16/06/2020
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L'arrière-pays carnavalais : le comprendre, l'apprécier

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habitatchoux-fleur

L'arrière pays carnavalais fut autrefois un pays verdoyant, fait de collines et de rivières chantantes. Depuis plus d'un siècle cependant, il peut être réduit à de vastes champs de monoculture OGM, où les seuls agglomérations sont des villes-dortoirs accueillant les ouvriers agricoles et dont l'unique fonction est de nourrir la Cité noire. La région n'a plus grand chose de verdoyant tant elle a été arrosée par les engrais chimiques et les insecticides agressifs, au point qu'on y tombe rapidement malade et qu'il est recommandé de porter un masque lorsqu'on y voyage. On y croise aucun animal qui ne soit pas d'élevage, il n'y a pas d'herbes folles ou de fleurs sauvages comme dans une campagne normale. Les routes sont calibrées pour le passage des véhicules agricoles et les dénivelés semblent avoir été depuis longtemps aplanis à coups d'explosifs pour dégager les perspectives et calibrer les récoltes.

De manière générale, l'arrière-pays carnavalais n'est pas un lieu agréable à vivre. Outre ses nombreux inconforts liés à l'artificialisation de la nature, il dérange presque autant que la Cité noire elle-même. L'immensité des monocultures, l'absence totale de nature qui ne soit pas optimisée pour favoriser les rendements agricoles, les forêts d'arbres alignés comme des pales et l'omniprésence des souches OGM donnent à l'arrière-pays carnavalais des airs oniriques. Il n'est pas absurde d'y croiser des épis de maïs hauts de plusieurs mètres, des troupeaux de chimères obèses paitre à perte de vue et les rares agglomérations qui s'y trouvent sont comme des anomalies architecturales, barres d'immeubles plantées au milieu de rien, conçues pour dormir, se laver et manger entre deux roulement de travail. Tout ici semble... bizarrement optimisé, selon une logique qui échappe au commun des mortels, bien qu'elle doive avoir ses raisons, quelque part dans les plans des agronomes en chef de Carnavale.

Les régions qui ne sont pas visuellement rationalisées semblent, quant à elle, plus sauvages pour des raisons inexplicables. L'apparition soudaine de bosquets non entretenus est une telle anomalie dans ces lieux qu'ils inspirent un sentiment dérangeant d'incongruité. Les agriculteurs hésitent en général à s'en approcher car c'est, selon eux, le domaine réservé de monsieur Dalyoha. On trouve parfois de vieilles ruines dans l'arrière-pays, vestiges d'une époque où la Principauté de Carnavale était moins centralisée. D'anciennes forteresses à l'abandon qu'on n'a pas eu le cœur de raser définitivement sont autant de macabres squelettes d'architectures pourrissants lentement au milieux de champs stériles. Ce sont les derniers refuges sains pour les rares animaux qui tentent de survivre dans cet enfer rationalisé.

Vaste d'environ 50 000 km², l'arrière pays carnavalais n'a aucunement fonction d'offrir aux êtres humains un habitat durable. Les infrastructures qu'on y trouve ont toutes un usage industriel et visent à permettre minimalement la vie quotidienne des ouvriers agricoles, sans perspectives d'installation permanente. Ces braves gens, tous employés de la Dalyoha Compagnie qui possède les terres, ont leur famille à Carnavale et possèdent un statut de travailleurs détachés. Ils bénéficient cependant de salaires plus hauts que la moyenne des employés non-qualifiés carnavalais, ainsi que divers avantages et bonus, notamment en ce qui concerne leur protection maladie. En tant qu'employés de la Dalyoha Compagnie, ils sont en effet couverts pour la plupart des accidents du travail susceptibles de survenir lorsqu'on conduit une moissonneuse batteuse ou respire des engrais industriels toute la journée.

Avant la diffusion de l'agent GILGAMESH, quelques 300 000 personnes travaillaient quotidiennement dans les champs de l'arrière pays. Ceux qui ne sont pas morts dans l'épidémie sont rentrés à Carnavale se faire soigner. Quelques uns ont choisi de reprendre le travail, pour des raisons économiques la plupart du temps, et de nouveaux employés ont été embauchés par la Dalyoha Compagnie. Les effectifs sont toutefois largement insuffisant pour relancer la machine agricole géante et de vastes régions sont aujourd'hui en friche. Elles se remettent lentement du traitement qu'elles ont subi pendant des décennies, arrosées de manière agressive par les produits chimiques, engrais et insecticides. D'après le syndicat des ouvriers agricoles, environ 120 000 travailleurs habitent en 2020 dans l'arrière-pays. Ils bénéficient d'une permission toutes les trois semaines pour rentrer voir leurs familles dans la capitale. D'importants investissements seront nécessaires pour remettre sur pied la totalité de l'agriculture carnavalaise, d'autant que tant que l'OND est présente, les travailleurs se méfient et craignent d'être les victimes collatérales d'une nouvelle attaque bactériologique.
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Roumont la rasée

L'une des villes-dortoirs les plus développées de l'arrière-pays carnavalais était Roumont, une cité agricole située à la base de la pointe occidentale de la péninsule, à plusieurs heures de route en voiture de la Cité noire. Elle servait de centre de traitement de la production des fermes de la région et permettait la résidence d'un peu plus de six-milles ouvriers agricoles qui y travaillaient, y mangeaient et y dormaient quotidiennement. Choisie par l'OND pour devenir son quartier-général, l'armée de l'Organisation des Nations Démocratiques décida malheureusement de placer ses réserves d'explosifs à proximité des stocks de biomasses hautement inflammables utilisées pour servir d'engrais aux champs. Une saison sèche et un accident de manipulation provoque l'embrasement des explosifs de l'OND qui met le feu aux hangars agricoles, et bientôt à la ville toute entière. Roumont est rasée par l'incendie et si les soldats de l'OND parviennent à s'échapper en laissant leur matériel derrière eux, une centaine d'ouvriers agricoles sont abandonnés sur place et périssent dans les flammes.

Désormais, Roumont n'est plus qu'une ruine abandonnée aux fantômes et aux malédictions.
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ville-dortoir

L'arrière-pays carnavalais possède un grand nombre de villes-dortoirs conçues dans l'unique but d'accueillir les ouvriers agricoles lorsqu'ils ne sont ni au travail, ni en permission dans leurs familles à Carnavale. La plupart de ces "villes" sont organisées autour de barres d'immeubles fonctionnelles, chacune peut accueillir une centaine de logements individuels. Il y a également de véritables dortoirs qui sont des appartements collectifs pour les ouvriers les plus précaires ou qui cherchent à tirer un maximum de bénéfices de leurs salaires. Les logements doivent en effet être loués pour un petit % prélevé sur le salaire brut que touchent les employés de la Dalyoha Compagnie grâce à leur travail. Le loyer comprend la plupart des charges et commodités, ainsi qu'un accès à certains services comme des lavomatiques, une salle de sport et de cinéma, une infirmerie, un restaurant, et toutes les autres besoins nécessaires au quotidien hors de Carnavale. Les villes-dortoirs ne sont pas pour autant accueillantes et les services proposés sont limités pour ne remplir que les besoins immédiats des travailleurs, sans luxe ni dépenses excessives.

Autour des barres d'immeubles se trouvent de nombreux hangars pour stocker le matériel agricole mais également les produits chimiques, engrais et réserves de biomasses qui attendent d'être épandues sur les champs ou rapatriées à Carnavale afin d'y être transformées en produits alimentaires. On y trouve également des ateliers pour réparer les machines et souvent de petits laboratoires chimiques dédiés au peaufinage des engrais qui sont, pour la plupart, conçus à Carnavale. En dehors de ces infrastructures utilitaires, il n'existe rien d'autre dans les villes-dortoirs dont les rues débouchent généralement frontalement dans les champs alentours.

Comme bien souvent avec l'architecture carnavalaise, malgré leur apparence fonctionnelle, les villes-dortoirs de l'arrière-pays sont assez labyrinthiques et ressemblent, de l'intérieur, à des friches industrielles. Ne manquant pas de place, les ouvriers bâtissent souvent à côté ou au-dessus des bâtiments dont ils n'ont plus usage et les villes prennent ainsi au fil du temps l'apparence de vastes ruines. Bien malin qui saura distinguer un bâtiment fonctionnel d'un bâtiment abandonné, d'autant que les deux cohabitent et s'entremêlent bien souvent. Les passerelles, monte-charges, rails, câbles électriques et tuyaux de canalisations sont autant d'éléments de décors qui troublent la compréhension de l'espace pour les non-résidents. L'optimisation maladive des champs, laissés à la supervision des ingénieurs agronomes des Laboratoires Dalyoha, tranche avec le chaos urbain des espaces de vie des travailleurs Carnavalais.
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