Lavrenti écouta avec une forme de détachement les remarques acerbes, au vitriol, de la Kartienne. Il était habitué, après quarante-quatre années passées au sein des armées, dont trente en tant que soldat, aux brimades, aux réprimandes, aux mots peu aimables de ses supérieurs et à leur caractère colérique et ténébreux.
Ce n’était donc pas la saute d’humeur de la Commissaire qui l’intimidait, encore moins qui lui faisait peur. Si pour son homologue, ce genre d’accès et d’excès d’autorité était une manière d’arriver à ses fins, de se faire respecter, ils étaient pour Lavrenti l’aveu d’une impuissance : celle d’obtenir le respect de l’autre par la courtoisie.
La guerre n’était pas un dîner de gala, c’était indéniable, mais l’autoritarisme des supérieurs face à leurs subordonnés était une méthode d’un autre temps qui n’avait jamais, au grand jamais, montré le moindre résultat positif. Au contraire, de tels comportements aggravaient cette relation et créaient des dissensions au sein des composantes de l’armée, nuisibles au bon déroulement des opérations.
De plus, il n’oubliait pas que si la Commissaire à la Défense était une femme influente au sein de l’appareil kartien, elle n’en était pour autant pas à la tête. Elle devait, comme lui, obéir à ses supérieurs qui venaient tous du monde politique. Un monde qui s’embarrassait peu des personnes et qui pouvait vous détruire en rien de temps en vous rendant à la vie civile. Elle était donc obligée de se contenir et de garder un semblant de bienséance à l’endroit de la délégation latruante.
Lavrenti se tourna donc vers le Ministre des Affaires Étrangères, lui assurant silencieusement qu’il avait les choses bien en main. Lorsqu’il fut assuré du silence de son voisin, il regarda la Commissaire et entama sa réponse, méthodique, aux critiques dont il était la cible :
« Merci beaucoup Madame la Commissaire pour vos remarques marquées des sceaux du respect, de la considération et de l’intelligence. Je vais tâcher de vous répondre avec la même précision que vous avez employé mais avec, il est vrai, moins de verve et d’emportement.
Je me permet tout d’abord de corriger une petite erreur, sûrement due à mon manque de clarté. La Fédération des communes slavis n’est en aucun cas une menace pour le Latrua et, au vu de nos relations diplomatiques avec ce pays, elle n’est pas prête d’en être une. Seul un changement de régime brutal pourrait remettre en cause ses relations et, qui sait, constituer une menace. Un tel coup d’état ferait passer le gouvernement slavis de la gauche à l’extrême gauche ou l’extrême droite de l’échiquier politique, ou peut-être même le pays serait-il dirigé par une junte.
Dans ce cas, Slaviensk perdrait le soutient de l’Union Libertaire et de l’OND. Si ce n’est pas sûr, cela est néanmoins fort probable.
Vous me demandez ensuite comment nous pouvons savoir que l’oblast frontalier tomberait en trois mois et quelle armée a été prise en compte pour calculer ce délai. Je vous réponds que ce sont les effectifs militaires de la Restvinie qui ont été pris en compte car, si il est affaibli, ce pays reste une menace tant qu’un changement de régime durable et l’instauration d’une véritable démocratie. Nous ne souhaitons pas être à l’initiative d’un tel changement, car nous respectons la souveraineté populaire, mais nous l’espérons, pour le peuple restvinien, pour la sécurité du Latrua et pour la stabilité de la région.
En attendant, même affaiblie, cette nation reste une menace. Vous me direz que la Restvinie sera aidée en cas de conflit : de deux choses l’une, cela me semble peu probable, et puis nous serions nous-même épaulés par certains alliés, à commencer par les slavis.
Pour ce qui est de la question maritime, votre remarque est on ne peut plus intéressante et je l’entends entièrement. Cependant, ce que je vous propose n’est pas de chiffrer directement les moyens utilisés, premièrement car cela devra être modifié dans un futur proche, et ce continuellement, car nos armées ne cessent d’évoluer ; deuxièmement, car je ne veux en aucun donner un nombre de soldats et de bâtiments kartiens utiles à de telles opérations, car le déploiement de ces forces reste votre droit le plus entier.
Finalement, si vous ne croyez pas à la possibilité d’une attaque par la mer, soit, qu’à cela ne tienne. Cependant, je vous prierais de noter que faisant mon travail de Chef d’État Major, je me devais de prendre en compte toutes les menaces, et je dis bien toutes.
J’ai aussi trouvé très intéressante votre présentation, très succincte, de votre doctrine militaire. J’ai pris maintes notes ; reste à les appliquer, si j’en trouve l’utilité.
Quelle était la question suivante ? Ah oui ! Quel pays craignons-nous le plus ; quelle nation nous fait si peur pour que nous élaborions pareils plans et pareilles stratégies ? Aucun, Madame, aucun. Nous n’avons peur d’aucune nation, car notre politique diplomatique - et je ne suis pas le mieux placé pour en parler - permet à mon pays de jouir d’une certaine neutralité et donc de vivre paisiblement. Vous pourrez trouver ce genre de choix peu audacieux, voire un peu planqué, mais ils sont les nôtres et ils ont protégé le Latrua pendant quelques siècles.
Alors, pourquoi proposez-vous cette réunion ; pourquoi vous proposez ces stratégies ; pourquoi vous soumettre ces documents ; pourquoi vous tenir ce discours ; pourquoi vous atterrez avec ces propositions ? Peut-être, car nos deux pays ont décidé de coopérer, en particulier sur les sujets de défense. Cela n’est ni mon choix ni le vôtre. Que cela vous dérange de traiter avec un pays militairement plus faible, et c’est bien peu de le dire, que le vôtre, je le conçois et je le comprends. Mais n’est-il pas dans l’intérêt de la nation kartienne que d’aider le Latrua, pour que ce dernier puisse venir lui porter assistance, avec ses maigres moyens, en cas de conflit ? Si je ne doute pas de votre capacité à vous défendre militairement - vous l’avez montré à de multiples reprises - il est toujours bon de se savoir soutenu et aidé.
Diriger les armées latruantes est le plus grand honneur qu’il m’a été donné de vivre. Ce genre de mission, je ne vais pas vous l’apprendre, appelle parfois des sacrifices et je ne tremblerai pas si l’on me donne l'ordre d’envoyer des soldats pour vous venir en aide ; je n’hésiterai pas à risquer le sacrifice humain pour sauver une pays allié, peut-être même ami ; et j’espère que la réciproque n’est pas qu’un doux rêve m. Car nous coopérons. Ce n’est pas une minaffaire, maisais nous le faisons en bons serviteurs de nos États.
C’est dans cet esprit de coopération que nous souhaitons intensifier les exercices militaires M. Nous souhaitons le faire en eaux latruantes, dans ce qui constitue notre ZEE, dans ce qui est sous pleine, entière et unique juridiction. Que la République de Velsna s’en mêle serait un abus clair et cela bafouerait notre souveraineté. De plus, et je parle ici sous le contrôle de Monsieur le Ministre, des discussions entre le Latrua et Velsna ont lieu.
Enfin, toujours dans l’idée de coopérer, nous vous proposons de créer une brigade d’aviation et une patrouille maritime communes. Leur objectif serait d’assurer des missions de surveillance et de dissuasion. Lorsque ces dernières s’effectueraient sur un territoire sous juridiction latruante, les corps d’armée seraient majoritairement composés d’engins latruants, 70% contre seulement 30% d’équipements kartiens. Cela s’inverse quand les missions seraient menées en territoire kartien. Car tout ce que nous proposons ne s’applique pas qu’au simple Latrua, ce serait égoïste de notre part, mais bien à nos deux pays. Si vous souhaitez que je sois encore plus précis, je pense, en ce qui concerne les brigades aériennes, qu’un détachement de douze appareils, composé de cinq avions de chasse, trois avions d’attaque au sol, deux bombardiers stratégiques, un avion ravitailleur et un avion radar, serait suffisant pour accomplir à la fois des missions de surveillance et aussi pour exécuter des manœuvres techniques.
Pour les missions marines, un groupement de trois patrouilleurs, de trois sous-marins, d’un destroyer et d’une frégate serait adéquat. Mais il faut bien évidemment prendre en compte nos capacités dans ce domaine et je suis ouvert à une restructuration de ce groupement.
Car vous dites que votre marine est sous-développée. Cela tombe bien, la nôtre aussi ! Travaillons ensemble pour construire deux marines solides, modernes, capables de travailler ensemble et séparément. Je pense que, modestement, nos armées peuvent en apprendre l’une de l’autre, et c’est pour cela que nous travaillons aujourd’hui. Je suis prêt à faire les efforts nécessaires pour le arriver à une réalisation concrète et satisfaisante, et je suis convaincu qu’il en est de même pour vous, car c’est dans notre intérêt.
Je vous remercie pour votre écoute. »