'Faut pas pousser mémé dans les orties
Rencontre entre le San Youté et la République de Poëtoscovie
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Cependant, il faut impérativement reconnaître à la diplomatie qu'elle est utile, ce que n'est assurément pas la poésie. Cela, Piotr Vassia en était rigoureusement convaincu, comme tous les poètes ; aussi s'amusait-il à le clamer, et se délectait de voir combien les gens manifestaient à son égard une sorte de répugnance, comme s'il se fût érigé contre cet art sacré, là où justement, car les mortels n'ont que l'utile à la bouche, c'était reconnaître le caractère divin de toute chose que de reconnaître sa poésie. S'il faut en effet que les choses soient utiles, elles ne peuvent naturellement le demeurer à rien. Tout n'est utile qu'à quelque chose, jamais dans l'absolu. On conclut donc aisément, en société, qu'une chose utile est une chose permettant de parvenir à une fin. Or, et c'est là que toute la subtilité de Piotr Vassia se faisait comprendre par les êtres initiés aux énigmes de la philosophie, la poésie était cette fin. Pouvait-elle être nécessaire, il eût été absurde de la considérer utile lorsqu'elle n'était en réalité que le dessein de la vie. C'est cela, en vérité, aimer la poésie.
Piotr Vassia méditait justement à ce propos lorsque son chef de cabinet, que nous avions déjà rencontré — toujours pour ceux suivant les exploits de notre ministre — lors de l'affaire wanmirienne, d'ailleurs toujours fort d'actualité, entra afin de plaider auprès de lui la cause du San Youté, cet État qui s'était illustré par sa participation active aux programmes initiés par l'Organisation des partenaires de la Poëtoscovie. Il lui parla alors à peu près en ces termes :
« Mon Ministre, je n'ignore pas que vous vous chargez quotidiennement des pires tâches que le monde ait à porter, ni que vous ayez du temps dont il faut que vous vous déchargiez. Comprenez cependant mon honnête position, moi qui vous conseille et vous assiste, vous supporte et vous aime — le chef de cabinet avait une façon toute à lui de reprocher au ministre son inefficacité, toujours de bonne foi et avec un sourire aimable — , mais il faut ici que je puisse vous instruire sur-le-champ d'une affaire qu'il me tarde de vous partager. Comprenez en effet la hâte qui m'envahit à l'idée de voir, sur notre sol, à nous, humbles Poëtoscoviens, un sol riche d'une riche nature et, à force d'efforts, pauvre de pauvres gens, de voir donc — il fit, évidemment, à cet instant précis, un renversement de sa main d'une façon laissant penser qu'il jouait un évanouissement — de voir sur notre sol, mon suzerain, marcher quelque délégation san-youtaise ! »
Comme à son habitude, Piotr Vassia n'écoutait qu'à moitié. Du moins, s'il fallait rétablir la vérité d'une façon tout à fait sincère et impartiale, il n'écoutait jamais plus qu'à un tiers, et cette fois seulement fit attention de moitié au propos de son premier fonctionnaire.
- Plaît-il ? s'exprima-t-il.
- Vous n'avez pas écouté... Vous devinez sans doute comme le chef de cabinet était livide.
- Pas le moins du monde, mon cher.
C'était ainsi que le ministre se vengeait de son collaborateur, lequel en avait parfaitement conscience. Mais cela était bon enfant et, malgré les quelques suicides au sein du ministère, on admettait tacitement de reconduire l'atmosphère dans laquelle prospéraient de tels traits d'esprit. En somme, les Relations internationales étaient une administration des plus vertueuses, laquelle mettait parmi ses priorités l'épanouissement professionnel de ses employés — que, par affection, Piotr Vassia appelait « ses prolétaires ».
- Nous avons dit à l'Agence de presse de l'OPP que vous rencontriez les autorités du San Youté.
- Sans me consulter ? s'étonna le ministre.
- Sans vous consulter.
Piotr Vassia eut à cet instant l'amère saveur dans la bouche que vous pouvez vous figurer. Décidément, il fallait remettre de l'ordre parmi ses troupes. Il s'y employa alors de suite, avec force, sagacité, orgueil, honneur et malice. Il faut dire qu'il avait ses méthodes bien à lui de manifester son ire, si toutefois il n'était pas amusé d'une telle situation — nul ne le savait jamais véritablement.
« Mon valeureux chef de cabinet, commença-t-il, et celui-ci se sut perdu. Je méditais, voyez-vous, à diverses choses auxquelles il faut absolument que vous sachiez m'apporter une réponse afin que je puisse me remettre au travail de ce pas ! Ce faisant, il frappa deux fois très fort du pied par terre, ce qui fit immédiatement tressaillir son interlocuteur et amena, dix minutes plus tard, les employés du dessus à venir s'inquiéter du fait que « Monsieur notre Ministre aurait très bien pu choir d'un malaise inopiné ». Si le malaise fut présent, ce ne fut cependant que dans un sens tout à fait autre. Mais reprenons... J'ai l'impression qu'écrire et que jouer du piano cessent d'être des objectifs pour moi. Je n'y consacre plus le même temps, sans m'en rendre compte, et parfois, lorsque je suis atteint d'éclairs de lucidité, cela me reprend soudainement, sans que je sache véritablement me l'expliquer. Il me faut bien avouer que ce ne sont pas là les sentiments les plus agréables, de se rendre compte que l'on dérive de son propre idéal, enfin bon... Je n'ai pas du tout envie de vous expliquer en long, en large pourquoi ne pas parvenir à écrire, ça fait mal, seulement j'ai l'impression de ne pas avoir la force d'atteindre ce que réclame mon exigence, et de là j'en conclus que, peut-être, plein de choses ne servent à rien, et j'ai terriblement honte. J'ai vraiment le sentiment que tout s'écroule, que je suis moins que ce que je projetais de réussir. C'est absolument atroce à endurer. Si demain je meurs, je ne sais pas à quoi aura servi le fait de vivre, et cette pensée m'angoisse terriblement. J'aurais envie de faire n'importe quoi qui ait du sens, mais ça fuit, ça fuit de partout. Et même ça, je n'arrive pas à l'exprimer aussi clairement que je le ressens. C'est pas le fait de ne pas écrire qui pose problème en fait, ça, on s'en fout vraiment. Simplement voir les autres trouver du sens, ou s'en foutre, quand on en débat soi-même sous tous les angles, à toute heure, et y retrouver un écho dans chaque mouvement de chaque être, alors que tous l'ignorent — du moins feignent l'ignorer avec un talent qui force la plus sincère des admirations —, cela me répugne de moi-même !
Le chef de cabinet se trouvait de façon fort évidente dans la gêne que vous pouvez lui deviner. Il s'était déjà fait avoir une fois, en lui demandant seulement « Et c'est une bonne situation, ça, poète ? » ; le malheureux avait perdu au moins la moitié de son après-midi.
Seulement voilà, le ministre continua. « Je veux, avec l'honnêteté que je trouve la plus crasse au monde, qu'on cesse de me dire comment ceci et cela doit être organisé, parce qu'au fond, à ne suivre que ces ineptes préceptes, on meurt comme les autres, et à la fin on n'aura rien accompli. Il y a ça, et puis il y a les sentiments, dont le caractère impératif s'évade afin qu'il n'en subsiste qu'un état de béatitude permanent, loin de toutes les libertés et de tous les désirs impossibles. En fait, je me fais terriblement chier dans une vie que j'essaie de rendre ordinaire : voilà ce que je veux vous dire. Et vous me direz, à raison, que cela ne sert strictement à rien de se borner à ce train d'existence, qu'il faut au contraire veiller à ne pas conformer sa conduite à quoi que ce soit. Vous serez sans doute étonné d'apprendre qu'effectivement, ce qui aurait pu être vos mots achève dans une certaine mesure de guider mon jugement. Le romantisme dont j'étais un dévot des plus inconditionnels m'est aujourd'hui d'une ringardise mal apprêtée, et d'une féérie normée telle que je ne puis parfaitement m'y retrouver. J'erre sans dessein dans un monde qui n'en a pas davantage, pour moi tout comme pour lui-même, et c'est car je l'accepte que je veux au contraire repousser ce réel. L'alexandrin est splendide, mais la splendeur m'ennuie : elle est dans tous les livres, toutes les bouches, tous les siècles... Je voudrais de la passion n'épouser aucune forme mille fois explorée. Je veux le dégoût, la dissonance. Je veux trouver dans l'Amour parfait la chose qui révèle un paradoxe dans sa logique, enfin je veux arrêter de croire que le monde est un conte. En fait, je veux arrêter de croire. C'est un peu ridicule : je le sais — il le savait, mais l'autre homme, lui, n'était pas sauvé pour autant. Et puis, il faut bien le dire, avoir le sentiment, quoi qu'il sera, quoi qu'il arrive, qu'un meilleur récit gâche, avant toute entreprise, son plaisir intime. Se rappeler qu'il est de meilleurs coups gâche le sexe — n'eut-il pourtant jamais déplu —, savoir qu'il est de meilleurs films passe l'envie d'achever celui à peine entamé, et l'idée que l'on s'apprête à découvrir une exposition à peine passable suffit amplement à renoncer aux instants perdus face à des traits qui ne veulent, de toute évidence, pas dire grand-chose. »
Le chef de cabinet ne s'était pas endormi, et une telle prouesse aurait nécessité un paragraphe à lui tout seul. D'ailleurs, cela étant dit...
Et au-delà de ne s'être pas endormi, ce qui eût été une sage décision dans un contexte pareil à celui-ci, le chef de cabinet regarda fixement Piotr Vassia. Mais d'un fixement entre celui de la plainte et celui de l'exécration. Il ne savait trop quoi répondre. Une longue réponse en aurait amené une autre ; une courte réponse eût sans aucun doute fait de même. Pour l'heure, il se contentait de ce silence parachevant son allure d'abasourdi, à laquelle venaient s'ajouter quelques gouttes de sueur perlant sur son crâne chauve — c'est une info lambda, c'est pour moi, c'est cadeau.
- Et... ? se risqua-t-il tout de même, car le ministre restait également, droit, face à lui avec un air proprement imperturbable.
- Et ? répondit Piotr Vassia.
- Et alors quoi ? compléta le chef de cabinet.
- Bon Dieu, mais vous êtes forts tout de même. Je vous parle de choses d'une importance capitale si nous souhaitons pouvoir faire ensemble un travail de qualité, et vous, comme ça, vous n'écoutez pas. C'était, oui ?
Le ministre se tut quelques secondes, à la façon d'un enseignant qui entend l'élève se plaindre des reproches qui lui sont adressés, alors même qu'en l'espèce le fonctionnaire n'avait rien ajouté.
- Non-non-non-non-non. Pas de cela, pas avec moi. S'il vous plaît, monsieur. Tout de même ! Si même dans un ministère l'on n'a plus aucune exigence, où va le monde ? Je vous le dis, moi, je vous le demande. Où va le monde ?
De même, il s'arrêta quelques instants et, au moment exact où il sentit que le chef de cabinet allait reprendre la parole pour aborder enfin le sujet de sa venue, il poursuivit :
- Non, cela n'attendait pas une réponse. Attendît-elle une réponse, sans doute auriez-vous été incapable de me la fournir. Mais enfin, pensez-vous qu'ici, dans mon ministère, on puisse se permettre de telles négligences ? Eh bien, je vous réponds, non, je ne l'admets pas. Je ne l'admets absolument pas, alors vous allez devoir sérieusement vous mettre au travail. Allez, au boulot !
Et, pour faire déguerpir l'homme, le ministre lui mit une petite fessée. Tout confus, vous pouvez l'imaginer, il partit effectivement avec un empressement incomparable. Deux secondes plus tard, le téléphone du ministre sonna.
- N'a-t-on pas un cabinet pour le téléphone ? râla Piotr Vassia, avant de décrocher.
- Piotr, que faites-vous ? C'était la présidente du Conseil à l'appareil. La délégation san-youtaise va arriver et vous n'êtes même pas à l'aéroport, mais c'est une blague ? Moi qui croyais pouvoir faire confiance à votre chef de cabinet, sachez que je le ferai renvoyer.
Note : Piotr Vassia sera à l'heure. Vous saurez comment au prochain épisode.

