29/04/2020
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[Poëtoscovie-Wanmiri] Ça n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace.

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Ça n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace.
Rencontre diplomatique entre la République Démocratique du Wanmiri et la République de Poëtoscovie
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Roxane Rostand était d'une excitation démesurée. La venue de son homologue wanmirien était en réalité la première visite d'État qui eût lieu lors de son mandat, et cela était pour elle d'une importance capitale. La Poëtoscovie était prête, assurément, comme jamais ; elle y avait tenu personnellement, professionnellement, et chacun savait, au palais présidentiel, combien cet instant comptait dans sa carrière politique, mais également en termes de succès personnel. Oui, Roxane Rostand était ce que les hommes appellent les hommes, et qu'elle emmerdait au passage. Rencontre diplomatique, conférence de presse, office religieux, vernissage artistique, performance sportive, colloque scientifique, salon de l'agriculture, congrès d'aéronautique, conférence d'économie, même projection au cinéma ou partie de bowling : elle comptait bien faire comprendre aux messieurs qu'une femme, cela se respecte.

En cela, sa politique plaisait au Parti Debeauvoirien, traditionnellement allié des Zoliens, ce qui permettait une stabilité politique et une certaine paix sociale. Dans ses meetings, on pouvait à perte de vue voir des femmes, où un homme était accueilli à bras ouverts dès lors qu'il avait les qualités requises pour se joindre à elles... Malheureusement, nul homme n'avait les qualités des femmes, tandis que la réciproque n'était pas vraie. Dommage pour ces messieurs, vengeance sur l'histoire pour ces dames — lesquelles avaient connu le pire lorsque la Poëtoscovie n'était encore qu'un protectorat —, les choses rentraient, en somme, dans un certain ordre.

Enfin bref, si l'exercice du pouvoir nécessitait une certaine rigueur et un travail fait dans une mesure juste, Roxane Rostand était quant à elle habitée d'une pensée en arborescence, dont vous pouvez aisément deviner que tous ses enseignants lui avaient indiqué sur ses bulletins de ses trois à ses dix-huit ans, et qui la portait à digresser comme nous digressons actuellement. S'il faut parler d'une rencontre internationale, alors parlons-en, faisons-le, asseyons-nous et discutons autour d'un verre, plutôt que de nous tenir là, debout, les bras ballants, à écrire ou à lire un texte comme s'il se fût agi d'un supplice, avant de se dire comme la vie est vide de sens, et qu'au lieu des choses futiles comme celles-ci, il faudrait lire, écrire, peut-être vivre même !

Enfin bref (deuxième fois), il avait suffi d'un coup de téléphone pour convenir d'une rencontre. Chacun se figurait qu'il avait dû ressembler à celui-ci, tant il avait paru court aux conseillers diplomatiques de la Présidente du Conseil.
- Brad ? disait Rostand dans l'imagination de ses conseillers.
- Brett ? lui était-il répondu, et ainsi de suite...
- Brad !
- Brett !
- Brahad ?
- Breeeeeett !
Tandis qu'en réalité, c'est qu'à côté des cellules de crise achosiennes, toute conversation paraît recouvrir une durée proprement infime. Rassurons-nous tout de même dès à présent : le minimum syndical de la cordialité comme du protocole avait été accompli. À partir de là, on pouvait se réjouir de chaque seconde accordée au reste, lesquelles permettaient de consacrer les relations poëto-wanmiriennes comme ne faisant que naître et ayant un grand avenir devant elles.

S'il fallait maintenant parler avec toute la sincérité du monde, jurer de dire la vérité, de ne dire que la vérité, de ne dire rien qu'elle, jamais rien qui fût autre, alors voici ce qu'il faudrait en réalité affirmer dès maintenant... Que Roxane Rostand a tout de même attendu un petit plus qu'on pouvait l'espérer sur un standard automatisé des Wanmiriens qui disait avec sa voix robotique « Vous vous êtes connecté au réseau de communication diplomatique wanmirien. Pour contacter l'ambassade à Basilique-San-Stefano-les-Bains (ou plutôt « les-Ruines »), dites "ambassade". Pour contacter le ministère des Affaires étrangères, dites "Ministère des Affaires étrangères". Pour contacter..., puis raccrochait tout seul. On le rappelait alors évidemment — On n'allait pas s'écrire par mail tout de même ! L'Ère du Chandekolza est révolue, il y a des technologies plus technologiques — et on retombait sur le même standard automatisé à la voix robotique :
- Vous vous êtes connecté au réseau de communication diplomatique wanmirien. Pour contacter l'ambassade à Basilique-San-Stefano-les-Ruines, dites "Ambassade". Pour contacter le ministère des Affaires étrangères, dites "Ministère des Affaires étrangères". Pour contacter le siège du pouvoir exécutif, dites "Pouvoir exécutif", répéta donc la machine, avec un ton monotone prévisible lorsque l'on avait pu une fois écouter presque en entier son petit refrain. Alors qu'elle s'apprêtait d'ailleurs à recommencer, n'ayant rien répondu, Roxane Rostand dit :
- Pouvoir exécutif !
- Nous n'avons pas compris votre demande, renchérit l'automate, comme s'il fût fier d'une telle annonce. Voilà pourtant une chose bien fâcheuse qui, si elle était survenue en d'autres circonstances — à tout hasard, lors d'une tentative de communication avec la Vélèsie —, aurait provoqué l'ire de toute l'élite poëtoscovienne comme par un instinct unanime.

Car le pouvoir avait tout de même ceci d'agréable qu'un lèche-botte était prêt, à tout moment, à sacrifier sa santé mentale afin de joindre les Wanmiriens — Roxane Rostand eut même annoncé qu'elle embaucherait quelqu'un à cet effet seulement, et sans doute même un Wanmirien, bien moins cher à payer — ; ce fut finalement quelqu'un d'autre qui se chargea des transmissions, très probablement une personne particulièrement qualifiée dans ce domaine, qui avait fait des années d'études, à travailler, préparer ses partiels en larmes, pour finir ainsi, dans les toilettes du palais présidentiel, à dire :
- J'ai dit "Pouvoir exécutif !", putain de machine.
Cela fut prompt, car dès que l'agent numérique eut été insulté, la connexion fut établie sans aucune déformation que ce soit, et tout se passa comme sur des roulettes.

- Excellence, Roxane Rostand, Présidente du Conseil à l'appareil !
- ...
- Oui ! Parfaitement, j'ai entendu dire.
- ...
- Cela va sans dire, naturellement.
- ...
- Comment ? Non, je n'étais pas au courant.
(collant le téléphone à son épaule, à la façon d'une CPE) Jérémy !!!!!! Vérifie BIIIIIIIIP et BIIIIIIIIIP
- ...
- Oui, excusez-moi. C'est un stagiaire, je lui demandais de vérifier ce-dont nous parlons. Mais il ne fera pas la semaine ici, demain ce sont les cartons.
- ...
- Attendez, deux petites minutes...
, dit-elle en reprenant sa pose de tout à l'heure et en regardant derrière elle, Jérémy, ça vient ? Le jeune homme se précipita avec un dossier complet, qu'il avait imprimé en cinq exemplaires dont il avait trié les feuilles : par ordre chronologique, par ordre alphabétique, par ordre chronologique décroissant, par ordre alphabétique dans l'alphabet d'origine des documents, et dans un ordre qui semblait tout à fait intéressant mais que nul, à part lui-même, n'était parvenu à comprendre. Tout cela, évidemment, il l'avait fait en dehors de ses heures de travail, tout fasciné et généreux qu'il était dans cet univers qu'est la diplomatie. Quel incapable, reprit Roxane Rostand lorsqu'il fut parti, pardon, oui ?

La conversation se poursuivit ainsi, jusqu'à ce que les deux êtres, au bout de quatre heures — cela n'était effectivement rien en comparaison avec les appels que la diplomatie poëtoscovienne avait avec Achos, où il fallait se relayer, et où des personnes s'employaient en parallèle à résumer les conversations pour les suivants —, se mirent d'accord pour se rencontrer à Hernani-centre.

***

Le représentant du Wanmiri fut accueilli avec les honneurs et tout le faste qui incombe à une réunion de cette importance. Peut-être ne l'avons-nous pas suffisamment dit ? Roxane Rostand, maîtresse incontestée des lieux, y tenait, tant professionnellement que personnellement. Lorsque le super-avion wanmirien — qui n'avait rien de super par rapport à celui poëtoscovien, mais passons — arriva, que la porte s'ouvrit, que Son Excellence l'ex-interlocuteur au téléphone de Madame Roxane Rostand en sortit accompagné de son épouse... Ce fut beaucoup de choses à la fois.

Tout d'abord, il convient de noter que l'orchestre national joua l'hymne wanmirien. Chose rare : les locaux l'interprétaient mieux que les orchestres du pays. La patrouille de Poëtoscovie passa dans le ciel, où trônaient alors fièrement les couleurs de part et d'autre des deux États participant à cette rencontre bilatérale. Des militaires étaient présents, en grand nombre, immobiles, saluant avec beaucoup de respect et de considération le diplomate étranger.

Lorsque celui-ci s'approcha de Roxane Rostand, elle lui tendit la main, la lui serra fermement, et s'exclama :
- Bienvenue, Excellence !
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