Rade de la Voie directe
Rencontre des Talars aux Îles de la Terre Pure

En passant sur la surface rugueuse de la mer le soleil ruisselait d'un éclat aveuglant. Ils plissèrent leurs paupières fines. Kükbüre et ses compagnons avaient été conduits à l'une des auberges du Hongan-ji. Ils y avaient laissé dans des chambres au plafond bas, imprégnées d'une odeur de résine, leurs affaires, leurs manteaux, leurs effets. Le pêcheur qui les avait accueilli avait alors disparu. Derrière le voile qui dissimulait son visage, un agent ordonna qu'on leur fasse un petit sauf-conduit. Un vieil homme creusa sur des petites lanières de cuir des noms translatés dans un alphabet infantile. C'étaient les leurs et c'étaient leurs saufs-conduits. Apostrophant les Talars dans sa langue incompréhensible et barbare le moine-guerrier leur donna l'autorisation de vaquer à leurs occupations. A l'office de tourisme, une petite masure sur lesquelles étaient placardées des images d'îles et des cartes de randonnée de pays jamais vus, ils trouvèrent une dame qui parlait le syncrelangue. Sans laisser une émotion passer sur sa mine déférente, elle assista un secrétaire du Hongan-ji qui avait tiré de sa sieste son voisin du Tatami ; demain messieurs les visiteurs étrangers vous pourrez rencontrer le gouvernement si vous le souhaitez. Si vous le souhaitez contenait une indiscernable menace de mise à mort sanglante vaguement lié à un soupçon de collusion avec les forces obscures de l'intelligence artificielle générative. Les Talars circonspects consultèrent la presse locale : la technologie rigolote avait été bannie par les plus hauts pouvoirs de la Terre Pure par sanction d'une peine innomable qu'une gravure décrivait explicitement dans un encart. Ils haussèrent les épaules. Sur leur chemin s'amoncelaient des tas de corde. Des gens préparaient des sortes de grands filets. Ils s'enquirent de ce qui allait se produire. Le soleil en sombrant dans la mer en faisant jaillir une lumière incendiaire. Sur les toits courbés de la ville dont les contours demeuraient flous, oiseaux, chats et espions se dissimulaient avec paresse et indolence. On leur répondit simplement qu'ils trouveraient la Première ministre le lendemain à cinq heures sur la jetée d'Omotesando, dans le nord de la ville. Ils rentrèrent à l'auberge. La tenancière leur fit apporter des soupes dans lesquelles flottaient des produits étranges, des morceaux de champignons découpés dans de l'herbe fraîche qu'on donne aux chevaux pour la fièvre. Un parfum iodé en ravissait la couleur sur les papilles. Ils avalèrent joyeusement leurs bols de riz. Ils n'eurent pas spécialement besoin d'encouragements pour s'endormir. Les chambres exiguës craquèrent dans la nuit comme les tonneaux d'un rafiot secoué dans la houle.
L'aube grise montait du fond des collines. Au loin sur la mer s'attardait les ombres nocturnes. Un vent froid s'était mis à souffler sur leurs mollets et leurs manteaux ne furent pas de trop. Leur grand style talar étonna les gens dans la rue. Ceux-ci marchaient en même direction qu'eux. Ils se rassemblaient sous des bannières frappées d'idéogrammes de ce stupide alphabet de bébé, identifiant leurs groupes. Pieds nus pour la plupart, on avait mis aux plus jeunes des sandales en cuir d'algues brunes. Armés d'épuisettes, de couteaux et de haches, ils s'élancèrent peu avant six heures, quand le soleil frappa d'un coup d'or la surface étendue et limpide de la marée basse.
Ils étaient comme une armée dont les lignes s'élançaient à la façon de l'écume. Les premiers étendards s'éloignèrent. Une deuxième vague de pêcheurs de moules allait partir. Tenu dans les bras d'une jeune fille, un petit chien surexcité aboyait à l'encontre des mouettes moqueuses. Kükbüre lança à ce spectacle un regard ahuri. Où était la Première ministre d'une puissance du Nazum méridional ? Une vieille dame lui tira la manche, un peu fâchée d'avoir eu à répété ses salutations. Il réalisa en cinq secondes que cette face joviale et aplatie était celle de Futsuko Shirawa, cheffe du gouvernement de la Terre Pure. Elle avait dans sa main gauche une petite pelle et se faisait accompagner d'une petite troupe débonnaire et bruyante, son gouvernement sans doute, qui transportait à bout de bras des glacières pour y ranger la récolte de palourdes et de coques.
— Vous êtes le seigneur Kükbüre ?
Les Talars demeurèrent cois.
— Bienvenue, bienvenue. Dites, vous nous aidez à porter les glacières s'il vous plaît c'est trop lourd pour nos vieux os.
Il s'étonna de les voir sans protection. Les guerriers du temple aux frondaisons sévères ne s'étaient toujours pas montrés. D'ailleurs autour d'eux les villageois avaient déjà lancé un deuxième assaut sur la plage, accourant à nouveau derrière les étendards frappés de sigles de peinture.
— Que se passe-t-il ?
— C'est la grande marée pardi !
— A cause de l'éclipse ?
Kükbüre fronça peut-être les sourcils devant les connaissances approximatives et superstitieuses de Madame Shirawa en matière de phénomènes de marées. Pourtant, avec évidence, le gouvernement de la Terre Pure se lança à son tour vers le large. Le sable durci par la fraîcheur de la mer retirée portait leurs pieds nus en y collant très peu de sable. Des graviers épars s'évitaient d'un coup d'orteil. Madame Shirawa se mit à leur parler, sur le ton léger d'une vieille dame qui se lance dans une conversation avec des inconnus, la mine sérieuse, les yeux en forme de malice.
— On m'a dit que vous veniez de loin.
— C'est vrai que les Talars peuvent se transformer en cheval ?
La Première ministre fit taire le ministre des Comptes publics, dont la casquette était mal scratchée à l'arrière de la nuque. Munis des épuisettes, des petites pelles, des filets et des seaux à crustacés, le matin se déployait, offrant au regard, au loin, à des kilomètres encore peut-être, des replis intimes de la mer, soulevés par la grande marée, où nichaient de délicats fruits de mer. Conversant tout du long, des milliers et des milliers d'habitants convergeaient vers la plage pour y récolter leur déjeuner, et de loin, vu des mouettes, c'était comme une vague de petits points désordonnés tendant lentement vers l'horizon.
— Mais alors, qu'est-ce que vous faites là ?
