
La langue de la signora Fiorella est pâteuse. Un arrière goût amer, d'alcool et de cendre mêlée, avec un chouia de vomis. La signora Fiorella Bernoldi n'avait pourtant jamais touché à une goutte de vin de son existence, avant qu'elle n'intègre cette épopée du Grand Tour de Bernaba. Quelques gouttes de pluie viennent rafraichir son visage, et la lumière du soleil se fait pressante au travers de ses paupières fermées, qu'elle finit par ouvrir. Le soleil teylais tape déjà, mais il est encore rougeâtre. Le jeune femme empoigne par reflexe une touffe d'herbe humide dans la main droite. Elle regarde autour d'elle, d'abord ses vêtements, qu'elle possède presque tous encore: son accoutrement blanc, avec le surcot rouge caractéristique des greffiers sénatoriaux. Toutefois, ses pieds humides ne l'ont pas trompé: il ses chaussures et...elle touche le haut de sa tête et ne sent que ses cheveux roux en bataille coupés courts, qui lui tombent jusqu'à la nuque. Son calot rouge...il a disparu.
Elle détourne le regard autour d'elle: la petite ville mouvante qu'était le camp du Grand Tour ressemble à un champ de bataille, comme si une armée y avait battu campagne, en avait rencontré une autre ici même, et que ce qui restait ici était à mettre au décompte des morts. Fiorella aperçoit un autre greffier, accoutré comme elle, en train de vomir derrière une tente, tandis qu'un autre homme est étendu complètement nu dans l'herbe, dans les vapes. Le chapiteau du Sénateur Larini est à moitié effondré, une partie de son mobilier, chaises de velours comme tonneaux de vins jetés négligemment dans l'herbe, comme si on s'était battu à l'intérieur. Un mal de crane aigu vient frapper l'arrière de sa tête, qu'elle tient dans sa main d'un geste vif.
Dans le fond de l'allée, ses yeux qui voient flous semblent distinguer deux de ces excellences éminentes. Le Maître des Balances Rocco Ascone, et deux de ses gardes, accompagné de son excellence Di Grassi, sont à quelques dizaines de mètres de la jeune femme au bout de l'allée, apparemment aussi sobres que des clous de cercueil. De loin, Ascone tape du pied dans la jambe d'un autre garde wanmirien, couché le ventre dans l'herbe, lui hurlant dessus des mots intelligibles aux oreilles de la greffière.
En panique, la jeune femme se redresse comme un i, et scrute le chaos ambiant autour d'elle, cherchant désespérément son calot. Il n'est pas là, mais le greffier qui déglutissait ses tripes derrière l'une des tentes a laissé le calot sur une barrique. Il est trop grand, et tâché de vin, de champagne ou...d'autre chose, mais cela fera l'affaire. Son cœur s'emballe dans le mauvais sens du terme lorsqu'elle voit les deux hommes et leurs gorilles se diriger vers elle. Ascone et Di Grassi s'arrêtent devant elle, la scrutent de haut en bas. Le regard du Maître des Balances est d'une froideur absolue, celui de Di Grassi semble prit dans un rictus nerveux indéchiffrable, mais à coup sûr intrigué. Il dit à Ascone, la main sur sa ceinture:
Le visage d'Ascone reste figé comme un marbre fortunéen, et seules ses lèvres remuent.
"Oui, c'est elle. Et de toute façon, je crois que la moitié des greffiers ou de ceux qui ont suivi le Patrice hier soir sont dispersés dans les buisson. Ton nom...c'est...Fiorella Bernoldi, c'est ça ? Oui je me souviens de toi..."
La jeune femme réajuste vivement son calot, les lèvres et les mains tremblantes: l'un des hommes les plus puissants de Velsna lui a posé une question, et elle est là, à moitié débraillée devant lui.
"En effet excellence, c'est moi."
"Bien. A tout hasard, tu n'aurais pas vu son excellence le Patrice lors du banquet d'hier soir, de préférence vers minuit ? Nous savons que tu es l'une des greffières attitrées de son excellence pour le Grand Tour. Et il se trouve que tu es la seule de ce troupeau de petits calots rouges que nous avons retrouvé et qui se trouve en état de tenir une conversation courte. Alors ? Fais vite, je n'ai pas toute ma journée, et ma patience est limitée dans le temps."
Di Grassi tempère quelque peu Ascone.
"Excellence Ascone, ne vois tu pas qu'elle sort de sa torpeur. Un peu de patience."
Le Maître des Balances se retourne vivement vers Di Grassi.
"C'est facile à dire pour toi, tu n'es même plus dans ce gouvernement, ce n'est pas toi qui doit garder ce gros lard alcoolique comme un enfant !"
"Excellence Ascone...tu vas trop loin...Regarde la, elle est terrifiée."
La voix de Di Grassi est plate, calme comme un fleuve sans courant, mais le ton lui, est clairement menaçant.
"Oui...excuse moi, excellence, je me suis emporté."
Le Maître des Balances se tourne à nouveau vers la jeune femme, qui tremble ses jambes.
"Bon, voici la situation jeune femme: son excellence le Patrice Albirio est introuvable depuis hier soir, environ le quart des économies présentes sous mon bureau a disparu, nous avons dû éteindre un début d'incendie dans trois chapiteaux, nous avons deux sénateurs qui se sont donnés en duel singulier pour les beaux yeux d'une teylaise qui leur a vidé les poches ensuite, nous avons peut-être le quart de nos convives qui sont perdus dans la nature en train de décuver quelque part ou en train de déclencher des incidents diplomatiques à la chaîne. Et toi, il se trouve que tu es l'une des dernières personnes en état de conscience que l'on a aperçu avec le Patrice. Tu commences à comprendre où je veux en venir jeune femme ? Je te laisse trois heures pour le retrouver, pas une de plus. Débrouille toi: essaie de te souvenir, demande partout, retourne toutes les bottes de foin de la campagne teylaise avec tes petites mains, ou tape à coup de baguette magique, mais retrouve le. Sinon, je peux t'assurer que ton nom de famille sera rayé de l'Album sénatorial pour l'éternité, et je m'assurerais que tu ne retrouves jamais de travail après t'avoir renvoyé de ta fonction. Est-ce clair ?"
Fiorella déglutit de peur l'espace d'un instant, et répond fébrilement.
"Euh...oui, excellence Ascone. Je vais faire mon possible."
"Non non...pas ton possible, tu vas le faire, point barre."
"Oui excellence."
Le Maître des Balances passe en coup de vent à côté, d'elle manquant de la bousculer comme si elle n'était rien. Di Grassi se penche dans un coin, ramasse une paire de chaussures sans propriétaires, et les tend à la jeune femme.
"Regarde si elles sont à ta taille signora Bernoldi. Je pense que tu auras besoin de bonnes chaussures pour retrouver notre ami."
"Merci, excellence."
Le vainqueur de la Guerre des Triumvirs s'éloigne, non sans se retourner une dernière fois et d'adresser un conseil à la greffière.
"Sers toi de ta mémoire, et essaie d'enquêter près de tous les endroits où il y a de la nourriture ou de l'alcool en grande quantité."
De la nourriture, de l'alcool et des femmes. Une piste maigre, mais la seule en possession de la jeune greffière, qui erre dans les allées du village velsnien avec des chaussures trop grandes pour elle et un calot de travers. Les gardes wanmiriens auraient déjà trouvé le Patrice si celui-ci était toujours au camp. Alors peut-être était il loin d'ici, ou proche, mais il était inutile de chercher sa présence ici. La signora passe devant le chapiteau réservé au Patrice, celui-ci a déjà été fouillé de fond en comble par les hommes d'Ascone. Di Grassi est assis devant, avec un livre à la main, ne faisant guère attention à elle, jusqu'à ce que ses yeux se lèvent et lui adresse un petit acquiescement, comme pour l'encourager dans ses recherches.
C'est lorsqu'elle passe devant les tentes dédiées à la logistique du camp, qu'elle perçoit un attroupement de personnes diverses, se plainant auprès des intendants. Parmi eux, indubitablement des teylais. Les plaignants, il faudrait peut-être commencer par eux, au vu de la mémoire défaillante de la jeune femme. Elle se bouscule parmi ces gens, cherchant ceux qui crient le plus fort. Beaucoup de teylais des environs ayant à se plaindre du tapage de la nuit, indubitablement, mais peut-être davantage. Elle tombe alors nez à nez avec un vieux couple d'agriculteurs. Ceux ci pointent son accoutrement du doigt.
"Vous, mademoiselle, c'est vous qui vous occupez des plaintes ?"
Fiorella ment, chose rare.
"Euh...Oui ? C'est pourquoi ?"
La vieille dame prend un air courroucé. Son teint tourne à l'écarlate, et son interrogation se change en colère en 'espace d'un instant.
"Vous...vous nous avez volé quatre tracteurs et une moissonneuse ! Rendez les nous !"
"Comment ça ?"
"Hier soir, dans la nuit. Vous êtes venus à dix sur notre parcelle, vous avez forcé nos cabanons et vous avez pris nos machines ! Vous avez menacé mon mari en le traitant d'achosien !"
Les propos étaient à la limite de l'ubuesque, mais déclencha quelque chose dans l'esprit encore embrumé de la jeune femme...
Le retour d'entrevue d'avec la Reine Catherine avait réveillé quelque chose au camp: le sentiment d'avoir fait le plus dur, de d'être acquitté de la partie laborieuse et politique du voyage. Il a suffit d'entendre au sortir du véhicule la raccompagnant de Manticore, le son de toutes les musiques, chants avinés et des guitares désaccordées venant de tous les pavillons et chapiteaux pour comprendre que l'atmosphère avait changée résolument en l'espace d'une journée. Mais la greffière reste sérieuse: elle passe devant les pavillons richement ornés des sénateurs et des chefs d'entreprise, en espérant que personne ne l'interpelle. Mais ses compères greffiers n'ont pas l'air de montrer la même retenue. L'un d'entre eux, le "beau" Gianno, qu'elle connait depuis son entrée au service de son excellence Albirio, avait l'air définitivement contaminé par son train de vie, lorsque glissant la tête hors du pavillon, fit signe à la jeune femme.
" Eh ! Fiorella ! Crois pas que tu vas y échapper, viens ! Aller, juste un verre."
Elle fait mine de marcher quelques pas, avant de s'arrêter en plein milieu: elle entend une chanson chantée à plein poumon à l'intérieur, l'odeur du fumet, de la viande et de la panure. De la bonne viande, la meilleure qu'il existe en Eurysie, de la brebis, du mouton à ne plus savoir qu'en faire. La signora se retourne, souriante vers ce jeune collègue qui de toute façon, lui fait de l'oeil depuis un moment déjà.
"D'accord. Juste un verre"
La phrase, la fameuse qu'il ne faut jamais prononcer sous peine d'avoir mal aux cheveux le lendemain. Juste un verre. Parce qu'à l'intérieur de cette tente était le paradis des ogres et des gourmands, et l'enfer des ascétiques et des sages. Jamais la jeune femme ne vit pareille orgie de nourriture et d'alcool, sur des tables craquant presque sous leur poids, dans une atmosphère oppressante et assourdissante de chanson et de rires aux éclats. Lo'deur du mulet cuit au four et au feu de bois, l'apparence du rôti de porc confis, la pintade braisée aux figues, l'agneau à la raskenoise, les carottes au cumin, les brocolis couverts de crème épaisse... Il y avait une telle débauche que son excellence Patrice ne cessait de se retourner et de se tortiller pour voir ce que l'on servait aux autres. Il y avait bien une cinquantaine de personnes sous ce pavillon, et il était décoré comme la plus belle des villas velsniennes. Le beau Gianno lui indique une place à côté e lui, et assez proche des sièges occupés par les invités prestigieux: des hommes d'importance qu'elle n'aperçoit à l'accoutumée que lorsqu'elle les croise, austères, dans les couloirs du Palais du Patrice. Ce soir, ils sont là, en train de boire et de manger comme des intimes et des fêtards, sauf Di Grassi, dans son coin, qui boit son eau plate et a une assiette à la décoration bien plus éparse que le large Patrice, à sa gauche, qui n'en finit plus de dévorer tout ce qui passe à sa portée, des miettes de pain dans sa barbe broussailleuse. Devant eux, sur une petite estrade, une cantatrice originaire de Cerveteri, la ville d'où vient tant de poètes, accompagnée d'un groupe donnant de la sonorité à l'ensemble.
Où tout semble cendre et amertume,
L’air y pèse et le vent s’enfuit,
Et la belle Christina pleure sous la pluie.
Ces gens sentent le mal et la peur,
Elle s'y bat, le cœur en labeur.
Marche, marche, Christina,
Brave fille de Munda !
Que le monde soit froid ou las,
Tu reviendras de là-bas !
La jeune femme errer parmi les convives, grapille là où elle voit les meilleurs plats, et il difficile de se décider parmi ces mets que même elle, une fille de sénateur issue de l'aristocratie fortunéenne de la vieille ville de Velsna, pouvait imaginer. Car il n'y avait pas là que du luxe, mais toute la diversité gastronomique de l'outre mer velsnien qui était représentée sur une table. Si Bernaba Di Albirio n'est guère humaniste, sa table a ainsi le mérite de mettre en valeur la diversité qu'il a croisé au cours des campagnes durant lesquelles il a participé dans sa jeunnesse, comme d'autant de trophées victorieux. Il y avait ainsi même ce plat exécrable mais exotique qu'était la panse de brebis farcie achosienne, que le Patrice dévora comme si il avait mérité d'y goûter par ses faits d'armes. Et le vin...il n'en finissait plus de couler, de disparaître dans les estomacs et les foies gonflés de ceux invités sous cette tente. Et aussi ceux qui s'y étaient incrustés sans en être comme la jeune greffière. Or, ce fut sa démarche peu assurée, étrangère à cet endroit, sa réticence à danser avec les autres qui attira les yeux sur elle. Au loin, derrière la table de l'hôte, dressée sur une estrade, elle reconnait ce sénateur proche du Patrice et de Di Grassi, Di Abrixxio, qui était de leur monde, et qui s'était introduit comme eux, comme un voleur dans les hautes instances du pouvoir. Il fit signe à la jeune femme, qui mit un temps de latence à se rendre compte que c'était à elle que l'on s'adressait dans ce vacarme où la vue commençait à être brouillée par les effluves de vin.
"Mes excellences. Avez vous beosoin de quelque chose à faire rédiger ? Un compte rendu de la prochaine étape de notre voyage peut-être ?"
Aucune réponse de la part d'un Albirio, qui esquissa un sourire dont on ne saurait dire ce que cela signifie. Elle s'avance et se présente à l'estrade, devant celui à qui elle doit rendre systématiquement compte. Di Abrixxio, un homme au visage de fouine, dans un côté du visage était brûlé et fripé comme un vieux pruneau trop mûr, la jaugea de son regard perçant et légèrement moqueur.
"C'est donc elle qu'ils t'ont mis dans les pattes, Bernaba ? Ce ne serait pas la fille du sénateur Bernoldi par hasard ? Bernoldi...un lâche dont on se demande bien où il était durant toute l'année que Scaela a passé à détruire nos maisons et nos familles. N'est-ce pas ?"
Un personnage si puissant qui venait d'humilier la jeune signora devant le Patrice, pour qui elle devait désormais écrire les moindres faits et gestes. Dans d'autres circonstances, elle l'aurait accepté sans broncher, et aurait simplement incliner la tête. Ce ne fut pas la cas ce soir, et ses poings serrés étaient les premiers signes physiques de cette rébellion. Une voix étrangement rauque émana de cette jeune femme de si petite taille.
"Oui...le sénateur mon père était "parti pêcher" en sa cité d'Aula. Certes. Il est inconvenant de déballer le passé honteux de nos familles devant tous, tout comme il serait inconvenant pour moi, par exemple, de vous rappeler que vous dormez en pleine session du Sénat, bien souvent sans avoir passé la première heure. Ou comme vous ne savez pas rédiger une note de service sans fautes d'orthographe. Ou que la moitié des domestiques du Palais des Patrices sont terrifiées par l'apparence de votre visage, et que c'est pour cela que personne ne fait jamais le ménage dans votre bureau, excellence."
Il y eu un silence dans les deux rangs entourant Fiorella. Les yeux des personnages les plus puissants de la cité, et les oreilles ayant entendu une jeune femme de 24 ans portant un calot rouge ridicule répondant avec grossièreté à l'un des officiers les décorés de la Grande Campagne de 2014. Le tout désamorcé en un instant par l'éclat de rire tonitruent d'un Patrice au bord de l'étouffement, les yeux rouges à s'en faire crever les poumons. Dans son coin, Di Grassi esquisse un rictus nerveux, tandis qu'Abrixxio paraît sur le point de tendre sa main pour la rosser au sol, ce qu'il aurait peut-être fait si le Patrice n'existait pas.
"Bordel de merde ! C'est des couilles ça, jeune femme ! Son excellence en prend pour son grade plus salement qu'à Hippo Reggia ! Assieds toi donc avec cette pauvre bande d'illétrés pour lesquels tu travailles..."
L'image en était presque gênante: une greffière accoutrée de rouge assise devant la Patrice de Velsna, le détenteur de la représentation de toute la cité velsnienne, les doigts crispés sur son verre de vin, entourée des regards de ces "Grands", qu'à une autre époque on aurait qualifiés de "princes". Le Patrice remplit lui-même la coupe sur laquelle Fiorella a encore les deux mains.
"Excuse notre ami sénateur ici présent. Abrixxio parle juste plus fort que nous. De notre point de vue, les gens de la capitale comme vous êtes une bande de parasites qui vous gavez de l'argent de Laurenti Alfonso et de la Banque des Falieri, et qui déclenchez des guerres, pendant que les gens comme nous sont là pour les faire à votre place, pendant que les familles fortunéennes et landrines se torchent avec de la soie du Jashuria, et se marient tellement entre eux que leurs arbres généalogiques finissent par ressembler à des putains de buissons. Dame Fortune, nous avons dû prendre cette ville pour empêcher l'un des vôtres de la changer en tyrannie...Que tous les saints maudissent ce tâcheron de Scaela."
A son incantation, les autres hommes de la table répétèrent ses derniers mots comme un mantra, à mi chemin de l'amusement et de la conviction véritable. Di Grassi, en retrait, trinque avec de l'eau plate.
La jeune femme lève aussi son verre, avec plus d'hésitation, tandis que le Patrice continue sa litanie avinée.
"Tu sais...vous ne pouvez pas comprendre, les gens comme vous. Non...Vous ne pouvez pas comprendre ce que ça fait, le mélange de la terreur et de l'excitation quand on vous envoie vous battre à 17 ans en Achosie du Nord. Affronter une bande de barbares sans lois, mais qui dans le fond, nous ressemblent plus que vous ne nous ressemblez. A tous les barbares de cette salle !"
Encore une fois, les hommes trinquent avec autant d'enthousiasme que la première tournée. Les heures s'écoulent comme le vin: rapidement pour les hommes de la table, plus lentement pour Bernoldi, qui se sait peu résistante à l'alcool et à la vue déjà trouble. Le Patrice doit déjà en être à sa deuxième bouteille de vin de paille de l'Arna au bout de deux heures. Di Grassi s'est déjà exilé dans sa tente, Abrixxio est endormi dans sa chaise, un filet de vine et de bave s'échappant de sa bouche ouverte, et par un concours de circonstances dont le vin je lui permettent pas de se souvenir, la jeune femme s'est-elle retrouvée en train de porter la corne dogale des Patrices de Velsna, en lieu et place de son calot qui a disparu dans la foule des invités. Elle se retrouve là, le coude sur la table, la fatigue lui frappant la gorge, la tête et les poches de ses yeux, à écouter les histoires sans fin du patrice, qui n'en finit plus de radoter.
"Dame Fortune Fiorella....tu étais à peine née à cette époque...Mais tu m'aurais vu, quand j'avais ton âge dans cet uniforme de la Garde civique. J'étais fort comme un putain de taureau. Moi et Matteo, et Abrixxio, on était beaux comme des dieux. Certains te diront que la guerre, c'est l'enfer, mais je me suis jamais senti aussi à ma place dans la vie qu'à cette époque. Dans le temps, quand t'avais un ennemi, il ne venait jamais dans ton dos avec un poignard comme aujourd'hui, comme dans cette ville de catins qu'on appelle Velsna. Quand tu regardais un achosien dans les yeux, tu te reconnaissais, car tu pouvais voir dans le blanc de son regard qu'il te haïssait autant que tu le haïssait. Aujourd'hui, je saurais pas te dire qui est mon ami et qui est mon ennemi. Peut-être que l'un de ces sombres connards porte un couteau sur lui en ce moment même, et que je me ferai planter dans cinq minutes. Mais je ne verrai pas ses yeux, ou son visage. Et cela me terrifie bien plus qu'une armée entière d'achosiens. "
La greffière le regarde sans rien dire, cela fait bien vingt minutes qu'elle n'a pas esquissé le moindre mot. Le Patrice lui apparaît comme un personnage profondément malheureux, qui ressasse encore et encore.
"Une fois je me souviens, pendant notre campagne contre MacDougall. Cela devait être...en 93, dans ces eaux là. C'était un chef de bande qui attaquait les voyageurs et les garnisons de la région à la tombée de la nuit. Et ce type, c'est la compagnie que je commandais qui lui est tombée dessus. Je me souviens encore de son regard, à ce MacDougall, quand j'avais mon revolver sur sa tempe. Je me souviens de son regard, et je me dis que j'aurais sans doute eu le même à sa place. Il était l'un des chefs de bandes les plus célèbres, et il s'est pissé et chier dessus devant moi. Et tu sais ce qu'il m'a dit avant que je lui en mette une ? "Arrête ! Arrête !". Il a rien dit d'autre...Dans vos petites chansonnettes de la capitale et au cinéma, on vous montre pas ça. Et dans l'école de philosophie politique de Velsna, ils ne vous racontent jamais comment ils se chient dessus, n'est-ce pas ? Une putain de guerre, c'est ce qu'il vous faudrait aux gens comme vous, histoire que les types comme ton père réalisent ce que ça en coûte de faire la guerre. "
La prase trotta dans l'esprit du Patrice.
Il était là, au milieu des courtisans, de la nourriture, des hectolitres de vin, le regard perdu l'espace d'un instant. Un mauvais signe, qui signifiait en d'autres termes qu'il réfléchissait. A cet instant, toutes les connaissances de l'homme savent qu'il serait venu à cet instant le moment de se mettre en retrait, ou de tempérer les ardeurs émergeantes de son excellence le Patrice. Mais Fiorella est une jeune femme à la fois inexpérimentée dans l'alcool et la gestion de l'ivresse, mais également dans la gestion de Bernaba. Sans compter la propre ivresse de la signora, qui avait goûté le paradis du vin de paille de l'Arna, cette ambroisie des temps modernes que même Fortuna ne pourrait ignorer. Albirio, qui avait le visage fermé quelques secondes, senti comme un éclair frapper l'arrière de son crane déjà endolori par le vin. Son regard était devenu de feu, comme lorsqu'il raconte ses histoires: un mauvais signe, encore une fois. Il la fixe, intensément. Pour la première fois de la soirée, il s'était découvert un but. La jeune femme, circonspecte, baissa les yeux vers les siens, dans un premier temps inquiète de sa consommation manifeste.
Bernaba Di Albirio avait adopté la posture d'un homme prêt à monter à l'assaut...mais à l'assaut de quoi ? Au beau milieu de la campagne teylaise ?
"Bernoldi. Jeune femme. Il me faut mes armes, et mon plus bel uniforme. Il faut battre la campagne contre les achosiens."
"Je...mais nous sommes à Manticore, excellence..."
Bernaba, furieux, claque son verre de vin sur la table, en renversant une partie sur sa main.
"Et tu penses que les achosiens en ont quelque chose à faire de la notion de distance ou de frontière ? Ils frappent quand on s'y attend le moins, et où on s'y attend le moins. Si ça se trouve, il y en a en ce moment même dans cette pièce, à se cacher parmi les porteurs de vinasse. La Reine Catherine elle même que j'ai rencontré ce matin pourrait être un achosien en déguisement, tu en sais quoi au juste, hein ? J'ai plusieurs décennies d'expérience en la matière. Viens avec moi, il faut réunir une armée... Il me faut l'accord du Sénat..."
Le Patrice se leva de sa chaise et descendit de l'estrade en titubant. Il bouscula deux domestiques et un sénateur lui aussi aviné au passage. La jeune femme se lève à son tour, le suivant avec l'espoir qu'il ne commettait guère d'impair. Petite de taille, elle ne perçoit au milieu de la foule devant elle, que les larges épaules du Patrice en train d'échapper à sa vue.
"Excellence ! Ce n'est pas une bonne idée ! Nous devions transmettre un rapport à son excellence le Maître des Balances ! Pour demain ! Son excellence Ascone sera furieux !"
La greffière s'excite au milieu de la foule, cherchant à trouver la sortie parmi sénateurs, gardes rapprochés et autres fonctionnaires sénatoriaux en pleine descente. "Poussez vous s'il vous plait ! Mes excellence !"
La sensation d'étouffement et l'écume de vin laisse place à la bourrasque d'un vent frais. La jeune femme regarde à gauche et à droite, à la limite d ela crise de panique.
Et pourtant il l'était plus encore lorsqu'il avait bu et qu'il avait un objectif. La jeune femme se guide avec le tin des voix: la Patrice avait la voix d'un ténor, portante et puissante. Elle ne pourrait pas le manquer. L'écho de sa voix se propageait depuis un petit attroupement devant le pavillon se son excellence le Sénateur Larini. Elle trouva le colosse en vive discussion avec le dit sénateur, et un autre autre parlementaire, le libéral Maleinos Clemenza, deux hommes qui, la greffière le savait, étaient en rivalité constante même lorsqu'ils étaient sobres. Pires encore, ce nuit, ils avaient l'air cuits dans leur jus, et en train, presque, d'en venir aux mains. La Patrice d'interposa, quant bien même il tenait aussi bien debout qu'eux.
Essuyant du vomi qu'il avait autour de sa bouche avec le rebord de sa toga, son excellence Larini s'exprima très très très lentement, répétant parfois plusieurs fois de suite le même mot, pour la simple raison que tenir une conversation était devenu complexe. Il s'incline maladroitement devant le Patrice.
"Excellence illustre et hono...hono *rot*...HONORABLE. Ce mandrin ici présent, celui qui est la cause de tous mes maux, ce sac à vinasse de Clemenza...je l'ai surpris en train de froisser mon honneur, et celui de toute ma gens. Il batifolait, riait, l'envirait de vin pour attendrir sa proie et faisait les yeux doux à une ravissante teylaise, dont j'avais fait mienne quelques heures auparavant ! C'est un outrage, et je demande votre autorisation de duel contre son excellence."
Il y eu un moment de flottement entre les trois hommes, avant que Bernaba ne se tourne vers Clemenenza.
"Excellence. Est-il vrai que son excellence honorable est un illustre cocu et que vous en êtes la cause ?"
"Je ne sais pas excellence...la jeune jouvencelle n'a fait que lui donner son numéro, et il a pensé que cela signifiait qu'il pouvait tout se permettre comme le porcelet qu'il est !"
La Patrice empoigna violemment par la toga les deux hommes froissés.
"Il n'est pas du devoir de son excellence de s'occuper de tous les cocus de la Terre. Il est de mon devoir de protéger cette cité. Et il se trouve que des ACHOSIENS se sont infiltrés dans ce camp, en ce moment même. Si vous pensez que cela vaut moins que vos broutilles, alors écartez vous de mon chemin. Faites taire querelle et honorez vous dans le silence. Suivez moi, et vous aurez la gloire."
La jeune femme fut interloquée par le fait que plus aviné le Patrice était, plus il se laissait aller à des élans lyriques, ou peut-être était-ce la les relents et vestiges d'une jeunesse agitée qui ne tournait pas uniquement autour du vin. Quoi qu'il en soit, les deux sénateurs furent "enrôlés" de fait dans sa grande armée, sa tribune comptant désormais quatre personnes. Mais c'était sous estimer le Patrice, sa harangue, son timbre de voix portant qui semblait, dans cette ivresse, reprendre et réapprendre ce qui fit de lui un personnage important, plus compétent dans l'exercice d'inspiration de ses amis que dans celui du pouvoir réel. Il haïssait sa fonction, il haïssait les individus l'entourant, il haïssait tout à l'exception de sa propre fierté, et de quelques proches. Et l'espace d'un instant, dans sa propre brume de vinasse, elle aussi sous le charme de ce nectar, Fiorella comprit quel était le pouvoir véritable du Patrice, et à quel point on se sentait appartenir à un petit club dés lors qu'on se liait à lui, à sa clientèle.
L'équipée en plein ivresse prit sous son aile quatre autres gardes, eux aussi cuits dans leur jus, et s'élança hors du camp dans la campagne teylaise. Dans les mains de Fiorella, un petit étendard de fortune conçu à partir d'une barre de fer, à laquelle est accrochée à la proue un bout de toile de la tente du pavillon du Patrice, arrachée négligemment.
"On était vraiment obligés de se traîner ce truc ? C'est assez lourd..."
"Cesse de te plaindre jeune fille. Dans le temps, on faisait porter le drapeau aux plus jeunes de la troupe. Et il se trouve que c'est toi. Remplis ton rôle."
"Si vous le dites, excellence. Mais je ne suis pas sûr que qui que ce soit en dehors de vous n'auras une expérience militaire très utile ici. Le sénateurs Larini et Cemenza ont vomit deux fois sur le bas côté de la route depuis qu'on est partis. Et...*elle se retourne* On a déjà perdu deux gardes."
"Les pertes importent peu, c'est le caractère qui compte. On ne fait rien sans caractère."
"Excellence...j'ignore si c'est le caractère qui va nous donner le chemin. Où va -on d'ailleurs: ça fait trente minutes qu'on marche. Vous êtes spur de ne pas vouloir retourner au village ?"
"Dame Fortune...pourquoi vouloir retourner là bas. Il n'y a rien là bas à part de l'alcool et des catins...et je ne parle pas des prostituées, mais des sénateurs. C'est voir la vraie vie dont j'ai envie."
L'errance du petit groupe de fêtards se poursuit à travers les champs de blé et de froment jusqu'à arriver dans la cou d'une petite exploitation. Le Patrice se tourne vers la jeune femme...
"On dirait un nid d'achosiens ici...il faut qu'on revendique notre butin, et qu'on leur montre qui sont les plus forts, parce que c'est le seul language qu'ils comprennent, même quand il se cachent."
Le sénateur Larini, qui a comaté une partie du trajet interpelle Albirio.
"Excellence...et comment vous faites la distinction entre une personne normale et un achosien ? Je dois bien avouer que je n'en ai jamais vu un de ma vie."
"Ils ont le regard perçant, et ils sentent le mouton et la pisse. Et ils e trouve que je vois beaucoup de moutons ici. "
Le Patrice renifle l'air, avant de lais
La greffière Bernoldi se figea devant le Patrice des velsniens, paralysée par la colère et le ressentiment. A courir après cet homme qu'elle avait, en trois jours, apprit à détester.
"Vous êtes sans doute le pire Patrice de l'Histoire de cette cité. Et je pèse mes mots, parce qu'il en y a eu beaucoup des incapables et des abrutis finis sur cette chaise curule. Mais vous...oui vous excellence, vous les dépassez tous. Vous m'avez fait courir trois jours dans la campagne teylaise, et pour quoi faire...pour essayer d'échapper à une vie de paresse et de privilèges ? Vous êtes un homme rustre, grossier, violent, emporté, stupide et ignorant. Alcoolique et boulimique à la fois ! Oh...dans n'importe quel autre pays que celui ci, je vous jure de croire que vous seriez mort de faim depuis longtemps ! Vous passez votre vie à fantasmer sur vos jeunes années, où vous aviez les mêmes défauts qu'aujourd'hui, sauf l'obésité. "La bonne époque de la guerre de l'AIAN"...Mon cul...Il y a aucun romantisme dans votre jeunesse, c'est des conneries de bout en bout, vous étiez un boucher comme tous les autres ! Et votre manière de vous plaindre de votre position comme si c'était le plus grand fardeau de la Terre, alors que votre seul travail se résume à poser votre cul sur un coussin. Et même ça...vous n'êtes pas capable de le faire correctement."
La jeune femme réajuste son calot rouge de greffière, ses jambes tremblent des mots qu'elle a dit. La sensation de fatigue retombe, et avec elle, la signora s'affaisse sur ses propres jambes et se laisse glisser le long du mur en ciment dans un long soupir. A côté d'elle, Albirio est toujours assis sur son ballot de paille, le regard posé sur la jeune femme. Elle le lui rend, et résignée, elle bredouille quelques mots.
"Je...Je m'excuse. C'était méchant de ma part."