29/04/2020
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[Poëtoscovie-Khardaz] Copains comme cochons

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Copains comme cochons
Rencontre diplomatique entre le Tsarat parlementaire du Khardaz et la République de Poëtoscovie
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Échanges postérieurs :
Courrier diplomatique du Tsarat parlementaire du Khardaz à la République de Poëtoscovie
Réponse de la République de Poëtoscovie au Tsarat parlementaire du Khardaz

Contexte dont les gens pressés peuvent aisément se passer :
La rencontre avait bien lieu à Kharinsk, comme l'avaient proposé si gentiment les autorités khardaziennes, ce que, naturellement, celles poëtoscoviennes avaient accepté. Fait particulièrement étonnant, mais tout à fait heureux — il ne faut pas s'y méprendre —, cette rencontre intervenait peu de temps après la publication officielle du Plan quinquennal poëtoscovien, et correspondait aux principaux objectifs de la Nation littéraire en termes diplomatiques. Piotr Vassia s'en réjouissait donc, assurément, heureux de pouvoir enfin prouver sa valeur auprès de Roxane Rostand — c'était, selon les rumeurs qui disaient plutôt vrai à son égard, une femme de principe et de convictions, mais dont lesdites convictions comportaient une image fort amoindrie, car fort juste, de ce que sont les hommes. C'était donc, pour Piotr Vassia, et comme Roxane Rostand aimait à le rappeler, un voyage tant pour prouver ses qualités professionnelles que personnelles, et il s'en réjouissait alors, d'autant qu'il n'avait jamais eu l'occasion de mettre les pieds dans ce beau pays qu'était le Khardaz.

Il faut dire qu'il était également grandement intrigué par la philosophie qui animait la confédération dont il était membre, cette Sublime Maison Aykhanide, dont il mourait — au sens figuré, nous nous sommes compris — de découvrir les secrets les plus profonds et les qualités les plus douces. En fin de compte, loin des clichés que l'on pourrait retrouver chez les Poëtoscoviens, comme quoi ils seraient tous maussades — il ne s'agit pas d'une blague sur leurs services de renseignements, les meilleurs au monde, dit-on, comme le confirmeront de futurs événements, sans qu'aucun ne puisse prouver qu'ils leur sont liés, car le service le meilleur est bien celui qui paraît comme le plus insignifiant — et tous mélancoliques, oubliant qu'une attitude poétique, c'était aussi de l'alcool, encore de l'alcool, quelques drogues, quoiqu'avec modération, sans oublier l'alcool, et la vodka qui, en Poëtoscovie, avait là aussi, par-dessus, un statut autre que celui de l'alcool, et auquel on pouvait attribuer une certaine responsabilité dans le taux extraordinairement haut d'alcoolisme dans le pays.

Au fond, Piotr Vassia n'avait qu'une envie, laquelle dépassait strictement toute conception diplomatique : c'était de rencontrer enfin des gens de ce pays, qu'ils soient épris d'amitié, et félicitent enfin la masse de fantasmes que lui, un poëtoscovien parmi d'autres — tous n'étaient pas aussi tordus —, s'était fait sur le pays dont les autorités l'accueillaient en grandes pompes — du moins l'avenir dirait-il si oui ou non il eût été accueilli de la sorte. Sans doute une telle image s'était-elle ancrée en lui, celle d'un pays prestigieux aux palais tout pleins de dorures et aux mets savoureux, à la seule évocation du mot sublime, qualificatif qui marquait invariablement la confédération dont faisait partie le Khardaz, comme nous l'avons déjà dit, et qualificatif qui lui-même revêtait un caractère proprement sublime. Ainsi, la boucle était bouclée, d'une façon fort saine et qui apportait bonheur comme sérénité au ministre. Aussi, lorsqu'un fonctionnaire de son administration avait apporté un tel courrier, et que son secrétaire lui avait annoncé la nouvelle de cette proposition de déplacement, Piotr Vassia avait-il réagi de la sorte :
- Mon cher secrétaire, vous pouvez effacer de l'agenda tous mes calendriers de la fin de matinée : elle sera consacrée à la réponse apportée à une si graaaaande Nation !
Le secrétaire, un peu interloqué, lui rappela la séance au Parlement qui s'y tenait, et à laquelle il ne pouvait assurément pas manquer. Le choix du cabinet, face à la résignation du ministre, fut alors le suivant : il y avait des bouchons trop importants dans la capitale pour se rendre au Parlement. On dit que les sénateurs furent amusés d'une telle excuse, mais comprirent qu'une situation était urgente, tant et si bien que la rigolade laissa vite place à l'inquiétude. Celle-ci fut cependant vite dissipée lorsque le président de l'assemblée fit envoyer un émissaire auprès du ministère, qui leur rapporta à peu près le désintérêt le plus sincère que le ministre éprouvait en cet instant pour la représentation nationale — il faut rappeler que le Parlement n'est pas grand-chose en Poëtoscovie, puisque c'est en fait la population qui vote la loi à la fin du processus législatif, mais tout de même. Cela valut alors à notre brave Piotr Vassia un avertissement officiel de Roxane Rostand, laquelle s'était vraisemblablement entretenue avec les services du Sénat, et le ministre ne se risqua plus jamais à un tel délire.

Bref, le ministre avait achevé sa lettre, cela était bien le minimum syndical en de telles circonstances, et demanda à son cabinet de la faire poster au plus vite. La vérité est que le chef de cabinet de Piotr Vassia oublia jusqu'à l'existence de cette lettre, étant parti en vacances le lendemain — oui, pour ceux que ça étonne, la Poëtoscovie dispose d'un généreux Code du travail — et, lorsqu'il la retrouva un mois plus tard, la posta cette fois promptement et avec une mine affreusement honteuse. Il n'en dit évidemment jamais rien à Piotr Vassia qui, une semaine plus tard, s'inquiéta de n'avoir pas reçu de réponse.
- Dites-moi, Dmitri, lança Vassia, nous n'avons pas de réponse de ce cher État du Khardaz ? Cela me coûte terriiiiiblement d'attendre.
- Non non, toujours rien, répondit, sans vraiment regarder son supérieur en face, le chef de cabinet. Pourtant nous avons tout fait correctement, selon les coutumes diplomatiques.
Ainsi, Piotr Vassia était certain d'être finalement mal aimé des autorités qu'il idolâtrait, et ce fort injustement, vous en conviendrez. Sur le conseil du secrétaire, qui était pleinement au fait de toute cette affaire, Piotr Vassia renonça également à appeler son homologue khardazien pour se plaindre de leurs services postiers — cela eût en effet été un élément diplomatique absolument fâcheux.

Enfin voilà... Une proposition de rencontre, rencontre acceptée, c'était pourtant le train-train diplomatique sans trop sortir non plus de l'extraordinaire. De fil en aiguille, la rencontre s'était donc organisée, une délégation spéciale avait été envoyée depuis la Poëtoscovie pour s'assurer que la sécurité était bien optimale là où serait reçu le ministre... Bref, des choses ordinaires pour des gens extraordinaires.

***

Cela faisait désormais trois heures que Piotr Vassia était dans son avion à destination de Kharinsk. Il avait pu siroter quelques alcools, dilués dans un peu de vodka. La chose semblait alors encore plus heureuse qu'elle avait pu paraître jusqu'alors, et le temps passait, à dire vrai, si effroyablement vite dans cet avion que le ministre n'eut même pas le temps d'ouvrir et de travailler sur les dossiers, même les plus urgents. En somme, Piotr Vassia était un être merveilleusement fantasque, et cette rencontre s'annonçait sensationnelle.
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