13/05/2020, Palais d'État de Khydan
Cela faisait près de trois heures que l'avion présidentiel volait dans le ciel matinal. La délégation latruante avait embarqué dans l'imposant appareil plus tôt dans la matinée et l'atterrissage était prévu pour midi et demi. Il restait donc un peu plus d'une heure au Président et à ses équipes pour préparer comme il se devait la rencontre à venir entre le Chef d’État latruant et son homologue du Talaristan. Étaient rassemblés, autour de la longue table de la salle de l'avion, le Ministre des Affaires Étrangères, la Ministre de l’Économie, la Secrétaire d’État à l'Industrie, le Ministre de la Culture, la conseillière diplomatique, la conseillière économique et le conseiller culture. Pour la plupart d'entre eux, ils étaient habitués à ce genre de voyage et connaissaient cette pièce et la table qu'ils entouraient par cœur. Ils formaient, en quelque sorte, la garde rapprochée du Président, l'accompagnaient dans nombre de déplacements et le conseillaient sur les sujets dont ils avaient la compétence.
Cependant, parmi ce gratin politique, un invité surprise s'était glissé : un homme habituellement absent de ces grandes réunions politiques, de ces petits conciliabules, car considéré, à tort ou à raison, comme bien éloigné des considérations qui font l'essence de la gouvernance. S'était joint aux discussions, en ce matin ensoleillé de mai, Sergey Shulichenko, mari du Président latruant. Habitué à accompagner son Président d'époux un peu partout autour du globe, Sergey l'était beaucoup moins lorsqu'il s'agissait d'accompagner ce même époux dans les réunions qui ponctuaient ses journées. Une exception avait été faite car, semblait-il, un sujet de la plus haute importance, vital pour la réussite de la visite officielle, le concernait directement. Il écoutait donc avec attention les échanges.
Mais, à son grand désespoir, les hommes et femmes assis autour du cercle blanc ne discutaient que de sujets purement politiques. Un coup, ils s’intéressaient aux coutumes talars et à la richesse culturelle du pays ; un autre, ils se penchaient sur les possibles investissements que pourraient faire les entreprises latruantes - dont les patrons étaient présents en nombre dans l'avion - au Talaristan ; une autre fois, ils parlaient des récents changements politiques à la tête du gouvernement de cette république turcique avant d'embrayer, sans aucune transition, sur un portrait détaillé de chaque interlocuteur que Vasiliy aurait à rencontrer.
Si toutes ces informations étaient intéressantes, et frôlaient parfois même le passionnant, elles finirent par assommer Sergey qui regardait de plus en plus souvent les détails inexistants du plafond de la pièce. Il commençait sérieusement à se demander ce qu'il faisait là quand la réponse lui fut apportée, par son mari qui plus est. Ce dernier lui toucha l'avant-bras et lui dit :
"Mon amour, il faut maintenant qu'on te parle d'un sujet important."Il était très rare que Vasiliy l'appelle
Mon chéri en public, encore plus devant ses conseillers. Son mari donnait habituellement dans le
Sergey ou, quand il se voulait un brin plus joueur,
Monsieur le Premier Mari. Ce changement soudain de dogme mit la puce à l'oreille de Sergey qui, s'il ne s'attendait pas au pire, se demandait ce qui se tramait dans son dos. Le sujet de la discussion était donc suffisamment important pour que Vasiliy fasse ce genre d'entorse, et Sergey se retourna vers son mari, en quête de plus amples explications. Cependant, ce ne fut pas ce dernier qui lui répondit, mais la conseillère diplomatique, une femme brune d'une soixantaine d'années qui représentait à elle seule tout ce que la diplomatie pouvait avoir de strict et de rigide. Elle dit :
"Monsieur le Premier Mari, les services talars nous ont fait savoir qu'ils ont modifié leur loi pour permettre cette visite. Ils ont autorisé la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles étrangères ainsi que les actes civils qui y sont liés, émis par des nations étrangères. Grossièrement, ils reconnaissent votre union et modifient ainsi leur législation sur la question homosexuelle. Cela pourrait paraître positif et un bon signal pour la lutte sur ces questions ; cependant, il y a deux hics. Le premier, c'est que ce texte ne s'applique qu'aux étrangers, et qu'à vous en particulier, Monsieur ; le deuxième, c'est que la société talare est assez conservatrice et donc peu encline à la libération des mœurs.
- Et donc, Madame la conseillère, quelle est la conséquence sur cette visite , demanda Sergey, partagé entre agacement et impatience
?"Ce fut cette fois-ci Vasiliy qui répondit à ses questionnements en disant :
"Cela veut dire deux choses, mon chéri. La première, c'est qu'il faudra se faire à l'idée qu'il est possible que notre présence soit moins souhaitée par certains habitants, et deuxièmement, que nous devrons agir dans le respect des traditions du Talaristan, mais...
-Mais ?, interrogea Sergey
- Mais on ne va pas se cacher non plus. Et donc, si on peut envoyer un message doux, caché, tout en respect, à leur communauté homosexuelle, on ne s'en privera pas.Le visage de Sergey s'éclaira. Il retrouvait l'homme qu'il avait épousé, il y a plus de vingt ans. Un homme certes sérieux, habité par la fonction et conscient des risques et des responsabilités qu'elle incombe, mais aussi facétieux et militant dans l'âme, défendant avec la même ardeur qu'il y a vingt ans, les causes qui lui tiennent à cœur. Sergey répondit en souriant :
"Et que fait-on donc ?
- J'ai ma petite idée, mais ce sera mignon, très raisonnable, presque discret."***Le véhicule contenant les époux Shulichenko s'immobilisa devant le palais d’État. Sergey en sortit le premier, faisant face à la délégation talar. Il fit un léger signe de la tête aux dirigeants présents, reboutonna sa veste et attendit que Vasiliy le rejoigne. Ce dernier déposa un léger baisé sur la joue de son mari et lui présenta son bras pour qu'il le prenne. Le couple arriva devant le Président du Talartistan. Ils écoutèrent les salutations d'usage puis, ces dernières finies, Vasiliy prit la parole :
"Merci beaucoup Monsieur le Président pour votre accueil. Mon mari et moi-même avons été enchantés par votre capitale et la beauté de son architecture. C'est pour nous un immense honneur de pouvoir vous rencontrer ce jour, vous et Monsieur le Premier ministre.
Monsieur le Premier ministre, je souhaitais vous féliciter pour votre nomination et pour la victoire qui l'a permise. " Ces mots dits, Vasiliy quitta Sergey, dont le programme était de visiter plus amplement la ville. Il entra avec le Président talar dans le Palais et ils déambulèrent, accompagnés de leur délégation respective, avant d'entrer dans une grande salle. Vasiliy présenta de manière succincte les membres qui formaient sa délégation et dit à son homologue :
"Monsieur le Président, je souhaitais vous remercier une nouvelle pour votre accueil et celui de votre peuple. Comme vous l'avez dit, le Latrua et le Talaristan partage de nombreux points en commun, à commencer par leur volonté, toujours renouvelée, de défendre la paix et la stabilité pour permettre l’essor de la souveraineté des peuples et des nations. Ce que nous bâtissons ici, aujourd’hui, est non seulement utile mais aussi nécessaire pour le développement de nos pays.
Il existe deux traditions diplomatiques auxquelles j'attache une grande importance. La première est la franchise dans les débats. Il me semble important, en ces temps où tout va très vite, et où de l'incompréhension naît le conflit et la mort. C'est pourquoi je présenterais, sans circonvolutions parasites, les propositions de partenariats, qui pour moi, peuvent aider nos nations à se rapprocher.
Deuxième point important pour moi, et c'est une vieille tradition protocolaire latruante, l'hôte ouvre la réunion. Vous avez eu la gentillesse de m'inviter, moi, mon mari et nombre de représentants de la nation latruant. Il est donc tout naturel que vous commenciez cette entrevue et que vous présentiez, en premier, les points importants qui forgeront la relation future entre le peuple talar et le peuple latruant. "