'expose comme un enjeu central de l'époque. La question n'est pas de savoir si la Division doit évoluer vers le Führerlose Widerstand mais quand, et la réponse dépende l'avancement de la destruction du système ennemi. Plus l'Etat républicain s'effondre, plus la structure centralisée de la Division devient inutile et dangereuse. L'objectif est de parvenir au point où l'organisation aura rendu sa propre existence superflue, où suffisamment d'individus auront intériorisé la doctrine pour agir sans instruction, où la Zerstörungdoktrin sera devenue un réflexe culturel dans les milieux qui la partagent plutôt qu'un programme d'une organisation formelle. C'est l'horizon que Klebs nomme le Doktrinierungssieg, la victoire par la doctrine, le moment où l'idée aura tellement pénétré certains milieux sociaux que sa suppression deviendrait aussi impossible que la suppression d'une croyance religieuse.
Propagande par l'acte :
Le point aveugle le plus significatif des premières versions de la Zerstörungdoktrin était l'absence d'une théorie de la communication politique de la violence. Dans le Zerstörungsmanifest, les actes terroristes de la Division sont justifiés essentiellement de manière négative : ils sont nécessaires parce que toute autre forme d'action est compromise. Klebs y développe longuement pourquoi voter est une illusion, pourquoi militer est une cooptation et pourquoi construire un parti est une trahison mais il est étrangement bref sur ce que la violence accomplit positivement, au-delà de détruire une cible matérielle quelconque. Entre 2012 et 2015, Klebs comble ce silence dans plusieurs textes annexes où il développe l'argument suivant : dans une société de l'information saturée où chaque événement est immédiatement noyé dans un flux ininterrompu d'autres événements, la violence politique est la seule forme de communication qui ne peut être ignorée par les masses, non pas parce que cette violence est spectaculaire en soit ou l'est plus que les autres (les médias götterlandais savent très bien banaliser la violence spectaculaire) mais parce qu'elle produit une rupture dans le cours ordinaire des choses que même la banalisation ne peut pas complètement effacer. Un attentat, même raté ou de faible intensité, pose une question que toutes les autres formes de communication politique tendent à éviter : est-ce que l'ordre dans lequel vous vivez est aussi solide que vous le croyez ? Cette question, bien qu'elle n'est jamais posée explicitement, s'inscrit dans la conscience collective par le simple fait de la violence et cette décision, même quand elle est condamnée universellement, démontre que les règles sont contestables, ce qui est aux yeux de Klebs le premier pas vers l'effondrement. Mais la Zerstörungdoktrin va plus loin dans sa théorie de la communication car elle distingue deux audiences pour chaque acte violent. La première audience est celle de l'ennemi : le système républicain, ses institutions, ses défenseurs et sa population, à qui le message doit être d'ébranler l'impression de sécurité et de protection conférée par l'Etat. La seconde audience est celle des sympathisants potentiels, tous ceux qui dans les marges de la société götterlandaise, partagent confusément les ressentiments et les convictions de la Division sans en avoir tiré les conséquences pratiques. Pour ceux-là, l'acte violent montre la réalité praticable de l'idéologie, la sortie de la simple posture intellectuelle et la possibilité d'un autre monde.
Cette fonction démonstrative est, pour Klebs, infiniment plus importante que la destruction matérielle produite par l'acte lui-même. Un attentat qui tue quelques personnes ou détruit un bâtiment a un impact matériel négligeable sur la puissance de l'Etat mais son impact psychologique, en revanche, est sans commune mesure avec ses effets directs s'il est correctement exécuté et correctement compris par ceux auxquels il s'adresse. C'est pourquoi la Zerstörungdoktrin insiste sur la question de la sélection des cibles avec rigueur. Les cibles idéales, dans cette doctrine, sont celles qui accomplissent ce double travail symbolique avec la plus grande efficacité et qui visent les symboles de l'internationalisme cosmopolite, du capitalisme financier, du progressisme et du règne judéo-servile. Chacun de ces actes est une ponctuation dans le discours politique de la Division et la série de ces arguments et leur accumulation sur la durée produira dans certains milieux sociaux un effet de permissivité progressive, la violence devenant imaginable, puis normale, puis nécessaire.
L'eschatologie de l'effondrement :
Le reproche le plus fréquemment adressé à la Zerstörungdoktrin par ses critiques de droite est celui du vide qui succède à la destruction. Si tout doit être rasé, qu'est-ce qui puisse dans les ruines ? La première réponse de la Zerstörungdoktrin, la plus simple, est que la question est mal posée en soit. Demander ce qui vient après la destruction, c'est présupposer que la pensée du militant national-révolutionnaire doit embrasser le cycle complet de la destruction et de la reconstruction, du négatif et du positif. C'est une présupposition héritée des traditions révolutionnaires antérieures à la Zerstörungdoktrin, qu'elles soient fascistes ou communistes, qui pensaient toutes que la violence n'était qu'un moyen au service d'une fin. Klebs rejette cette structure de pensée, il considère que la violence n'est pas un moyen mais bien la seule fin possible et vouloir définir ce qui vient après, c'est déjà penser en termes de moyens en construisant mentalement une nouvelle société qu'on voudrait voir émerger et donc déjà adapter ses actes présents aux exigences de cette construction future et donc déjà se compromettre avec la logique du monde qu'on prétend détruire. Mais cette première réponse est assez incomplète car les combattants ont besoin de se battre pour quelque chose et pas seulement contre quelque chose et Klebs le sait bien. Sa doctrine serait politiquement inopérante si elle se résumait à un nihilisme pur sans aucune perspective d'au-delà.
La deuxième réponse prend donc le tournant volontaire d'une forme d'eschatologie de l'effondrement qui emprunte autant à la philosophie qu'à la biologie. Klebs considère que les civilisations, comme les organismes biologiques, ont des cycles de vie et de mort. Leur mort n'est pas une fin de la vie en soit mais la transformation de la matière organique qui les constituait en humus d'où une vie nouvelle peut émerger. La civilisation libérale-démocrate est un organisme mort dont la décomposition constitue à la fois le symptôme de sa mort et la condition de ce qui viendra après qui, par définition, ne peut être défini à l'avance précisément parce que cela ne peut émerger que des conditions réelles de l'effondrement, des conditions que personne ne peut vraiment anticiper et dont la nature exacte dépendra de quelles forces survivront à la destruction, de quelles communautés maintiendront une cohésion suffisante pour devenir les germes d'un ordre nouveau, de quel type de violence aura dominé la phasé d'effondrement et donc de quel type d'hommes elle aura sélectionnés naturellement. Cette eschatologie de l'effondrement fait de la Zerstörungdoktrin une forme de doctrine pseudo-évolutionniste en considérant l'effondrement comme un mécanisme de sélection naturelle : il détruit ce qui est faible et corrompu et laisse subsister les éléments les plus durs, adaptés et capables de survivre. Ces éléments ne constituent en rien une société organisée mais ils constitueront le matériau biologique et culturel à partir duquel une société pourra s'organiser dans des formes que personne ne peut prédire parce que ces formes dépendront des conditions matérielles après l'effondrement. Ce refus de définir l'après n'est pas une lacune aux yeux de la Zerstörungdoktrin, celle-ci estime au contraire que prétendre définir la société aryenne future, c'est tomber dans le même travers que tous les utopistes révolutionnaires qui croyaient pouvoir planifier l'Histoire et dont l'échec est systématiquement résulté du fait que la réalité a refusé de coopérer avec leurs plans. La Zerstörungdoktrin en tire une leçon inverse, si personne ne peut planifier l'Histoire, alors il faut planifier l'anti-Histoire, la destruction de ce qui existe, et laisser l'Histoire faire elle-même le travail de reconstruction à partir des débris.
La sanctification du loup solitaire :
L'élément le plus contre-intuitif de la Zerstörungdoktrin est ce que Klebs nomme la Verherrlichung des Verrats, la glorification de la trahison. Pour comprendre le concept, il faut partir d'une observation que Klebs formule avec une certaine franchise : toute organisation radicale produit inévitablement des membres qui finissent par agir en dehors d'elle, soit parce qu'ils trouvent qu'elle ne va pas assez loin, soit parce qu'ils perdent patience avec les délibérations internes, soit plus simplement parce qu'une opportunité se présente à eux sans qu'ils aient le temps d'en référer à qui que ce soit. Dans la plupart des organisations, ces individus sont traités comme des problèmes à régler, ils agissent sans autorisation, compromettent les plans de la direction, donnent à l'ennemi des prétextes pour la répression et désorganisent la cohérence de la stratégie collective. La réponse normale serait donc d'appliquer une discipline interne, de punir ceux qui agissent seuls. La Zerstörungdoktrin dit exactement l'inverse. Dans son cadre, l'individu qui agit seul, sans instructions, sans coordination avec quiconque et qui saisit une opportunité de violence parce qu'elle se présente à lui et qu'il a intériorisé la doctrine suffisamment pour ne plus avoir besoin qu'on lui dise quoi faire ; cet individu n'est pas un problème, mieux que cela, c'est un modèle. Il est ce vers quoi la doctrine tend, l'aboutissement de son projet de dissolution de l'organisation dans un mouvement culturel diffus et incontrôlable. Klebs désigne ces hommes comme des Einzelkämpfer, des combattants solitaires, qu'ils vouent comme des figures héroïques dont le courage dépasse de loin celui de n'importe quel soldat qui obéit aux ordres.
L'argument est à la fois psychologique et stratégique. Psychologiquement, l'Einzelkämpfer démontre que la conviction est suffisamment profonde pour produire l'action sans l'appui d'une structure ou d'une hiérarchie. L'homme qui attend les instructions de son chef agit par obéissance mais l'homme qui agit seul, lui, agit par pure conviction. Cette conviction est, dans la Zerstörungdoktrin, la seule forme d'engagement politique authentique qui compte vraiment dans un monde où toutes les autres formes d'engagement sont des compromissions organisationnelles. Stratégiquement, l'Einzelkämpfer résout tous les problèmes d'infiltration et de contre-insurrection qui rendraient la Division vulnérable. Il n'y a pas de réseau à démanteler derrière lui, pas de chaîne de commandement. Les individus agissent seuls en vertu de convictions qu'ils partagent avec des milliers d'autres individus qui ne le connaissent pas et avec lesquels il n'a jamais communiqué. Son arrestation ou sa mort ne fragilise personne d'autre que lui-même et si la doctrine est suffisamment diffusée dans les milieux les plus réceptifs, d'autres prendront de toute façon sa place sans avoir eu besoin de le connaître personnellement par la seule vertu de partager le même cadre idéologique. La Verherrlichung des Verrats va même plus loin encore car elle implique que l'Einzelkämpfer qui agit en dehors de la Division et même parfois contre ses intérêts tactiques immédiats ne doit pas être sanctionné mais célébré. Sa transgression de la discipline organisationnelle est la preuve de sa fidélité à quelque chose de plus grand que l'organisation : à la doctrine elle-même, à la race aryenne pure. Cette glorification de l'action autonome produit un effet doctrinal énorme car elle transforme chaque acte de violence commis par n'importe quel individu qui se revendique de la doctrine en victoire de la Zerstörungdoktrin. La Division ne peut être défaite par la destruction de son organisation parce que ce n'est pas son organisation qui l'a fait exister c'est la doctrine qui vit dans les têtes de ceux qui l'ont intériorisée à travers tout le Götterland et parmi les volontaires étrangers.