05/04/2020
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Sōvioni Tīrra
painture
Ēdrukar Tlauma naejot pintagon essa hen argēña embra, tregon zaldrun daor gaomagon.
Sōvioni naejot ziry, mōriar naejot pinta, se gōvilla, naejot līfa, sōva kessi.

Nyke daor tīrro qēlossa skoro embāzma morghagon.
Nyke tīrro sōvioni, se vēyan sȳlvoni, se Zōbrys vala pesqi sekot —
se ao riñisi skoro embar tregon, vala harsi, embra qeltāzma sōrgi.



Sōvioni iēdar: Morvessa, sōrqa dōrī ziry, embrasȳz.
Hen dōri ziry, iā hūra vellu khastra naejot —
vēzin ziry tīrro « Khastra daor sikkagon. »
Vīnora, se pesqi, hen ziry dettragon naejot.
Sikka sȳlvon, arahnys hypni bē, hen dōri ziry vaelun :
turyn Tlauma daor gō ziry qelvagon, daor gō valyr skoriot.
Sōvioni iēdar vēttir : Iril, molvyn nendra ziry vaelun —
hemagon nendra, tregi jemot naejot ziry.
Asphodélon ānthi, hen qelta lanta, ziry vaelun :
morgh naejot ziry gaomu, hen ziry morgh naejot vaelagon.



Embra sōvioni, Zōbrys ziry vaelun, daor gō, daor riñis —
tolvra jemagon senda, qelta hemagon senda.
Zōbrys daor morgh gaomu — ziry morgh iēdar kessi.



Sōvioni naejot vēttir tregagon : daor gō Zōbrys vala hūra.
Morvessa gō, se lanta vellu iēdar naejot ;
Iril gō, se daor gaomu naejot morgh.
Vēyan sȳlvoni naejot embra sōvioni —
Morvessa : « morgh zōbragon » ; Iril : « zōbragon hypni. »
Ziry sōvioni daor gō valyr.



Skoro sōrqa hen qelvi naejot riñis, daor gō ziry naejot —
naejot Zōbrys, embra dōri sōvioni, morgh naejot riñis.
Riven naejot lanta, hen vēyan sȳlvoni : naejot ziry morgh se zōbragon senda.
Hen riven naejot, turyn Qurvahl naejot hemagon qelvi —
se ziry naejot : daor zaldrīzoti turyn, daor hūra turyn — sōvioni tregon turyn, embra sȳlvon vala.
Qelta ēdrusi naejot pinta : daor tregon, embra dōri vaelun sōvioni senda.
Draumyerius vēzin naejot tīrro « hen Route » — daor gō vala, daor gō issa.

Tīrra sōva.

Traduction :
Ainsi s'ouvre, à Tlauma, tout chant qui mérite d'être fini, en donnant d'abord un ordre à la Mémoire elle-même.

Je ne dirai rien de dieux qui foudroient les cités. Je dirai deux femmes, un figuier, et une perle pas plus grosse qu'une amande — et vous verrez qu'une grande guerre dort souvent dans d'aussi petites choses.

Il y avait Morvessa, que les potiers peignent tout en noir, sans lui laisser un pouce de peau claire, comme si la lumière elle-même refusait de se poser sur elle plus d'un instant, Morvessa-aux-doigts-de-cendre, comme si elle était, quelque part, la cadette de cette autre Aurore qu'on dit aux doigts de rose, mais tournée, elle, vers le soir plutôt que vers le matin. Derrière son épaule se déploie, sur toutes les urnes de l'île, une lame noire recourbée comme une corne de lune vieillie, les prêtres l'appellent la Faux-qui-n'a-jamais-coupé, car nul ne l'a jamais vue trancher que dans les songes et pourtant chaque grappe qui noircit sur la vigne, chaque poisson qui blanchit sur le sable, lui doit sa dette. À son poignet pend un fruit sec, une figue vidée de sa chair et recroquevillée en forme d'araignée dormante, les enfants de Tlauma s'en écartent encore aujourd'hui, sans plus savoir pourquoi.

Il y avait Iril, que les mêmes potiers peignent pâle mais chevelue comme une nuit d'orage, comme si toute l'obscurité qu'on avait refusée à son visage s'était réfugiée dans ses cheveux. Sur son front, deux bois de faon encore couverts de leur velours, ce duvet-là saigne au moindre choc, tant qu'il pousse, car Iril ne porte pas une couronne finie, mais une couronne qui grandit encore, et qui grandirait sans fin si on la laissait faire. Autour d'elle, sur la fresque, quelques fleurs blanches à six pétales, les vieux disent que ce sont des asphodèles, et qu'Iril les inventa avant même d'inventer la mort qu'elles annoncent.



Entre leurs mains flotte la Perle Rouge, ni tout à fait donnée ni tout à fait reprise, les peintres jurent qu'elle a tremblé sous leur pinceau, comme si l'argile hésitait à la fixer. Elle tient dans un creux de paume. Et pourtant, là où elle passe, l'œuf oublie qu'il devait attendre, le venin se hâte de mûrir dans la gorge du serpent, l'os se referme sur sa fêlure comme un poing sur un serment tenu. On dit qu'elle ne donne pas la vie, la vie, Tlauma l'avait déjà, gratuite, depuis le premier jour du monde. Elle donne seulement l'instant où la vie doit cesser d'attendre. Voilà, si l'on y regarde bien, tout ce qu'est un fruit mûr.



Les sœurs s'étaient juré, dans un temps qu'aucun potier n'a peint, de ne jamais la garder plus longtemps qu'un souffle. Trop longtemps dans les mains de Morvessa, et les nouveau-nés seraient venus au monde déjà voûtés, trop longtemps dans celles d'Iril, et rien n'aurait plus fini de commencer, le louveteau serait resté louveteau jusqu'à la dernière saison, et les morts, faute de savoir où aller, seraient restés couchés à la surface du monde à attendre une permission qui ne vient pas. Ainsi le monde tenait, sur le fil d'un seul serment, entre une sœur qui retenait tout et une sœur qui ne retenait rien.
Or vint un bosquet, à la lisière des marais du sud, chargé de figues que les deux sœurs réclamaient à la fois. Morvessa les voulait noires, tombées, rendues à la terre : « Rien ne meurt, disait-elle, qui ne nourrisse quelque chose. » Iril les voulait pâles encore, sucrées, attendant les premiers cerfs à cornes : « Rien ne naît, disait-elle, qui n'ait d'abord attendu. » Aucune des deux ne voulut céder.



Elles tirèrent, chacune vers soi et la Perle, qui n'avait jusque-là connu que des mains d'accord, céda d'un coup. Ainsi qu'une braise arrachée au foyer par un courant d'air trop vite ouvert, qui traverse le noir de la pièce sans savoir elle-même, tant qu'elle vole, si elle mourra en cendre grise ou si elle mordra la paille sèche qui l'attend au sol, ainsi vola la goutte rouge, entre les mains stupéfaites des deux sœurs, et nul, ni chez les hommes ni chez les dieux, n'aurait su dire d'avance ce qu'elle ferait de la terre où elle tomberait. Elle tomba sous les racines du figuier, sans un bruit qu'on ait jugé bon de peindre. Et la terre, qui n'avait jamais goûté seule à la Perle, ne sut pas choisir entre pourrir et mûrir, alors elle fit les deux.
De cette racine unique naquirent les premiers arbres au bois rouge, ceux que Qurvahl appelle encore les Sans-Patience, dont la sève peut mûrir en un jour ce qui aurait dû prendre une saison, et flétrir, du même geste, ce qui s'obstinait à ne pas mourir à temps. C'est en ouvrant l'écorce de l'un d'eux, dit-on, qu'un homme de Qurvahl comprit le premier qu'il portait sous sa peau la même sève pressée et qu'il lui suffirait de s'ouvrir lui-même pour apprendre ce que la terre avait mis sept jours à comprendre en une nuit.

Voilà pourquoi, à Tlauma, les mages du sang ne se disent enfants ni du feu, ni de la lune, ni même de Perzys le géant, ils se disent enfants d'une querelle au sujet d'un figuier, entre deux sœurs qui s'aimaient trop pour avoir, l'une ou l'autre, tout à fait raison. Et sur le mur du temple, on n'a jamais peint la dispute elle-même, seulement l'instant d'avant, leurs mains encore tendues l'une vers l'autre, la Perle encore ronde, encore entière, encore à personne. Autour de la scène court une frise sans commencement ni fin visible, la même sur toutes les urnes de l'île, les prêtres de Draumyerius, bien plus tard, l'appelleront la Route, et diront qu'un chemin véritable doit toujours ressembler à cela, un tour qu'on ne peut quitter avant d'être revenu au premier pas.

C'est ici que le chant se repose, et que je le tourne, moi qui le chante, vers un autre sang, un sang, cette fois, qui ne tombera pas par accident.

Tīrra sōva.
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