18/08/2020
19:17:09
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Sōvioni Tīrra
painture
Ēdrukar Tlauma naejot pintagon essa hen argēña embra, tregon zaldrun daor gaomagon.
Sōvioni naejot ziry, mōriar naejot pinta, se gōvilla, naejot līfa, sōva kessi.

Nyke daor tīrro qēlossa skoro embāzma morghagon.
Nyke tīrro sōvioni, se vēyan sȳlvoni, se Zōbrys vala pesqi sekot —
se ao riñisi skoro embar tregon, vala harsi, embra qeltāzma sōrgi.



Sōvioni iēdar: Morvessa, sōrqa dōrī ziry, embrasȳz.
Hen dōri ziry, iā hūra vellu khastra naejot —
vēzin ziry tīrro « Khastra daor sikkagon. »
Vīnora, se pesqi, hen ziry dettragon naejot.
Sikka sȳlvon, arahnys hypni bē, hen dōri ziry vaelun :
turyn Tlauma daor gō ziry qelvagon, daor gō valyr skoriot.
Sōvioni iēdar vēttir : Iril, molvyn nendra ziry vaelun —
hemagon nendra, tregi jemot naejot ziry.
Asphodélon ānthi, hen qelta lanta, ziry vaelun :
morgh naejot ziry gaomu, hen ziry morgh naejot vaelagon.



Embra sōvioni, Zōbrys ziry vaelun, daor gō, daor riñis —
tolvra jemagon senda, qelta hemagon senda.
Zōbrys daor morgh gaomu — ziry morgh iēdar kessi.



Sōvioni naejot vēttir tregagon : daor gō Zōbrys vala hūra.
Morvessa gō, se lanta vellu iēdar naejot ;
Iril gō, se daor gaomu naejot morgh.
Vēyan sȳlvoni naejot embra sōvioni —
Morvessa : « morgh zōbragon » ; Iril : « zōbragon hypni. »
Ziry sōvioni daor gō valyr.



Skoro sōrqa hen qelvi naejot riñis, daor gō ziry naejot —
naejot Zōbrys, embra dōri sōvioni, morgh naejot riñis.
Riven naejot lanta, hen vēyan sȳlvoni : naejot ziry morgh se zōbragon senda.
Hen riven naejot, turyn Qurvahl naejot hemagon qelvi —
se ziry naejot : daor zaldrīzoti turyn, daor hūra turyn — sōvioni tregon turyn, embra sȳlvon vala.
Qelta ēdrusi naejot pinta : daor tregon, embra dōri vaelun sōvioni senda.
Draumyerius vēzin naejot tīrro « hen Route » — daor gō vala, daor gō issa.

Tīrra sōva.

Traduction :
Ainsi s'ouvre, à Tlauma, tout chant qui mérite d'être fini, en donnant d'abord un ordre à la Mémoire elle-même.

Je ne dirai rien de dieux qui foudroient les cités. Je dirai deux femmes, un figuier, et une perle pas plus grosse qu'une amande — et vous verrez qu'une grande guerre dort souvent dans d'aussi petites choses.

Il y avait Morvessa, que les potiers peignent tout en noir, sans lui laisser un pouce de peau claire, comme si la lumière elle-même refusait de se poser sur elle plus d'un instant, Morvessa-aux-doigts-de-cendre, comme si elle était, quelque part, la cadette de cette autre Aurore qu'on dit aux doigts de rose, mais tournée, elle, vers le soir plutôt que vers le matin. Derrière son épaule se déploie, sur toutes les urnes de l'île, une lame noire recourbée comme une corne de lune vieillie, les prêtres l'appellent la Faux-qui-n'a-jamais-coupé, car nul ne l'a jamais vue trancher que dans les songes et pourtant chaque grappe qui noircit sur la vigne, chaque poisson qui blanchit sur le sable, lui doit sa dette. À son poignet pend un fruit sec, une figue vidée de sa chair et recroquevillée en forme d'araignée dormante, les enfants de Tlauma s'en écartent encore aujourd'hui, sans plus savoir pourquoi.

Il y avait Iril, que les mêmes potiers peignent pâle mais chevelue comme une nuit d'orage, comme si toute l'obscurité qu'on avait refusée à son visage s'était réfugiée dans ses cheveux. Sur son front, deux bois de faon encore couverts de leur velours, ce duvet-là saigne au moindre choc, tant qu'il pousse, car Iril ne porte pas une couronne finie, mais une couronne qui grandit encore, et qui grandirait sans fin si on la laissait faire. Autour d'elle, sur la fresque, quelques fleurs blanches à six pétales, les vieux disent que ce sont des asphodèles, et qu'Iril les inventa avant même d'inventer la mort qu'elles annoncent.



Entre leurs mains flotte la Perle Rouge, ni tout à fait donnée ni tout à fait reprise, les peintres jurent qu'elle a tremblé sous leur pinceau, comme si l'argile hésitait à la fixer. Elle tient dans un creux de paume. Et pourtant, là où elle passe, l'œuf oublie qu'il devait attendre, le venin se hâte de mûrir dans la gorge du serpent, l'os se referme sur sa fêlure comme un poing sur un serment tenu. On dit qu'elle ne donne pas la vie, la vie, Tlauma l'avait déjà, gratuite, depuis le premier jour du monde. Elle donne seulement l'instant où la vie doit cesser d'attendre. Voilà, si l'on y regarde bien, tout ce qu'est un fruit mûr.



Les sœurs s'étaient juré, dans un temps qu'aucun potier n'a peint, de ne jamais la garder plus longtemps qu'un souffle. Trop longtemps dans les mains de Morvessa, et les nouveau-nés seraient venus au monde déjà voûtés, trop longtemps dans celles d'Iril, et rien n'aurait plus fini de commencer, le louveteau serait resté louveteau jusqu'à la dernière saison, et les morts, faute de savoir où aller, seraient restés couchés à la surface du monde à attendre une permission qui ne vient pas. Ainsi le monde tenait, sur le fil d'un seul serment, entre une sœur qui retenait tout et une sœur qui ne retenait rien.
Or vint un bosquet, à la lisière des marais du sud, chargé de figues que les deux sœurs réclamaient à la fois. Morvessa les voulait noires, tombées, rendues à la terre : « Rien ne meurt, disait-elle, qui ne nourrisse quelque chose. » Iril les voulait pâles encore, sucrées, attendant les premiers cerfs à cornes : « Rien ne naît, disait-elle, qui n'ait d'abord attendu. » Aucune des deux ne voulut céder.



Elles tirèrent, chacune vers soi et la Perle, qui n'avait jusque-là connu que des mains d'accord, céda d'un coup. Ainsi qu'une braise arrachée au foyer par un courant d'air trop vite ouvert, qui traverse le noir de la pièce sans savoir elle-même, tant qu'elle vole, si elle mourra en cendre grise ou si elle mordra la paille sèche qui l'attend au sol, ainsi vola la goutte rouge, entre les mains stupéfaites des deux sœurs, et nul, ni chez les hommes ni chez les dieux, n'aurait su dire d'avance ce qu'elle ferait de la terre où elle tomberait. Elle tomba sous les racines du figuier, sans un bruit qu'on ait jugé bon de peindre. Et la terre, qui n'avait jamais goûté seule à la Perle, ne sut pas choisir entre pourrir et mûrir, alors elle fit les deux.
De cette racine unique naquirent les premiers arbres au bois rouge, ceux que Qurvahl appelle encore les Sans-Patience, dont la sève peut mûrir en un jour ce qui aurait dû prendre une saison, et flétrir, du même geste, ce qui s'obstinait à ne pas mourir à temps. C'est en ouvrant l'écorce de l'un d'eux, dit-on, qu'un homme de Qurvahl comprit le premier qu'il portait sous sa peau la même sève pressée et qu'il lui suffirait de s'ouvrir lui-même pour apprendre ce que la terre avait mis sept jours à comprendre en une nuit.

Voilà pourquoi, à Tlauma, les mages du sang ne se disent enfants ni du feu, ni de la lune, ni même de Perzys le géant, ils se disent enfants d'une querelle au sujet d'un figuier, entre deux sœurs qui s'aimaient trop pour avoir, l'une ou l'autre, tout à fait raison. Et sur le mur du temple, on n'a jamais peint la dispute elle-même, seulement l'instant d'avant, leurs mains encore tendues l'une vers l'autre, la Perle encore ronde, encore entière, encore à personne. Autour de la scène court une frise sans commencement ni fin visible, la même sur toutes les urnes de l'île, les prêtres de Draumyerius, bien plus tard, l'appelleront la Route, et diront qu'un chemin véritable doit toujours ressembler à cela, un tour qu'on ne peut quitter avant d'être revenu au premier pas.

C'est ici que le chant se repose, et que je le tourne, moi qui le chante, vers un autre sang, un sang, cette fois, qui ne tombera pas par accident.

Tīrra sōva.
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La Grâce de Visele

iillustration
Toute dette, disent aujourd'hui les Qelonos d'Iēdar Blēnon, cherche un corps pour se payer. Il a fallu dix-sept générations à la maison de Visele pour comprendre qu'ils avaient raison et un dix-huitième roi pour en régler le solde entier en une seule nuit. Mais il faut commencer avant les rois, quand les gens du roc n'étaient qu'une poignée de familles nichées sous Tlauma, et que la Blessure, déjà, prenait son dû sans que personne ait rien signé. On ne l'appelait pas encore la Faim. On l'appelait le mal des cadets, parce qu'il frappait presque toujours les plus jeunes d'une fratrie, comme si la Blessure économisait ses forces sur l'aîné pour mieux se rattraper sur le dernier-né. Elle prenait de deux manières, et personne n'a jamais su laquelle était la pire.
La première se prenait dans la tête et dans les sens, un enfant qui distinguait mal les couleurs à cinq ans n'en distinguait plus aucune à quinze, un autre entendait le monde s'assourdir année après année, comme si on tirait, chaque hiver, un rideau de plus entre lui et les voix aimées, un troisième perdait les mots avant de perdre la voix, cherchant le nom des choses les plus simples sa mère, le pain, le feu avec une panique de plus en plus visible dans le regard. Les vieux du roc disaient que la Blessure buvait à même l'esprit, une gorgée par génération, et que chaque famille avait dans ses veines une provision qui s'épuisait. La seconde se prenait dans la chair. Cela commençait par une plaque de peau, au creux du coude ou le long de l'omoplate, qui restait tiède même l'hiver comme une pierre posée trop près du feu. Puis la plaque durcissait, année après année, en un os nouveau, mal formé, qui poussait sous la peau comme une racine cherchant sa sortie, et craquait, parfois la nuit, avec un bruit sec que les mères apprenaient à redouter dans le sommeil de leurs enfants. On appelait cela les braises, parce que la peau, à cet endroit, restait toujours un peu rouge, comme un charbon qu'on n'arrive jamais tout à fait à éteindre.
Le dernier roi de cette poignée de familles avait vu partir quatre fils avant sa trentième année. L'aîné avait perdu l'ouïe puis l'équilibre, et s'était noyé un soir dans deux pieds d'eau sans avoir entendu le cri de son propre père sur la berge. Le deuxième portait, à quatorze ans, une plaque de braise si large sous l'omoplate qu'il ne pouvait plus lever le bras droit, il mourut de la fièvre qui suit toujours, chez les gens du roc, la nuit où l'os perce enfin la peau. Le troisième oublia, avant de mourir, jusqu'au nom de son père. Le quatrième ne survécut pas à sa première année. Il lui restait Saevrin. Elle avait huit ans quand les bords de sa vue commencèrent à s'assombrir, comme si le monde reculait chaque jour un peu plus loin de ses yeux vers son centre. À douze ans, elle ne voyait plus que ce qu'on plaçait juste devant elle. À quinze, la dernière chose qu'elle vit distinctement — elle le dit elle-même, un soir, d'une voix si calme qu'elle effraya son père plus que n'importe quel cri — fut son propre reflet dans l'eau d'une cuvette, elle nota que ses yeux, déjà, n'avaient plus tout à fait leur couleur d'origine. Elle mourut à l'automne suivant, aveugle, et sourde dans ses dernières semaines, la Blessure semblait avoir choisi, chez elle, de prendre les deux sens à la fois, comme pour clore le compte plus vite. Le roi la veilla seul, une main posée sur sa poitrine pour sentir, plutôt que pour entendre, le moment où son souffle s'arrêterait.



Il monta cette même nuit, seul, vers une fissure du flanc que même les bergers évitaient, la roche, autour, restait chaude en toute saison, et l'herbe n'y poussait jamais tout à fait droite. Le chemin qu'il croyait connaître depuis l'enfance ne l'était plus. Deux fois, la sente s'arrêtait net devant un pan de roche éboulé qu'il n'avait jamais vu s'effondrer, l'obligeant à redescendre chercher un autre passage dans le noir, les mains en sang à force de s'agripper à des arêtes qu'il ne distinguait pas. Plus haut, le vent se mit à souffler par rafales si précises qu'elles semblaient viser sa seule silhouette, assez fortes pour le plaquer contre la paroi, puis mortes d'un coup dès qu'il s'arrêtait pour reprendre son souffle. Passé le premier surplomb, des bêtes qu'il n'avait jamais vues d'aussi près dévalèrent la pente à sa rencontre comme les loups des hauteurs, mais plus grands que ceux des légendes de son enfance, les côtes visibles sous un pelage clair, et en nombre si anormal qu'aucun flanc aussi pauvre en gibier n'aurait dû en nourrir autant. ils venaient à lui et il réussit a en tuer deux au couteau, dans un corps-à-corps qui lui laissa l'avant-bras ouvert du poignet au coude et une bête suspendue à sa cuisse par les crocs jusqu'à ce qu'il lui écrase le crâne contre la pierre et il reprit sa marche saignant par trois endroits différents, parce que s'arrêter, désormais, lui semblait plus dangereux que continuer.

C'est dans la brume de chaleur du dernier plateau, à bout de sang et de souffle, qu'il la vit. Saevrin se tenait debout sur une corniche à l'écart du sentier, dans la robe même qu'on lui avait mise pour sa veillée, les yeux ouverts et clairs comme ils ne l'avaient plus été depuis des années, le genre de détail, se disait-il, qu'on n'invente pas dans un tourment de fièvre. Elle ne l'appela pas, ne fit pas un geste et se contenta de le regarder passer, avec une patience qui ressemblait davantage à du pardon qu'à un reproche. Il ne quitta pas le sentier. Ce fut, de toute la montée, le seul moment où ses jambes faillirent réellement céder du poids tout simple de ne pas se détourner. Il grimpa les derniers mètres sans se retourner, parce qu'il savait, sans se l'expliquer, que cette corniche s'ouvrait en aval sur un à-pic d'une trentaine de pieds, sans le moindre appui et que quiconque s'y serait tenu debout, vivant, s'y serait déjà rompu le cou pour y monter. Il ne raconta jamais cette vision à personne. Mais dans les années qui suivirent, chaque fois qu'un prêtre voulut lui affirmer que la Blessure n'avait aucun pouvoir sur les morts, il se contenta de hocher la tête sans répondre et ceux qui le connaissaient bien remarquèrent qu'il ne redescendit plus jamais par ce même versant, sans qu'il en donnât la raison à personne.



Il connaissait le mythe des Sœurs, quel enfant du roc ne le connaît pas, et avait, dans sa jeunesse, fait lire par un scribe itinérant les rares tablettes que gardait la cour sur des rois plus anciens que lui, dont on ne savait plus que des fragments de serments. Une seule goutte de sang divin, tombée par accident dans la terre d'un bosquet, avait suffi à faire naître un arbre capable de mûrir toute chair sous ses racines, ou de la flétrir, selon son humeur. Une goutte. Par accident. Sans qu'on le lui demande. Son raisonnement, cette nuit-là, tenait en une phrase qu'il ne prononça à voix haute pour personne : «si un accident pouvait faire naître un arbre pareil, du sang donné en pleine conscience, à la source même de la Blessure plutôt qu'à une goutte égarée de ses enfants, devait pouvoir forcer quelque chose de plus grand qu'un arbre. Non pas guérir, il n'était pas assez naïf pour croire qu'on guérit une blessure en la nourrissant mais fixer le hasard en habitude, la pourriture en loi, jusqu'à ce que la Blessure elle-même n'ait plus à choisir au hasard lequel de ses enfants elle prendrait, telle année. Il ouvrit sa paume avec le même couteau qui avait coupé, deux heures plus tôt, les langes de sa fille, et laissa couler le sang dans la fente. Il ne s'arrêta ni au premier vertige, ni au second. Il continua jusqu'à ce que ses jambes cèdent enfin sous lui pour de vrai, cette fois, et que son front touche la pierre chaude. Il ne demanda pas la fin du mal. Il ne demanda pas le retour des morts. Il demanda à voix haute, dans le silence complet du plateau :

«Prends ta part, où tu voudras, dans l'ordre qui te plaira.
Je ne te demande pas d'épargner mon sang, on ne demande pas cela à une blessure.
Je te demande seulement qu'il reste toujours, après chaque paiement, quelqu'un debout pour porter la couronne.
Que le trône ne soit jamais vide. Peu m'importe à quel prix.»

Rien ne lui répondit par des mots mais un souffle chaud monta de la fente, chargé d'une odeur de pierre brûlée, et vint se poser directement sur ses yeux ouverts. La douleur fut si vive qu'il crut, un instant, être devenu aveugle comme sa fille l'avait été. Quand il put enfin rouvrir les paupières, le monde lui revint teinté d'un rouge sombre sur les bords, comme si le crépuscule ne le quittait plus jamais tout à fait et il comprit, avant même de trouver une eau où se regarder, que ses yeux ne reprendraient plus leur couleur d'origine.



Il redescendit et se remaria l'année suivante d'une femme dont on ne sait presque rien, sinon qu'elle le supplia, en apprenant ce qui s'était passé sur le plateau, de ne jamais lui faire d'enfant. Elle avait vu ses mains, cette nuit-là, encore couvertes d'une cendre fine qui ne partait pas au lavage, et avait deviné, avec cette clarté que gardent souvent pour elles les femmes qu'on n'écoute pas, ce que cela signifierait pour quiconque naîtrait de lui. Il ne l'écouta pas et eut d'elle un fils, les yeux rouges dès la naissance et en parfaite santé, pour la première fois depuis quatre générations. Ce fut le commencement de ce que la cour, bien plus tard, appellera son âge d'or. Pendant près de six générations, les enfants de Visele naquirent entiers avec des bons yeux, bonnes oreilles, membres droits, esprits clairs. Seuls les yeux rouges, transmis sans exception, rappelaient qu'un prix avait été payé quelque part. On y vit très vite moins une malédiction qu'une grâce, et l'on institua, pour la remercier, la Nuit de Sang qui, à chaque année, à la date du pacte, la famille royale montait en cortège jusqu'à la même fissure, et le souverain rouvrait, du même geste rituel, la même paume, une entaille volontaire pour reverser dans la pierre un peu de ce sang qui les avait épargnés. On chantait, cette nuit-là, une louange dont il ne reste aujourd'hui que le refrain : «Tu as pris une fois pour ne plus jamais reprendre au hasard.» Mais une dette, disent les Qelonos, ne s'éteint jamais en s'endormant.

À la septième génération, un prince naquit avec une main entièrement refermée sur elle-même, les doigts fusionnés en un poing qu'aucun forgeron du roc ne parvint à desserrer. À la dixième, deux jumelles ne connurent jamais le goût d'aucun aliment, quel qu'il fût, et durent apprendre à manger par habitude plutôt que par plaisir. À la treizième, un héritier resta muet jusqu'à sa mort, sans qu'on sache jamais s'il comprenait ce qu'on lui disait. Chaque génération, le nombre d'enfants touchés diminuait, parfois un seul, parfois aucun, mais le prélèvement s'alourdissait, chez celui qui le portait, d'une intensité que les anciens n'avaient jamais connue. La cour continua d'appeler cela sa grâce. Les vieilles servantes, elles, avaient depuis longtemps cessé de compter à voix haute ce qu'elles trouvaient sous leurs doigts.



Le roi Tlauma, nommé ainsi, disait-on à la cour avec un rire un peu forcé, parce que sa mère avait voulu flatter la montagne avant même sa naissance, hérita, par le seul hasard de la répartition, d'une part presque légère qui sont les yeux rouges, comme tous les siens, et rien d'autre que quelques nuits d'insomnie qu'il n'associa jamais vraiment à la Blessure. Il crut, un temps, que la dette s'épuisait enfin d'elle-même. Il se trompait. Elle l'avait seulement laissé passer, pour mieux se concentrer sur ce qui viendrait après lui. Son fils naquit un matin d'hiver, et la sage-femme, en le soulevant vers la lumière comme le veut la coutume, comprit d'un regard qu'il n'y aurait pas de seconde présentation, celle qu'on fait d'ordinaire devant la cour. L'enfant ne cligna pas des yeux dans la clarté, ses paupières, déjà, étaient scellées par une pellicule blanchâtre qui ne s'ouvrirait jamais tout à fait. Il ne pleura pas au bruit de la salle, ni plus tard à celui d'aucune cloche, d'aucun cri, d'aucun orage, rien, jamais, ne fit tourner sa tête. Ses mains se refermaient sur elles-mêmes comme celles du prince de la septième génération, mais aux deux poignets à la fois, les doigts déjà soudés en moignons qu'aucune sage-femme n'essaya de forcer. Ses pieds, tordus vers l'intérieur, ne porteraient jamais son poids. Il vint au monde sans un cheveu sur le crâne, et n'en eut jamais, pas même, plus tard, l'ombre d'un duvet sur la lèvre. On ne le présenta jamais à la cour, et on ne lui donna donc jamais de nom, la coutume de Visele veut qu'un enfant royal ne reçoive le sien qu'après avoir survécu à sa première Nuit de Sang, preuve vivante que la Blessure l'accepte. Celui-là, personne n'osa l'y porter. Vethara, la mère, fut la première à dire tout haut ce que la cour pensait tout bas, que la mort, pour cet enfant, ne serait pas un malheur mais une délivrance, et que le pire sort possible serait qu'il survécût aveugle, sourd, muet et immobile à l'âge où les autres enfants de Visele commencent à courir.
Le roi Tlauma ne l'accepta pas.



Il annonça, un mois plus tard, qu'il partirait chercher un moyen de délier son fils du pacte de son ancêtre, quitte à en payer seul le prix. Ce qu'il reçut en retour.....
Son propre frère, Kaedrus, lui rappela le premier, devant le conseil, que dix-sept générations sans un seul trône vide n'étaient pas un hasard qu'on pouvait se permettre de rompre par sentiment et qu'un roi qui menace la garantie menace, du même geste, tous ceux dont la vie dépend qu'elle tienne. Les prêtres refusèrent purement et simplement de bénir le voyage, un vieux desservant allant jusqu'à cracher, au pied du trône, que profaner un pacte vieux de dix-sept générations reviendrait à insulter la Blessure devant tous ses enfants vivants. Et dans les rues basses, quand la nouvelle se répandit, on ne parla plus que des vieilles histoires où la Blessure, mécontente, avait pris sans distinction pas seulement dans la maison royale, mais dans les maisons voisines, dans celles qui n'avaient rien demandé.
Tlauma partit malgré tout, seul, sans bénédiction, son fils porté dans une litière fermée, parce qu'il refusait de le laisser mourir à Visele sans avoir au moins essayé. Il traversa les cols jusqu'à Iēdar Blēnon, où les Qelonos, dit-on, ne croient à aucune vérité qui ne se pèse pas. Il fut reçu, après onze jours d'attente, par le Peseur, un vieillard aveugle depuis l'enfance, précisément, disait-on, pour qu'aucune vue ne vienne fausser son jugement, qui écouta le récit du pacte sans une seule question, puis fit apporter une balance de bronze noir à deux plateaux. Sur l'un, il fit poser un rouleau où était consignée, dans une écriture que Tlauma ne sut pas lire, chaque naissance de la lignée depuis dix-sept générations. Sur l'autre, rien.
« Le plateau vide, dit le Peseur, est celui de tous les rois qui n'ont jamais refusé la couronne. C'est son vide qui a tenu l'autre plateau en équilibre si longtemps. Une garantie qu'on n'a jamais mise à l'épreuve n'est pas la même chose qu'une garantie qui ne peut pas se rompre. »

Tlauma demanda alors, directement, ce qu'il était venu demander : «peut-on délier un seul héritier, sans toucher au reste du pacte ?» Le Peseur ne répondit pas et posa seulement un doigt sec sur le plateau vide : « Tant que ce plateau reste vide, la dette dort, répartie sur tous ceux qui restent. Le jour où quelqu'un y pose quelque chose, un refus, une soustraction, même faite par amour, plus rien ne dort. » Tlauma comprit exactement ce qu'on lui disait, et le risque exact qu'il s'apprêtait à prendre. Il choisit, malgré cela, de le prendre, parce qu'il avait vu son fils ne jamais tourner la tête vers aucune voix, et parce qu'aucune garantie dynastique, se dit-il, ne valait qu'on laisse un enfant vivre ainsi par simple prudence. Il rentra à Visele et, une nuit sans lune, porta lui-même son fils jusqu'à la fissure de son ancêtre.



Il posa l'enfant à même la pierre chaude, contre le bord de la fente, et rouvrit sa propre paume plus profondément, jusqu'au tendon. Il pressa sa main contre la poitrine de son fils et parla, pour la première fois de sa vie, directement à la Blessure comme si elle pouvait l'entendre autrement que par le sang :
« Reprends ce que tu lui as donné. Verse-le sur moi. Je porte la couronne, qu'elle porte le prix, pour une fois, à ma place. »
Ce qui suivit ne dura pas plus longtemps qu'il ne faut pour dire ces mots deux fois. Le corps de l'enfant se cambra d'un coup, comme tiré par une corde invisible attachée à la colonne, et un son sortit de sa gorge scellée depuis la naissance, pas un cri, quelque chose de plus bas, de plus ancien, comme si dix-sept générations de silences accumulés se libéraient d'un seul coup dans une seule expiration. Ses mains déjà closes se refermèrent plus fort encore, les jointures blanchissant jusqu'à fendre la peau, ses jambes tordues se raidirent et craquèrent au niveau des hanches. Un filet de sang noir coula de son nez, puis de ses oreilles, puis de sous ses paupières scellées, comme si son corps entier avait décidé, à défaut de pouvoir pleurer normalement, de pleurer par tous les endroits qu'on lui avait refusés. Sa poitrine se souleva une dernière fois, un souffle bien plus long que les autres, et ne redescendit pas. Il n'avait pas cinq mois.

Tlauma n'eut pas le temps de le pleurer. Le même souffle chaud qui avait autrefois marqué son ancêtre remonta de la fissure et le frappa de plein fouet, cette fois sans mesure ni retenue. Ses yeux, rouges depuis sa naissance, se voilèrent en un instant d'un blanc laiteux, et il sentit, avant même de comprendre qu'il ne voyait plus rien, un liquide chaud lui couler sur les joues, son propre sang, remontant depuis l'intérieur des orbites. Un bruit sourd, comme une porte qu'on referme trop fort au fond d'un puits, emplit son crâne des deux côtés à la fois, puis le monde des sons se retira d'un coup, ne laissant derrière lui qu'un sifflement continu qui ne s'arrêterait plus. Il voulut crier le nom de son fils, mais il ne sut plus, à cet instant, qu'il ne lui en avait jamais donné et ne sentit que sa gorge se refermer sur elle-même, sa langue devenue une chose étrangère et inutile derrière des dents qui claquaient sans qu'il puisse les commander. Ses doigts, enfin, commencèrent à se recourber, un à un, avec une lenteur presque délicate, tandis qu'une chaleur d'ambre se répandait sous la peau de ses mains et de ses pieds, annonçant l'os nouveau qui, cette fois, ne mettrait pas des années à percer. Les deux gardes qui l'avaient accompagné malgré l'absence de bénédiction, les seuls témoins, le retrouvèrent à l'aube, agenouillé contre la fissure, un enfant mort dans les bras, aveugle, sourd, incapable d'un seul mot, les mains déjà à demi refermées sur le petit corps qu'il ne pouvait plus ni voir, ni entendre, ni appeler.



La nouvelle descendit à Visele plus vite que le cortège funèbre. En moins de trois jours, Kaedrus réunissait dans la grande salle les familles qui, dix-sept générations durant, n'avaient jamais eu à se demander qui pourrait régner sans porter la marque, la marque, jusque-là, ayant toujours épargné assez de rois pour qu'aucun n'ait jamais eu à répondre de rien. Un roi aveugle, sourd et muet ne pouvait ni juger, ni signer, ni même être certain de qui, dans une pièce, prétendait parler en son nom. Certains, à la cour, y virent une punition méritée, un homme qui avait osé toucher à la garantie recevait, disaient-ils, exactement ce qu'il était allé chercher. D'autres y virent au contraire la preuve que la Blessure ne connaissait ni justice ni cruauté, seulement le sang et qu'aucun des deux mots ne s'appliquait à elle. D'autres encore, plus pragmatiques, n'y virent qu'une chose, un trône qui, pour la première fois en dix-sept générations, n'était plus tout à fait occupé, et qui n'attendait plus que quelqu'un pour finir de le vider. La guerre qui suivit porta le nom de Tlauma.
Quant à Tlauma, on dit qu'il vécut encore de longues années, assis le plus souvent près d'une fenêtre dont il ne percevait plus la lumière, les mains posées sur les genoux comme les pose un homme qui attend qu'on lui rende quelque chose. Une servante trop jeune pour connaître l'histoire fut, dit-on, la seule à remarquer qu'il gardait cette position même les jours où personne ne venait et même les jours où, dans tout le palais, plus personne ne songeait encore à venir. Personne n'osa jamais lui dire que le trône, depuis longtemps déjà, appartenait à quelqu'un d'autre.
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Le Sang Ne Ment Pas
illustration

Ce que l'on sait de la chute de Rhal, on le sait presque entièrement par une seule bouche, celle d'un homme qu'on avait cessé d'inviter aux banquets bien avant cette nuit-là, parce que personne, à la table du roi, ne voulait plus lui poser de question dont il n'était pas prêt à entendre la vraie réponse. On l'appelait Ithran. Sa gorge, depuis le jour où elle s'était mise à parler sans lui pour dénoncer chacune de ses dettes, n'avait plus jamais réappris le silence ni le mensonge. Les prêtres Morvesson dirent, dans les mois qui suivirent, que le désastre s'était produit autrement que ce qu'Ithran racontait. Les guerriers Iriliens survivants dirent la même chose. On ne les crut ni les uns ni les autres, parce qu'à Rhal, où l'on scelle un serment en s'ouvrant la peau, tout le monde sait depuis l'enfance qu'une bouche qui a intérêt à mentir finit toujours par le faire, tandis qu'une gorge qui ne peut pas se taire n'a, elle, jamais rien à y gagner.
C'est donc le récit d'Ithran qu'on répète encore.



Les explorateurs revinrent des hauts pics de l'ouest un matin de brouillard, portant enveloppé dans des peaux une racine noircie, dure comme la pierre, plus lourde qu'aucun bois n'a le droit de l'être. D'où elle venait au juste, et à combien de jours de marche, Ithran lui-même ne le raconta jamais en détail, ce n'est pas son histoire à raconter, et elle appartient à d'autres bouches que la sienne. Ce qu'il dit, c'est ce qu'elle fit dès la première nuit où un forgeron, par curiosité plus que par piété, y frotta un lopin de cuivre brut, le métal but la chaleur du bois comme une bête assoiffée, et devint, avant que l'homme n'ait fini de compter jusqu'à dix, un bronze si parfait qu'aucune lame de Rhal n'avait jamais eu ce tranchant. Le forgeron mourut trois jours plus tard, la main qui avait tenu le cuivre entièrement desséchée, la peau collée à l'os comme un gant trop vieux, comme si le bois, en donnant, avait aussi repris quelque chose à celui qui l'avait touché sans lui demander la permission.
Le roi Vaelrik, déjà vieux, déjà plus habitué à qu'on lui explique le monde qu'à le gouverner, comprit avant tout autre ce que cela signifiait pour Rhal, la Racine Première (c'est le nom qu'on lui donna, dès cette nuit-là) pouvait faire de leurs mines de misère l'arsenal le plus riche de toute la côte, ou de leurs ennemis une terre de cendres sans qu'un seul soldat de Rhal n'ait à lever une lance.
Il aurait dû la faire jeter à la mer cette nuit-là. Il la fit porter au palais à la place.



Rhal était depuis toujours partagée entre deux maisons dont les noms mêmes portaient le souvenir d'une querelle plus ancienne que la ville, les Morvesson, prêtres-sorciers vêtus de noir des pieds à la gorge, qui lisaient l'avenir et le mensonge dans le sang versé, et les Iriliens, aristocrates-guerriers dont les chefs, depuis des générations sans exception, coiffaient leurs enfants d'une couronne de bois de cerf au premier sang versé au combat, un bois qu'on ne taillait jamais, qu'on laissait sur la tête et qu'on changé en l'agrandissant après chaque batailles ou combat gagné.
Corvain Morvesson se présenta le premier devant le trône. Son argument tenait en une phrase qu'il avait manifestement polie avant de la prononcer, un pouvoir de cette nature appartenait à ceux qui savaient déjà lire le sang, et le confier à des mains qui ne savaient que frapper reviendrait à donner une torche à un aveugle en lui demandant de ne pas brûler la maison.
Vaedric Irilien répondit le lendemain, devant la même cour, avec la même assurance, un pouvoir qui pouvait flétrir une armée entière en une nuit n'était pas un objet d'étude, c'était une arme, et une arme appartenait à ceux dont c'était le métier de la porter au combat, pas à des hommes qui passaient leurs nuits à chuchoter sur des bols de sang pendant que d'autres mouraient aux frontières pour que ces mêmes prêtres puissent chuchoter en paix.
Le roi Vaelrik ne trancha pas ce jour-là. Ni le suivant. Ithran, présent ce second jour parce qu'un chambellan avait eu la sottise de lui demander son avis sur l'humeur du roi, répondit (sans le vouloir, la question ayant suffi à lui arracher la vérité comme on arrache un une peau morte) que Sa Majesté avait déjà secrètement promis la garde de la Racine aux deux maisons, la même nuit, à quelques instants d'écart, espérant que le temps règlerait ce que son propre courage ne parvenait pas à trancher. Le chambellan pâlit. La phrase fit le tour du palais avant le coucher du soleil. On ne peut pas dire qu'Ithran ait menti ce jour-là, c'est précisément le problème qu'on avait avec lui.



La guerre qui suivit ne fut jamais déclarée par personne, ce qui la rendit plus difficile à arrêter que si elle l'avait été. Elle commença par des rixes de rue entre hommes des deux maisons, se poursuivit par des incendies dont personne ne revendiqua la responsabilité, et s'installa pour de bon la nuit où trois fils Iriliens furent retrouvés au petit matin, leur sang entièrement retiré de leurs corps par un art que seuls les Morvesson pratiquaient, sans une seule goutte répandue au sol, sans une seule plaie visible, comme si on les avait simplement vidés de l'intérieur.
Il y avait pourtant, au milieu de tout cela, une chose que ni Corvain ni Vaedric n'avaient prévue en formant leurs arguments devant le trône, leurs deux héritiers, profdiges et futurs de leurs maison, s'aimaient, et s'aimaient depuis avant que la Racine Première n'existe pour Rhal, depuis les étés où Saeryth Morvesson et Kaelen Irilien se retrouvaient encore, enfants, au bord du même bassin que leurs pères se disputaient déjà pour des raisons plus anciennes et plus oubliables.
Saeryth avait hérité du don de son père presque intact à quinze ans déjà, elle savait faire manipuler le sang intérieur puis extraire du corps en un seul geste. Kaelen portait, depuis ses dix-neuf ans, une couronne de bois encore jeune, gagnée en duel contre un homme deux fois son âge. Aucun des deux n'avait besoin d'être poussé en avant pour se distinguer. C'est précisément pour cela que, lorsque les deux maisons, à bout de morts, acceptèrent enfin de laisser un duel unique trancher la garde de la Racine plutôt qu'une guerre sans fin, chaque camp désigna, sans une hésitation, son meilleur, sans que ni l'un ni l'autre camp ne semble avoir seulement remarqué, ou avoir voulu remarquer, ce que cela signifierait pour les deux enfants qu'on envoyait s'affronter.



On dit que Saeryth pleura, la nuit précédente, non de peur mais de rage de ne pas pouvoir refuser. On dit que Kaelen, la même nuit, aiguisa une lame qu'il avait l'intention d'utiliser avant le combat sur sa propre famille et maison.
Le duel eut lieu sur la place du sel, devant les deux maisons entières et devant un roi qui, pour une fois, ne détourna pas le regard. Saeryth ouvrit le combat comme on le lui avait enseigné, forçant le sang de Kaelen à ralentir dans ses jambes, à hésiter dans son bras d'épée, de quoi gagner sans verser une goutte, si elle l'avait voulu jusqu'au bout. Kaelen, lui, aurait pu la toucher trois fois avant qu'elle n'ait fini son premier geste, sa couronne de bois, disait-on, lui donnait une vitesse qu'aucun entraînement seul n'explique.
Il ne la toucha pas une seule fois.
À l'instant où son épée aurait dû s'abattre (l'instant que toute la place retint son souffle pour voir), Kaelen la laissa tomber sur les pavés, ouvrit les mains devant lui, et dit, assez fort pour que même les rangs du fond l'entendent, qu'il ne lèverait jamais une lame contre la femme qu'il comptait épouser, la Racine pouvait bien appartenir aux Morvesson jusqu'à la fin des âges pour ce que cela lui importait désormais.
Ce ne fut pas reçu comme un acte d'amour par ceux qui avaient perdu des fils dans les incendies. Ce fut reçu, des deux côtés, comme une trahison. Par les Iriliens, qui virent leur champion s'agenouiller devant l'ennemi et par une partie des Morvesson eux-mêmes, qui virent dans cet abandon la preuve que la maison rivale n'avait jamais pris le duel au sérieux, et qui y flairèrent un mépris pire qu'une défaite honnête. La Racine passa, techniquement, sous la garde des Morvesson cette nuit-là. La guerre, elle, ne s'arrêta pas.Elle changea seulement de visage, glissant des rues vers les couloirs du palais, où l'on complotait désormais ouvertement la mort d'un jeune homme qui avait eu l'audace d'aimer publiquement une prêtresse.



C'est dans ces semaines-là, à ce qu'affirme Ithran, que Saeryth et Kaelen conçurent, seuls, sans en parler à leurs pères, le projet qui devait tout réparer.
Saeryth connaissait le mythe des Sœurs mieux qu'aucun prêtre de sa maison, elle l'avait étudié, disait-elle, précisément parce que son propre nom de maison en descendait. Elle savait qu'une seule goutte de sang, tombée par accident entre deux mains qui refusaient de céder l'une à l'autre, avait suffi jadis à faire naître le tout premier de ces arbres. Son raisonnement, qu'elle exposa à Kaelen une nuit sur les remparts, tenait en une conviction simple et fatale, si l'accord et le désaccord mêlés avaient suffi une fois à créer, alors deux mains qui s'aimaient sincèrement (l'une portant la force qui déchire, l'autre le don qui dissout) pourraient sûrement refaire, volontairement et avec amour plutôt que par colère, ce que deux sœurs furieuses avaient fait sans le vouloir. Un nouvel arbre naîtrait, disait-elle. Une seconde Racine. Assez pour les deux maisons, et la guerre s'éteindrait faute de raison de continuer.
Kaelen n'avait pas besoin d'être convaincu. Il avait déjà renoncé une fois, publiquement, à tout ce qu'on attendait de lui pour elle et il n'allait pas reculer devant une seconde folie si elle portait, cette fois, la promesse d'une vraie paix. Ils volèrent la Racine Première une nuit sans lune, dans le sanctuaire même où Corvain la gardait, et montèrent ensemble jusqu'au vieux figuier sauvage qui poussait, seul et tordu, sur la colline hors des murs, le seul endroit de Rhal, disaient les vieilles femmes, où la terre gardait encore un peu de la douceur des origines.



Ce qui suivit, Ithran ne le tenait pas d'un témoin direct, aucun témoin direct n'a survécu pour le raconter autrement que par lui, puisque c'est précisément sa gorge, des années plus tard, sur ordre du conseil désespéré de comprendre ce qui s'était passé, qui fut forcée de rapporter mot pour mot ce que la seule survivante encore capable de parler, une jeune garde postée trop loin pour intervenir mais assez près pour tout voir, lui avait confié avant de mourir de ses propres blessures.
Kaelen empoigna la Racine à deux mains et tira, de toute la force que sa couronne de bois lui donnait, pour l'ouvrir en deux comme on fend une bûche récalcitrante. Saeryth posa ses paumes ouvertes de part et d'autre du bois, sur les mains mêmes de Kaelen, et laissa son sang couler le long du bois noirci en récitant, à voix basse d'abord puis plus fort, les mots mêmes que la tradition prête aux Sœurs au moment de leur querelle, les mots du don et les mots du refus, prononcés ensemble plutôt que l'un contre l'autre.
Pendant un instant, dit la garde mourante à Ithran, cela sembla marcher, le bois noir se mit à luire d'un rouge sourd de l'intérieur, comme une braise qu'on ranime en soufflant dessus, et une odeur de sève et de sang mêlés monta si fort que les deux jeunes gens en pleurèrent sans s'en rendre compte. Puis le bois, plutôt que de céder en deux moitiés vivantes, se referma sur lui-même d'un coup. Et explosa.
Ce ne fut pas un éclat de bois ordinaire. Ce fut une onde de chaleur rouge sombre qui balaya la colline puis dévala vers la ville comme une marée refusant de rester dans son lit, traversant chaque mur, chaque porte close, chaque corps endormi, comme si le sang de chaque habitant de Rhal avait soudain répondu à un seul et même appel. On dit que ceux qui dormaient se réveillèrent en hurlant, les veines visibles sous leur peau comme des rivières de braise, les yeux virant du brun ou du gris à un rouge de charbon vif en l'espace d'un seul battement de cœur, incapables de dire si la douleur venait de l'intérieur ou de l'extérieur de leur propre corps. Des nourrissons moururent dans leur berceau, le visage figé dans un cri qu'ils n'avaient pas eu le temps de terminer. Des vieillards s'effondrèrent en tenant leur propre poitrine comme on tient une porte qu'on sent céder de l'autre côté.
Et dans les fosses où la ville gardait, depuis des générations, les quelques dragons que la magie Morvesson maintenait tant bien que mal en vie malgré la faim des hauteurs, quelque chose de pire encore se produisit. On les entendit avant de les voir, un raclement d'os contre la pierre, comme si leurs propres squelettes cherchaient à sortir avant le reste. Leur chair fondit littéralement de leurs flancs en l'espace d'une nuit, laissant à nu des carcasses jaunâtres encore couvertes de lambeaux d'écailles, leurs yeux devenus deux billes rouges sans paupières, leur faim devenue quelque chose qui ne ressemblait plus à de la faim ordinaire mais à un besoin de dévorer qui ne s'arrêtait jamais, pas même une fois la proie avalée. Le premier gardien qui entra dans les fosses cette nuit-là fut retrouvé au matin, ce qu'il en restait tenait dans un seau.



Kaelen et Saeryth ne moururent pas dans l'explosion elle-même. On les retrouva encore vivants au pied du figuier calciné, enlacés, incapables de parler, leurs yeux déjà rouges comme tous les autres à des lieues à la ronde, leurs mains si profondément soudées l'une à l'autre par la chaleur qu'on ne put jamais vraiment déterminer, en les enterrant, où finissait la main de l'un et où commençait celle de l'autre. La garde mourante qui rapporta tout ceci à Ithran jura qu'avant de perdre connaissance, elle avait entendu Saeryth rire, un rire bref, sans joie, comme celui d'une femme qui vient de comprendre une plaisanterie beaucoup trop tard pour qu'elle serve encore à quelque chose.
Ithran survécut, comme presque tout Rhal survécut, marqué du même rouge que tous les autres. Sa gorge, elle, resta ce qu'elle avait toujours été. Quand le conseil, des mois plus tard, chercha enfin à établir un récit officiel de ce qui s'était passé (un récit qui, comme tous les récits officiels de Rhal, aurait sans doute arrangé la mémoire de chaque maison pour épargner ses morts et charger l'autre), c'est à lui, précisément parce qu'il ne pouvait pas mentir même par charité, qu'on demanda malgré soi de témoigner en dernier lieu, pour trancher entre les versions.
Il raconta tout. Y compris ce que ni les Morvesson ni les Iriliens n'auraient voulu voir consigné, que leurs deux enfants ne s'étaient pas trahis l'un l'autre, qu'ils n'avaient pas non plus commis d'erreur de sorcellerie qu'un plus grand savoir aurait évitée, qu'ils avaient simplement essayé, avec tout l'amour dont deux êtres jeunes sont capables, de faire par choix ce que le monde n'avait accepté, une fois, que par accident.
À Visele, quand la nouvelle arriva, des mois plus tard, par la bouche essoufflée d'un marchand, les prêtres de la cour y virent une confirmation supplémentaire de ce qu'ils enseignaient déjà, un don de la Blessure ne se partage jamais sans qu'elle en réclame le prix ailleurs. À Aelyx, on y vit plutôt la preuve que toute créature, bête ou bois, devient monstrueuse dès qu'on cesse de la tenir sciemment au bord de la faim plutôt que de céder à sa plénitude. On ne rouvrit jamais les fosses aux dragons de Rhal. On se contenta d'en murer l'entrée, avec, gravée dans la pierre du linteau, la seule phrase que la ville trouva encore la force de graver cette année-là, celle qu'on enseignait déjà à chaque enfant avant de savoir marcher, et qui n'avait plus, depuis cette nuit, tout à fait le même sens qu'avant :

Le sang ne ment pas.
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L'Apologie d'Ilyandra

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À Aelyx, on enseigne aux enfants, avant même qu'ils sachent compter, que la Raison est un cadeau et non un droit de naissance. Les Qurvahl la reçoivent parce qu'ils savent la mériter dans leur sang. Les bêtes en sont privées parce qu'elles n'ont jamais rien fait pour la gagner. Et les dragons, disent les prêtres du Grand Raisonnement, ne sont ni l'un ni l'autre, ce sont des dieux qui ont eu la Raison, qui l'ont perdue par leur propre faiblesse, et qui l'ont perdue pour toujours. On ne les plaint pas plus qu'on ne plaindrait un homme qui aurait bu jusqu'à oublier son propre nom. On les enchaîne, on les affame juste assez pour qu'ils demeurent utiles, et on appelle cela de la miséricorde, puisqu'on aurait tout aussi bien pu les laisser mourir. Ilyandra dirigeait l'Académie du Sang depuis vingt ans quand elle entreprit ce que ses propres collègues appelèrent, longtemps après coup, son grand travail de dévotion. Personne, à l'époque, n'y vit une menace. Elle passait ses nuits penchée sur des carcasses de dragons morts en captivité, ouvrant leurs os un à un, pesant leurs organes, mesurant l'angle exact de leurs mâchoires contre celui des mâchoires humaines conservées dans les caveaux du temple. On la trouvait admirable. Une femme qui consacrait sa vie entière à comprendre la déchéance divine, c'était exactement le genre de dévotion que le dogme aimait exhiber en exemple. Ce que ses collègues ignorèrent, jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour l'arrêter, c'est que ses mesures avaient cessé depuis longtemps de chercher pourquoi les dragons avaient déchu. Elles cherchaient qui, précisément, ils avaient été avant de déchoir.



Elle bâtit sa preuve sur deux piliers, et prit soin, disait-elle plus tard, de ne jamais publier l'un sans l'autre, de peur qu'on ne puisse réfuter l'un en ignorant simplement le second.
Le premier reposait sur un art que toute l'île pratiquait déjà sans y voir malice, le Sceau des Veines, cette magie de parenté par laquelle on tranche deux paumes, on mêle deux sangs, et on regarde s'ils se reconnaissent ou se repoussent, comme le font depuis toujours les héritages contestés et les paternités douteuses. Ilyandra pratiqua ce sceau non pas entre deux vivants, mais entre le sang tiré des cadavres de dragons et celui, conservé depuis des générations dans les archives de l'Académie, des grandes familles fondatrices d'Aelyx. Le sang des dragons reconnut ce sang-là. Elle refit l'expérience onze fois, avec onze cadavres différents, avant de se permettre d'y croire elle-même.
Le second pilier était d'une autre nature, presque géométrique. Chaque os de dragon, une fois scié, révèle en son cœur des cercles concentriques, semblables à ceux qu'on trouve dans le tronc d'un arbre abattu, et qui comptent les années aussi fidèlement qu'un scribe compte les siens sur un mur de prison. En croisant l'âge ainsi obtenu de chaque dragon vivant avec les registres de disparition que l'Académie garde, par habitude plus que par piété, depuis la fondation de la cité, Ilyandra put faire ce qu'aucun prêtre n'avait jamais osé tenter. Elle établit, avec une précision qu'aucun de ses futurs accusateurs ne parvint jamais à contester en public, que l'un des dragons encore vivants et enchaînés dans l'arène du jugement portait, dans ses os et dans son sang, tout ce qu'il fallait pour être reconnu comme Vaeloth, l'un des treize fondateurs dont le nom figure encore sur le linteau du premier temple, disparu de toutes les archives le jour même où l'on cessa de compter les années de la fondation.
Ce qu'elle découvrit ensuite, elle le garda pour elle plus longtemps que tout le reste. En remontant sa propre lignée, celle que toute matriarche de l'Académie doit produire avant sa nomination, elle trouva Vaeloth à la racine de son propre arbre, six générations avant elle, aussi certainement que le portait chacun de ses cousins encore vivants qui n'en sauraient jamais rien.



Elle publia son traité un printemps, sous le titre le plus sobre qu'elle put trouver, De la Parenté du Sang, en y joignant chaque mesure, chaque date, chaque nom, de sorte qu'aucun lecteur de bonne foi ne pût l'accuser d'avoir avancé une seule ligne sans preuve derrière. Elle savait, en la déposant devant les scribes du Conseil, qu'elle venait de signer sa propre condamnation. Elle le fit tout de même, et sans un mot de plus que ce que le dépôt légal exigeait.
Le procès s'ouvrit avant la fin de l'été. Trois voix la portèrent devant l'assemblée, et il est resté d'usage, depuis, de dire qu'aucune des trois ne mentait sur ses raisons.
Ormerec, Grand Raisonneur du temple, parla le premier, et parla longtemps de ce que le traité d'Ilyandra ferait à la foi d'un peuple entier si l'on cessait de croire que la déchéance divine punissait une faute et non un simple hasard de sang. Un dieu qui perd sa nature par accident, dit-il, n'a plus rien à enseigner aux hommes sur la vertu.
Caelistra, dont la maison possédait plus de dragons enchaînés que toute autre famille d'Aelyx, ne parla pas de foi du tout. Elle parla de la valeur de son cheptel, de ses mines, de ses caravanes, et demanda froidement à l'assemblée ce qu'il adviendrait de la cité entière si l'on devait, du jour au lendemain, rendre à des bêtes de trait le statut de fondateurs qu'on avait le devoir de libérer.
Sethamon parla en dernier, et parla le moins bien, ce qui ne l'empêcha pas d'être le plus applaudi. Il avait été, dans sa jeunesse, l'élève d'Ilyandra, et perdit le concours de la chaire de l'Académie face à elle quinze ans plus tôt. Il ne le mentionna pas une seule fois dans son discours. Il n'en avait pas besoin. Tout le monde, dans la salle, savait.
Ilyandra ne nia rien de ce qu'on lui reprochait, et ne demanda rien non plus. Quand le Conseil, presque à contrecœur, lui offrit ce qu'il offrait rarement à un condamné de son rang, la possibilité de se rétracter publiquement pour n'être bannie que de l'Académie plutôt que de la vie, elle répondit qu'elle n'avait rien écrit qu'elle ne pût encore prouver debout devant eux, et qu'un homme qui se rétracte pour vivre plus longtemps n'a fait que choisir une mort plus lente. On la condamna à la sève de Sans-Patience, comme le veut la loi pour toute hérésie touchant à la nature des dieux. Elle ne demanda qu'une seule chose, et le Conseil, surpris qu'elle demandât si peu, la lui accorda sans discuter, que l'exécution ait lieu dans l'arène du jugement, devant le témoin, comme le veut la tradition pour toute sentence rendue au nom du Grand Raisonnement.



Le témoin assiste à chaque exécution d'hérétique depuis plus longtemps que quiconque, à Aelyx, ne saurait le dire. On l'amène enchaîné à un pilier de l'arène, on le maintient à la limite de la faim comme on le fait de tous les dragons de la cité, et sa seule présence suffit à sceller la sentence d'une autorité qu'aucun prêtre, à lui seul, ne pourrait revendiquer. Un dieu déchu, songe-t-on en le regardant, valide toujours mieux le châtiment d'un mortel déchu que ne le ferait un dieu resté entier. Le rituel de la sève exige, avant l'ingestion, que le condamné verse lui-même une part de son propre sang en offrande au pied du témoin, geste ancien dont plus personne à Aelyx ne se souvenait la raison, sinon qu'il fallait le faire ainsi depuis toujours. Ilyandra le savait mieux que quiconque dans l'assemblée. C'est très exactement sur ce geste, obligatoire, sans exception, qu'elle avait bâti tout son espoir. Elle s'avança jusqu'au pilier sous les yeux de toute la cité venue voir mourir l'hérétique la plus savante qu'Aelyx eût jamais produite. Elle ouvrit elle-même sa paume, comme l'exigeait la coutume, et laissa couler son sang au pied des chaînes du témoin, non pas d'un geste rapide et gêné comme le font d'ordinaire les condamnés pressés d'en finir, mais lentement, en le regardant couler, comme on regarde quelqu'un qu'on reconnaît enfin dans une foule après des années.
Ce qui se passa ensuite, aucun registre d'Aelyx ne le raconte de la même façon.



Le registre officiel de l'Académie, celui que consultent encore aujourd'hui les érudits qui veulent connaître l'affaire, dit ceci et rien de plus : que la sentence fut exécutée dans les formes, que le témoin resta immobile comme il l'avait toujours été, et que la mort d'Ilyandra confirma, aux yeux de tous les hommes raisonnables présents ce jour-là, la vérité du dogme qu'elle avait tenté d'ébranler.
Un second récit circule pourtant depuis, jamais consigné nulle part avant qu'une élève d'Ilyandra, nommée Nyssa, ne le confie sur son lit de mort à une seule personne, qui le confia à son tour à une seule autre, de sorte qu'on ne sait plus aujourd'hui combien de bouches l'ont porté avant la nôtre. Selon Nyssa, qui se tenait au premier rang ce jour-là, le témoin tourna la tête au moment précis où le sang d'Ilyandra toucha la pierre, pour la première fois de mémoire de garde vivant. Ses chaînes sonnèrent une fois, un seul coup, comme sonne une cloche de temple qu'on n'a taper par accident. Et de sa gorge sortit un son que Nyssa ne sut jamais décrire autrement que par ce qu'il n'était pas, ni un rugissement, ni une plainte de bête, mais quelque chose de plus proche, dit-elle, d'une tentative de comprehension.
Les prêtres présents firent taire l'assemblée avant qu'elle ne pût s'attarder sur ce bruit. On ne sait pas s'ils agirent ainsi parce qu'ils avaient entendu la même chose que Nyssa et voulaient l'enterrer, ou parce qu'ils n'avaient rien entendu du tout et refusaient simplement qu'un murmure de foule vienne troubler l'ordre d'une exécution. Les deux récits tiennent, encore aujourd'hui, sur le même pied à Aelyx, et aucun des deux camps qui s'en réclament n'a jamais réussi à faire taire l'autre. C'est peut-être, si l'on y songe, la seule victoire qu'Ilyandra ait jamais vraiment cherchée. Elle ne pouvait pas espérer convaincre une cité entière d'un seul coup. Elle pouvait, en revanche, rendre à jamais impossible la certitude tranquille avec laquelle Aelyx enchaînait ses dieux déchus la veille encore de son procès.
Le dogme survécut. Mais depuis ce jour, chaque fois qu'un garde s'approche d'un dragon pour resserrer ses chaînes, il lui arrive, dit-on, de chercher dans l'œil de la bête quelque chose qu'il espère ne pas y trouver.
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La Légion d'Iril et la Loi du Talion

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Le quarantième jour du siège, Tlauma comptait encore trois cent quarante légionnaires debout, répartis en cinquante-six cordées de six, chacune liée par un seul serment de sang prêté au sommet du crâne, là où pousse le velours des bois de faon que chaque casque imite en cuir bouilli. La règle tenait en une phrase que tout novice apprend avant de savoir tenir une lance "ce qu'un frère perd, un autre peut le lui rendre, tant que la cordée reste entière et que la dette, un jour, se rembourse à l'identique."
Les Vhoryn du Mont Dorian avaient encerclé les basses pentes dès le premier jour de l'automne, sous le commandement du Juge de Pierre Ossvann, et n'avaient jamais tenté qu'un seul assaut direct, préférant affamer la cité pente après pente. Ce quarantième jour, ils changèrent de méthode. Trois colonnes de guerriers de pierre, taillés à l'image des Premiers Liés que leur peuple vénère, montèrent la route de l'est en silence, sans tambour ni cor. Threnor commandait la seconde cordée du troisième rang. Corrin, son frère de sang depuis onze ans, marchait à sa droite quand une masse de granit lui broya l'épaule et le flanc contre le parapet. La blessure, par toute logique que la Légion enseigne depuis sa fondation, n'aurait pas dû tuer un homme lié à cinq autres. Threnor sentit le tirage se former, cette traction familière qu'on apprend à reconnaître dès le premier serment, sa propre vitalité se mettant en marche vers Corrin comme l'eau descend une pente. Il la sentit aussi dévier, à mi-chemin, vers une direction qu'aucune cordée n'emprunte jamais, et Corrin mourut avant que le prêtre de bataille n'ait fini de prononcer le nom du rituel.



Threnor examina le corps de Corrin cette nuit-là, seul, dans la tente des morts, sous prétexte de veiller son frère avant les rites. Il connaissait la marque que laisse un serment de cordée, un petit cercle brûlé à l'intérieur du poignet, présent depuis onze ans sur sa propre peau comme sur celle de Corrin. Il en trouva une seconde, plus fine, plus pâle, juste au-dessus de la première, comme une lame de rasoir passée une fois et vite recouverte. Il vérifia, dans les trois jours qui suivirent, six autres poignets parmi les vétérans encore en vie qui avaient servi quinze ans ou plus sous le commandement de Vorlaith. Quatre portaient la même seconde marque.
Il retrouva Bresail, ancien capitaine de la première cordée, réformé onze ans plus tôt pour une main qui ne se refermait plus, vivant désormais dans les celliers bas où l'on garde le vin destiné aux blessés. Bresail ne posa aucune question sur les raisons de sa visite. Il dit seulement qu'une nuit, bien avant sa réforme, il avait vu Vorlaith agenouillé seul près d'un légionnaire endormi, une lame courte à la main, et qu'il n'en avait plus jamais reparlé à personne parce que le lendemain matin, le blessé qu'il avait vu se réveillait plus faible qu'il n'aurait dû l'être, sans que rien dans son état ne l'explique.
Threnor demanda ensuite au scribe des registres de la Légion, sous prétexte d'une étude sur les pertes de guerre, la liste complète des morts des quinze dernières années classée par proximité de cordée avec le commandement. Le calcul lui prit deux nuits entières. Les légionnaires liés le plus directement à Vorlaith, ceux des trois premières cordées, mouraient depuis quinze ans à un taux presque trois fois supérieur à la moyenne du reste de la Légion. Aucun état-major honnête n'aurait toléré un tel chiffre sans enquête. Aucun n'avait jamais posé la question, parce que Vorlaith lui-même siégeait sur chaque conseil chargé de la poser.
Son propre père, Kestrian, avait servi quatorze ans dans la première cordée avant de mourir d'une fièvre que les prêtres de bataille n'avaient jamais su nommer. Threnor avait sept ans à l'époque. Il comprit, cette seconde nuit sur les registres, qu'il venait de retrouver le nom de son père au milieu d'une colonne de chiffres, et qu'il ne pourrait plus jamais relire cette liste sans le voir en premier.



Il choisit de voir de ses propres yeux plutôt que de porter une accusation qu'on pourrait encore nier. Neuf nuits après la mort de Corrin, il suivit Vorlaith depuis l'ombre du quartier des officiers jusqu'à la tente d'un jeune légionnaire blessé la veille et laissé aux bons soins d'un seul prêtre de garde, endormi ce soir-là d'un sommeil de potion contre la douleur. Threnor vit Vorlaith poser deux doigts sur le poignet du dormeur, tracer la seconde marque d'un geste rapide et pratiqué, et rester ainsi, immobile, le temps de dix respirations, pendant que le visage du blessé perdait sa couleur sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche.
Threnor ne l'affronta pas cette nuit-là. La Légion tout entière se préparait déjà pour ce que chacun sentait venir avant l'aube, l'assaut final des colonnes de pierre contre les portes basses, et un commandant accusé en pleine nuit, sans témoin extérieur, aurait eu pour seule réponse de faire taire l'accusateur avant le lever du jour. Il attendit le moment où Vorlaith n'aurait plus le choix de se cacher.



L'assaut final vint avec le soleil. Ossvann lança ses trois colonnes de pierre ensemble contre la porte basse, appuyées cette fois par deux cents guerriers vivants portant marteaux et pioches, décidés à finir en une matinée ce que quarante jours de siège n'avaient pas obtenu. Vorlaith, du haut du rempart, ordonna ce que la Légion n'avait pas pratiqué depuis vingt ans, la Grande Corde, l'union de toutes les cordées en une seule chaîne de vitalité tournée vers un seul point, lui-même, chargé de rediriger la force combinée de trois cent quarante hommes vers les lignes les plus menacées.
C'est au moment précis où le rituel s'ouvrit, quand chaque légionnaire sentit sa propre vitalité quitter son corps pour rejoindre la chaîne, que Threnor s'avança devant l'assemblée entière et invoqua, à voix haute, le droit le plus ancien de la Légion, celui qu'on enseigne le premier jour et qu'on espère ne jamais avoir à prononcer, le Compte Ouvert.

« Une dette de vie non rendue se réclame devant tous. Je réclame celle de Corrin. Je réclame celle de mon père, Kestrian. Je réclame celle de quatre vétérans encore vivants qui portent sur leur poignet une marque que la Légion ne reconnaît pas. »

La prêtresse Maerith, montée depuis le verger sacré où sa charge la retient d'ordinaire, se trouvait présente ce jour-là pour bénir les mourants de la bataille à venir. C'est elle, et non un officier, qui porta la main sur la chaîne déjà ouverte de la Grande Corde et lut, dans le sang lui-même, ce que quinze années de registres n'avaient fait que suggérer. Elle annonça le compte à voix haute, pour que personne dans l'assemblée ne pût dire ensuite l'avoir manqué, quinze ans de vitalité volée, prise à plus de quarante hommes, jamais rendue. Vorlaith ne nia rien. Il tenta seulement de rompre la chaîne avant que le compte ne se retourne, mais la Grande Corde, une fois ouverte devant témoins et sous la main de la prêtresse, ne se referme plus sur l'ordre d'un seul homme.



Ce que la chaîne rendit, elle le rendit d'un coup, dans le sens inverse de celui que Vorlaith avait pratiqué en secret pendant quinze ans. Son visage se creusa sous les yeux de toute la Légion, la peau se retirant des os à la vitesse même à laquelle il l'avait, année après année, volée à d'autres. Ses cheveux blanchirent puis tombèrent en l'espace de quelques respirations. Ses mains se couvrirent de taches et de veines saillantes, celles d'un homme qui aurait dû mourir quinze ans plus tôt et qui les payait toutes ensemble, sur place, devant ceux à qui il les avait prises. Il mourut avant que le soleil n'ait fini de se lever, non pas de blessure, mais de son âge véritable, retrouvé d'un seul coup.
La vitalité ainsi libérée, celle que Vorlaith détournait depuis quinze ans, revint pour la première fois entière dans la Grande Corde. La Légion qui chargea les portes basses ce matin-là combattit avec une force que les plus vieux vétérans jurèrent n'avoir jamais connue de leur vivant, et les colonnes de pierre d'Ossvann, privées de l'avantage sur lequel il avait bâti son assaut, cédèrent avant midi. Le Juge de Pierre ordonna la retraite avant que le soleil n'atteigne son zénith, et les Vhoryn ne revinrent plus assiéger Tlauma cette année-là.



On offrit à Threnor le commandement de la Légion avant la fin de la semaine, et il l'accepta parce que personne d'autre n'aurait pu, ce jour-là, réunir assez de confiance pour tenir les cordées encore debout. Toute la Légion ne le regarda pas de la même façon. La moitié qui avait perdu un frère sous le commandement de Vorlaith le salua comme celui qui avait rendu justice à des morts que personne d'autre n'aurait su nommer. L'autre moitié, qui n'avait jamais rien soupçonné et qui devait désormais vivre avec l'idée que le lien même censé les protéger avait pu être détourné sans qu'aucun d'eux ne le sente venir, le regarda comme celui qui avait brisé, en un seul matin devant témoins, une confiance que la Légion avait mis des générations à construire.

Bresail refusa, dans les mois qui suivirent, chaque proposition qu'on lui fit de reformer une cordée, y compris celle que Threnor lui offrit lui-même. Il expliqua seulement, une fois, qu'il avait vu ce qu'un serment de sang pouvait devenir entre de mauvaises mains, et qu'il préférait désormais ne plus jamais avoir à se demander, la nuit, où allait vraiment ce qu'il donnait.
Threnor commande toujours la Légion d'Iril à ce jour. On dit qu'avant chaque nouveau serment de cordée, il exige que la prêtresse du verger soit présente pour lire le sang des deux parties, et que ce soit lui, personnellement, qui prononce à voix haute devant les nouveaux frères la phrase que la Légion n'inscrivait autrefois que dans ses registres, que la dette, cette fois, sera rendue à l'identique, ou réclamée devant tous.
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Les Deux Sources

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À Dexes, on ne croit pas que le destin se file avec de la laine. On croit qu'il se noue dans le réseau des veines, pendant les neuf mois où un enfant se construit dans le noir, sans lumière pour le voir faire. Les Sœurs Aveugles vivent sous la cité depuis avant qu'elle porte un nom, dans des catacombes que les vivants ne visitent qu'une fois, à leur naissance, sans jamais s'en souvenir. Elles nouent les veines, un point à la fois, et ce nœud tient jusqu'à ce que le corps entier cède. C'est de ce culte-là qu'est né, des siècles plus tard, l'Ombre-Sang, la secte qui vénère le mélange et la mutation comme la preuve la plus honnête que le sang appartient aux Sœurs et non aux hommes qui le portent. Pour eux, prétendre à un sang pur, un sang qui échapperait au nœud, revient à prétendre échapper aux Sœurs elles-mêmes. Aucune prétention, à Dexes, n'est jugée plus dangereuse que celle-là.



La reine Vaesara régnait sur Dexes quand son unique fils, Aldris, naquit avec un sang trop fin, incapable de se refermer sur la moindre coupure, promis à ne pas voir sa dixième année. Elle descendit seule dans les catacombes, contre l'avis de son propre Saigneur de cour, et trouva les Sœurs Ys, Vaelka et Sorrun assises autour d'un métier fait de veines tendues. Elle leur offrit les yeux de mille prisonniers de guerre, pris lors d'une campagne dont le nom même s'est perdu, pour qu'elles puissent enfin voir, disait-elle, la beauté d'un monde qu'elles n'avaient jamais connu que du bout des doigts. En échange, elle demanda le droit de renouer les veines de son fils à celles du plus grand guerrier de la cité, un colosse nommé Rhaemon, tombé la veille au combat sans une seule blessure visible sur son corps sinon celle qui l'avait tué.
Les Sœurs acceptèrent l'offrande. Ys prit les yeux un à un, pendant trois jours, et les rangea dans des bols de pierre qu'on trouve encore aujourd'hui, vides et secs, dans la troisième galerie. Vaelka défit le nœud du petit Aldris. Sorrun le renoua avec les veines encore chaudes de Rhaemon.
Mais le destin ne se laisse pas tromper, seulement retardé. L'enfant survécut, couvert d'un réseau de veines noires et saillantes qui ne cessèrent jamais de courir sous sa peau comme des racines cherchant une sortie. Il devint invincible et ne vieillit plus. Son esprit, lui, resta celui d'un nourrisson de neuf jours, incapable de mots, incapable de reconnaître sa propre mère au-delà de l'odeur. Il grandit en taille sans grandir en rien d'autre, jusqu'à devenir une masse de muscle et de sang que les servantes du palais apprirent à nourrir par des trappes plutôt qu'à table, et à éviter, la nuit, dans les couloirs bas où on le laissait errer faute de savoir quoi faire d'autre de lui. Pour prix de sa démesure, les Sœurs changèrent Vaesara elle-même en un cœur, rien qu'un cœur, suspendu par des veines à chacune des trois parois de leur galerie, condamné à battre pour toujours et à pomper, sans jamais s'arrêter, le sang qui maintient encore son fils monstrueux en vie à la surface. On dit qu'on entend encore ce battement, certaines nuits, si l'on pose l'oreille contre la bonne pierre. C'est à la suite de ce désastre que Dexes cessa de confier le sang de la cité à une seule lignée royale, et institua la charge de Saigneur, un office qu'on gagne, censé garantir qu'aucune famille ne puisse plus jamais parier seule sur le destin de tous.



Kéléa naquit sept générations plus tard, fille du Premier Saigneur de Dexes, dans ce même palais où Aldris marchait encore, immortel et sans âge, entre les fondations. Elle grandit en entendant, certaines nuits, ses pas trop lourds remonter jusqu'aux étages qu'on lui avait pourtant interdits, et en apprenant, avant de savoir lire, que sa propre famille portait la faute de Vaesara comme on porte une cicatrice qu'on montre du doigt aux enfants pour les tenir tranquilles. Son sang, dès sa naissance, ne coagulait jamais. Une simple égratignure saignait une heure entière sans jamais former de croûte, d'un éclat presque opalin sous la lumière. Les prêtres du temple y virent d'abord un signe favorable. Kéléa, elle, y vit une preuve, et se mit à répéter, dès l'adolescence, que son sang ne se figeait pas parce qu'il n'avait rien à cacher, contrairement à celui qui coulait encore, quelque part sous ses pieds, dans les veines noires d'un monstre que sa propre famille avait engendré par orgueil. Elle fit vœu de chasteté rituelle à vingt ans, devant tout le temple, en affirmant que son sang valait mieux que celui des anciens dragons eux-mêmes, et que son corps, intact et clos à jamais, était le seul vrai temple que méritait Dexes. Elle ne disait jamais le nom d'Aldris dans ces discours. Elle n'en avait pas besoin. Chacun, dans l'assemblée, savait de quoi elle se croyait purifiée. L'Ombre-Sang entendit ce vœu comme une insulte directe aux Sœurs elles-mêmes. Un sang qui prétend échapper au nœud, disaient leurs prêtres, n'attend qu'à être renoué de force, pour son propre bien autant que pour celui de la cité entière.



Vhastra, grande prêtresse de l'Ombre-Sang, mit deux ans à préparer ce qu'elle appela, devant ses seuls initiés, la correction. Elle se procura, par des voies qu'on ne raconte plus, un peu des cendres d'un dragon devenu fou de faim dans les fosses d'Aelyx, et les mêla à l'encens que les servantes de Kéléa brûlaient chaque soir dans ses appartements pour l'aider à trouver le sommeil.
Cette nuit-là, une fois Kéléa endormie sous la fumée, trois prêtresses de l'Ombre-Sang entrèrent sans un bruit et pratiquèrent sur elle ce que seul leur culte savait encore faire, une transfusion de sang pur contre du sang enragé, tiré à la même bête dont provenaient les cendres, encore chaud dans son urne de transport. Kéléa se réveilla à l'aube avec deux sangs en guerre dans un seul corps. Les murs de sa chambre lui parurent respirer. Les visages de ses propres prêtresses, penchées sur elle pour comprendre son délire, se déformèrent sous ses yeux en gueules et en écailles. Elle se saisit d'un couteau de cérémonie posé près de son lit et tua la première qui s'approcha, Oessa, celle qui l'avait nourrie enfant et qui la servait depuis trente ans, en la prenant pour une bête venue l'achever. Elle en tua quatre autres avant que la fumée de l'encens ne finisse de se dissiper, chacune persuadée jusqu'à son dernier souffle qu'elle sauvait sa maîtresse d'un monstre invisible.
Quand la raison lui revint, dans le silence soudain d'une chambre pleine de morts, Kéléa comprit d'un seul coup ce qu'elle venait de faire et ce qui coulait désormais dans ses veines à la place de la pureté qu'elle avait proclamée. Elle ne chercha ni prêtre ni pardon. Elle sortit du palais par une poterne basse et courut jusqu'aux montagnes, pieds nus, le couteau encore à la main.



Elle s'arrêta au-dessus du puits naturel qui alimente Dexes depuis toujours, à l'endroit précis où l'eau sort de la roche avant de descendre vers la cité. Elle s'ouvrit les veines des deux poignets au-dessus de la source. Son corps se dissipa dans l'eau avant que quiconque, monté à sa recherche, n'ait pu la retrouver. On ne rapporta d'elle qu'un couteau posé, propre, sur une pierre plate au bord de la source. L'eau qui descend depuis ce jour vers Dexes porte des reflets irisés qu'aucune source voisine ne connaît. Les oracles de la cité la boivent pour voir l'avenir, une gorgée suffit d'ordinaire à ouvrir la vue d'un instant. Ceux qui en boivent davantage, par avidité ou par désespoir de voir plus loin, sont frappés de ce qu'on appelle désormais la Folie de Kéléa, condamnés à revivre, en boucle et pour le reste de leur vie, les visages de cinq prêtresses qu'ils n'ont pourtant jamais connues.
On dit, dans les basses galeries où plus personne ne descend volontiers, que les mille prisonniers offrirent leurs yeux pour voir la beauté du monde, et que la reine y gagna un fils qui ne verrait jamais rien du tout. Kéléa, elle, offrit tout son sang d'un coup, sans rien demander en retour, et la cité y gagna une source qui voit, à sa place, ce qu'aucun œil n'aurait jamais pu voir seul.

Le cœur de Vaesara bat toujours sous la troisième galerie. Aldris marche toujours entre les fondations du palais, sans âge, sans voix, nourri par des trappes. Et l'eau coule toujours, irisée, jusqu'à la ville, portant dans chaque gorgée un peu de ce que Dexes a mis deux légendes et sept générations à comprendre sans jamais tout à fait l'apprendre, qu'aucun sang, si pur ou si soigneusement retissé qu'on le croie, ne reste jamais tout à fait à celui qui le réclame seul.
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Le Serment de Vaeska
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Après l'Âge des Cendres et des Cris, les clans qui vivaient sous l'ombre de Tlauma ne formaient encore rien qu'on aurait pu appeler un peuple. Chacun gardait son feu, ses morts et ses bêtes, et ne venait au bosquet des Sœurs qu'en cachette des autres, voler une goutte de sève quand un enfant naissait trop faible ou qu'une plaie refusait de se refermer. Le bosquet appartenait à tous et à personne, ce qui, pour sept clans affamés et méfiants, revenait à n'appartenir qu'au plus fort d'entre eux ce mois-là. Les guerres pour la sève tuaient chaque année plus de monde que la sève n'en avait jamais sauvé. Vaeska soignait depuis vingt ans quand elle décida que cela devait cesser. Elle n'était la fille d'aucun chef, née d'une mère morte en couches et d'un père qu'aucun clan ne réclama, ce qui, chez les gens du roc, en fait une absence d'origine, la seule chose que sept clans rivaux pouvaient accepter sans y voir la victoire de l'un sur les autres. Elle convoqua les sept au bosquet même, un printemps où la terre tremblait encore des dernières secousses de Tlauma, et leur dit que la montagne elle-même réclamait qu'on cesse de se battre pour ce qu'elle donnait déjà à qui savait attendre. Elle fit creuser un bassin de pierre au pied du plus vieux figuier. Chaque chef y versa son sang, dans le même bassin, dans le même ordre, sans qu'aucun ne passe avant l'autre. Le sang mêlé, dit Vaeska, ne se laisserait plus jamais démêler, et quiconque romprait ce serment romprait son propre sang autant que celui des six autres. Aucun chef n'osa être le premier à vérifier si c'était vrai. Ce qui suivit tint en peu d'années. Chaque clan enverrait au bosquet un dixième de son grain, un dixième de son bétail, et le plus doué de ses enfants pour apprendre à lire le sang. En échange, la sève serait distribuée selon le besoin et non selon la force, mesurée par les prêtresses que Vaeska forma elle-même dans les premières huttes de pierre bâties autour du bassin, les seuls murs droits que la région ait jamais connus jusque-là. Les chefs gardèrent leurs terres, leurs bêtes et leurs morts. Ils perdirent le droit de porter les armes jusqu'au bosquet, et Vaeska devint, sans qu'aucun titre plus grand ne fût jamais inventé, la Voix du Bassin. Elle mourut vieille, entourée de prêtresses qu'elle avait elle-même choisies pour lui succéder, persuadée d'avoir fait durer la paix pour toujours. Elle ne pouvait pas savoir que le serment tiendrait cent trente et un ans, presque jour pour jour, avant qu'un clan ne demande, pour la première fois à voix haute, ce que le bosquet lui rendait vraiment pour tout ce qu'il continuait de recevoir.


Ce Que le Verger Ne Rend Pas
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Cent ans après Vaeska, le bosquet n'était plus un bassin de pierre entre sept huttes. C'était un verger clos de murs, gardé par une prêtresse-née-prêtresse plutôt que née d'un clan, la douzième à porter le titre de Voix du Bassin, une femme nommée Orvenna qui n'avait jamais versé son propre sang que dans des coupes rituelles, jamais dans la terre pour de vrai. Les sept clans étaient devenus des villages, puis des bourgs, puis quelque chose qui commençait à ressembler à des villes, chacun avec son propre chef héréditaire plutôt qu'élu, chacun avec ses propres guérisseurs qui, à force d'années, avaient appris à faire eux-mêmes une part de ce que seul le bosquet savait faire autrefois. Une fois par cycle de la lune rouge, les sept envoyaient leurs représentants à la Bénédiction, où Orvenna distribuait la sève selon les registres tenus par ses prêtresses. Cette année-là, six chefs prirent la parole l'un après l'autre, ce qui inquiéta Orvenna. Le chef des hauteurs de l'ouest, dont les gens comptaient déjà leurs morts par malformations plutôt que par la guerre, demanda pourquoi le bosquet réclamait toujours son dixième d'enfants doués alors qu'aucun d'eux ne revenait jamais soigner les siens. Le chef du sud marchand, dont les caravanes commençaient à croiser des routes plus riches que celles du bosquet, demanda pourquoi il devait payer en grain une sève que ses propres teinturiers savaient désormais diluer eux-mêmes, moins pure mais suffisante. Une femme, déjà appelée par les siens gardienne de la Raison, ne demanda rien, mais fit remarquer, d'une voix égale, que le bosquet n'avait jamais rien écrit ni compté, alors que son propre village tenait des registres depuis trois générations et savait, au grain près, ce qu'il donnait sans jamais savoir ce qu'il recevait en retour. Le chef des marais du sud, où l'on commençait à peine à parler de nœuds et de veines plutôt que de sang tout court, ne demanda rien non plus, et se contenta d'observer que le bosquet possédait désormais des murs plus hauts que n'importe quelle maison du peuple qui le nourrissait. Orvenna répondit à chacun avec les mots que Vaeska avait laissés en héritage, que le sang mêlé ne se démêle jamais, que le serment tenait le monde en équilibre, qu'aucun clan n'avait jamais péri depuis. Elle n'avait pas tort. Elle ne remarqua pas, ou ne voulut pas remarquer, que pour la première fois en cent ans, les six chefs, en repartant, choisirent de faire la route ensemble plutôt que chacun de son côté, et qu'ils parlèrent presque tout le chemin, entre eux, sans qu'aucune prêtresse ne fût là pour l'entendre.
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La Rupture des Cendres
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L'an 131, au compte du bassin, Ysendra tenait la Voix depuis neuf ans quand le clan de Torvash, aux confins du sud, refusa pour la troisième fois de suite d'envoyer un enfant au verger. Deux mauvaises moissons avaient déjà pris leurs bêtes. La troisième avait pris leur dernier fils en âge d'apprendre. Torvash dit aux siens qu'il n'enterrerait pas d'autre enfant pour engraisser des prêtresses qui n'enterraient jamais les leurs. Ysendra ne vit dans ce refus qu'une dette impayée de plus, comme il y en avait chaque année, et fit ce qu'aucune Voix avant elle n'avait fait. Elle envoya douze gardes du temple, en armes, jusqu'au village de Torvash, pour ramener le tribut ou l'enfant. Vaeska avait juré que nul ne porterait le fer jusqu'au bosquet. Elle n'avait rien dit du chemin inverse.
Les douze n'en revinrent pas. Ce que Torvash fit d'eux, aucun registre ne le précise, et les vieux du sud eux-mêmes ne s'accordent plus sur la réponse. Ce qui est sûr, c'est que la nouvelle courut plus vite que n'importe quel messager n'aurait pu la porter, comme si chaque village qui la répétait y ajoutait sa propre dette oubliée. Les clans qui, depuis des années, faisaient la route du retour ensemble après chaque Bénédiction, sans prêtresse pour les entendre, n'eurent besoin d'aucun accord écrit pour agir de concert. En une lune, cinq feux de tribut furent renversés sur cinq routes différentes, et aucun grain, aucun bétail, aucun enfant ne monta plus vers le bosquet. Ysendra se retrouva à la tête d'un ordre de prêtresses sans plus une seule offrande à distribuer, encerclée par des villages affamés. Elle envoya des cavaliers dans trois directions à la fois, vers le nord où l'on disait qu'un jeune royaume nommé Draumyerius commençait à tenir parole aux peuples qui la lui prêtaient, et vers ses propres alliés du sud, Tithyse, Umia et Syleys, qui avaient déjà commencé, par le commerce plus que par la foi, à regarder vers ce même nord. Les messagers partirent le visage rasé de cendres, comme on le fait pour annoncer un deuil avant même qu'il ne soit consommé.
Aucun secours n'arriva avant que les premiers murs du verger ne noircissent. Ceux qui arrivèrent plus tard trouvèrent une Voix sans voix, des prêtresses dispersées dans les villages mêmes qu'elles avaient prétendu nourrir, et sept clans qui ne se reconnaissaient plus un seul maître commun. L'histoire ne retint du jour lui-même qu'une poignée de lignes, couchées bien plus tard dans les archives d'un royaume étranger, seule trace assez solide pour avoir survécu à l'incendie de tout le reste.


Les Cinq Serments
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Extrait des registres reconstitués du bosquet, années 132 à 148 après la Rupture, tel que rassemblé plus tard par les scribes de Cendraval.

An 133. Aelyx. Les descendants des gardiens de troupeaux du plateau est se donnent un conseil de sept anciens plutôt qu'un chef unique, arguant qu'aucun homme seul ne mérite plus de confiance qu'un autre depuis que la Voix elle-même en a trahi. Ils interdisent la sève à quiconque n'a pas d'abord jeûné trois jours, disant que la faim seule prouve qu'on la mérite. Premières fosses creusées pour y garder, plutôt que d'y tuer, les jeunes bêtes ailées trouvées blessées dans les hauteurs.
An 136. Rhal. Le clan de Torvash, encore trop peu nombreux pour se croire une cité, se donne pour seule loi que nul serment n'engage s'il n'est pas scellé de sang versé devant témoin. Les premiers registres de dettes sont tenus non par des scribes, mais par les blessures elles-mêmes, comptées et nommées. Aucun temple n'est bâti. On juge qu'un toit au-dessus d'un serment lui enlève de sa force.
An 139. Visele. Les familles du roc, les plus proches du bosquet et les plus rongées par le mal qui frappait déjà avant la Rupture, se donnent un roi plutôt qu'un conseil, jugeant qu'un peuple déjà affaibli n'a pas le temps de délibérer. Premiers murs de pierre sèche montés autour d'une fissure chaude du flanc, que les anciens du roc considèrent depuis toujours comme un lieu à part.
An 142. Dexes. Les pêcheurs et teinturiers du sud, trop loin du bosquet pour avoir jamais payé tribut bien lourd, se donnent une reine plutôt qu'aucune autre forme de gouvernement, par simple habitude de la lignée qui commandait déjà leurs bateaux. Les catacombes naturelles sous la ville, jusque-là évitées, commencent à être visitées à la naissance de chaque enfant, sans qu'on sache encore bien pourquoi.
An 148. Tlauma. Ce qui reste de l'ordre d'Ysendra se reconstitue autour du bosquet, non plus comme théocratie gouvernant les autres, mais comme sanctuaire gardé, sans terres à percevoir ni enfants à réclamer. Les prêtresses survivantes se donnent pour seule tâche de tenir le verger et d'accueillir, sans obligation, quiconque viendrait encore y chercher la sève. Cendraval, dans ses propres archives bien plus tardives, notera que c'est de cette dernière décision, plus que de toute autre, que naquit l'idée d'une trêve commune.
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La Querelle des Deux Couronnes
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En l'an 182 après la Rupture, Visele comptait quarante-six ans d'existence propre, et Rhal quarante-six également à un an près, deux cités encore jeunes, encore en train d'apprendre ce que signifiait gouverner sans le bosquet pour trancher leurs différends. Vhorlan, quatrième du nom à porter la couronne du pacte à Visele, chercha à sceller par le sang ce que ses grains-greniers ne pouvaient garantir seuls, le passage libre à travers la vallée que Rhal tenait entre les deux cités. Il demanda et obtint la main d'Aelwyn Irilien, fille cadette de la maison guerrière de Rhal, dont les bois encore jeunes n'avaient pas fini de pousser. Le mariage fut scellé selon la coutume de Rhal, par une entaille commune, et selon la coutume de Visele, par un serment tenu devant la fissure. Deux façons de dire la même chose à deux peuples qui ne se faisaient déjà plus confiance.
L'enfant naquit l'année suivante, et selon la coutume de Visele qu'aucun envoyé de Rhal n'avait jugé bon d'expliquer en détail à la famille d'Aelwyn avant les noces, ne reçut pas de nom. Ses paupières, déjà, ne s'ouvraient pas tout à fait. Aelwyn elle-même mourut des suites de la naissance, avant d'avoir pu apprendre pourquoi. Quand la nouvelle atteignit Rhal, Braedan Irilien, frère aîné d'Aelwyn et déjà porteur d'une couronne large de quatre victoires, ne demanda pas de réparation. Il franchit la vallée contestée avant la fin de l'été, avec deux cents guerriers et, chose que Visele n'avait encore jamais vue de près, trois des jeunes dragons que la magie Morvesson maintenait en vie dans les fosses de Rhal, affamés juste assez pour obéir et cracher le feu sur commande plutôt que par colère. Les premières fermes du roc brûlèrent en une nuit. Vhorlan n'avait ni dragon ni magie de rang comparable à opposer. Il avait, en revanche, dix-sept générations d'un mal qu'on commençait tout juste à appeler une grâce, des hommes dont les membres portaient déjà, par malédiction plus que par choix, des plaques d'os affleurant sous la peau. Il arma ses braises, comme on les appellerait plus tard dans les chants, hommes aux avant-bras déjà à demi cuirassés par leur propre corps, et les envoya au contact, là où le feu des dragons servait le moins.
La campagne dura trois étés. Rhal brûlait ce qu'elle ne pouvait tenir. Visele enterrait ce qu'elle ne pouvait sauver et comptait ses morts comme elle comptait déjà les malformations de ses nouveau-nés, avec la même patience résignée. Ni l'une ni l'autre cité n'appela le bosquet à témoin, car le bosquet, depuis la Rupture, n'avait plus rien à offrir qu'un peu de sève et aucune armée pour la faire respecter. La bataille décisive eut lieu au troisième été, sur la même vallée qui avait motivé le mariage, à un gué que les deux camps se disputaient depuis le début. Braedan y perdit le plus jeune de ses trois dragons, tué non par une lame mais par une plaque de braise arrachée au bras d'un mort et enfoncée dans son œil par un enfant du roc de quatorze ans qui n'avait jamais tenu d'arme avant ce jour. Vhorlan y perdit trois cents hommes, presque tous ceux qu'il avait pu armer, et le gué resta, à la fin du jour, à personne, couvert de cendres des deux feux mêlés.
Aucun traité en bonne forme ne fut signé cet automne-là. Les deux camps, à bout de grain, de fer et de fils, cessèrent simplement de s'envoyer des hommes, sans qu'aucun accord ne soit jamais couché sur une tablette commune. La vallée resta contestée. Les enfants de Visele continuèrent de naître comme ils naissaient. Les couronnes de Rhal continuèrent de grandir à chaque nouvelle querelle, plus petite, qui ne manqua pas de suivre dans les décennies voisines.


La Trêve des Braises
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Les prêtresses du bosquet de Tlauma, cinquante ans après la Rupture, ne gouvernaient plus rien. Elles gardaient un verger, un bassin de pierre à demi effondré, et la sève, qu'elles distribuaient sans plus poser de condition depuis que Ysendra avait appris, à ses dépens, ce qu'il en coûtait d'en poser. Ce qu'elles gardaient encore, sans que personne, pas même elles, n'y ait pensé comme à un pouvoir, c'était le seul lieu de toute la région où l'on savait encore préparer la sève assez pure pour sauver un membre qu'on croyait déjà perdu.
Au lendemain de la bataille du gué, les blessés de Rhal et de Visele, trop nombreux pour leurs propres guérisseurs, empruntèrent, chacun de son côté et sans le savoir de l'autre, le même sentier vers le bosquet. Ils y arrivèrent à un jour d'écart, une colonne de braises encore fumantes sous leurs propres bandages, portant leurs morts sur des civières de fortune parce qu'aucun des deux camps n'avait eu le temps, au milieu de la bataille, de leur donner un feu. Orvella, qui tenait alors la charge de Voix du Bassin, un titre qu'elle-même jugeait usurpé tant il ne restait de pouvoir à porter, se retrouva avec deux camps ennemis blessés sous le même toit de branches, chacun refusant de laisser l'autre approcher du bassin le premier. Elle n'avait ni garde ni loi pour les départager. Elle avait un bassin, et un unique feu, entretenu sans interruption depuis Vaeska elle-même, dont on disait qu'il n'avait jamais été éteint ni ranimé, seulement nourri. Elle déclara, devant les deux camps réunis malgré eux, que le feu du bosquet ne réchaufferait la sève d'aucun mort tant que les morts des deux cités resteraient séparés, l'un sur civière de Visele, l'autre sur civière de Rhal, comme s'ils continuaient de se battre une fois éteints. Les blessés purent boire. Les morts, non, jusqu'à ce qu'on les couche ensemble. Aucun des deux camps n'accepta de bon cœur. Les hommes de Rhal jugeaient obscène de mêler leurs morts à ceux d'un peuple qui laissait ses enfants naître aveugles sans jamais le nommer honte. Les hommes de Visele jugeaient sacrilège de brûler leurs morts aux côtés de dragons qu'on avait dressés à cracher le feu sur leurs propres granges. Mais la nuit tombait, les corps commençaient à sentir, et le bosquet restait le seul lieu à trois jours de marche où l'on savait encore comment brûler proprement un mort sans que ses cendres n'appellent la maladie sur les vivants. On dressa un seul bûcher, aux confins du verger, hors des murs du bassin, pour ne pas souiller la sève elle-même. Les braises qui en restèrent au matin, mêlées sans qu'on puisse plus dire lesquelles venaient de quel camp, furent recueillies par Orvella dans une jarre de terre cuite qu'elle scella devant les survivants encore présents, leur faisant jurer, avant de repartir chacun vers sa cité, de revenir chaque année à la même saison déposer une poignée de cendres neuves dans la même jarre, tant que la jarre tiendrait.
Trois dragons de Rhal, ceux-là mêmes qu'on avait dressés pour la guerre, restèrent immobiles toute la nuit du bûcher à distance du feu, ce que ni guérisseur ni prêtresse ne surent jamais expliquer autrement qu'en disant que même une bête dressée à tuer sait reconnaître, une fois, un feu qui ne cherche à brûler personne. La jarre d'Orvella ne se remplit jamais tout à fait, aucune cité ne se pressant d'y ajouter sa part plus que l'année précédente. Mais elle ne resta jamais vide non plus. Chaque cité, à tour de rôle et sans qu'aucune loi ne l'y oblige plus qu'une autre, envoya au moins un représentant, une fois l'an, déposer sa poignée de cendres et repartir sans rien exiger en retour. On appela cela, faute d'un nom plus grand à donner à si peu, la Trêve des Braises. Elle ne dura, la première fois, qu'un jour et une nuit. Elle dura, les fois suivantes, un peu plus longtemps à chaque génération, jusqu'à devenir, bien plus tard, la seule chose que toutes les cités de Qurvahl acceptèrent jamais de partager sans qu'on ait eu à le leur imposer par la force.
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Ceux qui ont touché la lune

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Sur Cxaenyr, il n'est pas un enfant qui ne sache ce qu'est Vaelessa avant même de savoir aller seul au puits. Jadis une lune, puis une femme, puis un meurtre que la montagne recouvrit et dont personne ne fut jamais tenu pour responsable. Ithareth, le premier homme à l'avoir touchée, en revint dieu, et de ce retour il fit la seule loi que les cités Cxaenyriennes aient jamais respectée ensemble. Ce qu'on ne sait pas, en revanche, et ce qu'aucun prêtre n'a jamais su, c'est ce que la lune fera de la prochaine main qui se tendra vers elle. Quelques-uns en reviennent dieux. La plupart n'en reviennent pas. Ceux qui en revinrent sans l'être passèrent le reste de leur vie à le regretter.


illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAVallar était de Menelora, d'une famille dont les ancêtres ne comptaient ni dieu ni fortune, ce qui suffit d'ordinaire, dans le bassin, à se lasser d'un homme avant qu'il ait dix ans. On ne s'en lassa pas. À douze ans il jouait aux échecs de guerre contre les fils des grandes maisons et les battait assez souvent pour qu'on l'invite encore. À dix-huit il commandait une compagnie de la Garde. À vingt-trois il portait le titre de premier chevalier de l'Ordre de la Lune, cette confrérie chargée depuis Ithareth de surveiller les abords de Valyra et d'en écarter les amateurs, les désespérés et les fous. On disait de lui qu'il était beau comme un présage et intelligent comme un dragon, et qu'un homme pareil finirait par mourir de l'une ou de l'autre façon. Cela ne lui déplaisait pas. L'enchanteresse le remarqua avant qu'il ne la remarque. On l'appelait l'Éclairée. Elle régnait sur Unyhonelume depuis un temps que personne dans le bassin n'était plus en âge de mesurer, dernière de la génération dorée à tenir encore une cité, et elle avait appris, au long de siècles d'une stagnation raffinée, à reconnaître une ambition avant qu'elle ne se connaisse elle-même. Elle vint à Menelora sous un faux nom, partagea son lit plusieurs saisons, et ne lui dit le sien qu'une nuit où il la croyait encore femme. Elle lui apprit aussi qu'un désastre montait du nord, un désastre que les dieux de l'âge d'or n'avaient plus la force d'arrêter, et que lui, Vallar, possédait ce qu'aucune de ses sœurs immortelles ne possédait plus, l'envie d'exister encore.
De leur union naquit un enfant qu'elle appela l'élu, sans jamais dire qui l'avait choisi ni pour quoi faire. Sachant tout cela, Vallar aurait dû la renvoyer. Il ne le fit pas. Il commença par les villages. Un hameau après l'autre, ceux qui n'observaient plus assez strictement les préceptes de la lune, ou ceux que des messagers sans nom lui désignaient de la part de l'enchanteresse. Il appelait cela nettoyer la voie. Ceux qui en réchappèrent l'appelèrent autrement, mais aucun ne vécut assez longtemps pour que le mot voyage. Puis il attaqua Merys. Une lettre de Peleron l'avait convaincu qu'on y gardait une carte menant au cœur de Valyra, et il lui fallait cette preuve, de quoi asseoir sa légitimité de futur dieu aux yeux du bassin entier, et non plus seulement à ceux d'une amante qui ne dormait jamais deux nuits dans le même lit. Ce qu'il fit à Merys cette nuit-là, aucun homme, personne âgée, femme, enfants ne fut épargner par la violence du carnage, la destruction des bâtiments, fermes, terres, les tortures, les viols, les agressions, les interrogatoires et les pillages. Il n'y avait pas de carte. Il n'y en avait jamais eu. Le piège avait été tendu à parts égales par le dirigeant de Peleron, qui craignait depuis longtemps que Menelora ne grossisse trop, et par ce qui restait du conseil de Merys, lequel avait accepté de sacrifier une part de sa population pour que le bassin voie enfin Vallar tel qu'il était. On le prit avant l'aube, désarmé par des hommes qu'il n'avait jamais rangés au nombre des menaces, et on le descendit dans une tranchée creusée au flanc de Valyra, si près du cœur de la montagne que certaines nuits, à qui voulait bien écouter, on entendait encore la lune murmurer. On ne l'y jeta pas pour le tuer. On l'y jeta pour qu'il écoute et que ses oreilles soit torturer par les cris, ses yeux aveugler par la noirceurs de sa prison, sa peau bruler par les chaines de métaux et sa voix perdu par les cris de desespoir.illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA


illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAKesroth n'avait jamais approché Valyra et n'y aurait jamais songé si sa fille n'avait pas commencé à cracher le sang, et si, trois semaines plus tard, sa femme ne s'était pas mise à cracher le sang elle aussi. Il servait Aela sur un engagement de quinze ans. La cité était en querelle avec Peleron et Merys pour des bornes de frontière et pour une rancune bien plus vieille que lui, et son conseil avait fini par juger qu'il fallait remonter Vallar du trou avant que d'autres n'y descendent, un homme qui savait tout des défenses de Menelora, cela ne se laisse pas mourir chez le voisin. On offrit à Kesroth de quoi payer les meilleurs guérisseurs du bassin pour sa femme et pour sa fille, en échange d'une seule chose. Descendre, et remonter le corps, vivant ou mort, pourvu qu'il puisse encore parler. Avant qu'il ne parte, on lui raconta ce que tous les enfants de Cxaenyr entendent avant de savoir aller seuls au puits. Qu'Ithareth avait trouvé un lieu que nul n'avait su trouver et qu'il en était revenu, rapportant une lumière si forte qu'aucun homme ne pouvait la regarder longtemps sans en être changé. Qu'il avait bâti Cxaenyr sur une seule promesse, ce lieu était un piège tendu au monde véritable, et lui, seul à en être ressorti, avait désormais le droit de parler au nom de ce qui s'y tenait. Qu'il avait régné des siècles, puis disparu, sans laisser de corps à pleurer, seulement une génération de petits dieux occupés à se demander s'il avait dit vrai, ou s'il faisait comme tous ceux qui gardent un secret et tiennent à en rester les seuls propriétaires. Kesroth n'écouta que la moitié. Il pensait au visage de sa fille. Il descendit par un matin sans lune, avec une corde, une torche et une bourse qu'il dépensait déjà en esprit avant d'avoir touché le fond.Il trouva Vallar vivant,
mais de peu, les yeux fixés sur une crevasse d'où sortait une lueur qui n'était pas celle d'une torche. Il le chargea sur son épaule et c'est à mi-hauteur qu'il commit l'erreur qui allait le suivre le reste de ses jours. Il regarda. Il ne sut jamais dire ce qu'il avait vu. Un visage, peut-être, ou ce qu'il y a dans un visage avant qu'il n'en devienne un, quelque chose de si vaste et pourtant contenu tout entier dans les bords de cette fente qu'il crut un instant que c'était elle qui le contenait, lui et un son, ou plutôt le silence d'un son, qui disait à peu près enfin, quelqu'un te voit. Puis plus rien du tout. Il remonta le regard vide, livra le corps à ses commanditaires et fut payé le lendemain. Vallar mourut cette nuit-là dans les appartements d'Aela, couché pour qu'on l'interroge jusqu'au dernier souffle.
Kesroth ne l'apprit que trois jours plus tard, le jour même où sa fille, guérie, se mit à rire dans la cour, et où sa femme reprit des couleurs. Il aurait dû s'en réjouir sans réserve. Au lieu de quoi, chaque nuit, dès qu'il fermait les yeux, il retrouvait la fente et l'immensité qu'elle tenait. Il comprit assez vite qu'aucune somme d'or ne ferait taire ce dont il avait été témoin, mais qu'à la dépenser, à posséder puis dissiper une pareille richesse, le tremblement derrière ses yeux se calmait le temps que dure la dépense. Il y passa sa solde de mercenaire, puis celle d'un autre, puis dix années de butin en un seul hiver, et des sommes dont personne à Aela ne put jamais dire d'où elles venaient. Le jour où il
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laissa tomber sa dernière pièce devant un mendiant qu'il ne connaissait pas, dans une rue pleine de monde, et qu'aucune main ne se tendit pour la ramasser, il sut, pour la première fois depuis la fosse, que le calme ne reviendrait plus dans ses yeux par ce moyen-là. Ni par aucun autre.


illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAALe jour où Kesroth reçut son paiement pour la mort de Vallar fut aussi celui où Ilvana l'apprit. Devant les envoyés, elle ne montra rien. Elle partit seule pour Valyra, n'emportant que les rites qu'on enseigne à voix basse et que quelques prêtresses de l'âge d'or savaient encore, celles qui se souvenaient de ce qu'avait été la lune avant d'être un piège. Elle trouva le corps de Vallar refroidi là où on l'avait laissé, car personne à Aela ne tenait à veiller les morts des autres. Elle ne dit rien. Elle ouvrit sa propre poitrine, comme le font les prêtresses de son rang et elle en détacha une part d'elle-même qu'elle enfouit en lui. Ce qu'elle ignorait, c'est que la lune ajouterait la sienne. Depuis Ithareth, rien d'aussi vrai ne s'était approché de sa fente, elle vint, et Vallar respirait avant l'aube. Ni elle ni lui ne redevinrent jamais tout à fait eux-mêmes. Une part d'elle demeura en lui et les liait à chaque souffle plus étroitement qu'un mariage. Sa première peur, celle de le perdre encore après avoir payé si cher, céda vite la place à autre chose, le tenir. Ne plus jamais avoir à choisir entre le sauver et se sauver elle-même. Les unes disent qu'elle devint déesse pour l'épargner, les autres qu'elle y fut poussée par le désir de n'avoir plus à dépendre de lui. On l'appelle la déesse du Salut, la déesse de la Domination, et la Dragonniere, ce dernier nom restant ouvert à l'interprétation, celle qui a gardé le dragon, ou celle qui le menait.



illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAvant que Vallar ne vienne à Merys, Dosek n'appartenait à personne. Il était berger. Il avait une femme et deux enfants qui, le soir, s'accrochaient un peu trop souvent à ses genoux pour lui demander pourquoi ses mains tremblaient après une journée passée à mener les bêtes sur les hauts plateaux. Ce que les hommes de main de Vallar firent à sa famille cette nuit-là, il ne le raconta jamais, et aucun de ceux qui, le lendemain matin, montèrent trouver sa maison ouverte au ciel n'y trouva plus rien d'Autre que sa femme et ses enfants violer et massacrer et calciner avec sa maison. Il ne rejoignit pas tout de suite les conspirateurs de Peleron et de Merys. Il ne le fit qu'en comprenant qu'aucun d'eux ne voulait ce qu'il voulait, ils entendaient prendre Vallar, le juger, et se rendre utiles. Dosek ne voulait ni procès ni service. Il les suivit jusqu'à la fosse, couvert par l'ombre de leurs propres complots, avec une seule idée en tête, s'assurer que ce qu'ils n'oseraient pas finir
serait fini. Il fallut la bonne grâce de deux gardes, qui lui prirent ses armes la dernière nuit, pour que Vallar tombe seul et que Dosek reste en haut à regarder. Il demeura près de la fosse des mois après que les autres se furent dispersés, contents de leur victoire. Seul au pied de la chaîne, descendant de temps en temps chercher de quoi manger, ne demandant rien à personne. C'est d'un colporteur, et Dosek savait bien que cet homme-là vendait plus de rumeurs que de lacets, qu'il apprit la mort de Vallar, sa résurrection, et son départ avec une femme et un mercenaire dont on ne retrouva jamais la trace. Il ne sut jamais si ce qu'il ressentit alors était un chagrin plus profond ou seulement une autre manière d'avoir sa rage, pour avoir manqué sa vengeance d'aussi peu. Il resta près de Valyra longtemps après avoir oublié pourquoi. Ce qui lui restait de deuil s'usa, et la haine, faute de visage, se retourna sournoisement sur tout ce qui passait à portée, les bêtes, les rares voyageurs assez sots pour prendre ce chemin, et pour finir lui-même. Chaque nuit il cherchait quelque chose qui ne l'attendait pas et qu'il savait ne pas trouver, et détruisait ce qu'il trouvait à la place. C'est une de ces nuits, comme il levait la main sur sa propre ombre, plus par manque de cible que par intention, qu'il sentit pour la première fois monter de la montagne une chaleur qu'il reconnut. Ce n'était pas une voix. C'était plutôt une manière d'être que la lune, lassée de son reproche silencieux, avait fini par juger qu'il était devenu quelqu'un à qui l'on pouvait répondre, et à ses conditions à elle. Il ne devint pas le dieu de la vengeance qu'il se croyait être. Il devint le dieu de la Colère et de la Violence, et il n'avait plus un seul visage sur qui les répandre. À bien y réfléchir, c'est peut-être la seule justice qu'un homme pareil pouvait recevoir, toute cette force donnée à sa haine, et plus personne au bout.illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA


illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAVaenka n'était pas cxaenyrienne. D'où elle venait, on ne l'a jamais su, et la raison qu'elle en donnait changeait chaque fois qu'on la lui demandait. Elle arriva à Cxaenyr avec le bagage d'une mendiante et davantage de savoir qu'aucun grand prêtre de la région n'en avait jamais réuni. Elle s'installa d'abord dans les bibliothèques poussiéreuses d'Unyhonelume, où l'Éclairée, prise de curiosité pour cette étrangère qui décrivait le ciel d'une voix d'enfant, lui offrit un coin dans ses rayonnages au lieu de la chasser. Dans les annales que la déesse gardait depuis des siècles et n'osait plus relire, Vaenka trouva tout ce que Cxaenyr avait conservé d'Ithareth, son ascension, ses premiers disciples, ceux qui l'avaient suivi à Valyra et en étaient revenus changés pour toujours. Rien n'y était écrit noir sur blanc, et l'Éclairée n'y avait jamais lu autre chose que sa propre gloire. Vaenka, elle, en frottant les pièces les unes contre les autres, comprit que le bassin ne stagnait ni par malédiction ni par châtiment, mais par encombrement, trop d'êtres divins, vivant trop longtemps, ne voulant plus rien et ne bougeant plus d'un pouce. Et que la lune enfermée sous la montagne l'était sans doute depuis bien plus longtemps que personne ne tenait à l'admettre. Elle quitta les archives au cœur du printemps et partit seule. Elle ne descendit dans aucune fosse, ne s'inclina devant aucun mort et ne pria aucun cadavre. Elle se tint simplement devant la plus vieille fente visible au flanc de Valyra, là même où Kesroth avait un jour posé les yeux, et elle parla à Vaelessa neuf jours durant. Non pas à la déesse, à la femme.
À une prisonnière qu'on avait laissée là par culpabilité, par complicité, ou par une lâcheté que tout le monde avait fini par avoir en commun, et à qui personne n'avait adressé la parole depuis assez de siècles pour qu'on ait cessé de le remarquer. Aucun écrit de Cxaenyr ne rapporte ce que Vaenka dit. Devenue déesse, elle refusa toujours d'en répéter une syllabe. On sait seulement qu'au soir du neuvième jour la roche qui scellait la première fente céda, et que Vaelessa en sortit, sous une forme que Vaenka elle-même ne voulut jamais décrire autrement que comme un long soupir de soulagement. Où elle alla ensuite, et ce qu'elle y fit, tout le monde à Cxaenyr le sait, et les chants n'ont pas besoin de le dire pour qu'on l'entende. Pour la première fois, une déesse reçut quelque chose en échange, le manteau et la puissance de l'Illumination et des Étoiles. Comme si la lune avait fini par trouver quelqu'un d'assez digne et d'assez silencieux pour soutenir son regard, quelqu'un qui n'avait rien demandé de plus que d'être là pour la voir.illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA


illustrationAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAIls se retrouvèrent à Valyra dans les mois qui suivirent la délivrance de Vaelessa. Kesroth épuisé, Dosek vidé, Vaenka portant sagesse. Vallar les avait cherchés un par un, avec un vide dans ses yeux qu'Ilvana ne lui connaissait pas. Depuis sa mort et son retour, nés du désespoir et de la déception que lui avait causés le bassin, il tenait pour acquis que le désastre annoncé par l'Éclairée avait eu lieu comme prévu, et qu'une génération de dieux issus non pas de siècles d'histoire mais d'un chagrin tout frais pouvait encore le détourner. Il ne leur demanda pas leur avis quand il se retourna vers la montagne. Il savait, mieux que quiconque, ce qu'il en coûtait d'approcher la lune, il en portait le prix dans son corps comme un souvenir d'Ilvana. Ce ne fut donc ni un hasard ni le piège de personne. Pour la dernière fois, sachant parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il y allait, il monta. Sa seconde vie s'acheva avant qu'il ait fini d'expliquer son geste, plus vite que la première. Quand les autres, un moment plus tard, le virent se relever de son lit de roche brisée, il ne restait rien du visage de Vallar. La chair pâle qu'ont la plupart des enfants cxaenyriens avait tourné à la cendre sèche. Ses cheveux argentés étaient devenus gris, simplement gris. Ses yeux aussi étaient gris. Il se leva et se nomma devant eux, Roi Gris. Il crut ce jour-là avoir enfin rompu le cycle qu'on lui attribuait. Quelques-uns, qui n'allaient pas tarder à le raconter autrement, dirent qu'il n'avait fait qu'y ajouter un pas, et qu'il avait payé pour cela un prix qu'Ithareth lui-même, ni le Phare, ni aucun dieu, ne s'était jamais vu réclamer en entier. Ses Quatre, aujourd'hui encore, ne savent pas s'ils l'ont vu ce jour-là pleinement divin et sans mensonge. C'est de là, ses Quatre derrière lui et bientôt tous
ceux qui allaient suivre, que le Roi Gris se tourna vers le nord. Il dit qu'il avait assez souffert avant que tout le reste ne vienne, que l'âge des dieux d'or n'avait plus rien à négocier, et que Cxaenyr, lui, l'avait reçu. Vers le nord il y avait Le Royaume-Uni de Draumyerius.

Roi Gris
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