Ça ne casse pas trois pattes à un canard
Communication entre le Secrétariat général de la Communauté des États Nazumis
et le Ministère des Relations internationales de la République de Poëtoscovie
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C'est donc le ministre des Relations internationales de la République de Poëtoscovie qui prit l'initiative d'inviter à Hernani-centre le Secrétaire général de la Communauté des États Nazumis. Cela simplifierait, du moins l'espérait-il, l'ensemble des modalités d'organisation des jeux. Il avait d'ailleurs plusieurs propositions à lui soumettre. Certaines étaient en réalité des exigences, quand d'autres, au contraire, relevaient davantage d'une forme de séduction diplomatique, laquelle était, il faut bien l'assumer, à peine voilée. La Poëtoscovie avait en effet à cœur de maintenir d'excellentes relations avec le principal organe exécutif de l'organisation nazumie, ce qui était pleinement visible lors de la réception, annoncée sobre et réalisée excessive, de cette rencontre internationale tant attendue par les autorités de la Nation littéraire.
Après l'ensemble des éléments relatifs au protocole, et dont Piotr Vassia, qui y avait fait face de nombreuses fois ces jours-ci, était intégralement lassé, s'ensuivirent enfin les choses du réjouissement. Autour d'un bon repas, quoique la diplomatie de la fourchette n'ait jamais été au menu des moyens géopolitiques poëtoscoviens et bien que Carnavale l'eût contesté s'il s'était avéré présent - ce qui était possible, car l'on n'était jamais tout à fait sûr d'aucune affirmation concernant ces obscurités-là -, le ministre commença à expliquer la situation.
- Voyez, Excellence, combien l'organisation de ces jeux traduit l'amitié que la Poëtoscovie entretient avec la Communauté des États Nazumis. Cela est très important pour nous, et je puis vous avouer me montrer très exigeant avec mes collaborateurs traitant ce dossier, commença Piotr Vassia. Il poursuivit ainsi un moment, louant tous les mérites du matérialisme, en commençant par ses vertus diplomatiques et en allant jusqu'à ses bienfaits culturels, en passant par l'économie et tout un tas de domaines, dont la philosophie et, assurément, la littérature. C'était ainsi pour Piotr Vassia, qui en toute chose trouvait une trace de perfection et l'image d'une quintessence. Quintessence de qui ? Il aurait été préférable qu'il trouvât cela plutôt, car ses répliques fort inspirées trouvèrent, parfois, quelques difficultés. Le multilatéralisme, nul ne saurait en douter, est en quelque sorte la quintessence de..., et la fin de la phrase manqua.
Fort heureusement, le Secrétaire général, qui n'était pas un homme idiot, et qui, s'il s'amusait de l'affaire, était un bien meilleur serviteur que Piotr Vassia, à la fois bien moins fantasque et bien plus travailleur, permit au ministre d'achever sa phrase au lieu d'y remettre une pièce.
- De l'amitié nazumie ! s'exclama donc l'homme, ce qui ravit pleinement son interlocuteur. Maintenant, si vous le voulez bien, venons-en à la raison de ma venue ici.
- Assurément, embraya Piotr Vassia, qui pourtant ne prévoyait pas de répondre de sitôt à quelque chose d'aussi sérieux. Il s'y sentit cependant obligé, pensant malgré lui à l'image de Roxane Rostand, Présidente du Conseil, qui, si elle avait été présente, l'aurait sûrement repris ensuite pour s'être à ce point désintéressé du caractère concret de la chose politique.
Il était fort curieux, d'ailleurs, et cela vint tout de suite à l'esprit de Piotr Vassia, qu'un mot aussi insignifiant que chose puisse connaître à la fois les deux absolus du registre des hommes. Il était en effet l'objet d'un emploi courant de la part de ceux ignorant, la chose exprimant ce dont on ignore tout à fait assez de caractéristiques pour en énoncer une qui parvienne à visualiser l'objet ou le concept en particulier ; il était également utilisé pour ce dont on ne pouvait pas parler ouvertement, et ainsi on disait faire la chose pour parler des plaisirs charnels, ou bien l'on parlait de choses, en politique notamment, pour qualifier les ennuis judiciaires sur lesquels les journalistes s'arrêtaient lors d'une interview télévisée ; le terme chose était enfin le substantif propre, dans la haute société, aux gens les plus cultivés, et l'on pouvait aisément l'employer en prétendant au statut de philosophe moderne. Faire allusion à la chose, comme ensemble des dynamiques et enjeux d'un domaine, et que l'on retrouvait dans la locution chose politique, conférait, il est vrai, une image sainte parmi les sachants.
Le ministre continua alors ainsi, tout subjugué de telles considérations, et tentant malgré tout de dissimuler l'emballement qu'il éprouvait à l'idée de cette découverte littéraire fascinante :
- Nous nous disions que, la Poëtoscovie ayant clairement joui jusqu'à présent du rayonnement de ces jeux, ayant été les seuls à en être les acteurs, la CEN pourrait acquérir les compétences relatives, non à l'organisation de ces jeux, mais au déroulement des épreuves. En clair, nous achevons de gérer les inscriptions, nous aurions à notre charge l'aspect technique des épreuves, et vous l'ensemble de l'aspect sportif, comprenant l'arbitrage. Par ailleurs, nous nous disions que nous pourrions accueillir la cérémonie d'ouverture devant le siège du Conseil kosi, et que la cérémonie de clôture pourrait avoir lieu devant le siège de la CEN. Enfin, nous pensions ouvrir à l'étranger le fait de pouvoir faire des épreuves. Nous y poserions bien une condition : ne pas accueillir l'épreuve proposée. Nous nous disions que l'on pourrait également rendre obligatoire le fait d'être membre à la CEN, qu'en pensez-vous ?
Piotr Vassia, qui pensait se conformer parfaitement à la citation « Je suis ministre, je ne sais rien faire ! », avait en horreur la chose politique. C'était certes fâcheux, car il était constamment d'une humeur peu compatible avec l'exercice de ses fonctions, mais cela le rendait également excellent. Quel meilleur homme politique qu'un être qui n'a aucun attrait pour le pouvoir ? Enfin bref, toujours était-il que, pour se débarrasser pleinement de son fardeau, il avait tout dit, d'un coup, comme ça, et le Secrétaire général, après avoir fini sa bouchée, posa son couvert et le regarda. Il semblait qu'il comprenait pour partie la situation et s'en trouvait plein de compassion. Nul ne doutait que les discussions commençaient excellemment bien.