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Personnages immunisés contre les tentatives d'assassinat : (Rappel des règles)
L'arrière pays carnavalais fut autrefois un pays verdoyant, fait de collines et de rivières chantantes. Depuis plus d'un siècle cependant, il peut être réduit à de vastes champs de monoculture OGM, où les seuls agglomérations sont des villes-dortoirs accueillant les ouvriers agricoles et dont l'unique fonction est de nourrir la Cité noire. La région n'a plus grand chose de verdoyant tant elle a été arrosée par les engrais chimiques et les insecticides agressifs, au point qu'on y tombe rapidement malade et qu'il est recommandé de porter un masque lorsqu'on y voyage. On y croise aucun animal qui ne soit pas d'élevage, il n'y a pas d'herbes folles ou de fleurs sauvages comme dans une campagne normale. Les routes sont calibrées pour le passage des véhicules agricoles et les dénivelés semblent avoir été depuis longtemps aplanis à coups d'explosifs pour dégager les perspectives et calibrer les récoltes.
De manière générale, l'arrière-pays carnavalais n'est pas un lieu agréable à vivre. Outre ses nombreux inconforts liés à l'artificialisation de la nature, il dérange presque autant que la Cité noire elle-même. L'immensité des monocultures, l'absence totale de nature qui ne soit pas optimisée pour favoriser les rendements agricoles, les forêts d'arbres alignés comme des pales et l'omniprésence des souches OGM donnent à l'arrière-pays carnavalais des airs oniriques. Il n'est pas absurde d'y croiser des épis de maïs hauts de plusieurs mètres, des troupeaux de chimères obèses paitre à perte de vue et les rares agglomérations qui s'y trouvent sont comme des anomalies architecturales, barres d'immeubles plantées au milieu de rien, conçues pour dormir, se laver et manger entre deux roulement de travail. Tout ici semble... bizarrement optimisé, selon une logique qui échappe au commun des mortels, bien qu'elle doive avoir ses raisons, quelque part dans les plans des agronomes en chef de Carnavale.
Les régions qui ne sont pas visuellement rationalisées semblent, quant à elle, plus sauvages pour des raisons inexplicables. L'apparition soudaine de bosquets non entretenus est une telle anomalie dans ces lieux qu'ils inspirent un sentiment dérangeant d'incongruité. Les agriculteurs hésitent en général à s'en approcher car c'est, selon eux, le domaine réservé de monsieur Dalyoha. On trouve parfois de vieilles ruines dans l'arrière-pays, vestiges d'une époque où la Principauté de Carnavale était moins centralisée. D'anciennes forteresses à l'abandon qu'on n'a pas eu le cœur de raser définitivement sont autant de macabres squelettes d'architectures pourrissants lentement au milieux de champs stériles. Ce sont les derniers refuges sains pour les rares animaux qui tentent de survivre dans cet enfer rationalisé.
Vaste d'environ 50 000 km², l'arrière pays carnavalais n'a aucunement fonction d'offrir aux êtres humains un habitat durable. Les infrastructures qu'on y trouve ont toutes un usage industriel et visent à permettre minimalement la vie quotidienne des ouvriers agricoles, sans perspectives d'installation permanente. Ces braves gens, tous employés de la Dalyoha Compagnie qui possède les terres, ont leur famille à Carnavale et possèdent un statut de travailleurs détachés. Ils bénéficient cependant de salaires plus hauts que la moyenne des employés non-qualifiés carnavalais, ainsi que divers avantages et bonus, notamment en ce qui concerne leur protection maladie. En tant qu'employés de la Dalyoha Compagnie, ils sont en effet couverts pour la plupart des accidents du travail susceptibles de survenir lorsqu'on conduit une moissonneuse batteuse ou respire des engrais industriels toute la journée.
Avant la diffusion de l'agent GILGAMESH, quelques 300 000 personnes travaillaient quotidiennement dans les champs de l'arrière pays. Ceux qui ne sont pas morts dans l'épidémie sont rentrés à Carnavale se faire soigner. Quelques uns ont choisi de reprendre le travail, pour des raisons économiques la plupart du temps, et de nouveaux employés ont été embauchés par la Dalyoha Compagnie. Les effectifs sont toutefois largement insuffisant pour relancer la machine agricole géante et de vastes régions sont aujourd'hui en friche. Elles se remettent lentement du traitement qu'elles ont subi pendant des décennies, arrosées de manière agressive par les produits chimiques, engrais et insecticides. D'après le syndicat des ouvriers agricoles, environ 120 000 travailleurs habitent en 2020 dans l'arrière-pays. Ils bénéficient d'une permission toutes les trois semaines pour rentrer voir leurs familles dans la capitale. D'importants investissements seront nécessaires pour remettre sur pied la totalité de l'agriculture carnavalaise, d'autant que tant que l'OND est présente, les travailleurs se méfient et craignent d'être les victimes collatérales d'une nouvelle attaque bactériologique.
L'une des villes-dortoirs les plus développées de l'arrière-pays carnavalais était Roumont, une cité agricole située à la base de la pointe occidentale de la péninsule, à plusieurs heures de route en voiture de la Cité noire. Elle servait de centre de traitement de la production des fermes de la région et permettait la résidence d'un peu plus de six-milles ouvriers agricoles qui y travaillaient, y mangeaient et y dormaient quotidiennement. Choisie par l'OND pour devenir son quartier-général, l'armée de l'Organisation des Nations Démocratiques décida malheureusement de placer ses réserves d'explosifs à proximité des stocks de biomasses hautement inflammables utilisées pour servir d'engrais aux champs. Une saison sèche et un accident de manipulation provoque l'embrasement des explosifs de l'OND qui met le feu aux hangars agricoles, et bientôt à la ville toute entière. Roumont est rasée par l'incendie et si les soldats de l'OND parviennent à s'échapper en laissant leur matériel derrière eux, une centaine d'ouvriers agricoles sont abandonnés sur place et périssent dans les flammes.
Désormais, Roumont n'est plus qu'une ruine abandonnée aux fantômes et aux malédictions.
L'arrière-pays carnavalais possède un grand nombre de villes-dortoirs conçues dans l'unique but d'accueillir les ouvriers agricoles lorsqu'ils ne sont ni au travail, ni en permission dans leurs familles à Carnavale. La plupart de ces "villes" sont organisées autour de barres d'immeubles fonctionnelles, chacune peut accueillir une centaine de logements individuels. Il y a également de véritables dortoirs qui sont des appartements collectifs pour les ouvriers les plus précaires ou qui cherchent à tirer un maximum de bénéfices de leurs salaires. Les logements doivent en effet être loués pour un petit % prélevé sur le salaire brut que touchent les employés de la Dalyoha Compagnie grâce à leur travail. Le loyer comprend la plupart des charges et commodités, ainsi qu'un accès à certains services comme des lavomatiques, une salle de sport et de cinéma, une infirmerie, un restaurant, et toutes les autres besoins nécessaires au quotidien hors de Carnavale. Les villes-dortoirs ne sont pas pour autant accueillantes et les services proposés sont limités pour ne remplir que les besoins immédiats des travailleurs, sans luxe ni dépenses excessives.
Autour des barres d'immeubles se trouvent de nombreux hangars pour stocker le matériel agricole mais également les produits chimiques, engrais et réserves de biomasses qui attendent d'être épandues sur les champs ou rapatriées à Carnavale afin d'y être transformées en produits alimentaires. On y trouve également des ateliers pour réparer les machines et souvent de petits laboratoires chimiques dédiés au peaufinage des engrais qui sont, pour la plupart, conçus à Carnavale. En dehors de ces infrastructures utilitaires, il n'existe rien d'autre dans les villes-dortoirs dont les rues débouchent généralement frontalement dans les champs alentours.
Comme bien souvent avec l'architecture carnavalaise, malgré leur apparence fonctionnelle, les villes-dortoirs de l'arrière-pays sont assez labyrinthiques et ressemblent, de l'intérieur, à des friches industrielles. Ne manquant pas de place, les ouvriers bâtissent souvent à côté ou au-dessus des bâtiments dont ils n'ont plus usage et les villes prennent ainsi au fil du temps l'apparence de vastes ruines. Bien malin qui saura distinguer un bâtiment fonctionnel d'un bâtiment abandonné, d'autant que les deux cohabitent et s'entremêlent bien souvent. Les passerelles, monte-charges, rails, câbles électriques et tuyaux de canalisations sont autant d'éléments de décors qui troublent la compréhension de l'espace pour les non-résidents. L'optimisation maladive des champs, laissés à la supervision des ingénieurs agronomes des Laboratoires Dalyoha, tranche avec le chaos urbain des espaces de vie des travailleurs Carnavalais.
La fondation pour la mémoire des victimes de l'agent GILGAMESH est une association de loi 1919, dont le but est de préserver la mémoire des morts provoqués par la frappe bactériologique des Laboratoires Dalyoha sur l'armée de l'OND, mais également de faire la lumière sur plusieurs zones d'ombres et notamment les retards et difficultés de prise en charge des malades lorsque les premiers symptômes de la pandémie ont commencé à être identifiés.
Porté par le syndicat des ouvriers agricoles carnavalais, la Fondation pour la mémoire des victimes de l'agent GILGAMESH a posé plusieurs demandes d'ouverture d'enquête au Tribunal Populaire visant notamment les milices Dalyoha, accusées, d'avoir entravé les tentatives citoyennes de porter assistance aux malades dans les premières heures de la pandémie, notamment en décrétant une quarantaine totale de la ville et la fermeture de ses principaux axes routiers. Les milices Dalyoha sont accusées de plusieurs manquements dans le déploiement du protocole sanitaire qui auraient pu permettre une prise en charge plus rapide des victimes civiles.
La Fondation pour la mémoire des victimes de l'agent GILGAMESH accuse également l'OND d'avoir, par son silence, refusé le passage aux ambulances et secouristes carnavalais, ce qui a provoqué des dizaines de milliers de victimes civiles supplémentaires. L'absence totale de réaction de la part de l'OND est considéré par la Fondation pour la mémoire des victimes de l'agent GILGAMESH comme le principal facteur de létalité de la pandémie, après la maladie en elle-même. La fondation considère que si l'OND s'était donné la peine de refuser explicitement, les services ambulanciers carnavalais auraient pu concentrer leur action sur les zones immédiatement accessibles, mais qu'en l'absence de réponse claire, Grand Hôpital s'est trouvé plongé dans l'incertitude ce qui a retardé le déploiement de ses médecins et complexifié la mise en place de la quarantaine. L'entrave à l'assistance aux populations civiles en danger de mort étant considéré comme un crime de guerre, l'affaire est très loin d'être anodine.
L'enquête portant sur la responsabilité des milices Dalyoha est en cours, les avocats de la Dalyoha Compagnie cherchent à prouver que leur gestion de la pandémie a été optimale et "n'aurait pas pu mieux se dérouler". Des arguments jugés "convaincants" par la cour, d'après des observateurs extérieurs. "Compte tenu de la situation militaires et des risques liés à la létalité de l'agent GILGAMESH, il était difficile d'en attendre davantage de la part des Laboratoires Dalyoha. Les victimes civiles n'auraient pas pu être évitées, sauf en cas de collaboration active entre les forces de l'OND et celles de Carnavale." Les avocats de la Dalyoha Compagnie mettent notamment en avant le nombre miraculeux de zéro morts dans l'enceinte de la Cité noire, une donnée prouvant à elle-seule le professionnalisme exceptionnel des miliciens et médecins déployés sur le terrain.
Du côté de la plainte contre l'OND, en revanche, l'affaire ne prend pas la même tournure : "Il y a des preuves formelles que l'OND a choisi d'ignorer la proposition du docteur Philippe Géminéon de mettre en place un cessez-le-feu qui aurait permis de sauver des dizaines de milliers de vie." Si la responsabilité de l'état-major de l'OND ne fait à ce stade aucun doute, le Tribunal Populaire peine encore à identifier clairement qui, dans la chaîne de commandement, a donné l'ordre de laisser mourir tout le monde. Du côté des victimes et des avocats de la Fondation, on craint une pirouette juridique pour éviter les sanctions : "ils vont tenter de coller ça sur le dos d'un Sylvois pour ne pas avoir à assumer leurs crimes" s'inquiète une veuve d'ouvrier agricole, dont le mari compte parmi les trop nombreuses victimes de l'agent GILGAMESH.
Pour l'heure, aucun interlocuteur fiable n'a encore été identifié pour répondre aux nombreuses demandes de la Fondation.
Dans l'arrière-pays dévasté par l'agent GILGAMESH, les syndicats agricoles recensent les travailleurs survivants.
- Vingt-trois, vingt-quatre, approchez vous ceux que je n'ai pas compté !
On inscrit des noms sur des listes afin de permettre à soi, ou à sa famille, de bénéficier de la couverture santé "attaque bactériologique" DalyohaTM et d'un remboursement substantiel de ses soins médicaux.
- Ceux qui ont perdu une jambe ou deux, les handicapés moteurs, les gravement paralysés, levez un bras ! Je viendrai vers vous. Si vous n'avez pas de bras, sifflez ou tâchez de faire du bruit !
Olivert Pierouge, secrétaire général du syndicat, fait le tour des bâtiments industriels.
- Il y a quelqu'un ? Eh oh ? Des survivants ?
Une voix faible :
- Ici... ici...
Il s'approche d'un château d'eau à moitié effondré. Dans la cuve, trois individus mal en point semblent camper depuis des semaines. Olivert Pierouge ressert son masque FFP666 avec appréhension.
- Il y a des malades parmi vous ?
Les hommes se regardent avec angoisse, ne sachant quelle réponse leur sauvera la vie. Jugeant sans doute que nier est impossible, l'un deux finit par avouer.
- On est malade... on a été touché par l'agent...
- Ok les gars pas de panique, je préviens les médecins on va vous sortir de là.
- La maladie...
- L'épidémie est passé, les ambulances sont sur le coup, on vous ramène à la Cité noire, ne vous inquiétez pas, le pire est derrière nous. Ne bougez pas, je vais chercher les médecins, ne bougez pas.
Il ressort, se dirige d'un pas hâtif vers les véhicules Dalyoha, dont les gyrophares éclairent le soir couchant de couleurs artificielles.
- Le pire est derrière nous... le pire est derrière nous...
- C'est un sacré charnier docteur... je vois des gens qui sont morts partout.
- Bien malin qui connait le nombre exact de victime, mais le syndicat est en train de compter les survivants, j'imagine qu'avec une bonne soustraction on pourra estimer les pertes.
Balthazar Métaphore donne un petit coup de pied dans un cadavre en état de décomposition avancée, comme pour s'assurer qu'il est bel et bien mort.
- Heureusement l'épidémie a été contenue en dehors de la Cité noire. Ça fera de l'engrais, j'imagine ?
- Je ne suis pas certain que les ouvriers agricoles accueillent avec enthousiasme l'idée de cultiver à partir de la biomasse de leurs confrères. Enfin. L'histoire ne retient guère les états d'âmes, au fond ce n'est rien de plus qu'une statistique...
- Quel ratio d'ouvriers agricoles est-il acceptable de sacrifier pour emporter dans la tombe un soldat de l'OND ? Dix ? Cent ? Mille ?
- Doct...! Ah docteur Géminéon, c'est vous... par ici, il y a des malades dans le château d'eau.
Le docteur fait signe à ses équipiers de venir et se porte aux côtés d'Olivert Pierouge.
- Monsieur Pierouge, avez vous une idée du nombre de victimes total ?
- Aucune idée...
- Même pas une estimation ?
- A vous de me le dire, c'est votre agent je crois ?
- Précisément, nous commençons à peine le travail d'évaluation de sa létalité réelle. Le nombre de paramètres à prendre en compte est cependant gigantesque et les seules références que nous avions jusqu'ici étaient des simulations par ordinateur ou des tests à petites échelles dans les bas-quartiers. Comme certaines régions sont inaccessibles à nos ambulances, nous sommes obligés de faire des estimations probabilistes en fonction de la densité de la population. Nous y verrons plus clair lorsque nous connaitrons le nombre de survivants zone par zone.
- Peut-être la moitié, je ne sais pas trop. Les régions les plus proches de Carnavale ont pu être prises en charge rapidement mais plus profond dans l'arrière pays c'est le brouillard et avec les troupes de l'OND en errance, on évite de trop s'y aventurer.
- Il faudra bien pourtant, nous n'allons pas laisser ces pauvres gens mourir.
- C'aurait été bien d'y penser avant de lâcher sur eux un agent bactériologique mortel.
- Que voulez-vous ? C'est la guerre...
Au dessus d'eux, des hélicoptères médicaux s'élancent vers le couchant.
Plusieurs semaines plus tard, l'hôpital de campagne Saint-Survivant.
Le silence de l'OND a laissé le champ libre aux ambulances Dalyoha pour rapatrier la majeure partie des ouvriers agricoles de l'arrière pays. Afin d'éviter un regain de l'épidémie, à ce stade très improbable, l'hôpital de campagne Saint-Survivant a été monté à proximité de Carnavale où il accueille les malades, permet de faire un bilan de leur état de santé et les places en quarantaine avant de leur permettre de retourner dans la Cité noire. Si l'hôpital brassait des milliers de personnes chaque jour dans les premiers temps suivant la diffusion de l'agent GILGAMESH, ce ne sont aujourd'hui plus qu'une petite dizaine d'éclopés qui s'y présentent chaque jour.
Les milices Dalyoha surveillent les alentours du camp afin de prévenir toute attaque contre la population civile.
Appuyé d'une main sur sa canne et de l'autre sur l'épaule de Balthazar Métaphore, le docteur Noamaury Blanchâtaigne passe tous les deux jours contempler son œuvre. Il tâte à cet instant précis le moignon d'un homme émacié, allongé sur un brancard dans une tente.
- Et donc vous dites qu'il a fallu couper ?
- Oui docteur... l'agent a provoqué des plaies cutanées et les médecins disent que je commençais à pourrir de l'intérieur...
- Quel tragédie... Fort heureusement les Laboratoires Dalyoha vous fourniront une belle prothèse, ce sera comme si rien ne s'était passé.
- Je vous remercie docteur... Docteur ? Quand pourrais-je revoir ma famille ?
- Il faut regarder le temps de quarantaine, Balthazar voulez vous bien...?
Le jeune médecin jette un œil au dossier médical du patient, placé dans un casier en bout de lit.
- Ça dit que vous pourrez sortir d'ici deux semaines monsieur. Si il n'y a pas de nouveaux signes d'incubation.
- Deux semaines... encore...
- Depuis combien de temps ne les avez vous pas vu mon garçon ?
- Le début de l'épidémie, ça va fait trois... quatre mois ?
Noamaury Blanchâtaigne lui tapote l'épaule.
- Je suis sûr qu'ils vont bien. Souhaitez vous qu'on se renseigne à leur propos ?
- Oh, oui ! Ce serait formidable ! Dites leur que je suis vivant ! Que je vais rentrer !
- Ce sera fait monsieur...?
- Mathéo ! Mathéo Logis ! J'habite dans le quartier des citadelles, ma famille vit au 23 boulevard des maréchaux.
- C'est un très beau nom monsieur Logis, nous nous assurerons que votre famille soit prévenue, ne vous en faites pas.
Noamaury Blanchâtaigne et Balthazar Métaphore s'éloignent du lit puis sortent de la tente. Le jeune médecin grince des dents.
- Vous savez qu'il ne va pas s'en sortir ? La gangrène lui remonte déjà jusqu'aux reins...
- Etait-il nécessaire de lui gâcher ses dernières heures de lucidité ? On le droguera bientôt pour lui épargner la souffrance. Mais c'est une excellente nouvelle pour nous Balthazar, l'agent GILGAMESH continue de laisser des blessés dans son sillage même après plusieurs mois. Pour un usage militaire c'est excellent, souvenez vous...
- "Mieux vaut blesser que tuer" oui je sais.
- Mieux vaut une armée qui tente de sauver ses blessés plutôt qu'une qui cherche à venger ses morts. Et si les blessés finissent par mourir malgré tout, c'est doublement positif pour nous. Allez, allons prendre un café.
- Je vous remercie professeur Blanchâtaigne. Messieurs, mesdames, voici désormais six mois que l'agent GILGAMESH a été diffusé avec succès sur l'armée ennemie et dans l'arrière pays. Nous avons eu plus qu'amplement le temps de mesurer ses effets d'un point de vue qualitatif étant donné le grand nombre de victimes qui nous sont parvenues, il est désormais temps de dresser un bilan qualitatif.
Sur les 325 675 ouvriers agricoles recensés par leur syndicat et qui travaillaient dans l'arrière pays au moment de la diffusion de l'agent GILGAMESH, on estime que la moitié d'entre eux ont été infectés, soit environ 160 000 personnes. Sur ces 160 000 personnes, deux tiers sont mortes aujourd'hui à raison d'un tiers dans les premières heures suivant la diffusion de la maladie, et d'un tiers dans les mois qui ont suivi des suites de complications ou d'une mauvaise prise en charge. Le rapatriement des malades a été gêné par la mauvaise volonté de l'OND mais nous pensons que dans de meilleures conditions, nous aurions pu limiter le nombre de victimes à la moitié des infectés. Ce 15 juin 2020, nous estimons à environ 107 000 victimes directes et indirectes de l'agent GILGAMESH, sans prendre en compte les pertes de l'OND. Celles-ci sont plus difficiles à calculer faute de chiffres officiels publiés par les états-majors, mais nos experts les estiment à des proportions comparables.
J'exclue volontairement tous les morts incalculables liés au manque de nourriture qu'a pu entraîner la paralysie du système agricole carnavalais pendant plusieurs semaines, ceci n'est pas notre affaire.
L'agent GILGAMESH est donc un agent susceptible d'être mobilisé sur le champ de bataille, que ce soit dans un cadre de guerre asymétrique ou non, et peut aisément ravager une région entière s'il n'est pas correctement contrôlé. En l’occurrence le blocus exercé sur la Cité noire et l'expertise de nos miliciens a permis une maîtrise de bout en bout de sa propagation, mais il n'est pas dit qu'une utilisation par des amateurs ne tournerait pas à la catastrophe...
- Estimez vous qu'il soit commercialisable ?
- Difficilement, ou bien pas sans conditionner son emploi à une validation par nos Laboratoires et d'imposer qu'il soit manipulé et diffusé par des médecins formés à son usage exclusivement. Je crains qu'une utilisation dans un cadre militaire moins contrôlé n'expose les deux camps à un massacre.
Assis sur sa chaine, Balthazar Métaphore ricane.
- Alors que 110 000 morts civils, c'est de la bagatelle.