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Le Bal des Débutantes

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Image d'illustration.

LE BAL DES DÉBUTANTES.
Domaine des ducs de Qingshan-Hanlin, 28 Mai 2020.


Il existait une tradition aristocratique eurysienne qui avait su durablement s'importer au Grand Ling. Provenant directement des marchands kentois et gallèsants, la tradition des bals était venue enrichir les historiques banquets impériaux en renversant certains codes. Parmi l'un des plus prestigieux bals organisés au Grand Ling, le Bal des Débutantes qui se déroulait systématiquement à la fin du mois de mai, une vingtaine de jour avant l'été au moins. Ce bal était un moyen pour toute l'aristocratie et la bourgeoisie lingoise voire mondiale de présenter ses débutants à la Maison Impériale Ling et d'accéder à la très sélective cour de l'Empereur qui ne comptait qu'une centaine de membre, recevant des dignités impériales et parfois même des postes dans l'administration de la Maison Impériale ou même du Cabinet de Sa Majesté. Le Bal des Débutantes sonnait comme un vestige d'une époque où les empereurs gouvernaient encore. D'ordinaire, le Département de la Maison Impériale s'arrangeait pour que les lieux de reception soit tous dans des palais de prince de premier ou de second rang, parfois dans des lieux emblématiques comme l'Hotel de Marboussier1.
Cette fois-ci, le coquin de sort ou l'heureux hasard fit désigner la Maison Lin comme hôte du Bal. La réalité moins mystique tenait très probablement dans les sollicitations répétées de la Duchesse (fille) de Qinshan-Hanlin, Lin Meiyue, qui en qualité d'ambassadrice de la Maison Impériale, avait ses accès privilégiés au Département.
L'histoire ne dira jamais si ce fut sur demande de sa mère ou si elle fut la propre instigatrice de la chose, il n'en demeure pas moins que le domaine ducal des ducs de Qingshan-Hanlin, en banlieue de Hanlin dans le Hexie, bouillonna de vie durant les deux semaines précédant le célèbre bal.

Nombreuses avaient été les invitations envoyées puis retournées, de nombreuses familles internationales avaient acceptées de venir se prêter à la mondanité lingoise. Quelques maisons velsniennes, teylaises, nordistes, burujoise et même westalienne ou alariennes viendraient se présenter aux journalistes du monde entier dans leurs robes et leurs smokings de créateurs. Ils y rencontreraient les maisons lingoises des plus insignifiantes aux plus glorieuses. La Maison Impériale elle-même venait pour le Bal pour y présenter ses derniers membres et pour donner sa bénédiction aux jeunes gens de l'aristocratie. L'espace d'une fin de semaine, Hanlin deviendrait le centre du monde.
Lin Chao, la jeune femme reccueillie par son oncle et sa tante et soeur d'adoption de Lin Meiyue, n'avait pas manqué un seul instant des préparatifs auxquels elle participait en aidant sa mère avec une joie non dissimulée. Quelques semaines plus tôt, on l'avait intimé l'ordre d'épouser un noble nordiste contre son gré, mais la jeune femme espérait secrètement que sa mère laisse tomber. C'eût été sous-estimer la Duchesse de Qingshan-Hanlin, la véritable duchesse, la douairière qui avait la fâcheuse qualité d'être Lin Shuying, la mère de Chao.
Les plans de la Duchesse douairière étaient déjà tous tracés sans que quiconque, pas même son époux, n'ait pu espérer l'y faire changer d'avis. Lin Chao le savait pertinement mais continuait d'espérer. « Le risque zéro n'existe pas ! » se disait-elle.

Le domaine disposait depuis quelques décennies d'un pavillon dédié aux bals, justement car à l'instar de l'aristocratie lingoise, la Maison Lin n'avait pas manqué le virage culturel du bal. Les Lin en donnaient souvent, particulièrement à l'occasion de la fête du Solstice qui célébrait le solstice d'été et dont la tradition venait du Lanhu où Lin Rongde avait vécu des décennie et où la mère de Shuying était née. Chaque bal était l'occasion pour Chao de porter ses plus belles robes ou de faire flamber la carte bancaire de son père. Maquillage, talons hauts, robe et même parfois lingerie y passait. Il ne fallait pas oublier le coach sportif pour préparer l'événement, le prothésiste ongulaire, le coiffeur ni la séance d'épilation. En d'autres termes, Lin Chao avait prit l'habitude de son pomponner comme jamais à chaque réception et particulièrement aux bals.
Dans l'immense pavillon au style néo-traditionnel de 750 m², les petites gens du domaines ouvraient les grandes persiennes qui servait de mur pour ne faire apparaître que les poteaux supportant la structure. Le pavillon était lui-même accessible du reste du domaine — et de son entrée — par une coursive extérieure qui longeait le jardin. On décorait la pièce avec des satins colorés, des lampes classiques. Là, on installait les tables rondes sur lesquelles on dressait des nappes de soie et des couverts de porcelaine. Ici, on s'assurait que les musiciens avaient tout ce dont ils avaient besoin et que le DJ, qui jouerait plus tard, également. L'endroit avait été transformé en un lieu féérique. Tout était fin prêt.

Quand vint le temps de danser.

Les semaines devinrent des jours, les jours devinrent des heures puis les heures devinrent des minutes. Et voilà que le bal devait commencé d'ici quinze minutes. Nombreuses avaient été les réponses positives, toutefois les nordistes ne s'étaient pas fait foules. Une maison inconnue semblait avoir répondue la première d'après la rumeur. Les Varèques, non Valreich ? Valderche ! Ah oui voilà, les Valbrèches. Lin Chao sentait son coeur tambouriner tandis qu'elle froissait nerveusement sa robe que deux amies l'aidaient à mettre.
— Mais enfin, ma chérie, si tu continues à gesticuler comme un poisson, je ne vais jamais réussir à remonter cette fermeture ! Dit l'une d'entre elles, dans son dos.
— Je sais... Pourtant ce n'est pas notre premier bal, mais je suis si nerveuse. Répondit Chao.
— Dis-toi qu'au moins tu vas faire de l'ombre à la Duchesse. Ajouta une deuxième qui portait une coupe à ses lèvres maquillées.

Au fond, elle n'avait pas tort. Lin Chao était de la manière la plus objective qui soit, la plus belle débutante de la soirée. La tradition lui rendait hommage car elle devait porter du blanc et or, elle avait choisit une robe de couturier lingois très peu connu à l'étranger mais qui faisait fureur dans les hautes sphères de Zhenzhou comme dans celles de Neijing.
Comme la tradition l'exigeait, Chao devait arriver en voiture jusqu'au lieu de reception, alors ses parents lui avait payé une suite dans un quatre étoile de Hanlin situé à trente minutes d'ici. Elle pourrait y passer la nuit, si elle le souhaitait, avait indiqué Rongde. Une berline Sheng toute noire vint la chercher avec ses amies pour la ramener jusqu'à chez-elle, finalement.
L'étiquette impériale avait une lourdeur qui rendait hommage au surnom du gouvernement lingois, la Bureaucratie Célèste. Elle indiquait par exemple que tous les débutants du bals devaient arriver seuls et trouver une cavalière sur place avant la fin de la soirée. Car avant la fin de la soirée, ils devaient être présenté à la Maison Impériale ensemble après s'être enregistré auprès de l'eunuque chargé de les présenter. En l'occurence, le chef de la Direction des Banquets et Festin de la Maison Impériale.
Autre harassement de l'étiquette impériale résultait dans l'arrivée même des débutants. Toutes les femmes d'abord sortaient de leurs voitures dans un balai aux cadences infernales. Elles rejoignaient la salle de bal suivies de près des jeunes débutants. Une musique, toujours la même, ouvrait et clôturait ce défilé avant que les musiques de bal se lancent. C'était Printemps du velsnien Vivendi. Le parallèle avec la saison n'était plus à démontrer. Après avoir été tous et toutes introduits devant la Maison Impériale, l'Empereur prononçait un discours très sommaire leur accordant sa bénédiction et priant pour leurs bonnes grâces, après quoi les couples devaient danser sur Rondeau de Abdelaziz ou la revanche du Mor du compositeur kentois Henry Pourceau. C'était à peu près là que s'arrêtait le plus gros du protocole. Le reste relevant davantage du savoir-vivre au sein de l'aristocratie lingoise et occidentale.

Ambiance musicale

Chao venait d'arriver devant l'entrée d'une maison qu'elle connaissait pourtant par coeur. La fontaine éclairée faisait danser ses gerbes d'eau tandis que de nombreux paparazzi attendaient la photo à vendre à tous les tabloïdes. La presse spécialisée était également présente, autant qu'un célèbre présentateur du paysage audiovisuel teylais, réputé pour être un monarchiste militant et un homosexuel non militant, présentant de nombreux programmes dont Miss Eurysie ou la Grande Soirée du 31. Chao ne parvenait pas à remettre un nom sur ce sourire benet. Était-ce Stan ? Peut-être Sébastien ? Son esprit était en berne, elle ne parvenait décidemment pas à se rappeler alors, elle se contenta d'en rire légèrement. Elle était la première à ouvrir le défile du Bal des Débutantes en qualité de débutante des hôte, la musique se lanca et elle aussi.
De chaque côté du chemin conduisant au pavillon, des invités de toutes les origines et tous les âges dans des tenues de soirées les plus chics les unes des autres.
Sa démarche lente mais assurée dissimulait un trac imperceptible, elle savait qu'elle allait rencontrer Le Nordiste mais pis encore, qu'elle allait devoir faire la révérence à Leurs Majestés et peut-être devoir entretenir une conversation avec elles. Peut-être même que Leurs Altesses également voudraient discuter. Ou alors, rien de tout cela et c'eût été peut-être encore pire. L'idée la contraria encore. Arrivée au pavillon sous quelques applaudissements, elle se tint bien droite aux côtés de ses parents. Après quelques longues minutes, les vingt-deux jeunes femmes du bal étaient arrivées, c'était au tour des jeunes hommes. Chao ne perdit aucune miette de l'entrée des débutants. Eux aussi, par ailleurs, ne purent pas la manquer.

Image d'Illustration

Informations complémentaires1 : l'Hôtel de Marboussier est un hôtel de luxe appartenant à la famille de la Hardays-Marboussier, vieille famille noble de Valteuse. Elle est notamment connue pour descendre des Marboussier, célèbres sucriers sylvois et des de la Hardays, célèbres armateurs gallèsants opérant pour l'Organisation Gallèsante des Comptoirs Maritimes. L'Hôtel de Marboussier fut d'abord un hotel particulier de la famille de nobles gallèsants des de la Hardays qui le fit construire en 1785 dans un style purement eurysien de la fin du XVIIIème siècle. Il devient ensuite le siège de la mission commerciale gallèsante à Jingdao avant de revenir à la famille de la Hardays-Marboussier qui en fit l'actuel hôtel de luxe.
Armoiries du Grand Ling.
12707
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/87/Wilhelm_Gause_Hofball_in_Wien.jpg?utm_source=fr.wikipedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original

LE BAL DES DÉBUTANTES.
Domaine des ducs de Qingshan-Hanlin, 28 Mai 2020.


Après le dernier passage des jeunes femmes, un bref silence parcourut le pavillon, presque imperceptible derrière les murmures de la foule. Les conversations se firent moins nombreuses. Quelques appareils photo furent relevés. Les regards, jusque-là dispersés entre les robes, les bijoux et les représentants des grandes maisons étrangères comme lingoises, convergèrent naturellement vers l'entrée. Les jeunes hommes allaient faire leur apparition après le défilé de jeunes femmes toutes plus éblouissantes les unes que les autres, à l’exception des deux filles Lin, au dessus du lot. Parmi les jeunes hommes, un garçon attendait encore derrière les persiennes ouvertes donnant sur la coursive. Il vérifia une dernière fois ses manches et ses ornements. Puis son col. Puis, après une hésitation ridicule, il vérifia une troisième fois sa manche droite. Tout était pourtant parfaitement en ordre mais il vérifiait nerveusement chaque détails. Il n'avait peut-être jamais été si nerveux, même lors des réceptions de ses parents en Aleucie. Alceste de Valbrèche avait passé une grande partie de l'après-midi à se préparer à cet instant. Pas seulement à se vêtir, mais à répéter mentalement chaque étape de la soirée. L'ordre des présentations. La manière correcte de saluer la Maison Impériale, le moment auquel il devait s'incliner, la façon dont il devait s'adresser au chef de la Direction des Banquets et Festins. Quelques phrases de courtoisie dans la langue du Grand Ling qu'il avait apprises durant les semaines précédentes, les noms des principaux membres de la Maison Lin, les titres, les liens de parenté. En fait non, il avait passé toutes ces dernières semaines à préparer cet instant. Il avait même relu, dans l'avion, un ouvrage consacré aux usages de la haute société lingoise... deux fois. Il connaissait probablement mieux le protocole que la moitié des gens présents. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir l'impression qu'on allait le pousser dans une fosse aux lions, dans une arène où il n'avait rien à faire et où il serait observé et où le public ricanerait.

Il inspira profondément. Tu as vingt-six ans se dit-il. Puis il expira. Tu es l'héritier d'une maison comtale. Il inspira à nouveau. Tu sais parler à des gens. Une seconde passa. Parfois. Il ferma les yeux. Un nœud affreux opprimait sa gorge et un autre son ventre. Son cœur battait si fort qu'il le sentait jusque dans ses oreilles.

— Seigneur Valbrèche ?

Alceste rouvrit immédiatement les yeux en sursautant légèrement. Un membre du personnel lui adressait un regard poli depuis l'extrémité de la coursive.

— C'est à vous.

— Oui... merci.

L'homme s'inclina légèrement avant de s'écarter. Alceste resta immobile une seconde supplémentaire puis il entra. Sa silhouette avait quelque chose d'étrangement ancien en dépit de sa jeunesse évidente. Alors que la plupart des jeunes hommes avaient adopté le costume occidental contemporain, que certains se hasardaient à un costume occidental plus ancien se pensant originaux, certains des plus audacieux arborant même des créations de grands couturiers lingois, Alceste portait une tenue directement issue d'une tradition oubliée de l'ancienne noblesse eurysienne. Une tradition arrivée en Aleucie avec certaines des premières familles aristocratiques venues s'installer dans les colonies au seizième siècle et qui, contrairement à bien d'autres usages, n'avait jamais complètement disparu chez les Valbrèche.

Son vêtement était sombre et parcouru de motifs dorés, taillé dans une étoffe lourde mais d'une finesse remarquable pour cet habit. Une longue veste ajustée descendait sous la taille, presque comme une redingote profondément transformée par les générations, au col remontant dans le cou. Les manches étaient ornées de boutons discrets et de broderies presque invisibles à distance. Un pantalon sombre quoique caché étant donné que la tunique descendait jusqu'aux chevilles bien qu'elle fut fendue pour faciliter les mouvements, des bottes impeccablement cirées et une sorte de toge d'un pourpre sombre qui partait de son épaule droite et qui tombait le long de son flanc pour traverser son ventre jusqu'à rejoindre sa hanche gauche. Autour de sa taille une ceinture métallique à la couleur bronze venait compléter la tenue. C'était un costume que sa famille avait continué de porter assez longtemps pour considérer qu'il était intemporel. L'ensemble donnait à Alceste une allure aristocratique presque désuète, sans toutefois tomber dans le déguisement. Il ressemblait à l'un de ces hommes dont les portraits auraient pu être accrochés dans une galerie familiale depuis deux siècles, à ceci près qu'il semblait beaucoup moins certain de la raison pour laquelle il se trouvait sur le tableau.

Au revers de sa veste, une petite broche portait les armes des Valbrèche : tour d'argent brisée. Rien de plus. Barbe avait expressément refusé qu'il porte davantage.

<< Vous allez au Grand Ling pour représenter une famille, pas pour vendre un château >>, lui avait-elle dit de sa voix rauque et cassante. Gauthier, son père, avait pour sa part trouvé la tenue << très correcte >>. Puis il lui avait demandé si les vols long-courriers proposaient encore des journaux en papier.

Alceste avança lentement. Il avait déjà vu beaucoup de choses durant son arrivée au Grand Ling. Les avenues de Hanlin, l'architecture, les palais, les ports, les universités, les immenses quartiers modernes qui semblaient ne jamais vouloir s'arrêter. Il avait été impressionné par la puissance et le fourmillement du pays qu'il trouvait fascinant, mais il s'était gardé de le montrer trop ostensiblement. Sa mère lui avait répété une règle simple avant son départ : Ne sois jamais celui qui regarde autour de lui comme s'il venait de découvrir le monde. Alors Alceste avait essayé de ne pas regarder autour de lui comme s'il venait de découvrir le monde, il avait simplement regardé autour de lui avec une discrétion légèrement excessive.

Et maintenant, tandis qu'il avançait au son de Printemps de Vivendi, il se rendit compte qu'il n'avait plus du tout envie de regarder quoi que ce soit. Tous les regards étaient tournés vers eux, évidemment. C'était bien là tout l'objectif de cette stupide entrée rituelle ? Qu'on soit vu. Cela plaisait sans doute à bon nombre de jeunes courtisans mais à lui ça lui donnait la nausée. Il sentit sa nuque chauffer mais il continua néanmoins. Un pas, puis un autre. Il avait répété cette démarche, droit, les épaules dégagées, le regard devant soi. Ne pas marcher trop vite ni ne marcher trop lentement. Ne pas regarder ses pieds et surtout ! surtout, ne pas trébucher. Alceste regarda ses pieds et se reprit immédiatement. Il n'était pas encore tombé et honnêtement c'était déjà une victoire.

Les premiers jeunes hommes passèrent devant l'assemblée. Certains avaient visiblement été préparés à cette soirée depuis leur enfance. Ils souriaient aux photographes avec une aisance presque professionnelle, saluaient leurs connaissances, échangeaient des regards entendus avec leurs familles. Alceste, lui, se contentait d'avancer avec une expression suffisamment neutre pour ne pas révéler qu'il essayait intérieurement de se souvenir de la position exacte de ses mains. Il était seul, terriblement seul, horriblement seul. Il ne connaissait à proprement parler personne dans toute cette foule composée pratiquement uniquement d'étrangers. Puis son regard parcourut la salle et il la vit : Lin Chao. Il avait lu son nom et il avait vu des photographies. Il avait reçu un dossier, un dossier par ailleurs beaucoup trop complet à son goût comme si on lui donnait toutes les caractéristiques d'une marchandise. Mais aucune photographie ne rendait réellement justice à la personne qui se trouvait devant lui. Elle portait le blanc et l'or traditionnels de la débutante hôte et sous les lumières du pavillon, sa robe semblait presque participer elle-même à la décoration de la salle.

Alceste détourna légèrement les yeux, non pas par désintérêt, mais précisément pour l'inverse, pour ne pas trop en montrer. Il sentit son visage devenir chaud. Il se maudit intérieurement pour réagir comme un adolescent. Il avait été préparé à beaucoup de choses mais il n'avait pas été préparé à constater que sa mère avait, pour une fois, légèrement sous-estimé quelque chose. << Tout à fait mignonne >>, avait dit cette vieille garce. Alceste avait trouvé cette expression particulièrement maladroite lorsque Barbe l'avait employéee et maintenant voilà qu'il trouvait qu'elle était surtout incroyablement insuffisante. Il continua d'avancer malgré tout. Lorsqu'arriva son tour, un membre de l'organisation annonça son nom.

— Alceste de Valbrèche, comte héritier de Valbrèche, de l'Empire du Nord.

Le jeune homme alla rejoindre les autres débutants. Lorsqu'il se remit en mouvement, une pensée traversa son esprit : Je suis à huit mille kilomètres de chez moi. Cette pensée aurait dû l'impressionner mais elle le fit surtout paniquer légèrement, enfin plus qu'il ne l'était déjà. Parce qu'il savait pourquoi il était ici et qu'il ne s'agissait pas simplement d'une soirée. Qu'il ne s'agissait pas simplement d'un voyage culturel et qu'il ne s'agissait même pas seulement d'une rencontre diplomatique. Sa mère avait passé six mois à étudier cette famille. Six longs putains de mois. Et elle lui avait confié une mission qui tenait en deux mots : Approche-la. Alceste avait d'abord détesté l'idée, évidemment. Puis il avait commencé à se documenter. Et plus il avait appris sur les Lin, sur leur place dans l'aristocratie du Grand Ling, sur leurs relations avec la Maison Impériale, sur Lin Meiyue et sur le rôle particulier de Chao au sein de cette famille, moins il avait eu l'impression d'être envoyé dans une simple entreprise matrimoniale et plus le Grand Ling l'intéressait. C'était une rencontre entre deux mondes aristocratiques, entre deux cultures, deux continents, deux empires. Et les Valbrèche avaient besoin que ce monde lingois sache qu'ils existaient, pas comme une maison provinciale perdue au bord du lac de Courgny ni des les vassaux des Clarenne. Pas simplement comme une petite famille alliée aux Delieux qui avaient financés leur champion de Formule 1, mais comme une maison capable de créer ses propres relations. Un maison capable de faire venir des noms étrangers dans son réseau, de bâtir quelque chose qui ne dépendrait pas éternellement de Lancaster ou de je ne sais quelle autre foutrerie de maison.

Lorsque la présentation des débutants toucha à sa fin, Alceste se retrouva parmi les jeunes hommes dans l'attente de la bénédiction impériale. Il écouta le discours et applaudit lorsqu'il le fallait. Il sourit lorsque les autres souriaient, et, durant quelques secondes, il parvint même à oublier qu'il était censé trouver une cavalière. Puis le protocole lui revint brutalement à l'esprit, il devait trouver une partenaire. Il devait s'enregistrer auprès du maudis chef de la Direction des Banquets et Festins, être présenté avec elle, danser... Et, surtout, ne pas donner l'impression qu'il avait passé les quinze dernières minutes à essayer de comprendre comment fonctionnait le système respiratoire humain.
Alceste se tourna légèrement et vit plusieurs jeunes femmes parlaient déjà avec des hommes de leur âge. D'autres semblaient être entourées de connaissances ou de membres de leur famille. Il connaissait certaines d'entre elles de réputation tandis que d'autres lui étaient parfaitement inconnues. Il aurait pu s'adresser à presque n'importe laquelle et c'était sans doute là précisément le problème. Sa mère lui avait dit de ne pas donner l'impression qu'il était venu avec un objectif précis pour ne pas paraître trop cavalier si le mot pouvait être employé dans ce contexte. Elle avait ajouté, dans une lettre reçue deux jours avant le bal : Et surtout, ne parle ni de mariage, ni des Delieux, ni des Boyle. Puis, après quelques secondes de réflexion, elle avait ajouté : Et ne parle pas de moi. Alceste avait trouvé ce dernier conseil particulièrement révélateur et par tous les saints grand Dieu non il n'aurait jamais parlé à la moindre personne de sexe féminin de sa mère peu importe son identité. Il fit quelques pas dans la grande, enfin, l'immense salle. Il salua deux jeunes aristocrates lingois qu'il avait rencontrés lors d'une réception universitaire quelques jours auparavant et une courte conversation s'engagea. Alceste se révéla alors être exactement ce que sa mère savait qu'il pouvait être lorsqu'on ne le forçait pas à jouer un rôle : cultivé, attentif, capable de parler d'histoire, d'architecture, de littérature ou des relations entre les grandes maisons avec une réelle finesse. Il n'était pas brillant de la manière spectaculaire dont certains jeunes nobles pouvaient l'être mais il était simplement intéressant et c'était déjà pas mal. Et, surtout, il écoutait. Il réussi à se détendre un peu au cours de cette discussion, mais après quelques minutes, il se retrouva de nouveau seul.

Il regarda vers la partie de la salle où se trouvait la Maison Lin. Son cœur accéléra légèrement tout pendant qu'il se forçait à respirer normalement. Puis il ajusta machinalement son poignet. La vieille broche des Valbrèche brillait faiblement sous les lumières. Il pensa à son père, à sa mère, à Ernest. À cette immense demeure au bord du lac de Courgny. Il pensa surtout à cette phrase de Barbe, morbleu qu'elle revenait souvent dans son esprit cette vieille bique : Les Boyle ont Crowford. Les Delieux ont Lancaster. Elle avait oublié quelque chose, les Valbrèche, eux, n'avaient encore rien. Alceste aurait préféré que cela reste ainsi encore quelques années. Mais puisqu'il était là... Il fit un pas. Puis un deuxième. Il s'approcha de Lin Chao avec toute la dignité dont il était capable, ce qui n'était pas nécessairement beaucoup, mais qui était sincère. Et lorsqu'il arriva à une distance convenable, il s'arrêta. Il inclina légèrement la tête, conformément à l'étiquette. Son expression s'efforçait de paraître calme. Seule sa main droite, dissimulée contre le pan de sa veste, trahissait un léger tremblement.

— Mademoiselle Lin Chao ?

Il marqua une très courte pause. Il connaissait déjà son nom, évidemment qu'il le connaissait. Il était venu jusqu'au Grand Ling pour cela !

— Je suis Alceste de Valbrèche.

Il eut un petit sourire, presque embarrassé malgré lui.

— Je crains que nos familles aient beaucoup plus parlé de cette rencontre que nous-même.

Une seconde de silence. Il se reprit immédiatement, se sentant profondément idiot.

— Enfin... je veux dire...

Il ferma brièvement les yeux. Magnifique, tout bonnement magnifique. Il venait définitivement de parler comme un idiot. Il inspira brièvement aussi et reprit, avec davantage de naturel.

— Je serais très heureux de pouvoir faire votre connaissance, si vous me permettez de vous tenir compagnie ce soir en étant votre cavalier.



Alceste Valbrèche

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