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Archives historiques de la région centrale sud

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Lanternes
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Avant Hluireenor, avant qu'on eût posé dans le sud une seule pierre sur une autre, les clans qui erraient entre les roseaux n'avaient qu'une richesse, et ce n'était ni le bétail ni le grain. C'étaient les histoires. Ils donnaient un nom à chaque vision qui traversait un rêve, bâtissaient un petit sanctuaire de branches pour chaque frisson dans les roseaux qu'ils ne savaient pas expliquer autrement, et chantaient chaque nuit les noms des esprits anciens, parce qu'un souvenir tu était un souvenir perdu et qu'un esprit oublié cessait, quelque part, d'exister tout à fait.
Neda n'y croyait qu'à moitié et ne l'avait jamais dit à voix haute. Soixante ans dans les roseaux lui avaient fait entendre trop de noms invoqués pour trop peu de bien qu'ils avaient jamais fait, et elle en avait tiré une habitude qu'elle se serait bien gardée d'appeler de la prudence devant les autres. Laisser à quelqu'un d'autre le premier mot d'un chant. Ne jamais être celle qui commence à nommer ce qu'elle ne comprend pas. La septième nuit d'un brouillard rouge comme le marais n'en avait jamais porté, une bête pâle en sortit. Elle avait trois visages. Un crâne posé à plat contre son poitrail, un long cou de serpent que surmontait une tête de cheval décharnée, et un troisième, plus petit, pris à même la crinière du second. Celle qui la montait était enveloppée de voiles qui traînaient derrière elle comme de la fumée. À sa selle pendaient quatre lanternes. La première brûlait de la couleur de la faim, la deuxième de celle de la maladie, la troisième de celle du carnage, et la quatrième d'une lumière froide qui, en éclairant le chemin derrière elle, montrait des morts qui marchaient en rang. Le clan y vit une reine, ou une prêtresse, ou un dernier esprit encore sans nom. Et s'il était sans nom, il fallait faire vite, avant qu'un autre clan ne le nomme le premier.

Ossaren, le plus vieux conteur, celui dont la voix avait donné son nom à la moitié des esprits qu'on honorait encore, s'avança le premier. Un esprit sans nom, c'est un étranger sans logis, se dit-il. Il chanta ses titres avant d'en connaître un seul, et lui en inventa sur place plutôt que de la laisser repartir les mains vides. Les autres suivirent. Chacun ajouta un mot, un souvenir, le nom d'un vieux parent mort dont il espérait qu'elle le reconnaîtrait et l'honorerait à son tour. Chaque nom prononcé lui donnait une âme de plus à emmener. Chaque souvenir répété ouvrait, quelque part dans le marais, une porte de plus. Elle n'était pas la Mort mais en était la servante, celle qui voyage devant la fin et ramasse ce qu'on a déjà pris soin d'appeler. Elle attendit qu'on continue de parler, et le clan, fidèle à tout ce qu'il avait toujours cru bon de faire, continua. Neda prit Rhaeza, sa petite-fille, encore trop jeune pour comprendre pourquoi sa grand-mère la tirait en arrière au lieu de la pousser vers le cercle, et l'emmena hors de portée des lanternes, jusqu'à un bosquet de roseaux à larges feuilles que le clan appelait feuilles de chaînes, parce qu'on s'en servait pour garder l'eau hors des oreilles en traversant les passages profonds. Elle en pressa deux, une sur chaque oreille de l'enfant, assez fort pour couvrir ce qui pourrait encore filtrer. Puis elle se coucha sur elle. Sans un mot, sans une prière, sans même murmurer son nom pour la rassurer, de peur que son murmure ne compte lui aussi comme un nom offert à ce qui écoutait.

À l'aube, il ne restait du clan que des résidus et elles en étaient déjà pleines d'un rouge profond. Neda releva Rhaeza, lui retira les feuilles des oreilles et ne lui dit qu'une chose, la seule qu'elle jugea nécessaire ce matin-là et tous les matins qui suivirent :
« N'appelle pas ce qui doit disparaître. Ne te souviens pas de ce qui se nourrit de souvenirs. »
Elles marchèrent seules pendant des années. Quand elles croisaient un autre clan, elles le contournaient, car on n'échange jamais rien avec des inconnus sans échanger aussi un nom, et un nom, c'est connu, voyage plus vite que celui qui le porte. Dans ce silence qu'elle s'était imposé, Neda dut réinventer tout ce qu'une grand-mère doit à une enfant sans se servir d'une seule histoire pour le lui apprendre. Elle noua des fils teints autour des poignets de Rhaeza selon ce qu'il y avait à savoir ce jour-là, un fil sombre pour rester immobile, un fil pâle pour avancer. Chaque soir, elle serrait elle-même un nœud dans une corde pour marquer l'endroit où elles avaient dormi la veille, de sorte que si l'une venait à se perdre, l'autre puisse la retrouver sans avoir à crier son nom dans le marais. Ce qu'elle ne savait pas nommer, elle le montrait du doigt, ou le teignait sur un morceau de peau, ou le nouait dans la corde. C'est comme cela, sans qu'aucune des deux y pense encore comme à une langue, que naquit la première des façons de parler sans un mot que les Rhaezys pratiquent aujourd'hui.

Neda avait une autre peur, plus vieille que celle-là, et qu'aucun nœud ne pouvait couvrir. Elle avait vu trop d'enfants du marais mourir d'une morsure, d'une gorgée d'eau dormante, d'une fleur trop belle. Une enfant qu'on ne pourrait plus jamais prévenir à voix haute devait apprendre à reconnaître le danger dans son corps. Elle commença l'année des quatre ans de Rhaeza. Tout ce que le marais portait de pire, une goutte à la fois, en quantités si petites qu'il n'en restait qu'un souvenir de brûlure derrière la langue, jamais deux fois la même dans la même semaine. Elle cherchait seulement à ce que plus rien, ici, ne puisse la surprendre comme la voix les avait tous surpris.

Rhaeza grandit, seule héritière d'un clan entier tenu dans le silence d'une vieille femme. Quand Neda mourut, assez âgée pour avoir vu sa petite-fille devenir mère à son tour, Rhaeza ne pleura pas à voix haute. Par peur, encore, de ce qu'un cri pouvait appeler. Elle enseigna à ses filles ce que Neda lui avait enseigné. Les nœuds, les teintures, les gouttes de poison données une à une dès la quatrième année. Et quand d'autres survivants du marais vinrent, au fil des générations, se joindre à ce qu'elle avait bâti, ils prirent l'habitude de s'appeler entre eux les enfants de Rhaeza, par déférence pour celle qui les avait recueillis sans rien dire. Le nom se raccourcit à mesure qu'on le répétait moins fort. Ainsi naquirent les Rhaezys.
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