
Bitume humide et crachin de juin. "On se croirait déjà en automne !" na, c'est la Côte-de-Minuit, 300 jours de pluie à l'année, rien d'anormal, sortez les parapluies. Un avion fend le rideau d'eau pour se poser sur le tarmac. La fanfare tente de couvrir le bruit du vent et de la tempête. Peine perdue.
Gael Gargouille ressert le col de sa redingote. Son père, et le père de son père avant lui l'ont prévenu : la diplomatie avec Carnavale, ce n'est jamais une partie de plaisir. Ces gens ont un grain et ils ne respectent rien. Ni les embruns, ni les flots, ni les vieilles techniques de pêche ni les rituels anciens pour conjurer le mauvais sort. Des technosolutionistes, des scientistes, pas si éloignés des Noctains de Bricole, d'une certaine façon, mais sans ce supplément de conscience qui évite la ruine de l'âme.
L'avions se pose, heurte le tarmac rudement à cause des bourrasques, un frémissement s'empare de l'assistance mais non, tout va bien. Le secrétaire de l'échiquier, Isidöre Glenn, s'autorise un gloussement. "Renouer avec la Principauté en enterrant une Castelage, ce serait de bien mauvais augure..." Gael Gargouille renifle, la plaisanterie ne l'amuse guère. "Ils en ont une fournée à la maison, ils nous en enverront une autre !" trouve spirituel d'ajouter Jean-Jacquës Maelgoul, le ministre des affaires étrangères. "Taisez vous" tranche le Potentat, "et vous, plus fort la fanfare !" Les musiciens redoublent de souffle pour couvrir le bruit de la tempête.