

Le Soleil était déjà haut dans le ciel et quelques mouettes troublaient le doux ressac des vagues bleues de leurs cris suraigus. Malgré la lumière chaude qui se dégageait de l'horizon, une brise fraîche, très fraîche, fouettait la cime des pins, rappelant que ce début de mois de mai était marqué par des températures ne réussissant pas à dépasser les 20 °C, forçant chacun à s'adapter. Vasiliy avait choisi de survivre au froid en portant un pull au col en V, dont la couleur vert forêt ne dépareillait en rien avec ce qui l'entourait, soit un petit jardin, aux bordures soignées et aux fleurs colorées. Ce jardin était celui de la résidence d'été des Présidents du Latrua. Une vieille forteresse hissée sur une île dont le seul lien avec le monde était un chemin de pierre en zigzags. Le Président de la République adorait ce fortin, remis au goût du jour à la fin des années 70.
De tous les bâtiments que la République avait volés à la monarchie, celui-ci était sans aucun doute le plus beau. Son cadre, d'un calme apparent, cette mer, d'un bleu envoûtant, ces fleurs, aux couleurs odorantes, ces dalles, d'une blancheur rafraîchissante, rendaient l'endroit paradisiaque et parfais pour l'exercice des plus hautes charges de l’État.
Vasiliy s'y rendait donc dès que l'occasion se présentait, pour de longs séjours, à l'occasion des vacances, ou pour des visites plus courtes, comme aujourd'hui. Il était arrivé la veille, tard dans la nuit, à ce moment particulier ou aujourd'hui n'est pas encore tout à fait hier, mais déjà un peu demain. Il était revenu d'une longue séance de politique, sport éprouvant, suant, et on ne peut plus physique. À peine réélu et réinvesti dans ses fonctions, il repartait bille en tête sur le terrain, allant toujours plus à la rencontre des Latruants et des Latruantes, serrant des mains jusqu'à la crampe, embrassant jusqu'à l’écœurement, mangeant des mets locaux jusqu'à plus faim et buvant des litres jusqu'à l'explosion, si ce n'est implosion. Il avait tenu, la veille, à rencontrer les professionnels de la restauration pour écouter leurs demandes souvent, leur colère aussi parfois, et avait enchaîné sur une table ronde qui s'était fini vers 21:00. S'en était suivi un dîner jusqu'à tard avec quelques notables de la région. Son objectif était simple : se montrer au travail (ce qu'il était), impliqué dans la politique nationale moins d'un mois après sa réélection, faire le service après-vente de la nomination de sa nouvelle Première Ministre et occuper le terrain avant les élections législatives et le renouvellement de l'Assemblée constituante.
Sa tâche était donc rude, et il appréciait grandement de pouvoir se ressourcer quelque peu entre les murs froids du vieux fort. Un retour aux sources qui, plus est plaisant car accompagné de moments seul avec son mari. En effet, Sergey Shulichenko, Premier mari du Latrua depuis maintenant 10 ans, avait été embarqué dans la longue déambulation présidentielle. Sergey était un atout de taille pour Vasiliy. En plus d'être un homme formidable, un père aimant, un amant dont les qualités physiques et sexuelles n'étaient plus à démontrer, il était aussi un chanteur à succès et un véritable aimant à sympathie. Le Président n'hésitait donc jamais à amener avec lui Sergey en déplacement et à faire profiter tout ce que le Latrua pouvait compter de jeunes femmes, d'enfants, d'homosexuels assumés, de vielles grands-mères du sourire ravageur de son Apollon de compagnon.
C'était ce sourire qu'arborait Sergey dans le jardin. Les deux hommes étaient levés depuis bientôt trois heures et avaient élu domicile sur la terrasse faisant face à la mer et à la côte conifère. Vasiliy compulsait un nombre astronomique de notes et rapport en tout genre, préparant sa rencontre avec la dirigeante de la Petite Branne. On aurait cru le voir vingt ans plus tôt, lorsqu'il préparait avec une attention comparable son concours d'entrée dans le corps des diplomates. Sergey lui, de son côté, s'était découvert une passion pour le jardinage et se trouvait au chevet de SES roses, car il s'était approprié ce bout de verdure, en faisant son royaume, et ce, pour l'éternité. Il portait donc tous les emblèmes de sa noblesse nouvelle : chapeau de paille mangé par le temps et les mites, vieux pull aux couleurs qui, ayant été produit à la fin des années 90, n'allaient pas ensemble, jean au tissu délavé, bottes de pluie - véritable aberration par ce ciel - et un tablier vert marqué de l'inscription "Papa jardinier", offert par leur deux enfants pour son anniversaire. Cette tenue, et le comportement précis et impliqué de son mari poussèrent Vasiliy à sortir le nez de ses feuillets et à l'interpeller :
" Au moins, je sais ce que tu feras de ta retraite !
- Encore faudrait-il que j'en aie une, répliqua son mari, brandissant un sécateur d'un air faussement menaçant !
- Mais faites, Monsieur, faites.
- Et qu'est-ce que je ferais de mes journées ? A par m'occuper de mes petites chéris bien-sûr !
- Eh bien t'occuper de ton petit mari peut-être.
- J'ai bien peur que cela soit impossible.
- Pourquoi, demanda Vasiliy intrigué ? "
Sergey rangea ses outils avec minutie dans une grande caisse en bois, posa son chapeau sur le fatras métallique, au risque de le tâcher du sang vert des plante, et s'approcha de la table où se trouvait Vasiliy. Il répondit à l'interrogation de ce dernier :
" Car mon mari à décider de se représenter et a été réélu haut la main. Et à peine réélu, il repart sur le terrain, exténué par près de six mois de campagne, de tensions, d’inquiétudes. Non-content d'avoir gagné, il continue de serrer des mains, d'embrasser tout ce qui bouge, de boire et de manger avant de brûler tout ce qu'il a bu et mangé en se tuant au sport...
- Tu m'excuseras, mais il faut bien que je m'entretienne si je veux que continue à me faire l'amour, et ce, sans fermer les yeux. "
Ils partirent tous les deux dans un fou rire comme eux seuls avaient le secret. Gagné ! se réjouit Vasiliy dans un sourire, il ne va pas continuer. Pourtant, ce fut tout le contraire qui se produisit, et à peine remis de ses rires, Sergey reparti à l'attaque :
" Tu sais comme moi que je ne t'aime pas pour ton corps, même s'il est vrai qu'il n'est pas déplaisant de composer avec. Je t'aime pour ce que tu es, et je m'inquiète.
- Il n'y a pas de raisons.
- Que tu aimes ton pays, je peux le comprendre ; que tu fasses de la politique ton destin, je l'entends entièrement ; que tu penses qu'on ne peut changer les choses qu'en étant Président, je le conçois clairement. Mais, s'il te plaît, ne te tue pas à la tâche. N'oublie pas qu'après la politique la vie continuera et qu'il arrivera bien un jour où tu te lasseras, où les gens se lasseront, et où tu redeviendras ce que tu étais à 25 ans, toi, Vasiliy Vladimirovitch Shulichenko, né à Lahorad, père de deux magnifiques enfants et marié à un sublime mannequin/chanteur/jardinier.
- Tu devrais en faire une chanson, tu sais, c'est beau ce que tu dis.
- Je sais. "
Un léger silence s'installa entre eux deux, uniquement troublé par le frottement amoureux des épines avec le vent de mai. Sergey s'appuya sur la table en bois installée au milieu de la terrasse. Il regarda Vasiliy dans les yeux, passa une main dans la chevelure dorée de son mari et dit :
" A quel moment te reposes-tu ?
- Quand je suis dans tes bras, répondit Vasiliy. "
À ces mots, Sergey descendit promptement du meuble en bois, prit les mains de son Président de mari, l'aida à se lever et l'entoura de ses bras musclés. Les deux hommes s'enlacèrent, yeux dans les yeux, corps contre corps. Vasiliy déposa un baiser sur le tatouage de Sergey, posé en trouble-fête sur son corps. Il laissa ses doigts se promener sur le dos de son mari, n'hésitant pas à les laisser descendre là où peu de gens avaient eu la possibilité d'aller.
Il aurait bien continué son doux voyage sur le corps de son amant, mais il furent tous deux interrompus par une sonnerie. Sur la table, le téléphone présidentiel sonnait, dérangeant par ses vibrations les feuilles posées en désordre sur la table. Vasiliy y eut à peine le temps de tourner que la tête que Sergey s'élançait déjà vers l'endroit d'où provenait le bruit importun et subtilisa le mobile au nez et à la barbe du Président. Ce dernier ne tarda pas à réagir et se lança à la poursuite de son mari. S'en suivit une course de plusieurs à travers tout le jardin. Tels deux adolescents, les deux hommes se poursuivirent bêtement, mais heureusement, jusqu'à en perdre haleine. Il profitait de cette liberté qu'il quitterait le soir même, en même temps qu'il retournerait dans la capitale. Après plusieurs minutes de course, Sergey s'avoua vaincu et redonna, haletant, le téléphone à Vasiliy qui découvrit que son hôte brann était en route vers le fort et qu'elle arriverait sous peu.
Après avoir retrouvé quelque peu, leurs esprits, les deux hommes se dirigèrent en riant vers leur chambre. Ils enfilèrent chacun, un costume trois pièces, gage de chaleur, un noir pour Vasiliy et un brun pour Sergey. Lorsqu'ils furent prêts, ils descendirent les quelques escaliers de la résidence pour arriver au niveau de l'entrée du fort. Le portail de fer forgé était ouvert et des gardes du Palais Présidentiel, dépêchés pour l'occasion, formaient une haie qui accueillerait bientôt la future poignée de main entre les deux dirigeants. Seuls quelques journalistes, issus des services presse des deux présidences avaient été invités à immortaliser le moment. Vasiliy et Sergey vérifiaient ensemble leur mise en plis lorsqu'une voiture noire se présenta devant les grilles noires.

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