10/11/2020
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Recherche, Développement et Technologies Corviennes

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Entête


Vous retrouverez ici tous les RP intérieurs des travaux de recherche et de développement de matériel militaire et civil, ainsi que des exposés sur ces engins servant à illustrer leurs capacités. Tout ce qui est écrit ici est strictement confidentiel et inconnu du public. Tous les post représentent un document à part, les projets étant éparpillés à divers endroits dans diverses circulaires.


Projets en cours ou Achevés :

➣ SOFICAT (Système Offensif de Frappe Interdictrice Côtière Anti-Tonnage)Type: Missile de croisière sol-mer
Niveau: 9
Entreprises en charge: Riaa Balistiques
Organe Commanditaire: KFM (Körvä Fedërÿyn Meryvoymat, Marine Fédérale Corvienne)

➣ ArgꙨsType: Lance-Missile Antiaérien Mobile
Niveau: 10
Entreprises en charge: Ordre Oruzhiya [KARTY], Riaa Balistiques
Organe Commanditaire: KFA (Körvä Fedërÿyn Armëya, Armée de Terre Corvienne)

➣ Espadon S-10Type: Sous-Marin d'Attaque
Niveau: 10
Entreprises en charge: Riaa Balistiques, Libremar S.O.
Organe Commanditaire: KFM (Körvä Fedërÿyn Meryvoymat, Marine Fédérale Corvienne)

➣ Jollybee JB-40Type: Avion de Chasse
Niveau: 10
Entreprises en charge: Riaa Balistiques, Sylogis, Tecla
Organe Commanditaire: LFK (Lofskëltëras Federä Körvän, Armée de l'Air Corvienne)

➣ Jinx J-33Type: Avion de Guerre Électronique
Niveau: 8
Entreprises en charge: Riaa Balistiques, Sylogis
Organe Commanditaire: LFK (Lofskëltëras Federä Körvän, Armée de l'Air Corvienne)

➣ Ensis E-5Type: Bombardier Furtif
Niveau: 5
Entreprises en charge: Riaa Balistiques, Sylogis
Organe Commanditaire: LFK (Lofskëltëras Federä Körvän, Armée de l'Air Corvienne)


Personnages :

À Venir
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Entête de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat, Marine Fédérale Corvienne
Körvä Fedërÿyn Meryvoymat

Marine Fédérale Corvienne


Date du Mémorandum: 14 Mai 2019
Emetteur: Contre-Amirale Ravasah Mëër, Commandante de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat
Destinataires: Gouvernement Fédéral de Corvus; Etat Major de la KFM; Direction Générale de Riaa Balistiques
Objet: Ouverture du programme SOFICAT, Système Offensif de Frappe Interdictrice Côtière Anti-Tonnage
Code d'Identification KFM: MV-04471-RM
Classification: Restreinte Fédérale





♠ Préambule, et de l'inventaire dont je dispose

Messieurs les membres du Gouvernement Fédéral, Messieurs les officiers de l'Etat Major, Monsieur Ievoli,

Il y a seize jours, la Fédération de Corvus a été proclamée, et il m'a été confié le commandement d'une marine qui n'existe pas encore autrement que sur le papier que vous tenez présentement entre les mains, ce qui est une situation assez inhabituelle pour que je juge nécessaire de commencer par un inventaire plutôt que par des congratulations, d'autant plus que les congratulations, dans mon expérience, ont rarement coulé le moindre navire.

Voici donc ce dont dispose la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat au jour de la rédaction du présent mémorandum: deux sous-marins d'attaque et un croiseur, hérités de l'Armada Maritime Républicaine et remis en état par leurs propres équipages dans des conditions que je qualifierais pudiquement de dégradées, quatre cent onze marins dont soixante-douze officiers, un bassin de radoub à Gardevant partiellement effondré, un môle, une grue de quai qui fonctionne un jour sur trois, et l'usage de la base navale de Gardevant que nous avons prise à la MIRA le sept décembre dernier et que nous n'avons pas rendue depuis.

Voilà. C'est tout.

Je précise pour ceux qui l'ignorent que la totalité de la flotte de surface antarienne, soit les quatre patrouilleurs hauturiers de la classe Rayer et les deux frégates dont la République était si fière, il y a de ça une quarantaine d'années, repose aujourd'hui par vingt-deux mètres de fond dans la rade de Gardevant et dans le chenal de Dalmin, coulés par leurs propres équipages ou par les nôtres selon les cas, et qu'il serait techniquement possible de renflouer deux de ces coques. Je ne le recommande pas. Je le déconseille même formellement, et le reste de ce mémorandum sert essentiellement à expliquer pourquoi.

♠ I. Ce que la Fédération ne construira pas

Il se trouvera dans cette assemblée des personnes de bonne foi pour soutenir que la première tâche d'une marine nationale consiste à se doter de navires, et que l'honneur d'un pays côtier de plus de huit cent kilomètres de littoral commande d'aligner des bâtiments de surface capables de montrer le pavillon, thèse d'autant plus séduisante qu'elle a pour elle toute la tradition antarienne depuis Pétra Dei Celli et qu'elle flatte des sentiments que je partage entièrement, ayant moi même passé onze ans à naviguer sous ce pavillon là.

Elle est fausse. Elle est même, si vous me passez le terme, d'une scabre remarquable dès qu'on la confronte au budget que la Fédération peut réunir cette année, et je vais m'en expliquer point par point plutôt que de vous demander de me croire sur parole.

Une frégate de premier rang coûte, à l'achat et sans son armement, l'équivalent de sept années du budget total actuellement alloué à la KFM. Elle demande un bassin capable de l'accueillir, un chantier capable de l'entretenir, une chaîne de formation capable de la pourvoir en spécialistes, et surtout une escorte, parceque la seule chose plus vulnérable qu'une frégate isolée est une frégate isolée dont l'adversaire connaît la position. Nous n'avons ni le bassin, ni le chantier, ni la chaîne, ni l'escorte, et nous mettrions douze ans à les obtenir tous les quatre, en supposant que personne ne nous attaque entre temps, hypothèse que les seize derniers mois devraient suffire à écarter.

Mais l'argument budgétaire n'est pas le principal, et je tiens à ce qu'il soit consigné qu'il ne l'est pas, car je ne veux pas qu'on relise ce document dans dix ans en concluant que la Contre-Amirale Mëër aurait bâti une flotte de surface si seulement on lui en avait donné les moyens.

Le principal argument est le suivant: un navire de surface est un objet qui flotte, qui est vu, et qui ne peut pas cesser de l'être. Il porte une signature radar que rien ne dissimule au delà de quelques dizaines de milles, une signature thermique que sa propre machinerie trahit, et une signature acoustique que le premier sonar remorqué venu ramassera. Depuis le pont de mon appareil j'ai suivi pendant onze ans des bâtiments de surface qui ne se doutaient de rien, et je peux vous assurer que du point de vue de celui qui les suit, ils ne sont pas des navires de guerre: ils sont des rendez-vous. On sait où ils sont, on sait où ils vont, on sait à quelle heure ils y seront, et il ne reste plus qu'à décider si on veut y être aussi.

Nous n'avons pas les moyens d'offrir des rendez-vous à qui que ce soit.

♠ II. La triade, et le principe qui la commande

Je propose donc que la Fédération renonce explicitement, et par écrit, à toute marine de surface de combat, et qu'elle consacre l'intégralité des crédits ainsi libérés à trois instruments qui ne flottent pas ou qui ne flottent pas longtemps, et qui partagent la propriété d'être invisibles jusqu'au moment exact où ils cessent de l'être.

Le premier instrument est le sous-marin. Nous en avons deux, de conception antarienne et d'un âge respectable, et je demande l'ouverture d'un programme de succession sous la désignation de classe Espadon, dont le cahier des charges fera l'objet d'un mémorandum distinct. Sa mission n'est pas essentiellement le combat naval, qui est une occupation de riches, mais la pose, le renseignement et l'interdiction lointaine.

Le second instrument est la mine navale, larguée par ces mêmes sous-marins, dans des champs que nous ne déclarerons pas et dont nous laisserons l'adversaire découvrir l'existence à ses frais. C'est un armement que les états-majors méprisent parcequ'il n'est pas glorieux et qu'aucune peinture de bataille n'a jamais représenté un mouilleur de mines. Il a coulé plus de tonnage dans l'histoire des guerres navales que toutes les artilleries de marine réunies, et il coûte, par unité, à peu près le prix d'une automobile de fonction.

Le troisième instrument est celui qui fait l'objet du présent mémorandum, et c'est le seul des trois qui n'existe nulle part dans notre pays: la batterie côtière de missiles anti-navire, tirant depuis le rivage, dissimulée dans un relief que nous connaissons mieux que quiconque, mobile entre chaque tir, et capable d'interdire à un adversaire l'usage de nos approches sans que nous ayons à lui disputer la haute mer.

Ces trois instruments ne se remplacent pas les uns les autres, ils se soutiennent mutuellement, et c'est précisement leur combinaison qui produit l'effet recherché: le sous-marin pose les champs et renseigne, les champs contraignent les routes, et les routes contraintes passent devant les batteries. Quand à l'adversaire qui déciderait de traiter les batteries en premier, il devra approcher ses moyens de frappe de notre littoral, c'est à dire les amener très exactement là où nos sous-marins et nos mines les attendent.

Voilà le principe. Il n'est pas de moi, il est de tous les pays pauvres et côtiers qui ont eu à se défendre contre des pays riches, et il a l'avantage considérable de fonctionner.

♠ III. Le besoin opérationnel: l'interdiction anti-tonnage

J'en viens à la définition du besoin, et je demande ici l'attention particulière de la Direction de Riaa Balistiques, puisque c'est le point sur lequel je refuserai tout arbitrage.

Le programme s'appelle SOFICAT, pour Système Offensif de Frappe Interdictrice Côtière Anti-Tonnage, et le dernier terme de cet acronyme n'est pas décoratif. Nous ne cherchons pas à couler des navires de guerre de façon systématique ou de façon offensive. Nous cherchons à rendre insupportable, pour une puissance qui voudrait nous étrangler, le coût de faire naviguer quoi que ce soit dans nos approches, ce qui inclut au premier chef les bâtiments logistiques, les transports de troupes, les rouliers, les pétroliers et les navires de débarquement, c'est à dire précisement les objets gros, lents, chargés et coûteux dont dépend toute opération amphibie ou tout blocus, et dont la perte est bien plus douloureuse à un état major que celle d'un escorteur.

Un adversaire supporte de perdre une frégate. Il ne supporte pas de perdre les six navires qui portaient la division qu'il comptait débarquer chez nous, et il ne supporte surtout pas de devoir l'expliquer chez lui.

Le besoin est donc celui d'une arme conçue pour l'emport, la portée et la masse à l'impact, et non pour l'élégance ni pour la polyvalence. Je préfère un missile qui atteint une cible sur trois et qui la coupe en deux à un missile qui atteint trois cibles sur trois et qui les blesse.

♠ IV. Cahier des charges adressé à Riaa Balistiques

Le maître d'œuvre du programme sera Riaa Balistiques, seule, sans consortium et sans partage de la maîtrise d'œuvre. La raison en est simple et je l'assume: les programmes à deux têtes produisent des compromis, et je ne veux pas de compromis sur cette arme là. J'ai demandé que la conduite technique en soit confiée à Mademoiselle Tara Jülich, dont j'ai lu les travaux sur les liaisons de données et dont j'ai apprécié qu'elle soit la seule personne de son entreprise à m'avoir dit non lors de notre première rencontre.

Les exigences sont les suivantes, classées par ordre de priorité décroissante, étant entendu que les trois premières ne sont pas négociables et que les suivantes le sont d'avantage.

Un. La charge militaire devra permettre la mise hors de combat définitive d'un bâtiment de commerce ou de transport de fort tonnage par une seule frappe. Je ne veux pas d'un armement dimensionné pour l'avarie. Je veux un armement dimensionné pour le naufrage.

Deux. Le missile devra conduire l'intégralité de sa phase terminale sans aucune assistance extérieure, ni radar de conduite de tir depuis la côte, ni aéronef, ni satellite, ni liaison montante d'aucune sorte, la batterie étant supposée avoir été détruite ou avoir déjà quitté sa position au moment de l'impact. Ce point est capital et je le répète autrement pour qu'il n'y ait aucune ambiguité: la survie de la batterie ne doit conditionner en rien l'aboutissement du tir.

Trois. La portée devra couvrir la totalité de nos approches et déborder au delà, de manière à ce qu'une flotte souhaitant se tenir hors d'atteinte de nos côtes doive se tenir si loin qu'elle ne puisse plus rien y faire d'utile. Une portée qui laisse à l'adversaire une bande de mer confortable où opérer ne sert à rien, et coûte le même prix.

Quatre. Le missile devra emprunter au maximum aux sous-ensembles déjà qualifiés de la maison, dont je note qu'ils forment un catalogue remarquable dont personne ne semble s'être avisé qu'il pouvait servir à autre chose qu'à des aéronefs. Je pense au calculateur de navigation et d'attaque Marlin, à la liaison de données Mélusine, au radar à antenne active Flecker, au brouillage défensif Iella, aux cartouches de leurres Rhéa, au revêtement et aux panneaux sacrificiels Ombrine, et bien évidemment au noyau logiciel FishOS. Chaque fois qu'un besoin du programme pourra être couvert par un équipement existant, il le sera, et il appartiendra à la maîtrise d'œuvre de justifier tout développement nouveau plutôt que l'inverse.

Cinq. L'ensemble de la batterie devra être servi par un effectif réduit, formé en quelques semaines et non en quelques années, pour la raison que nous n'avons pas quelques années et que nous n'avons pas non plus les hommes. Toute complexité qui se paye en instructeurs sera refusée.

♠ V. Nomenclature

Riaa Balistiques désigne traditionnellement ses sous-ensembles par des noms de poissons et de bêtes de mer, usage que je ne vois aucune raison de troubler et que je trouve d'ailleurs plutôt heureux pour une arme destinée à la marine. Je stipule en revanche deux préfixes qui n'existaient pas et qui vaudront pour la durée du programme et pour tous ceux qui en dériveront.

Le préfixe CB désignera les sous-ensembles propres à la batterie côtière, c'est à dire tout ce qui reste à terre et tout ce qui part depuis la terre.

Le préfixe M désignera les systèmes miniaturisés embarqués dérivés d'équipements aéronautiques existants, afin que l'on puisse lire sur une nomenclature, sans avoir à ouvrir un dossier, quels équipements sont nouveaux et lesquels sont des adaptations. Cette discipline paraîtra tatillonne à certains. Elle nous évitera, dans cinq ans, de payer trois fois le développement de la même chose.

♠ VI. Volumes, calendrier et crédits

Je demande l'ouverture de la recherche au titre du mois de mai 2019, avec pour objectif une première livraison de série en janvier 2021 et une cible de cinq cents missiles en parc, chiffre qui n'a pas été choisi pour faire joli.

Cinq cents missiles représentent, avec les taux d'attrition, d'échec technique et d'interception qu'il est raisonnable de retenir, la capacité de traiter une force amphibie complète et de conserver de quoi recommencer. En dessous de trois cents, nous disposons d'une arme de représailles, ce qui est déjà quelque chose mais ce qui n'a jamais dissuadé personne. En dessous de cent, nous disposons d'une collection.

Le calendrier est serré et je ne le cache pas, mais il est commandé par une évaluation que je dois à l'assemblée: les vingt-quatre mois qui viennent sont les seuls pendant lesquels nos voisins seront trop occupés de leurs propres affaires pour se préoccuper des nôtres, et il vaut mieux entrer dans la période suivante avec deux cents missiles imparfaits qu'avec cinq cents missiles parfaits qui arriveraient trois ans trop tard.

♠ VII. Le point que je n'ai pas résolu

Il me reste à traiter honnêtement une difficulté que j'ai créée moi même et que je ne compte pas corriger.

Les exigences un et trois du cahier des charges, prises ensemble, conduisent mécaniquement à un engin qui excède le gabarit routier fédéral, en longueur comme en diamètre, et cela signifie très concrètement qu'aucun camion lance-missiles existant dans ce pays ou chez nos voisins ne pourra le tirer, ni même le transporter sur route sans autorisation exceptionnelle.

On me fera remarquer, avec raison, que la solution évidente consiste à réduire l'engin jusqu'à ce qu'il rentre dans un gabarit connu. Je réponds par avance que non. La masse à l'impact et la portée sont les deux seules raisons d'être du programme, et les rogner pour tenir dans une remorque existante reviendrait à concevoir l'arme autour du camion, ce qui est exactement l'ordre inverse de celui dans lequel il faut travailler.

Le porteur reste donc à concevoir, et je demande qu'il fasse l'objet d'une ligne budgétaire distincte et d'un appel séparé. Je préfère un problème de camion à un problème de missile, parceque le problème de camion, lui, se résout avec de l'acier et de la patience.


♠ VIII. En dernier lieu

Je termine ce mémorandum par un paragraphe qui n'engage que moi et que la Direction de Riaa Balistiques pourra sauter sans dommage pour la compréhension de ce qui précède.

J'ai fait mes classes dans une marine qui n'existe plus, sous un pavillon qui n'existe plus, et je me suis retrouvée en décembre dernier enfermée dans mon propre appareil par des gens qui portaient le même uniforme que moi et qui trouvaient normal de m'y laisser. Quand les casquettes bleues ont fait sauter le mur d'enceinte à quatre heures du matin, j'ai compris en une seconde et demie de quel côté j'allais me ranger, et je n'ai pas eu à y réfléchir d'avantage.

Ce que je retiens de tout cela, et c'est la seule leçon que je verse au dossier, c'est qu'une flotte se juge à ce qu'elle rend impossible et non à ce qu'elle permet d'annoncer. Nous ne montrerons le pavillon nulle part. Nous ne ferons escale dans aucun port étranger et nous ne serons invités à aucune revue navale. En échange de quoi, dans dix-huit mois, plus aucun état major du continent ne pourra écrire le mot "débarquement" à côté du mot "Corvus" sans qu'un officier de rang subalterne lève la main au fond de la salle pour rappeler l'existence de nos batteries.

Il ne me reste qu'à demander l'ouverture officielle du programme et les crédits de première tranche.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.


Ravasah Mëër
Contre-Amirale
Commandante de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat
Base navale de Gardevant
24000
Entête de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat, Marine Fédérale Corvienne
Körvä Fedërÿyn Meryvoymat

Marine Fédérale Corvienne


Date du Mémorandum: 27 Mai 2019
Emetteur: Contre-Amirale Ravasah Mëër, Commandante de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat
Destinataires: Gouvernement Fédéral de Corvus; Etat Major de la KFM; Direction Générale de Libremar S.O.; Direction Générale de Riaa Balistiques; Direction Technique de Sylogis
Objet: Ouverture du programme Espadon, bâtiment d'attaque conventionnel de dixième génération, et cahier des charges de la classe
Renvoi: Mémorandum MV-04471-RM du 14 Mai 2019, programme SOFICAT, dont le présent document est le complément annoncé
Code d'Identification KFM: MV-04488-RM
Classification: Restreinte Fédérale





♠ Préambule, et des onze lignes du douze mai

Messieurs les membres du Gouvernement Fédéral, Messieurs les officiers de l'Etat Major, Messieurs les directeurs,

Le douze mai dernier, devant un état major réuni pour délibérer du remplacement des bâtiments de surface que nous avons perdus, je n'ai présenté aucun dossier et je n'ai prononcé que deux phrases, dont le procès-verbal fait onze lignes et dont je sais parfaitement qu'elles circulent depuis dans les couloirs de cette base avec les commentaires que l'on imagine. Les voici de nouveau, pour qu'elles figurent au dossier de programme sous ma signature et non sous celle d'un secrétaire de séance: fini l'ère des navires, je veux une armada de sous-marins.

Une phrase n'est pas un programme, et je ne suis pas assez sotte pour l'ignorer. Le présent mémorandum est donc là pour donner à ces onze lignes le poids d'un cahier des charges, et pour qu'aucun industriel de ce pays ne puisse prétendre dans trois ans qu'il n'avait pas compris ce qu'on lui demandait.

Je rappelle en deux mots l'architecture générale exposée le quatorze mai dans le mémorandum MV-04471-RM, auquel celui-ci renvoie: la Fédération renonce à toute marine de surface de combat, et consacre ses crédits navals à trois instruments qui ne flottent pas ou qui ne flottent pas longtemps. La batterie côtière fait l'objet du programme SOFICAT. La mine navale sera traitée dans un troisième document. Le présent mémorandum traite du premier des trois, et du plus important, parceque c'est le seul qui porte les deux autres: sans sous-marin, il n'y a personne pour aller mouiller les champs de mines, et personne pour dire aux batteries ce qui approche.

Il faut le dire clairement dès la première page. L'Espadon n'est pas un instrument de notre défense côtière parmi d'autres. Il en est le pivot, et si le programme échoue, la doctrine entière tombe avec lui.

♠ I. Ce qui existe déjà, et ce qui manquait

Contrairement à ce que la presse a laissé entendre, je ne demande pas à ce pays d'inventer le sous-marin. Antares en construisait depuis deux générations et détenait la plupart des techniques d'un bâtiment de dixième génération, et je tiens à ce qu'il soit consigné que rien de ce que je demande dans ce document ne relève de la science-fiction.

Voici l'état du parc que j'ai reçu. Six bâtiments de sixième génération, sans propulsion anaérobie, dont le taux d'indiscrétion dépasse les vingt-deux pour cent, ce qui signifie en clair qu'ils passent près d'un quart de leur patrouille à respirer en surface et qu'ils ne sont utilisables qu'en défense côtière rapprochée, deux d'entre eux ayant d'ailleurs été désarmés pendant la guerre civile par des gens qui avaient besoin de leurs batteries pour autre chose. Quatre bâtiments de septième génération, avec une première génération de module anaérobie et un taux d'indiscrétion de neuf et demi pour cent, corrects de coque mais dont l'oreille et le silence datent, et que je compte maintenir en service jusqu'aux environs de 2030 faute de mieux. Et zéro bâtiment de dixième génération, alors que les études d'architecture dorment dans les cartons de Libremar S.O. depuis des années.

Elles y dorment, et je veux qu'on comprenne bien pourquoi, parceque c'est le seul enseignement politique de ce mémorandum. Elles n'ont jamais abouti à une coque, non pas faute d'argent ni faute de savoir, mais parceque la marine antarienne était construite autour de ses bâtiments de surface et qu'un sous-marin y était un auxiliaire. On n'engage pas un programme majeur pour un auxiliaire. Ce qui manquait n'était ni la science ni les crédits: c'était la décision de considérer que le sous-marin puisse remplacer la flotte au lieu de la compléter.

Cette décision est prise. Elle est prise par moi, elle est datée du douze mai, et j'en assume seule les conséquences devant cette assemblée comme devant celles qui viendront.

♠ II. Le seul chiffre qui juge un sous-marin conventionnel

Je demande à l'assemblée de retenir un seul nombre de tout ce document, et si elle n'en retient qu'un, que ce soit celui là: le taux d'indiscrétion, c'est à dire la part du temps de patrouille pendant laquelle le bâtiment doit remonter respirer pour recharger ses batteries.

Tout sous-marin conventionnel vit sous la même contrainte, qui n'est pas une faiblesse de conception mais une loi de la nature: un diesel a besoin d'air, et l'air est en surface. La seule question qui vaille est donc de savoir combien de temps un bâtiment peut s'en dispenser, et pendant ces heures là il est bruyant, détectable au radar, visible au périscope adverse, incapable de plonger vite et incapable de manœuvrer. Ce ne sont pas des heures de patrouille. Ce sont des heures d'exposition, et elles se comptent.

Sur une patrouille de soixante jours, un bâtiment de septième génération remonte dix-sept fois pour cent trente-sept heures. À ce régime, un adversaire patient finit toujours par vous trouver, et je l'affirme avec l'autorité de quelqu'un qui a passé onze ans à trouver des gens.

J'exige un taux d'indiscrétion inférieur à trois pour cent. Non pas cinq, non pas quatre, et je ne veux pas entendre parler d'un compromis à six sous prétexte que ce serait déjà deux fois mieux que l'existant. Trois pour cent sur une patrouille de soixante jours, cela représente quatre remontées et moins de quarante heures d'exposition, contre cent trente-sept. La différence n'est pas une amélioration de degré, elle change la nature même de la mission: à neuf et demi pour cent, on finit par vous trouver, et à trois, il faut de la chance.

C'est la première exigence du programme, elle commande toutes les autres, et je ne l'arbitrerai jamais.

♠ III. Ce qu'un bâtiment de surface ne peut pas faire

J'ai développé le quatorze mai l'argument de fond contre la flotte de surface et je n'y reviens que pour mémoire, en priant l'assemblée de se reporter au document précédent: un navire de surface est un objet qui flotte, qui est vu, et qui ne peut pas cesser de l'être, si bien que du point de vue de celui qui le suit il n'est pas un navire de guerre mais un rendez-vous.

Je préfère ici prendre le problème par l'autre bout, et énumérer non pas ce que le navire fait mal mais ce que le sous-marin fait et que rien d'autre ne fait.

Il rend sa propre existence hypothétique. Une frégate en patrouille est un fait public que l'adversaire porte sur ses cartes. Un Espadon en patrouille silencieuse est une hypothèse que l'adversaire doit financer, et il la finance en escorteurs, en patrouilleurs aéromaritimes, en heures de vol et en nervosité d'état major. C'est le seul bâtiment au monde qui coûte de l'argent à son adversaire quand il ne fait rien.

Il ne se défend pas, donc il n'a pas à encaisser. Une frégate se défend, ce qui l'oblige à rester là où on la frappe, et un missile antinavire moderne contre une frégate est un pari que je ne prendrais pas. Un sous-marin non détecté n'est pas attaquable, et c'est une propriété d'une nature entièrement différente de celle d'un blindage.

Il n'est pas comptable au port. Une frégate est amarrée à un quai, visible, dénombrable, et détruite à l'ancre lors du premier échange. J'y reviendrai au chapitre de l'infrastructure, parceque c'est là que se trouve la moitié de la valeur militaire de ce programme et que personne dans cette assemblée ne s'en doute encore.

Il dépose des hommes sans témoin. Un débarquement d'agents depuis un bâtiment de surface est un événement diplomatique. Douze hommes sortis à quatre-vingts mètres d'immersion ne sont rien du tout, et n'ont jamais eu lieu.

Voilà ce que j'achète. Et pour que le dossier soit honnête, voilà ce que je vends en échange: la présence, le pavillon, l'escale, la revue navale, la défense antiaérienne de zone et la capacité de rassurer un allié en se montrant. L'Espadon ne sait faire aucune de ces choses et ne les saura jamais. Je considère que c'est un bon prix. Je sais que tout le monde ici n'en est pas convaincu, et je préfère que le désaccord soit écrit plutôt que murmuré.

♠ IV. La mentalité trappeur, appliquée à la mer

Il y aura des gens pour dire que tout ceci est une doctrine de pays pauvre, et je réponds par avance que non, ou plus exactement que ce n'est pas seulement cela.

La défense corvienne, à terre, ne cherche pas à vaincre au choc. Elle cherche à rendre la pénétration coûteuse et imprévisible, avec des systèmes dispersés qui tirent et qui disparaissent, et c'est ainsi que nous avons gagné une guerre civile contre un adversaire qui avait les blindés, les avions et les listes. Ce n'est pas un pis-aller de misère, c'est une manière de faire la guerre, et elle nous a réussi.

En mer, cette manière de faire donne l'Espadon: un bâtiment qui ne défend pas une zone mais qui rend son franchissement invivable, parceque l'adversaire ne sait ni combien ils sont, ni où ils sont, ni même s'il y en a un. Je résume le principe en une phrase que je demande à l'Etat Major de faire figurer dans le manuel d'emploi: une frégate protège ce qui est derrière elle, un Espadon empêche qu'on vienne.

C'est une doctrine d'interdiction et non de protection. Elle a une conséquence dont je veux qu'on mesure le poids budgétaire dès aujourd'hui, parceque tout le reste du document en découle: elle ne fonctionne qu'en nombre. Trois sous-marins remarquables ne dissuadent personne, quelque soit leur qualité. L'adversaire calcule, constate qu'il y en a un en mer à un instant donné, et passe. Quinze bâtiments, dont huit disponibles et deux ou trois en mer en permanence, produisent un effet d'une autre nature, parceque l'adversaire ne peut plus faire ce calcul là.

♠ V. Les quatre missions, par ordre de priorité

Je fixe quatre missions de référence et je les ordonne, afin qu'aucun arbitrage technique ne se règle par un appel à une mission secondaire.

Un, et en tête, l'interdiction navale côtière. Destruction des bâtiments de surface qui approchent nos côtes, et mouillage de barrages de mines sur les accès. C'est la mission qui remplace la flotte de surface, c'est elle qui justifie le nombre, et c'est à elle que le bâtiment sera sacrifié dans tous les arbitrages.

Un également, la lutte anti-sous-marine. Contre-patrouille, escorte discrète, chasse aux sous-marins adverses. Je la mets au même rang que la première pour une raison simple: le meilleur outil contre un sous-marin est un autre sous-marin, et c'est le seul que nous ayons. Aucun autre moyen de ce pays ne peut faire ce travail.

Deux, la projection d'agents. Dépose et récupération de douze hommes en eaux ennemies, sans témoin et sans trace. Je signale honnêtement que c'est la capacité dont l'amirauté parlera le plus et qui pèsera le moins dans la conception. Elle ne doit coûter qu'un sas et douze couchettes. Si elle coûte davantage, elle sera coupée.

Deux, le renseignement. Veille acoustique et électromagnétique prolongée sur zone, recueil de signatures adverses, surveillance d'un port ou d'un détroit pendant plusieures semaines d'affilée. C'est la mission la moins spectaculaire et celle qui rapporte le plus, comme toujours.

Quand à la propulsion nucléaire, la question ne se pose pas et je la clos ici. Aucun Etat connu ne maîtrise la propulsion navale nucléaire, et nous moins que quiconque. Nous construirons donc en diesel-électrique avec module anaérobie, ce qui n'est pas un renoncement: un bâtiment conventionnel bien conçu est plus silencieux en patrouille lente qu'un bâtiment nucléaire dont les circuits primaires tournent en permanence. Ce que nous perdons, c'est l'autonomie et la vitesse soutenue, deux qualités dont une doctrine côtière n'a aucun usage.

♠ VI. Cahier des charges

Les exigences suivantes sont classées par ordre de priorité décroissante. Les quatre premières ne sont pas négociables.

Un. Taux d'indiscrétion inférieur à trois pour cent, obtenu par un module anaérobie donnant vingt-huit jours de plongée continue à quatre nœuds, et par des batteries d'une densité énergétique très supérieure au plomb que nous employons aujourd'hui. Je sais ce que je demande sur les batteries et je sais que cela nous portera vers le lithium, avec les servitudes de surveillance thermique qui vont avec. Je les accepte par écrit et par avance.

Deux. Le silence avant la vitesse, sans discussion. Chaque machine tournante du bord reposera sur un berceau élastique, les groupes les plus bruyants seront montés sur radeau flottant, et je veux une architecture tout électrique sans aucune liaison mécanique entre les diesels et l'hélice, précisement parceque c'est ce qui permet de découpler acoustiquement chaque machine de la coque. Je veux un propulseur caréné, à nombre premier de pales pour éviter que les raies de pales coïncident avec celles de l'arbre, et j'accepte de payer cela d'une perte de rendement et d'une vitesse maximale plus basse.

Trois. La chasse aux raies, et non la seule réduction du niveau. Je tiens à ce que ce point figure au cahier des charges dans les termes suivants, qui sont ceux d'un marin et non d'un ingénieur: un bruit large bande se confond avec celui de la mer, mais une raie est une fréquence fixe produite par une machine tournante, qui ne ressemble à rien de naturel et qu'on retrouve d'une patrouille à l'autre. Un adversaire qui enregistre une raie ne détecte pas un sous-marin, il en reconnaît un, nommément, et des mois plus tard. Une raie vaut une carte d'identité. Je préfère un bâtiment un peu plus bruyant et anonyme à un bâtiment plus silencieux et signé.

Quatre. L'immersion de sécurité sera tenue et démontrée, et c'est la seule promesse de ce programme dont je n'accepterai aucune marge d'appréciation. Je veux une coque épaisse en acier à haute limite élastique, un cloisonnement en sept compartiments avec des cloisons dimensionnées à l'immersion maximale, de manière à ce que la perte d'un compartiment n'entraîne pas celle du bâtiment, et un contrôle des cordons de soudure à cent pour cent par ultrasons. Une coque est le seul élément dont la défaillance ne laisse aucune seconde chance.

Cinq. L'oreille avant l'armement. Je veux que ce programme consacre à l'acoustique une part de son prix supérieure à celle de la coque, et je m'attends à des cris. La coque d'un bâtiment de dixième génération ressemble beaucoup à celle du précédent. Son oreille n'a rien à voir, et c'est là et nulle part ailleurs que se trouve la différence de génération. Je veux une veille passive de proue, des antennes de flanc capables de donner une distance sans émettre par comparaison de phase, et une antenne linéaire remorquée de très basse fréquence pour couvrir l'angle mort du sillage.

Six. La conduite du combat sous FishOS, avec un cloisonnement par niveaux de sûreté et une règle absolue que je formule moi même: la survie passe avant le combat. Aucun défaut d'un système de combat ou de servitude ne pourra empêcher le bâtiment de rejoindre la surface, et la commande des barres sera doublée d'une commande mécanique directe ne dépendant d'aucun calculateur ni d'aucune alimentation. Sur un aéronef, une panne de calculateur tue en quelques secondes. Sur un sous-marin à trois cents mètres, elle tue aussi, mais assez lentement pour qu'un homme puisse intervenir s'il a une manette sous la main. Je veux cette manette.

Sept. La navigation sans satellite et sans émission, par centrale inertielle et corrélation du champ de gravité avec une carte embarquée. Je n'accepte pas qu'un bâtiment de ce programme dépende, pour savoir où il est, d'un moyen que quelqu'un d'autre peut éteindre.

Huit. Aucun missile, et l'armement se limitera à la torpille et à la mine. Un lancement de missile depuis un sous-marin est une émission visible de très loin, qui contredit tout ce que ce bâtiment est. Six tubes de cinq cent trente-trois millimètres, une vingtaine d'armes en emport, une expulsion à l'eau sous pression et sans bulle d'air, une bulle étant une chose qui remonte et qui se voit. Les torpilles et les mines seront prises dans les familles génériques existantes de Riaa Balistiques, communes à tous nos porteurs, afin que les stocks nationaux soient utilisables et qu'on n'ait pas à développer une arme spéciale pour un porteur spécial.

Neuf. Un mât radar complet, avec veille de surface à longue portée et conduite de tir antinavire autonome. Je veux qu'un Espadon puisse détecter, identifier et engager un bâtiment de surface sans rien devoir à personne, parceque j'ai commandé des sous-marins et que je sais ce que vaut la promesse d'un renseignement qui viendra d'ailleurs. Ce point m'est personnel et j'y tiens.

Dix. Le bâtiment sera servi par un équipage réduit, formé en mois et non en années, et l'habitabilité sera la variable d'ajustement de tout le programme. Je le dis pour qu'on ne vienne pas me le reprocher plus tard: les hommes dormiront mal, à deux par bannette, dans quatre mètres cubes chacun, et il n'y aura pas de courrier. Je n'ai pas de solution et je n'en cherche pas, parceque toute solution passe par une coque plus longue, donc par moins de bâtiments.

♠ VII. La dimension, et pourquoi je la fixe avant l'architecture

J'en viens à la décision la plus contestable de ce mémorandum et à celle que je défendrai le plus durement.

Je fixe la longueur hors tout du bâtiment à un peu plus de soixante-quinze mètres, et je la fixe maintenant, avant que Libremar n'ait tracé la première virole. J'entends déjà l'objection et elle est juste: on ne fige pas une cote avant d'avoir dimensionné ce qu'elle doit contenir, et un architecte à qui l'on impose une longueur avant de lui donner un cahier des charges travaille à l'envers.

Je le fais tout de même, et voici pourquoi. La contrainte qui commandera réellement ce programme n'est ni la coque ni les machines: c'est le trou dans lequel le bâtiment sera abrité, et un trou dans la roche ne se rallonge pas. Vingt mètres de coque en plus, c'est un tiers de volume creusé en plus par alvéole, sur dix alvéoles, avec des délais de creusement qui se comptent en années. Un bâtiment de quatre mille cinq cents tonnes coûterait quarante pour cent de plus à l'unité, ce qui nous donnerait onze bâtiments au lieu de quinze pour le même argent, et la doctrine que je viens de décrire ne fonctionne pas à onze.

Je conçois donc l'Espadon autour de son abri, exactement comme j'ai refusé de concevoir le missile SOFICAT autour de son camion, et je suis parfaitement consciente que ces deux décisions sont contradictoires dans leur méthode. Elles ne le sont pas dans leur logique. Dans le cas du missile, la masse à l'impact et la portée étaient les seules raisons d'être du programme et rien ne devait les rogner. Dans le cas du sous-marin, la raison d'être est le nombre, et c'est le nombre qui commande.

Le corollaire est que ce bâtiment sera trop petit pour à peu près tout ce qu'on voudra lui ajouter plus tard, et je préfère l'écrire aujourd'hui: l'anaérobie de longue durée, la couchette individuelle et l'emport d'armes supérieur à une vingtaine d'unités n'entreront jamais dans cette coque. Ce seront les problèmes de la onzième génération. Ils ne seront pas les miens.

♠ VIII. Partage industriel

Contrairement au programme SOFICAT, dont j'ai confié la maîtrise d'œuvre à Riaa Balistiques seule et sans partage, l'Espadon sera conduit à trois. Je sais qu'un partage à trois est plus difficile qu'un partage à deux, parceque avec deux industriels tout différend se règle par arbitrage tandis qu'avec trois il existe des coalitions. Je l'accepte, parceque aucun industriel de ce pays ne sait à lui seul faire une coque, des machines et une oreille.

Libremar S.O. prend l'architecture navale, la coque épaisse, le compartimentage, les ballasts, les barres, le propulseur, le chantier et l'assemblage à Gardevant, la mise à l'eau et la conduite des essais à la mer. Je note pour le Gouvernement que nous confions ainsi les coques de nos bâtiments de combat à la branche militaire d'un constructeur de ferries et de cargos, qui emploie moins d'un dixième des effectifs de son groupe et vit de commandes intermittentes. C'est un risque et je le prends, parceque Libremar sait souder, découper, accoster des tronçons et tenir un chantier, savoir-faire qu'un industriel purement militaire aurait dû reconstituer de zéro. En contrepartie, je préviens la direction de Libremar que la culture du chantier civil n'est pas celle des tolérances d'un bâtiment de combat, et que la mise à niveau des procédés de soudure sera longue, chère et non négociable.

Riaa Balistiques prend les sonars, la guerre acoustique, le calcul et FishOS, la conduite du combat, les mâts et l'optronique, le revêtement anéchoïque, les torpilles et les mines. C'est la part où se trouve la valeur d'un bâtiment de dixième génération et c'est celle qui coûtera le plus cher.

Sylogis prend les diesels et leurs alternateurs, le module anaérobie, le moteur électrique principal, le tableau et le découplage acoustique des machines. Je signale à la direction technique de Sylogis que le découplage lui appartient alors qu'il conditionne l'acoustique dont répond Riaa, et que je ne veux pas entendre une seule discussion de périmètre à ce sujet.

La frontière entre les trois tient en une formule que je reprends à Monsieur Estellier et que je fais mienne: Libremar répond de tout ce qui tient la pression, Sylogis de tout ce qui tourne, Riaa de tout ce qui écoute et de tout ce qui décide. Je l'inscris au dossier de définition et j'y renverrai chaque fois qu'on viendra me voir avec un différend de frontière.

Le programme sera présidé par Monsieur Ievoli le temps que la marine se dote d'une amirauté générale, puis par le titulaire de cette fonction. Je considère que la direction d'un programme naval appartient à des marins, et que l'expertise systèmes de Riaa doit être conservée sans lui donner la conduite de l'ensemble.

♠ IX. Nomenclature et désignations

Je stipule les conventions suivantes, qui vaudront pour ce programme et pour ceux qui en dériveront.

Les équipements de Riaa Balistiques conserveront leur convention de famille, qui puise dans les animaux marins, les insectes et les astres, et qui admet aussi les noms évocateurs sans référence naturelle. Je n'y touche pas, sauf sur un point.

J'introduis le suffixe -S, pour seaborne, qui désignera toute variante embarquée sur bâtiment de mer et qui sera systématiquement distincte des variantes terrestre et aéroportée: tenue à la pression et à l'immersion, étanchéité, résistance à la corrosion, alimentation adaptée. Un équipement dépourvu de ce suffixe ne sera pas installable sur un Espadon, et je ne veux plus jamais voir arriver à Gardevant un matériel qualifié pour un avion qu'on prétend visser dans un puits de mât.

Les bâtiments de la classe porteront des noms d'astres, à la seule exception du bâtiment de tête, qui donne son nom à la classe. Cette convention est de moi, elle n'est motivée par rien d'autre que mon goût, et je note qu'elle a l'avantage accessoire de fournir une réserve de noms très supérieure à quinze.

♠ X. Creuser

J'arrive au point de ce mémorandum que le Gouvernement lira avec le plus de déplaisir, et qui porte pourtant la moitié de la valeur militaire du programme.

Un Espadon ne s'amarrera pas à un quai. Je demande que la Fédération creuse, dans le massif rocheux qui domine la rade de Gardevant, des cales sèches souterraines individuelles reliées au plan d'eau par un tunnel inondé, fermées par une porte-caisson, et couvertes d'une épaisseur de roche telle qu'aucun blindage ne soit nécessaire. Un bâtiment entrera et sortira en plongée, sans jamais apparaître à découvert entre la rade et le bassin.

Le bénéfice premier n'est pas la protection contre la frappe, et c'est ce que personne ne comprend au premier abord. Le bénéfice premier est la non-observabilité de la force. Un adversaire qui surveille Gardevant verra une rade, du trafic marchand et une base navale. Il ne pourra ni compter nos bâtiments, ni constater un appareillage, ni déduire d'une activité de surface qu'une patrouille commence. Notre discrétion en mer ne servirait à peu près à rien si les départs étaient comptés au départ du quai, et un adversaire qui sait combien d'Espadons sont en mer sait aussi combien n'y sont pas.

Le coût est indécent et je ne le maquille pas. Une alvéole représentera l'équivalent des quatre cinquièmes du prix d'un bâtiment et plusieurs années de creusement, et je demande dix alvéoles pour quinze coques, en tenant compte des rotations d'entretien. L'infrastructure, et non le chantier, cadencera réellement notre montée en puissance, et le Gouvernement doit savoir dès aujourd'hui que le retard d'un tunnel vaudra le retard d'un bâtiment.

Je demande enfin qu'il soit acté qu'aucun site de ce genre ne s'improvise. Il n'y aura pas de base avancée, pas de dispersion d'urgence, et un déploiement durable hors de Corvus supposerait d'y creuser, c'est à dire d'annoncer plusieurs années à l'avance ce que ce programme a précisement pour objet de dissimuler.

♠ XI. Volumes, calendrier, essais et crédits

Je demande l'ouverture du programme au titre du mois de mai 2019, avec pour objectif l'admission du bâtiment de tête au service actif dans un délai de quarante-cinq mois, et une cible de quinze unités réparties en deux escadrilles.

Quinze n'est pas un chiffre de prestige. C'est le nombre minimal qui, compte tenu d'une disponibilité que je n'espère pas supérieure à un bâtiment sur deux une fois les visites lourdes entrées dans le cycle, laisse deux à trois bâtiments en mer en permanence. En dessous, nous aurons une capacité de représailles, ce qui n'a jamais dissuadé personne. Nettement en dessous, nous aurons une démonstration de faisabilité coûteuse, et je préfère l'écrire moi même plutôt que de le lire un jour dans un rapport d'inspection.

Je retiens la rade de Gardevant pour les plongées statiques et les essais de systèmes, parceque le fond y est suffisant à moins de deux milles du chantier et qu'on peut plonger le matin et rentrer le soir. Je retiens le large de Sainte-Cécile comme polygone principal pour les plongées profondes, les mesures de signature et les tirs, parceque le fond y dépasse largement notre immersion maximale, parceque l'île fait face à la ville ce qui permet de fermer et de surveiller la zone, et accessoirement parceque j'y ai livré un engagement l'an dernier et que je connais ces fonds mieux que les cartes.

J'y demande le mouillage d'un réseau d'hydrophones à poste fixe, sans quoi nos mesures acoustiques ne vaudront rien. Je demande dans le même mouvement l'ouverture d'un programme distinct, à financer séparément, pour l'établissement d'un réseau côtier de veille, radars, guet optronique et stations d'écoute, dont j'ai besoin pour les batteries du programme SOFICAT autant que pour mes sous-marins: un bâtiment côtier qui reçoit la situation de surface au lieu de la chercher lui même est un bâtiment qui n'émet pas.

Le calendrier est serré et je ne le cache pas d'avantage que le reste. Il est commandé par la même évaluation que j'ai versée au dossier le quatorze mai: les deux années qui viennent sont les seules pendant lesquelles nos voisins seront trop occupés de leurs propres affaires pour se préoccuper des nôtres.

♠ XII. Les points que je n'ai pas résolus

Comme dans le mémorandum précédent, je tiens à consigner les difficultés que je laisse ouvertes, parceque un programme dont les faiblesses ne sont pas écrites est un programme dont on découvre les faiblesses au mauvais moment.

Le bâtiment devra remonter. Quatre fois par patrouille si nous tenons nos trois pour cent, et pendant ces heures là il sera exactement ce que nous cherchons à ne pas être. Le module anaérobie repousse l'échéance, il ne la supprime pas, et aucun progrès technique ne la supprimera.

La vitesse et le silence seront exclusifs. Au delà d'une certaine allure le bâtiment sera entendu plus loin qu'il n'entend et perdra l'initiative, et un peu plus loin encore son propulseur cavitera. Un Espadon ne pourra ni poursuivre, ni se replier vite, ni rejoindre une zone en urgence sans se désigner lui même. Nos commandants devront apprendre à ne pas courir, ce qui est contraire à tous les instincts d'un marin de guerre.

Il n'aura aucune défense contre ce qui vole. Un patrouilleur aéromaritime qui aura localisé une zone pourra y rester des heures et y semer des bouées d'écoute, et l'Espadon ne pourra rien contre lui: il ne pourra que descendre, ralentir et attendre. Je n'ai pas de réponse à cela et je n'en aurai pas.

Le tir désignera le tireur. Un lancement s'entend de plusieurs milles et la recharge d'un tube est bruyante, si bien qu'après son premier coup un Espadon sera connu à quelques centaines de mètres près. C'est irréductible, cela tient à la physique et non à la conception, et cela doit entrer dans la doctrine plutôt que dans les regrets.

Tout sera à Gardevant. Le chantier, les alvéoles, la cellule acoustique, la formation, le magasin d'armes et l'amirauté. Une neutralisation de la rade, non pas des alvéoles mais du plan d'eau et du tunnel, immobiliserait la totalité de la force, et je n'ai ni le budget ni le temps d'un second site. Je demande qu'un second emplacement soit au moins identifié et chiffré, pour qu'on n'ait pas à le chercher le jour où on en aura besoin.

Et il ne fera aucune escale. C'est la seule chose que ce bâtiment ne saura pas faire et je l'ai déjà écrite plus haut, mais elle mérite de figurer aussi dans cette liste, parceque un jour un allié nous demandera de nous montrer et que nous n'aurons rien à envoyer.

♠ XIII. En dernier lieu

Je termine comme la fois précédente par un paragraphe qui n'engage que moi.

Il y a dix-huit mois, mes deux bâtiments étaient consignés à quai dans cette base, portes gardées, équipages enfermés à l'intérieur par des gens qui portaient le même uniforme que moi. J'ai eu tout le loisir, pendant ces semaines là, de réfléchir à ce que valait une marine dont on pouvait immobiliser la totalité des moyens en fermant une grille, et de constater que la flotte de surface dont ce pays était si fier a fini au fond de la rade sans avoir tiré un coup utile, coulée par ses propres équipages pour ne pas servir.

Je ne construirai pas cela une seconde fois.

Ce que je demande à cette assemblée n'est donc pas un sous-marin de plus. C'est un pays dont on ne peut pas compter les navires, dont on ne peut pas dater les départs, dont on ne peut pas frapper les bâtiments au mouillage, et sur lequel personne ne peut planifier un débarquement sans admettre au préalable qu'il ne saura jamais combien il en reste. Notre voisinage a l'habitude de peser Corvus au tonnage visible. Je propose de lui retirer cette habitude.

Le pari est considérable et je ne le déguise pas: nous allons désarmer ce qui reste d'une flotte de surface en misant sur un bâtiment dont nous possédons zéro exemplaire, et il ne se jugera pas avant plusieurs années. Je le prends. Il sera jugé à l'issue et sous mon nom, ce qui me paraît la moindre des choses.

Il ne me reste qu'à demander l'ouverture officielle du programme, les crédits de première tranche, et l'autorisation de commencer à creuser avant que la première virole ne soit cintrée.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.


Ravasah Mëër
Contre-Amirale
Commandante de la Körvä Fedërÿyn Meryvoymat
Base navale de Gardevant
11093
Entête de la KFA, l'État Major des Forces Corviennes
Körvä Fedërÿyn Armëya

Armée de Terre Corvienne


Date du Mémorandum: 9 Novembre 2018
Emetteur: Général Thomas de Vitriers, commandant les forces spécialisées corviennes, en campagne
Destinataires: Etat Major des Forces Corviennes; Direction Générale de Riaa Balistiques, Roncevaux; et à celui ou celle qui commandera un jour notre aviation
Objet: De trois choses que notre défense ne sait pas faire, et d'un appareil pour les faire
Code d'Identification: EM-01138-TV
Classification: Restreinte de Commandement





♠ Préambule, et de l'endroit d'où j'écris

Messieurs, Monsieur Ievoli,

Je vous écris d'une école désaffectée à onze kilomètres de Séralpine, sur une table de réfectoire, avec une lampe à pétrole et le bruit des camions qui montent depuis quatre heures, et j'ouvre ce mémorandum en le disant clairement parceque cela devrait vous inciter à le lire avec indulgence sur la forme et avec sérieux sur le fond. Demain matin, je fais entrer trois régiments dans une ville. Ce n'est pas le moment que choisirait un officier raisonnable pour rédiger sept pages sur l'aviation, et je vous demande de vous interroger sur ce que cela signifie plutôt que de me le reprocher.

Cela signifie que je n'ai plus l'âge d'attendre le bon moment. J'ai passé la plus grande partie de ma vie dans l'Armée Républicaine Antarienne, j'y ai vu passer quatre chefs d'Etat Major et deux réformes complètes de la doctrine, je me bats aujourd'hui contre cette même armée dans les rues de mon propre pays, et il se trouve que la position est instructive. On apprend beaucoup d'une machine quand on la démonte, et on en apprend d'avantage encore quand on l'a servie trente ans avant de devoir la casser.

Ce que je vais écrire ici n'est donc pas un besoin d'équipement. C'est une remarque sur la façon dont ce pays pense la guerre, et un appareil qui servirait à la corriger.

♠ I. Ce que trente ans d'ARA m'ont appris, et ce que six mois en face m'ont appris de plus

Je veux commencer par rendre justice à la doctrine que je m'apprête à critiquer, parceque les gens qui l'ont bâtie n'étaient ni sots ni lâches, et parceque j'ai été l'un d'eux.

La défense antarienne repose sur la saturation de son propre espace, aérien comme terrestre : beaucoup de systèmes, dispersés, mobiles, qui tirent et qui disparaissent, appuyés sur une veille étagée et sur une discipline d'émission que nos voisins nous envient. L'objet n'a jamais été de vaincre un envahisseur au choc, ce que nous n'avons ni les hommes ni l'argent de faire, mais de détruire sa cohésion, de lui rendre chaque kilomètre plus cher que le précédent, et de le laisser s'épuiser dans un pays qui ne lui présente jamais de front à percer. C'est la mentalité du trappeur, appliquée à la stratégie, et il faut lui reconnaître qu'elle est cohérente, qu'elle est éprouvée, et qu'elle nous ressemble.

Elle m'a aussi appris quelque chose que je n'aurais pas compris autrement, et c'est là que les six derniers mois valent les trente années précédentes. Depuis le mois de juin, je conduis une manœuvre contre l'ARA avec des moyens dérisoires, et je gagne du terrain. Pas parceque mes hommes valent mieux que les leurs, je ne me raconterai pas cette histoire là, mais parceque je fais exactement ce que la doctrine antarienne prévoit qu'un envahisseur ne saura pas faire, et que l'ARA se retrouve dans la position de l'envahisseur chez elle. Elle a un bouclier. Elle n'a rien pour aller chercher ce qui la gêne. Et pendant qu'elle attend d'être frappée pour se défendre, moi je choisis l'heure.

Voilà ce que je verse au dossier. Notre doctrine est excellente et nous venons de démontrer nous mêmes comment on la contourne.

♠ II. Les trois trous du bouclier

Je ne conteste pas la doctrine. Je constate qu'elle laisse trois questions sans réponse, et je les énonce dans l'ordre où elles me paraissent devoir coûter cher.

Le premier trou, c'est l'allié. Un bouclier ne se déplace pas. Le jour où un pays avec lequel nous avons signé quelque chose se fait attaquer chez lui, nous pouvons lui envoyer des batteries, ce qui demande des semaines de convoi, affaiblit notre propre couverture, et arrive après que tout soit joué. Nous ne pouvons rien faire d'utile dans les quarante-huit heures. Or c'est dans les quarante-huit heures que se décide si une alliance vaut quelque chose ou si elle vaut du papier. Je vous laisse mesurer ce que valent nos signatures avec cette limite là, et je vous fais remarquer que nos partenaires, eux, l'ont déjà mesuré.

Le deuxième trou, c'est l'initiative. Une posture strictement défensive concède le premier coup par construction. Elle nous interdit de neutraliser ce qui se prépare contre nous, elle nous oblige à absorber la première salve avant d'avoir le droit de réagir, et elle transforme chaque crise en une épreuve de patience que nous ne gagnons que si l'adversaire est plus bête que nous. Ce n'est pas une hypothèse sur laquelle je bâtirais la sécurité d'un pays.

Le troisième trou est le plus concret et c'est celui qui me fait écrire cette nuit. Nous n'avons aucun moyen d'atteindre un objectif à plusieurs milliers de kilomètres sans que l'action soit attribuée dans l'heure. Aucun. Ce qui signifie très exactement que toute opération spéciale de longue distance nous est interdite, non pas pour des raisons de compétence, nos gens savent le faire, mais faute de véhicule pour les y amener et pour les en ramener. Nous avons des hommes capables d'aller n'importe où et rien pour les y conduire.

Ces trois trous ont la même cause et je la formule comme je la vois: un bouclier sans quelques aiguilles est un bouclier qu'on finit par contourner.

♠ III. Ce que je propose, et pourquoi ce n'est pas un missile

Je propose que soit ouvert, dès maintenant et sans attendre la fin de cette guerre, l'étude et la construction d'un petit nombre d'appareils aériens habités capables d'atteindre un objectif lointain sans être vus et de rentrer.

On me répondra qu'un missile de croisière de longue portée fait la même chose pour moins cher, et l'objection est si évidente qu'elle sera formulée avant que ce texte n'ait fini de circuler. Je n'ai pas la compétence de la trancher techniquement et je ne le prétendrai pas. Je peux seulement dire ce qu'un missile ne résout pas, du point de vue de celui qui devra en assumer les conséquences politiques: une trajectoire se mesure, un point de départ se calcule, et un tir depuis notre territoire nous désigne aussi sûrement qu'une signature au bas d'une lettre. Un missile parti ne revient pas non plus, ce qui veut dire qu'il n'existe aucun moment entre la décision et l'effet où l'on puisse changer d'avis.

Un appareil habité, lui, peut être rappelé jusqu'à la dernière seconde, et son équipage peut décider de ne rien faire. Dans une doctrine dont l'objet est d'éviter une guerre et non de la déclencher, cette réversibilité me paraît valoir plus cher que la différence de prix, et je demande qu'elle soit portée au débat comme un argument et non comme une préférence sentimentale de vieux fantassin.

Je précise, pour qu'on ne se trompe pas sur ce que je demande, que je ne propose pas de transformer Antares en puissance offensive. Je propose de lui donner trois ou quatre aiguilles. On ne mène pas une campagne avec des aiguilles. On rend simplement plus incertain le calcul de celui qui envisageait de nous contourner.

♠ IV. Prescriptions

Voici les dix articles que je soumets. Ils ne sont pas d'un ingénieur et n'en ont pas la précision. Ils disent ce à quoi je tiens, à charge pour ceux qui savent construire de me dire lesquels sont impossibles.

Article premier. Un vecteur, pas une force. Le besoin est de quelques appareils et non d'une flotte. Une douzaine suffit à changer la nature des options dont ce pays dispose ; deux cents seraient une autre doctrine, et ce n'est pas celle que je propose. Je demande que ce chiffre soit tenu même quand il paraîtra ridicule, et surtout quand quelqu'un viendra expliquer qu'avec un effort on pourrait en avoir trente.

Article deux. La discrétion avant la performance. L'appareil doit pouvoir ne pas être vu, et non survivre à ce qui l'a vu. Je ne formule donc aucune exigence de vitesse, aucune exigence de manœuvrabilité, et aucune exigence d'autodéfense. Chaque fois qu'un arbitrage opposera l'une de ces trois qualités à la discrétion, la discrétion l'emporte.

Article trois. La non-revendication. Une frappe doit pouvoir ne pas nous être attribuée avec certitude. C'est l'article qui commande tous les autres, c'est lui qui exclut le missile, et c'est lui qui impose un appareil habité, discret et récupérable.

Article quatre. La portée sans ravitaillement. Le rayon d'action doit être obtenu par l'appareil seul. Un ravitailleur est un aveu: il vole haut, il émet, il se voit, et il indique la direction du reste. Je préfère un appareil plus grand et plus lourd à un appareil accompagné.

Article cinq. Le retour est gratuit. Un équipage qui a des raisons de croire qu'il a été repéré rentre, et n'a pas à se justifier au retour. Je veux que cette règle soit écrite dans le manuel d'emploi en des termes qui interdisent l'interprétation, parceque une règle de retour qui expose celui qui l'emploie à une remarque n'est pas une règle, c'est un piège. J'ajoute le corollaire, qui est désagréable: si l'on peut rentrer sans se justifier, alors la préparation des missions doit être assez soignée pour que le taux d'interruption reste supportable.

Article six. Trente mois. Un modèle prêt et produit avant l'été 2021 du calendrier de programme, soit trente mois à compter de ce jour. Je sais parfaitement ce que cette échéance va coûter en compromis techniques, et je l'assume: elle imposera probablement de reprendre un moteur existant plutôt que d'en concevoir un, et de renoncer à ce qui n'est pas indispensable. Je préfère un appareil imparfait dans trente mois à un appareil excellent dans huit ans, pour la raison très simple que dans huit ans nous ne saurons pas de quoi nous aurons eu besoin entre temps.

Article sept. Aucune munition propre. L'appareil tirera sur les familles de charges existantes, communes à tous nos porteurs, et le programme n'en développera aucune pour son usage exclusif. Cela nous évitera de payer deux fois et garantira que nos stocks nationaux sont utilisables le jour où l'on en aura besoin sans préavis.

Article huit. Aucune base avancée. La mise en œuvre doit se faire depuis notre sol et depuis nos abris, enterrés, et ne dépendre d'aucune installation à l'étranger ni d'aucune autorisation d'un tiers. Un appareil qui a besoin d'une piste chez quelqu'un d'autre est un appareil dont quelqu'un d'autre décide.

Article neuf. Souveraineté intégrale. Aucun partenaire étranger dans ce programme, y compris allié, y compris ceux à qui nous devons beaucoup. Ce n'est pas de la méfiance et je tiens à ce que ce soit consigné comme tel: c'est la conséquence arithmétique de l'article trois. Un appareil dont la valeur repose sur la non-attribution d'une frappe perd cette valeur le jour où un tiers en possède un exemplaire, parceque si trois pays en exploitent, une frappe non revendiquée redevient attribuable par élimination. L'exclusivité n'est pas un privilège commercial. C'est la capacité elle même. Je demande en conséquence que l'exportation de l'appareil, de sa définition, de son revêtement et de son logiciel soit interdite sans limite de durée et sans procédure de dérogation, et je sais que je demande là quelque chose qui n'a jamais figuré dans un programme antarien.

Article dix. Le dossier dira ce que l'appareil ne sait pas faire. J'y tiens autant qu'au reste. Je veux qu'il existe, dans le document de référence de ce programme, un chapitre entier consacré aux limites, aux vulnérabilités et aux questions non résolues, écrit noir sur blanc et sans complaisance, et tenu à jour. Un appareil dont on surestime les capacités est employé une fois de trop, et cette fois là on ne la répare pas. J'ai enterré assez de garçons pour savoir d'où viennent les catastrophes: elles ne viennent presque jamais du matériel, elles viennent de ce qu'on avait cru qu'il savait faire.

♠ V. Roncevaux

Un mot sur le lieu, qui n'est pas un détail.

Ce programme ne peut être conduit qu'à Roncevaux et je n'en vois aucun autre. Notre industrie de défense est dispersée, occupée ou détruite partout ailleurs, et la zone humanitaire est aujourd'hui le seul endroit du pays où des halles tournent encore, où les ouvriers dorment chez eux, et où ni l'un ni l'autre camp n'a intérêt à tirer. Les halles y ont été bâties pour du matériel ferroviaire, avec des travées de plus de quarante mètres et des ponts roulants de forte capacité, ce qui se trouve être exactement ce qu'il faut pour assembler une aile d'un seul tenant, et je note l'ironie sans en tirer de leçon.

On me dira qu'il est douteux de faire tourner une production militaire dans une zone humanitaire. Je réponds deux choses et je ne prétends pas que la réponse soit confortable. La première est que l'arrêter ajouterait un effondrement économique à une guerre civile, dans la seule région du pays dont la population n'est pas déplacée, et que je ne connais personne ici qui souhaite expliquer cela à trente mille ouvriers. La seconde est que le onze septembre dernier nous a montré ce qui arrive à un pays qui n'a rien de disponible: on le traverse en une nuit. Notre guerre civile n'est pas une raison de nous retrouver désarmés le jour où elle finira, et l'expérience vient de prouver qu'un voisin n'attend pas qu'on soit prêt.

♠ VI. Ce que je ne tranche pas, et à qui je le remets

Il faut maintenant que je dise l'évidence, et que quelqu'un l'écrive plutôt que de le laisser flotter: je commande de l'infanterie. Je n'ai jamais piloté, je n'ai aucune autorité sur l'arme aérienne, et pour tout dire cette arme n'existe pas encore chez nous autrement que sous forme de quelques pilotes dispersés qui se débrouillent avec ce qu'ils trouvent. Je n'ai donc ni compétence ni titre pour arbitrer la forme, le moteur, les capteurs, l'emport ni le nombre d'hommes à bord.

Ce mémorandum n'est par conséquent pas un ordre. C'est un dossier ouvert, et je demande qu'il soit remis, le jour où ce pays se dotera d'un commandement aérien, à celui ou celle qui en aura la charge, avec pleine autorité pour me contredire sur tout ce qui n'est pas les dix articles ci-dessus. Cette personne n'est peut être pas encore officier à l'heure où j'écris. Elle saura des choses que j'ignore, elle aura volé, et elle verra tout de suite trois erreurs dans ce que je viens d'écrire. Qu'elle les corrige, c'est précisement pour cela que je lui laisse le dossier plutôt que des instructions.

Je demande seulement que l'on me lise une fois avant de me corriger, et qu'on garde de tout ceci la question et non ma réponse. La question est: que fait Antares le jour où l'on ne vient pas la voir en face ?

♠ VII. En dernier lieu

Je termine par un paragraphe qui n'engage que moi, et que la Direction de Riaa Balistiques peut sauter sans rien perdre de ce qui précède.

J'ai passé trente ans à servir une armée que je combats depuis six mois, et je n'ai pas l'intention de faire semblant que ce soit facile. J'ai formé une partie des officiers qui me tirent dessus. J'ai signé les affectations de quelques uns d'entre eux, j'ai bu à leurs mariages, et il y en a un que j'ai porté sur mes épaules à la sortie de l'école quand il s'était cassé la cheville en manœuvre. La guerre civile a ceci de particulier qu'elle ne vous laisse même pas l'excuse de l'ignorance sur ce que vaut l'adversaire.

Ce que je retiens de ces six mois, et c'est la seule chose que je verse au dossier à titre personnel, c'est que cette armée n'a pas perdu par manque de courage ni par manque de matériel. Elle a perdu du terrain parceque toute son intelligence était tournée vers l'attente, et qu'elle n'avait rien prévu pour aller chercher celui qui ne se présentait pas là où on l'attendait. Nous avons été ce quelqu'un. Un autre le sera un jour, et il ne sera pas des nôtres.

Il ne me reste qu'à demander l'ouverture de l'étude, et à vous prier de m'excuser pour la brièveté de ce dernier point, l'heure avançant et ma journée de demain étant déjà écrite.

Courage, et à bientôt j'espère.

"Udächy, pölimnäÿyn nä Körvä !"


Thomas de Vitriers
Général
Commandant les forces spécialisées corviennes
En campagne
25665
Entête de Riaa Balistiques, Direction Générale de Roncevaux
Riaa Balistiques

Direction Générale, Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux


Date de la Note: 21 Novembre 2018
Emetteur: Stelio Ievoli, Président-Directeur Général de Riaa Balistiques
Destinataires: Général Thomas de Vitriers, commandant les forces spécialisées corviennes, en campagne; Etat Major des Forces Corviennes; Direction Technique de Sylogis, Javellaux; et versé au dossier
Objet: Note de faisabilité en réponse au mémorandum EM-01138-TV du 9 Novembre 2018, article par article
Référence de la pièce à laquelle il est répondu: EM-01138-TV
Code d'Identification Riaa: RB-00714-SI
Classification: Secret Industriel, communication soumise à autorisation nominative





♠ Préambule, et de l'état dans lequel votre lettre me trouve

Mon Général, Messieurs de l'Etat Major,

Vos sept pages sont arrivées à Roncevaux le quatorze au matin, dans un convoi de farine, ce qui est une manière d'arriver qui vous ressemble assez, et je les ai lues une première fois seul, une deuxième fois avec les quatre personnes que je voulais mettre dessus, et une troisième fois la nuit d'après quand tout le monde était rentré et que je ne savais plus si ce que j'avais entendu dans la journée venait de votre texte ou de mes propres ingénieurs. Je vous réponds le vingt et un. Cela fait douze jours, c'est un délai indécent pour répondre sérieusement à un document de cette nature, et je le prends quand même, parceque vous écrivez à votre article six que vous préférez un appareil imparfait dans trente mois à un appareil excellent dans huit ans, et qu'il aurait été d'une hypocrisie remarquable de vous répondre sur un autre rythme que celui là.

Vous demandez qu'on vous dise lesquels de vos articles sont impossibles. C'est tout ce que contient cette note, et c'est aussi tout ce qu'elle prétend contenir. Je ne vous vends rien, je n'ai d'ailleurs à peu près personne à qui vendre quoi que ce soit en ce moment, et j'aime autant annoncer la couleur dès la première page: sur vos dix articles, huit sont tenables, un l'est à une condition unique dont dépend absolument tout le reste, un seul est impossible dans les termes où vous l'avez écrit, et le plus dangereux des dix n'est pas celui que vous croyez.

Avant d'y venir, l'inventaire. Vous confiez ceci à une maison, vous avez droit à l'état réel de la maison.

Riaa Balistiques, au vingt et un novembre, c'était quatre mille six cents personnes, à présent devenues plus de qunize mille, dont je réponds et quatre sites dont je ne réponds plus tous. Roncevaux tourne, à plein, et c'est le seul endroit du pays dont je puisse écrire cela: quatre halles utiles, dont trois travées de plus de quarante mètres héritées du ferroviaire, deux ponts roulants de forte capacité, une filière aluminium-lithium complète et disponible sur place, un autoclave qui accepte les panneaux de six mètres et un seul, et une machine à fraiser les cadres de titane, une seule également, quatorze heures de broche par cadre. Luquerne travaille et me livre encore de l'électronique, avec trois semaines de retard sur tout. Colombes est de l'autre côté de la ligne depuis le mois d'août, je n'ai pas eu de nouvelles de son directeur depuis six semaines, et j'ai cessé de compter cette usine dans mes moyens. Saxalte tourne au tiers de ses effectifs, ce qui suffit à entretenir le noyau logiciel et ne suffirait pas à en écrire un autre. Sylogis, à Javellaux, est intact, ce qui dans la situation présente tient du miracle administratif d'avantage que de la chance.

Voilà l'outil. Ce n'est pas avec un autre que je vous répondrai, et ce n'est pas avec un autre que nous construirons ce que vous demandez.

♠ I. Ce que je réponds avant tout le reste: il n'y aura pas de moteur nouveau

Vous ne m'avez rien demandé sur le moteur. Vous avez eu la délicatesse d'écrire, à l'article six, que votre échéance imposerait probablement de reprendre un moteur existant plutôt que d'en concevoir un, et vous l'avez écrit comme une hypothèse polie. Je commence par là car ce n'est pas une hypothèse: c'est le seul point de votre mémorandum qui ne se négocie pas, il est déjà tranché par votre propre calendrier, et il l'était avant que nous ayons dessiné le premier trait d'une aile.

J'ai appelé Javellaux le quinze au soir. Max Nirois, qui y dirige la technique, m'a répondu dans la même conversation et sans prendre la nuit pour y réfléchir, ce qui m'a plu: aucun turboréacteur militaire n'a jamais été conçu, qualifié et produit en trente mois, ni chez nous ni ailleurs, et il n'a pas eu l'indélicatesse de me raconter le contraire pour emporter une commande. Un moteur neuf, c'est huit ans dans le meilleur des cas et douze quand la première turbine se comporte mal, et personne n'a jamais raccourci cela par de l'argent, parceque le temps qu'on y passe est du temps d'essai et que le temps d'essai ne s'achète pas.

Ce que Sylogis peut faire, en revanche, il peut le faire tout de suite. Il existe à Javellaux un moteur de transport civil, le SL-6, qui a derrière lui cinq millions d'heures de vol et une soufflante dont personne n'a jamais eu à se plaindre. On garde la soufflante, précisement parceque son rendement et sa fiabilité sont démontrés et qu'il n'y a aucune raison de refaire ce qui marche. On refait les deux compresseurs, parceque le régime de croisière prolongé d'un appareil discret ne correspond à aucun point de fonctionnement civil et qu'aucun compresseur de transport n'a jamais été dessiné pour y vivre. On change les matériaux de turbine. Et on jette intégralement la régulation d'origine, qui ne saura jamais gérer ce que nous allons lui demander, au profit d'un calculateur double de chez nous.

Je vous dois maintenant le prix de cette solution, puisque vous avez demandé qu'on vous dise ce que les choses coûtent et non ce qu'elles rapportent.

Le premier prix est une turbine haute pression qui vivra moins longtemps que sa sœur civile. Un moteur de transport passe sa vie à trois régimes, décollage, montée, croisière économique, et il les connaît tous les trois par cœur. Le vôtre passera des heures entières à un régime intermédiaire choisi non pas pour la consommation mais pour la température de ce qui sort derrière, c'est à dire à un point de fonctionnement pour lequel aucun moteur civil n'a jamais été optimisé, et où les aubes travailleront en permanence dans une zone thermique qu'elles ne voient normalement que par intermittence. Cela se qualifie, cela se refroidit, cela se surveille, et cela se paye en potentiel entre visites. Je ne sais pas encore de combien. Je sais que ce sera beaucoup et que ce sera définitif sur cette génération de moteur.

Le second prix est l'inverseur de poussée, qu'il faudra supprimer. Vous n'avez pas demandé de discrétion à l'éjection, vous avez demandé de la discrétion tout court, et une sortie discrète est une sortie noyée dans le bord de fuite, dans laquelle on ne peut rien inverser du tout. Il restera un parachute-frein et des freins de roue surdimensionnés, ce qui signifie une piste longue, et une piste longue est un objet visible depuis très haut. Je vous renvoie à votre article huit, qui vient de devenir plus cher qu'il n'en avait l'air.

Le troisième prix ne se paye pas en heures de vol mais en dépendance: à partir du jour où nous partons du SL-6, le calendrier du programme est indexé sur celui d'une entreprise que je ne dirige pas. J'y reviens au troisième des articles que je vous demande en retour.

♠ II. Vos dix articles, un par un

Article premier. Un vecteur, pas une force. Tenable, et je demande qu'il soit gravé.

Vous demandez une douzaine d'appareils et vous demandez que ce chiffre soit tenu même quand il paraîtra ridicule. Il le sera. Il paraîtra ridicule au premier officier qui comprendra ce que l'appareil sait faire, et il le paraîtra encore d'avantage le jour où quelqu'un aura besoin de deux appareils au même moment et n'en aura qu'un de disponible.

Je vous soutiens sur ce point, mais je veux que vous sachiez que je vous soutiens pour une raison qui n'est pas la vôtre. La vôtre est doctrinale. La mienne est qu'un atelier d'assemblage final tenant quatre appareils simultanément, dans une halle qu'on ne peut pas agrandir parceque la halle est ce qu'elle est, plafonne à cinq appareils par an et probablement quatre en réalité. Douze appareils, ce sont trois années de production après le premier livré. Trente appareils, ce sont une seconde machine à fraiser les cadres, un troisième autoclave, une seconde baie de traitement de surface et à peu près huit cents millions de florins d'outillage, sans compter les gens qu'il faudrait former et que je n'ai pas.

Votre article premier et ma chaîne disent donc la même chose par deux chemins différents, et c'est une coïncidence trop heureuse pour ne pas la consigner: gravez le chiffre pendant qu'il arrange tout le monde, car le jour où il n'arrangera plus personne il sera trop tard pour le défendre avec des arguments d'industriel.

Article deux. La discrétion avant la performance. Tenable, et c'est le seul de vos dix articles qui me rende service.

Vous ne formulez aucune exigence de vitesse, aucune de manœuvrabilité, aucune d'autodéfense, et vous décidez d'avance que la discrétion l'emporte dans tout arbitrage. Vous ne mesurez peut être pas ce que vous venez de m'offrir. Vous venez de supprimer d'un paragraphe la postcombustion, le radar de conduite de tir, l'armement air-air, la structure dimensionnée pour le facteur de charge du combat, et l'essentiel des essais qui vont avec. C'est probablement la moitié des trente mois que vous m'accordez à l'article six, et c'est vous qui me la rendez ici.

J'accepte donc l'article deux sans réserve, et je vous demande une chose en échange: le droit de vous l'opposer. Il se trouvera, dans dix-huit mois, un officier pour demander un canon, un point d'emport extérieur, un brouilleur, ou simplement une capacité de virage un peu plus franche, et il aura à chaque fois de très bonnes raisons. Je veux pouvoir répondre article deux et refermer le dossier sans avoir à convaincre qui que ce soit. Un arbitrage écrit d'avance ne vaut que si l'on peut s'en servir contre son propre auteur.

Article trois. La non-revendication. Tenable, mais pas par l'appareil seul.

C'est votre article maître, vous le dites, et vous avez raison. Je le reformule seulement dans mes termes, parceque dans les vôtres il décrit une propriété de l'appareil et que dans les miens il n'en est pas une.

La non-attribution n'est pas une caractéristique qu'on installe à bord. C'est une propriété de la chaîne entière, et elle se perd bien plus facilement au sol qu'en vol. Elle se perd par un débris identifiable ramassé sur un territoire étranger, ce qui est le cas que tout le monde imagine. Elle se perd surtout par une facture de sous-traitant, par un article de presse spécialisée, par un ouvrier qui raconte à quoi ressemble ce qu'il assemble, par une formule de traitement de surface qui se retrouve dans deux pays au lieu d'un, et par une ligne de code achetée à l'étranger et reconnaissable par celui qui l'a écrite. J'ai vu des programmes bien plus banals que celui là se faire identifier par leur comptabilité.

L'article trois n'est donc pas une exigence technique, c'est un régime de sécurité industrielle, et il coûtera en lenteur ce qu'il rapporte en discrétion: habilitations nominatives, cloisonnement des ateliers, une seule entité autorisée à connaître les valeurs absolues de signature, et une formule de revêtement détenue par trois personnes et pas quatre. Je l'accepte intégralement. Je vous préviens que c'est le genre de régime qui rend un programme insupportable à vivre pour ceux qui y travaillent, et qu'il faudra le tenir pendant trente ans et pas pendant trente mois.

Article quatre. La portée sans ravitaillement. Tenable, et c'est le plus dangereux des dix.

Vous croyez avoir écrit un article sur le rayon d'action. Vous avez écrit celui qui dessine l'appareil, et je vous demande de me suivre sur quatre lignes puisque c'est la partie de cette note qui compte le plus.

Un rayon d'action de plusieurs milliers de kilomètres sans ravitaillement, sur une machine subsonique, cela veut dire une masse de carburant de l'ordre de quarante pour cent de la masse au décollage, et tout ce carburant à l'intérieur puisque vous interdisez par ailleurs qu'on accroche quoi que ce soit dehors. Il faut donc du volume interne, beaucoup, et du volume interne dans une aile veut dire une aile épaisse et vaste. Une aile épaisse et vaste qui doit en outre ne présenter ni dérive ni empennage, parceque ce sont les meilleurs réflecteurs qu'on puisse offrir à quelqu'un qui vous regarde de côté, cela ne s'appelle plus un avion avec une aile: cela s'appelle une aile volante, et il n'existe aucune autre formule qui tienne vos articles deux et quatre en même temps.

Et une aile volante pure n'a aucune stabilité de route. Aucune. Elle ne vole que parceque des calculateurs corrigent son lacet plusieurs dizaines de fois par seconde, ce qui veut dire des commandes de vol électriques à voies multiples et à vote majoritaire, ce qui veut dire du logiciel de sûreté au plus haut niveau, ce qui veut dire, votre article neuf s'appliquant, du logiciel de sûreté au plus haut niveau écrit par nous et par personne d'autre.

Voilà ce que je voulais vous montrer. Tout le monde va passer deux ans à débattre de votre article trois, qui est le plus noble, et le risque du programme est intégralement dans le quatrième. C'est lui qui commande la forme, la masse, l'instabilité, le nombre de calculateurs et la nature du travail de Saxalte. Vous avez écrit dix articles sur la guerre et vous avez commandé, sans le savoir, un système d'exploitation.

Article cinq. Le retour est gratuit. Hors de ma compétence, corollaire accepté et facturé.

La règle de retour appartient au manuel d'emploi et je n'ai pas à en connaître. Je me tiens à votre corollaire, celui que vous qualifiez vous même de désagréable: si l'on rentre sans se justifier, alors la préparation des missions doit être assez soignée pour que le taux d'interruption reste supportable.

Ce corollaire est un programme entier et il n'est pas dans l'appareil. Une préparation de mission de ce niveau, cela veut dire une chaîne au sol, des bases de données de signatures tenues à jour au mois, un calculateur de mission à bord capable d'exploiter tout cela, et des gens dont c'est le métier unique. Je l'accepte, je sais le faire, et je demande qu'il soit financé à part et non pris sur le budget de la cellule. Je le demande maintenant, alors que personne n'a encore d'argent à défendre, parceque dans deux ans ce sera la première ligne qu'on viendra raboter et que ce sera exactement la mauvaise.

Article six. Trente mois. Tenable à une condition, et une seule.

Je ne discute pas votre échéance. Je vous ai dit au chapitre précédent ce qu'elle emporte sur le moteur, et j'ajouterai plus bas ce qu'elle emporte sur le calendrier.

La condition est celle ci: la définition d'ensemble est gelée fin mars 2019 et n'est plus touchée après. Pas amendée, pas ajustée, pas améliorée. Je n'ai pas besoin que la définition soit bonne, j'ai besoin qu'elle soit arrêtée, car trente mois n'est pas un délai de conception, c'est un délai d'exécution, et l'on n'exécute pas une chose qui bouge. Chaque modification acceptée après cette date coûtera entre six semaines et quatre mois, et deux d'entre elles suffiront à nous mettre à l'été 2022.

Je vous le dis dans ces termes parceque je sais d'où viendra la pression: elle viendra de mes propres ingénieurs, qui auront raison, et qui viendront m'expliquer avec des chiffres justes qu'on peut faire beaucoup mieux pour presque rien. C'est contre eux que j'aurai besoin de votre article six, et pas contre vous.

Article sept. Aucune munition propre. Impossible tel qu'il est écrit.

C'est le seul de vos dix articles que je ne peux pas tenir dans sa rédaction actuelle, et je préfère le dire ici plutôt que de le découvrir devant vous dans deux ans.

Je souscris entièrement à votre intention: le programme ne développera aucune munition pour son usage exclusif, nous ne payerons pas deux fois, et nos stocks nationaux resteront utilisables sans préavis. Sur ce point vous n'aurez aucune difficulté avec moi.

Seulement nos familles de charges existantes, la famille Maraudeur au premier chef, ont toutes été dessinées pour être pendues sous une aile. Leurs attaches, leur encombrement, leur enveloppe de largage, leur comportement à la séparation, tout cela a été qualifié en écoulement libre et sous un porteur qui n'a pas de portes. Un largage depuis une soute interne, à travers des portes qui s'ouvrent dans un écoulement transsonique, n'a rien à voir: la charge sort dans un sillage, elle est reprise par des efforts qu'elle n'a jamais vus, et une enveloppe de largage qualifiée dehors ne vaut strictement rien dedans.

Il faudra donc requalifier chacune des charges que vous voudrez emporter, adapter les interfaces, refaire les attaches et rejouer les campagnes de séparation. Ce n'est pas développer une munition propre et je m'engage à ce que cela n'en devienne jamais une. C'est un travail distinct, long, coûteux, qui n'appartient ni au constructeur de l'appareil ni au fabricant de la charge, et que personne ne payera si l'on ne décide pas aujourd'hui qui le paye. J'ajoute la conséquence désagréable: certaines charges ne rentreront pas et ne rentreront jamais, puisque la soute plafonne en volume bien avant de plafonner en masse. Je refuse d'ors et déjà de vous promettre le contraire.

Article huit. Aucune base avancée. Hors de ma compétence, mais à ouvrir ce mois ci.

Je ne construis pas d'abris et je ne me prononce pas sur l'endroit d'où l'appareil doit partir. Je me permets une seule remarque, et elle est de calendrier.

Creuser dans la roche est plus lent que fabriquer de l'aluminium. Si la mise en œuvre doit se faire depuis nos abris enterrés, alors l'infrastructure devra être ouverte comme un programme séparé et elle devra l'être maintenant, en novembre 2018, avec ses crédits propres, sinon nous aurons des appareils sans endroit où les mettre et nous les mettrons provisoirement dehors, et le provisoire durera. J'ajoute, sans y avoir de compétence particulière mais parceque cela me paraît évident depuis une halle: ce qui est vulnérable dans ce dispositif n'est pas la roche, c'est la piste. On ne perce pas cinquante mètres de granit, on troue une bande de béton en une nuit avec du matériel ordinaire.

Article neuf. Souveraineté intégrale. Tenable, et il faut en faire une loi.

Votre démonstration est arithmétique et elle est juste: la valeur de la chose repose sur la non-attribution, et une capacité que trois pays exploitent redevient attribuable par élimination. Je n'ai rien à y ajouter, sinon deux précisions d'industriel.

La première est une frontière que je trace moi même, faute de quoi votre article est inapplicable: je distingue un partenaire d'un fournisseur. Aucun partenaire étranger dans ce programme, aucun accès étranger à une définition, à une formule, à un plan ou à une ligne de code, et sur ce point je serai plus intransigeant que vous. Mais j'achèterai des machines-outils, du titane brut, des roulements et de la visserie normalisée là où on en vend, comme tout le monde, car celui qui me vend une fraiseuse ne saura jamais ce que j'usine avec. Si l'on me demande de fondre mon propre titane, dites le tout de suite, et enlevez douze mois à votre article six.

La seconde porte sur l'interdiction d'exporter. Vous la demandez sans limite de durée et sans procédure de dérogation, et vous avez raison, mais vous la demandez à la mauvaise autorité. Une clause de contrat se renégocie, et une entreprise ne refuse pas une commande de son propre Etat. Faites en une loi, avec la sanction qui va avec, et faites la voter par ceux là mêmes qui la trouveront gênante. Je serai le premier à en subir les effets et je vous le demande quand même, ce qui devrait suffire à établir que je ne parle pas ici en commerçant.

Article dix. Le dossier dira ce que l'appareil ne sait pas faire. Tenable, et je commence tout de suite.

C'est votre article que j'ai lu trois fois, et c'est celui pour lequel je vous répondrai le plus volontiers, parceque j'y ai le même intérêt que vous pour des raisons moins élevées: un appareil dont on surestime les capacités revient un jour sur le bureau de celui qui l'a construit.

Je ne vais donc pas attendre le dossier de référence pour ouvrir le registre. Voici ce que je sais déjà, le vingt et un novembre 2018, avant qu'une seule pièce n'existe.

Il sera vu en ondes longues. Toute la discrétion de forme dont nous sommes capables travaille contre les longueurs d'onde courtes, et la géométrie qui vous rend invisible d'un radar de conduite de tir ne vous rend pas invisible d'une veille en bande métrique, qui est un matériel ancien, lourd, imprécis et que personne ne prend au sérieux jusqu'au jour où il vous voit. Nous parierons sur le fait qu'être vu n'est pas être engagé. Ce pari est bon contre la plupart des adversaires et il cesse de l'être devant celui qui sait trianguler vite.

Il sera visible de dessus, car tout ce que nous cacherons vers le bas sortira vers le haut, et un panache chaud reste un panache chaud quel que soit le côté où on l'oriente.

Il laissera une traînée de condensation quand l'atmosphère le décidera, et contre cela il n'existe aucune parade technique, aucune, seulement un choix d'altitude fait à partir d'une prévision d'humidité qui peut être fausse. Une traînée annule en trois secondes l'intégralité du travail de trente mois.

Il n'aura qu'une passe. Une seconde passe sur un objectif déjà remué multiplie la probabilité d'être détecté dans des proportions que je ne sais pas encore chiffrer et qui ne seront pas flatteuses.

Et il sera immobilisé par ce qui le rend invisible. Je reviens là dessus plus bas parceque c'est le point sur lequel je suis le moins tranquille, mais je le verse au registre dès maintenant: le traitement de surface qui fera de cet appareil une chose discrète sera aussi la chose la plus fragile, la plus surveillée et la plus longue à remettre en état de tout le programme, et c'est lui qui décidera du nombre d'appareils réellement disponibles un jour donné.

♠ III. Trente mois, et les quatre dates où cela cassera

Voici le calendrier que j'engage. Il tient, et il ne tient qu'à peu près.

De décembre à mars, études d'architecture et choix de configuration, revue de définition préliminaire en mars et gel de la définition à la fin du même mois. J'y mets Céleste Sanderback, qui aura autorité sur la définition d'ensemble et sur les interfaces, et qui aura sur ce programme un pouvoir que je n'ai jamais donné à personne chez moi, pour la raison qu'un objet dont toute la valeur tient à sa géométrie ne supporte pas deux autorités.

D'avril à décembre 2019, soufflerie, premières maquettes de signature, premier tour de banc du moteur au printemps, et assemblage structural de la première cellule à Roncevaux.

2020, essais au sol, roulages, premier vol, ouverture du domaine de vol et qualités de vol.

Premier semestre 2021, mesures de signature en vol, essais d'emport et de largage, qualification, admission avant l'été comme vous le demandez.

Maintenant les quatre endroits où cela cassera, et je préfère les écrire pendant qu'ils ne sont encore que des hypothèses.

Fin mars 2019. Si la définition n'est pas gelée à cette date, elle ne le sera jamais, et votre échéance est perdue le premier trimestre. C'est la seule des quatre qui dépende entièrement de nous et c'est celle sur laquelle je m'engage personnellement.

L'automne 2019. La turbine haute pression au régime intermédiaire prolongé. Si elle ne tient pas, Sylogis y passera dix à douze mois et nous n'avons pas dix à douze mois.

L'été 2020. Le revêtement, et je ne sais pas encore pourquoi. Je sais seulement que c'est là que cela cassera, parceque c'est le seul procédé du programme que nous n'aurons jamais exécuté à cette échelle, que nous l'appliquerons dans une halle qui n'a pas été bâtie pour cela, et que nous serons à ce moment précis suffisament en avance pour nous croire tranquilles. Les procédés ne pardonnent pas la précipitation, ils l'enregistrent et ils la restituent dix-huit mois plus tard.

Le printemps 2021. Toute modification demandée après le début de la qualification. Il y en aura une, elle sera parfaitement justifiée, et elle nous coûtera l'échéance.

♠ IV. L'argent, et ce que je refuse de chiffrer aujourd'hui

Je ne vous donnerai pas de prix ferme avant la revue de mars, et si quelqu'un vous en donne un avant, ne le croyez pas: à ce stade, un devis n'est pas une estimation, c'est une opinion.

Ce que je peux vous donner est un ordre de grandeur, et il est désagréable. Un appareil de cette nature ne se chiffrera pas en dessous d'un milliard et demi de florins l'unité en régime de croisière de production, et le premier sorti coûtera de l'ordre du double, ce qui est la loi ordinaire de toute chaîne neuve et non une mauvaise nouvelle en soi. En clair, et pour que personne ne puisse dire plus tard qu'il ne savait pas: un exemplaire coûtera à peu près quatre fois le budget annuel d'un régiment.

J'écris cette phrase moi même, plutôt que de la laisser à vos adversaires, parceque c'est l'argument qu'ils emploieront et qu'il n'est pas faux. Il n'est pas faux et il n'est pas non plus pertinent, mais ce n'est pas à moi d'en juger: un appareil pareil ne se justifie que si ce pays estime avoir besoin d'un vecteur offensif, et cela est une décision politique et non une décision technique. Je construis ce qu'on me commande et je dis ce que cela coûte. Le reste ne m'appartient pas.

Une dernière remarque sur les coûts, celle que l'on oublie toujours. Ce n'est pas l'acquisition qui pèsera. Sur trente ans, l'achat des douze appareils représentera environ le tiers de ce que le pays aura dépensé pour eux, et les deux autres tiers seront de l'entretien, du carburant, du logiciel, des rechanges et des heures de vol d'entraînement dont je vous préviens dès à présent qu'elles seront rationnées par leur prix. Un programme comme celui là ne se décide pas en 2018, il se paye jusqu'en 2050.

♠ V. Le point que je ne tranche pas, et que je ne laisserai pas trancher par un comité

Il reste une question, une seule, dont dépendra à peu près tout ce que l'appareil saura faire, et je ne la tranche pas dans cette note. C'est le radar.

L'argument pour tient en deux phrases. Sans radar, il n'y a pas de suivi de terrain automatique par mauvaise visibilité, donc pas de pénétration à basse altitude quand le temps se gâte, donc des missions annulées pour de la météorologie. Et sans radar, l'appareil ne saura jamais désigner une cible qu'il n'a pas vue partir de chez elle, ce qui veut dire aucune cible d'opportunité, jamais, quelle que soit la pression du moment.

L'argument contre tient en une seule phrase, et c'est votre article trois: un radar émet. Une machine dont toute la valeur consiste à ne pas être attribuée emporterait alors, en son centre, le seul équipement du bord capable de la désigner à quiconque écoute.

Je ne trancherai pas avant d'avoir vu les premières mesures de signature et les premiers résultats de nos capteurs d'écoute, ce qui nous mène à l'été 2019 au plus tôt. Je demande donc huit mois. Et je vous préviens que je trancherai moi même et seul, car c'est exactement le genre de décision qu'un comité rend impossible: chaque membre y aura raison, aucun n'aura à en répondre, et l'on en sortira avec un radar qu'on n'allumera jamais, c'est à dire avec le coût des deux solutions et l'avantage d'aucune.

♠ VI. Ce que je demande en retour

Vous avez écrit dix articles. J'en écris sept, ils sont beaucoup moins nobles que les vôtres, et ils conditionnent tout ce que je viens d'accepter.

Un. Un comité de programme siégeant à Roncevaux et nulle part ailleurs, six membres, trois de chez vous, deux de chez moi, un de Sylogis, qui arbitre le calendrier, les évolutions et le budget, et rien d'autre.

Deux. Une autorité unique sur la définition d'ensemble et sur les interfaces. Ce sera Céleste Sanderback, et ses arbitrages géométriques ne seront pas rediscutés ailleurs qu'au comité.

Trois. Sylogis reconnu comme partenaire industriel et non comme fournisseur. Il détient sa propre définition du moteur, des conduits et de l'éjection, et il a le droit de refuser une modification qui dégraderait son moteur. Un motoriste qu'on peut forcer est un motoriste qui accepte, et un motoriste qui accepte tout livre en retard.

Quatre. La définition gelée fin mars, et aucune modification ensuite sans passage au comité et sans chiffrage écrit de ce qu'elle coûte en semaines.

Cinq. Le chapitre des limites de votre article dix tenu à jour, et le droit pour Riaa Balistiques d'y inscrire une réserve écrite contre l'avis du client. Nous avons déjà eu à en formuler ailleurs et nous en formulerons encore. Une réserve écrite ne sert pas à se couvrir, elle sert à ce que dans quinze ans quelqu'un sache que la question avait été posée.

Six. L'interdiction d'exporter par la loi et non par le contrat, conformément à ce que je vous ai dit à votre article neuf.

Sept. Et celle là je la pose sans savoir à qui l'adresser. Dites moi ce que je fais si la guerre vient à Roncevaux. Je n'ai pas d'hommes en armes, je n'en veux pas dans mes halles, et le statut de la zone est aujourd'hui la seule protection de quatre mille six cents personnes et du seul outil industriel qui reste debout dans ce pays. Je ne demande pas de garnison. Je demande qu'on m'écrive ce qui est prévu, même si ce qui est prévu est qu'il n'y a rien de prévu.


♠ VII. En dernier lieu

Ce dernier point n'engage que moi et l'Etat Major peut le sauter sans rien perdre de ce qui précède.

Vous consacrez, à votre cinquième partie, quelques lignes à l'ironie de halles bâties pour du matériel ferroviaire et qui se trouvent avoir exactement les dimensions qu'il faut pour assembler une aile d'un seul tenant, et vous dites noter l'ironie sans en tirer de leçon. Je vous répondrai, moi qui y entre tous les matins, que je ne trouve pas cela ironique. Je trouve cela inconfortable, et je préfère l'écrire ici pendant qu'il en est encore temps plutôt que de laisser croire, plus tard, que la Direction de Riaa Balistiques n'y avait pas pensé.

Nous allons construire l'objet le plus secret de ce pays dans le seul endroit du pays que l'on protège parceque personne n'y fait la guerre. Ces deux phrases ne tiennent pas très bien ensemble et je n'ai pas de manière élégante de les raccorder. Ce que je peux dire, c'est que je signe chaque fin de mois les fiches de paye de gens qui dorment chez eux, qui rentrent à pied, dont les enfants vont encore à l'école, et qui sont à peu près les seuls de ce pays dans ce cas. Le jour où l'on arrêterait ces halles, ces gens là ne deviendraient pas neutres, ils deviendraient pauvres, et l'on ne fait pas la paix avec trente mille personnes qui n'ont plus rien à faire de leurs journées.

Alors nous continuerons, avec la conscience très nette de ce que nous faisons et de ce que nous devons à un statut que nous n'avons pas mérité.

Un mot encore, et il est pour vous seul. Vous écrivez que vous remettez ce dossier à celui ou celle qui commandera un jour notre aviation, que cette personne n'est peut être pas encore officier, qu'elle aura volé et qu'elle verra tout de suite trois erreurs dans ce que vous avez écrit. J'ai trouvé cela juste. J'y ajoute la version qui me concerne: la personne qui verra les trois erreurs les verra aussi dans ma note, et elle les verra plus vite que vous et moi réunis, parceque nous raisonnons l'un et l'autre sur une arme que nous n'avons jamais employée. Quand elle arrivera, qu'on ne me la présente pas. Qu'on me l'impose.

Nous vous répondrons en pièces, mon Général, et non en lettres.


Stelio Ievoli
Président-Directeur Général
Riaa Balistiques
Roncevaux, Zone Humanitaire Indépendante
7983
Entête de l'Underspace Initiative 5, Hauptgeschäftsführung, Cité Grand Rigault
Underspace Initiative 5

Hauptgeschäftsführung, Cité Grand Rigault

Date de la Note: 1 Juin 2019
Emetteur: Jade de Sainte-Istride, Altmeisterin de l'UI-5
Destinataires: Contre-Amirale Ravasah Mëër; Gouvernement Fédéral de Corvus; Etat Major de la KFM; Direction Générale de Libremar S.O.; Direction Générale de Riaa Balistiques; Direction Technique de Sylogis
Objet: Support Technique de l'UI-5 attaché à Riaa Balistiques
Référence de la pièce à laquelle il est répondu: HJ-56461-NZ
Code d'Identification UI-5: NE-77
Classification: Secret Industriel, communication soumise à autorisation nominative




♏︎ Préambule, et de l'inventaire que je peux offrir

Mademoiselle la Contre-Amirale, Messieurs les membres du Gouvernement Fédéral, Messieurs les officiers de l'Etat Major, Messieurs les directeurs,

J'ai lu le mémorandum MV-04488-RM du vingt-sept mai en entier, puis une seconde fois avec un crayon à la main, et j'ai décidé de commencer la présente note exactement là où vous avez vous même choisi de commencer la vôtre, c'est à dire par un inventaire plutôt que par des félicitations, non pas seulement parceque la méthode m'a plu, mais parceque c'est la seule manière honnête d'entrer dans un dossier auquel personne ne vous a invitée.

Voici donc ce dont dispose l'Underspace Initiative 5 au jour de la rédaction de ce document: aucun chantier, aucune coque, aucun acier, aucun bassin, aucune ligne de crédit fédérale, aucun ingénieur ayant jamais tracé une virole de sa vie, et une notoriété qui se limite à peu près à un musée de cité que trois cents personnes visitent chaque année pour y regarder les pochoirs d'Erell Larcelet, plus une réputation dont je ne suis d'ailleurs pas certaine qu'elle me serve.

Voilà. C'est tout.

Ce que j'ai, en revanche, et c'est la seule chose que je possède véritablement, ce sont des gens. J'en détache deux, immédiatement, et je vous les envoie.

♏︎ I. Ce qu'est l'Underspace Initiative 5, dit sans publicité

Comme il est probable qu'une partie des destinataires de cette note n'ait jamais entendu parler de nous autrement que par des rumeurs qui ne me flattent pas, je préfère le dire moi même et le dire vite, quitte à ce que ce paragraphe soit le seul que certains liront.

L'UI-5 est une cité fermée, établie à Grand Rigault, partenaire conventionnée du Gouvernement Fédéral, et elle prend en charge des personnes dont l'esprit ne fonctionne pas de la manière dont la société régulière exige qu'un esprit fonctionne. Ces personnes là, avant nous, on les rangeait quelque part. On ne les soignait pas, on les rangeait, ce qui n'est pas du tout le même métier, et l'immense majorité d'entre elles y sont restées des années sans que quiconque ne se donne la peine de leur demander ce qu'elles savaient faire.

Nous, nous le leur demandons, et il se trouve que la réponse est très souvent embarrassante pour ceux qui les avaient rangées. Nous ne cherchons pas à rendre nos membres ordinaires: nous les orientons vers les travaux où l'ordinaire, précisement, ne suffit pas, c'est à dire vers les métiers qui exigent qu'on tienne trois mille signatures en tête, qu'on écoute la même bande deux cents fois d'affilée sans se lasser, ou qu'on relise cent mille lignes de code en cherchant celle qui ment. Sachez le une bonne fois: ce que le monde appelle un intérêt bizarre, nous l'appelons une compétence, et nous la plaçons.

Voilà toute notre doctrine, et elle tient en une ligne. Nous plaçons des gens hors norme là où la main d'oeuvre hors norme est requise, et ce dossier là en requiert.

♏︎ II. Les deux personnes que je détache

Je n'envoie pas une délégation, je n'envoie pas un comité, et je n'envoie surtout pas d'observateurs, dont je considère qu'ils coûtent plus cher en café qu'ils ne rapportent en travail. J'envoie deux femmes, nommément.

La première est Mademoiselle Miroslawa Nowy, et sa place est dans la cellule acoustique, aux côtés de Mademoiselle Runy. Elle a vingt-cinq ans, ce que je précise tout de suite pour n'obliger personne à le découvrir en la voyant arriver, et elle travaille depuis six ans sur la discrimination des raies et sur la classification des signatures. Elle a bâti seule, sur du matériel de récupération et à partir de plusieures centaines d'enregistrements dont je préfère ne pas détailler ici la provenance, un système de tri qu'elle a baptisé Grillon parce que, selon ses propres mots, un grillon est une bête qu'on entend toujours et qu'on ne voit jamais. Vous avez écrit vous même, Mademoiselle, qu'une raie vaut une carte d'identité. C'est exact, et c'est même le coeur de votre programme. Reste qu'une carte d'identité ne vaut rien sans le fichier qui va avec, ni sans quelqu'un pour tenir ce fichier, l'alimenter patrouille après patrouille, le classer et le confronter, et Mademoiselle Nowy tient des fichiers de cette nature depuis qu'elle est en âge d'écrire.

Elle prendra donc la classification Grillon et l'intégralité de la base acoustique, et elle travaillera avec vos oreilles d'or, dont je me permet de rappeler qu'elles sont des personnes et non des équipements: on n'en commande pas quinze à un industriel, on ne les qualifie pas au polygone de Sainte-Cécile, et l'on ne peut ni les acheter ni les recruter par voie d'affiche. On peut, en revanche, les repérer très tôt, les former, et leur donner un outil qui pense à la même vitesse qu'elles. C'est exactement ce que nous faisons chez nous depuis quatre ans, avec des résultats que je vous laisserai juger sur pièces plutôt que sur promesses.

La seconde est Mademoiselle Alice Starr, et je vais écrire la phrase suivante en sachant parfaitement l'inconfort qu'elle produira à la lecture de la Direction Générale de Riaa Balistiques: FishOS a été conçu, écrit et développé seule par elle, du premier noyau jusqu'à la couche de sûreté, et le nom lui même est d'elle. Je ne demande à personne de me croire sur parole et je ne réclame aucune reconnaissance publique sur ce point, qui ne m'intéresse pas: je demande simplement qu'on ouvre les archives de la maison avant de me contredire.

Elle sera affectée à l'implémentation du noyau à bord et à sa personnalisation pour la classe Espadon, ce qui recouvre le cloisonnement par niveaux de sûreté que vous exigez, la conduite du combat, et surtout votre règle absolue, celle qui veut que la survie passe avant le combat. Vous demandez une manette mécanique qui fonctionne encore quand tous les calculateurs du bord auront cessé de fonctionner. Elle vous dira où la placer, ce qu'il faut couper autour, et ce qu'il faut interdire au logiciel de faire pour que cette manette ne soit pas un mensonge poli inscrit dans un cahier des charges.

♏︎ III. Sous quelle sigle, et à quel prix

Elles travailleront sous la sigle de Riaa Balistiques et sous aucune autre. Badges Riaa, documents Riaa, procès-verbaux Riaa, et rattachement hiérarchique direct à la maîtrise d'oeuvre de Riaa Balistiques, sous l'autorité de Monsieur Ievoli, à qui il reviendra de désigner l'encadrement qu'il jugera bon de leur donner, sans que je m'en mêle et sans que je fasse remonter la moindre préférence, ni maintenant ni plus tard. Aucun logo de l'UI-5 n'apparaîtra sur une seule page de ce programme, aucun communiqué ne sortira de chez nous, et si l'une d'elles produit demain quelque chose dont la Fédération soit fière, ce sera un travail de Riaa Balistiques signé Riaa Balistiques.

Quand à la question que tout le monde se pose en lisant ce genre de proposition, je la tranche tout de suite pour qu'elle n'encombre pas la discussion: cela ne vous coûtera rien. Les salaires, les charges, le logement, les déplacements, l'assurance, le matériel informatique qu'elles apporteront avec elles et le remplacement de ce matériel s'il casse, tout est pris en charge par l'UI-5, intégralement et pour toute la durée du programme. Je n'attends de la Fédération ni un florin, ni une ligne budgétaire, ni un local, et je n'attends d'aucun des trois industriels une part de quoi que ce soit.

Elles signeront évidemment tout ce que la classification exige qu'elles signent, et elles se soumettront, sans la moindre ambiguité et sans le moindre passe-droit, aux mêmes contrôles que vos propres personnels, ce que j'exige d'elles avec plus de sévérité encore que vous ne l'exigerez vous mêmes.

♏︎ IV. Ce que j'attends en retour

Je serais malhonnête de laisser croire que je ne demande rien, alors je vais écrire ce que je demande, et ce n'est pas de l'argent.

Je demande d'ors et déjà à être tenue au courant. Un point d'avancement, régulier, écrit, adressé à la Hauptgeschäftsführung, dont la fréquence m'importe moins que la régularité, et dont je me contenterai qu'il tienne en une page. Je demande également qu'on me dise, franchement et par écrit, si l'une de mes deux personnes ne convient pas au poste où vous l'aurez mise: je ne le prendrai pas mal, je la reprendrai sous un mois et je vous en enverrai une autre, ce qui me paraît d'avantage raisonnable que de garder trois ans quelqu'un qui ne sert à rien par politesse envers celle qui l'a envoyé.

Et je demande des résultats, ce qui est peut être impertinent venant d'une personne qui ne finance pas une seule tôle de ce programme, mais que j'assume. Si je détache deux de mes meilleurs éléments, ce n'est pas pour figurer sur une liste de partenaires, ni pour qu'on me remercie dans un discours en 2023 devant un bâtiment déjà admis au service actif. C'est parceque je veux voir ce programme aller plus vite, et que je considère qu'il ira plus vite avec elles que sans elles.

Je reprends d'ailleurs à mon compte, avec votre permission, une exigence que vous formulez pour vos industriels: les désaccords s'écrivent, ils ne se murmurent pas. Cela vaut aussi pour ceux que l'on aurait avec moi.

♏︎ V. De la Loduarie, et de ce qui me pousse

Il faut dire que je ne m'invite pas dans ce dossier par philanthropie, et je préfère que la raison figure noir sur blanc plutôt qu'elle ne circule dans les couloirs sous une forme approximative.

Je hais la Loduarie. Je la hais d'une haine ancienne, entière et parfaitement assumée, qui ne s'est jamais atténuée avec les années et dont je n'ai pas l'intention de m'excuser dans une note officielle. Le pays ocre a passé quarante ans à expliquer au continent qu'il portait un avenir, et il a bâti pendant ce temps là exactement deux choses: des camps, et une flotte pour aller en ouvrir ailleurs.

Justement, c'est cette flotte qui m'intéresse, et c'est pour cela que votre mémorandum est arrivé chez moi comme une bonne nouvelle. La Loduarie n'a pas de génie particulier, elle n'a ni doctrine subtile ni école de manœuvre, elle a du tonnage et elle a la certitude tranquille de pouvoir arriver là où elle décide d'arriver. Retirez lui cette certitude et il ne lui reste plus rien du tout, ni au delà de ses eaux, ni à l'intérieur de ses propres frontières. Une armée qui ne peut plus débarquer n'est plus une menace continentale, c'est une garnison qui coûte cher à son propre peuple, et je pèse mes mots en écrivant que mettre sa marine hors de jeu ne serait pas la battre à moitié: ce serait la vaincre complètement, et pour longtemps.

C'est pour cette raison, et pour aucune autre, que je préfère mettre mes deux meilleures informaticiennes dans une coque de soixante-quinze mètres qui n'existe pas encore plutôt que dans un bureau confortable de ma propre cité.

♏︎ VI. En dernier lieu

Je termine par un paragraphe qui n'engage que moi, et que les directions techniques peuvent sauter sans rien perdre de ce qui précède.

Je ne suis pas un acteur majeur de ce pays et je n'ai aucune illusion là dessus. Je ne siège nulle part, je ne commande aucune troupe, je n'ai pas d'usine et mon nom, dans certaines administrations, ouvre surtout des dossiers. Considérez moi donc pour ce que je suis dans cette affaire: quelqu'un d'extérieur qui a lu votre projet, qui y croit, et qui met sur la table la seule monnaie dont il dispose.

Il faut dire aussi que je sais ce que vaut une personne qu'on a rangée quelque part et qu'on n'a plus jamais regardée. J'en ai été une. Nous en avons quatre mille dans cette cité, et il ne s'en trouve pas une seule qui n'ait entendu, un jour, quelqu'un de très sûr de lui expliquer qu'elle ne servirait jamais à rien. Sur le fronton du bâtiment où je travaille est gravée une phrase que nos visiteurs trouvent en général assez peu accueillante, et qui est pourtant la seule chose vraie que j'aie à transmettre à mes membres: Shaulas Fluch wird dich nicht erlösen. Personne ne viendra vous chercher, la souffrance ne rachète rien du tout par elle même, et ce que l'on obtient, on l'obtient de ses propres mains ou on ne l'obtient pas. Les miens la lisent tous les matins en entrant. Miroslawa et Alice la liront une dernière fois avant de monter dans le train de Gardevant, et je vous demande simplement de les laisser travailler.

Nous n'avons pas de chantier.

Nous n'avons pas d'acier.

Nous avons deux personnes, et elles valent le voyage.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.

Jade de Sainte-Istride
Altmeisterin
Underspace Initiative 5
Cité Grand Rigault
33678
Entête de l'Etat Major Fédéral de Corvus, mémorandum remis en main propre à Robaltes
Körvän Lÿto

Fédération de Corvus, Etat Major Fédéral


Date du Mémorandum: 14 Mai 2019
Emetteur: Marceline le Fur, Attachée militaire auprès de l'Etat Major Fédéral, sans commandement
Destinataires: Gouvernement Fédéral de Corvus; Etat Major Fédéral; Commandante Nörä Köwnatör; Général Thomas de Vitriers
Objet: Ouverture d'un programme de chasse de dixième génération, et constitution de l'arme aérienne fédérale
Code d'Identification EM: EM-01402-MF
Classification: Restreinte Fédérale
Pièces jointes: néant





♠ Préambule, et de l'inventaire dont je dispose

Commandante Köwnatör, Messieurs et Mesdames les membres du Gouvernement Fédéral, Messieurs les officiers de l'Etat Major,

Personne ne m'a demandé ce texte, personne ne m'a donné qualité pour l'écrire, et je n'ai à ce jour aucun commandement, aucune arme, aucune tutelle et aucun crédit à administrer, raison pour laquelle je commence par l'inventaire: il est court, et c'est précisement pour cela qu'il faut le lire jusqu'au bout avant de refermer ce mémorandum.

Nous avons, au 14 Mai 2019, onze cellules complètes, dont neuf volent. Sur ces onze, quatre sont des avions d'entraînement à turbopropulseur récupérés à Robaltes, dont deux ont été armés à la main de paniers de roquettes et d'une mitrailleuse boulonnée sur un rail de convoyage; trois sont des chasseurs de troisième génération pris à la MIRA sur le terrain de Roxbourg dans un état que nos mécaniciens qualifient de volable et non de sûr, et dont un seul dispose d'un radar en état de fonctionner; deux sont des appareils de liaison, sans armement et sans blindage, qui ont passé la guerre à transporter des blessés et des ordres écrits; et deux, enfin, sont des chasseurs de cinquième génération que la Loduarie a laissés sur place en Septembre 2018 dans des conditions que le rapport d'enquête n'a jamais éclaircies, dont nous ne détenons ni les codes, ni les munitions, ni les pièces, et qui ne redécolleront donc jamais, quelque soit la bonne volonté de nos ateliers.

Nous avons dix-neuf pilotes brevetés, dont six qui ont plus de trois cents heures, et dont deux seulement ont déjà tiré sur un appareil en vol. Nous avons un terrain aux pistes intactes, Robaltes, et un terrain aux pistes réparées à la pelle et au ciment, Roxbourg. Nous avons quatre radars de veille fixes, dont trois hérités et un kartien, et aucun d'entre eux ne regarde au delà de nos frontières, car personne ne les a construits pour cela. Nous n'avons aucun avion de guerre électronique, aucun ravitailleur, aucune liaison de données nationale en service, aucun simulateur, aucune école de chasse, aucun magasin de munitions air-air digne du nom, et aucun bureau d'études aéronautique national qui ne soit d'ors et déjà saturé par le programme de l'Ensis.

Voilà. C'est tout.

Et pourtant, la seule chose que ce pays possède en abondance, ce sont des gens de vingt-cinq ans qui savent ce qu'est un chasseur, qui ont passé dix ans de leur vie à en discuter sur des forums et à en démonter les caractéristiques ligne par ligne, et dont une bonne moitié s'est battue au sol faute de pouvoir se battre en l'air. Je demande qu'on m'écoute sur ce que l'on fait de ces gens là, parceque je n'ai rien d'autre à offrir que ce que je vais écrire dans les onze pages qui suivent, et que l'on ne me le demandera pas deux fois.

♠ I. Ce que la guerre a montré dans le ciel, et que personne n'a encore écrit

La guerre des Ombres s'est jouée, du premier jour au dernier, dans un ciel que personne ne contrôlait, et c'est le fait le plus important de toute cette guerre pour ce qui nous concerne, d'autant plus qu'il n'a jamais été consigné nulle part comme un fait: aucun des deux camps ne disposait d'une aviation de chasse cohérente, l'un parce que la MIRA employait ses appareils comme une artillerie qu'on aurait montée sur des ailes, l'autre parce que nous n'avions rien, et le résultat fut un ciel vide, traversé de temps à autre par cinq ou six machines qui se cherchaient à vue et se réglaient leurs comptes en dessous de quatre mille mètres.

Il faut dire que le renseignement lui même n'a jamais su nous dire ce qui volait au dessus de nous avant que nous ne l'entendions. Sur les onze engagements aériens que j'ai pu reconstituer avec les carnets de vol et les comptes rendus des escadrilles, un seul a commencé par une détection radar, et dans ce cas là c'est un radar kartien qui a parlé. Les dix autres ont commencé par un pilote qui voit, ou par un pilote qui ne voit pas et qui l'apprend en prenant une rafale dans son plan gauche.

Sur ces onze engagements, sept ont été conclus au canon. Quatre l'ont été au missile, et sur ces quatre, deux missiles ont été tirés à une distance où le canon aurait tout aussi bien fait l'affaire. Ce n'est pas une démonstration, je le sais, onze est un chiffre ridicule et je ne le maquille pas: c'est une observation, faite dans des conditions que je ne recommande à personne, sur un échantillon que le premier officier de cette table pourra démonter en trois minutes. Mais c'est l'échantillon que nous avons, c'est le seul que ce pays ait produit, et il dit tous la même chose: ce n'est pas le missile qui a décidé de ces combats, c'est la capacité à se placer.

Le 3 Février, au dessus de Henne, une escadrille partie de Robaltes a gagné une supériorité locale contre cinq chasseurs et deux bombardiers, et l'a gagnée en venant chercher les bombardiers dessous, à la verticale des pavés, à une distance où il n'y avait plus d'autre solution que de tirer devant et d'attendre. J'y étais, et j'ai conclu ma passe à quatre cents mètres puisque je n'avais rien d'autre, ce qui n'est ni un exploit ni une preuve, et ce qui ne serait qu'une anecdote si les dix autres engagements de cette guerre ne racontaient pas exactement la même histoire. Un pilote qui ne peut pas être touché de loin oblige l'autre à venir de près. Et de près, tout se joue en une seconde, avec ce qu'on a devant soi.

Je tire de là une conclusion que l'Etat Major n'attend pas de moi, et je l'écris sans détour: nous n'avons pas besoin d'une défense aérienne, nous en avons eu une, elle n'a rien empêché. Nous avons besoin d'un chasseur.

♠ II. Les quatre manques

Le Général de Vitriers a écrit, dans son mémorandum du 9 Novembre 2018 sur l'appareil de pénétration, qu'un bouclier sans quelques aiguilles est un bouclier qu'on finit par contourner. Je reprends sa formule et je la retourne, du fait que la défense aérienne dont nous héritons n'était même pas un bouclier, elle était un ensemble de quatre absences, et je les nomme dans l'ordre où elles nous ont coûté des morts.

Elle n'allait pas au devant. Une batterie attend. Elle attend bien, elle attend longtemps, elle attend même avec une certaine élégance quand elle est servie par des gens compétents, mais elle attend, et un raid qui contourne sa couverture la traverse sans jamais entrer dans son domaine. Nous avons perdu Daxe une vingtaine de fois de cette manière là, et à chaque fois le compte rendu disait la même phrase: l'appareil est passé à l'ouest de la zone couverte.

Elle ne voyait pas au delà des frontières. Tout notre renseignement aérien s'arrêtait à la portée de nos radars fixes, ce qui veut dire que tout ce qui se préparait à trois cents kilomètres de chez nous était invisible jusqu'à l'instant exact du franchissement. La nuit du 11 Septembre 2018 est entièrement contenue dans cette phrase. On ne nous a pas surpris parceque nous dormions, on nous a surpris parce que nous ne regardions nulle part.

Elle n'escortait rien. L'Ensis, quand il sortira, sortira seul, sans armement air-air et sans manœuvrabilité, et un Ensis intercepté est un Ensis perdu avec son équipage, sa mission et les crédits d'une année de ce pays qu'il représente. Nous sommes en train de financer un appareil que nous ne pouvons pas accompagner. Je ne connais pas de meilleure définition d'une dépense inachevée.

Elle ne survivait pas au contact. Un intercepteur qui a tiré ses missiles et qui n'a rien touché n'a plus qu'une chose à faire, rompre, et rompre, pour une défense aérienne, c'est laisser passer. Nous avons tout au long de cette guerre demandé à des machines de rompre, et nous avons appelé cela une manœuvre.

Ces quatre manques n'ont pas quatre solutions. Ils en ont une, et c'est un appareil qui va au devant, qui voit loin, qui accompagne, et qui reste quand la première salve n'a rien donné.

♠ III. Le raisonnement, en trois propositions

Tout ce mémorandum tient dans trois propositions enchaînées, et je les donne d'abord nues, parceque si l'une des trois est fausse, l'appareil que je demande n'a aucune raison d'exister et je préfère qu'on me le dise en séance plutôt que dans quatre ans.

Un. Un appareil doit voir avant d'être vu. C'est la première proposition et c'est la moins discutable de toutes, puisque dans un engagement aérien la première rafale, le premier missile, le premier virage informé décide de l'issue neuf fois sur dix, et que celui qui découvre l'autre en second ne se bat pas, il réagit. Cela veut dire un radar qui porte loin, une optronique qui voit chaud, une géométrie et un revêtement qui repoussent la distance à laquelle l'adversaire nous découvre, et surtout une discipline d'émission, parceque nous allons apprendre très vite qu'un appareil qui parle se désigne beaucoup plus loin qu'il ne voit.

Deux. Un appareil doit être très difficile à toucher au missile de moyenne portée. C'est la proposition centrale, c'est celle qui coûtera le plus cher, et c'est la seule des trois qui ne dépend pas entièrement de nous: elle dépend de l'état de l'art de celui d'en face. Je demande donc que la probabilité qu'un missile actif de moyenne portée atteigne notre appareil soit ramenée à un niveau tel que le tir de loin devienne, pour un adversaire raisonnable, une dépense de munitions et non une manœuvre. Je ne suis pas en mesure de chiffrer ce niveau aujourd'hui, je n'ai ni les moyens de mesure, ni les données, ni le droit de les demander à nos alliés, et je ne veux pas écrire un chiffre que je serais incapable de défendre. Je demande en revanche que ce chiffre soit établi avant la fin de cette année, puis revalidé chaque Décembre, et porté au dossier du programme comme une pièce à part entière.

Trois. Un appareil qui remplit les deux premières propositions contraint l'adversaire à venir au contact, et au contact il doit gagner toujours. C'est là que tout se retourne, et c'est là que ce mémorandum se sépare de ce qui s'écrit ailleurs. Un adversaire qui ne peut pas nous toucher de loin n'a plus qu'une option, se rapprocher, c'est à dire entrer dans le seul domaine où ses armes redeviennent efficaces. Il ne choisit pas ce combat. Il y est contraint. Et s'il y est contraint, alors nous devons être l'appareil qui a été dessiné pour ce combat là, et non l'appareil qui l'accepte faute de mieux.

La conclusion est simple et elle est désagréable pour tout le monde autour de cette table: un chasseur furtif sans canon inverse mon raisonnement. Un appareil qu'on ne peut pas atteindre au missile et qui ne sait pas conclure au contact rend le contact souhaitable pour l'adversaire, et transforme notre plus gros investissement en une cible chère qui tourne en rond. Je ne demande pas un avion furtif. Je ne demande pas non plus un avion manœuvrant. Je demande les deux ensemble, parceque ce sont les deux ensemble, et eux seuls, qui ne laissent à l'adversaire que le seul combat qu'il ne peut pas gagner.

♠ IV. Ce à quoi je renonce, et ce que je ne rouvrirai pas

Un programme qui ne dit pas ce qu'il refuse est un programme qui acceptera tout, et un appareil qui accepte tout finit par être employé à ce qu'il fait le moins bien, un soir où l'on manquera d'autre chose. Je pose donc trois exclusions, je les pose au début et non à la fin, et je demande qu'elles soient inscrites à l'acte de programme et non dans un compte rendu de séance.

Aucune capacité air-sol. Ni maintenant, ni au palier suivant, ni dans une version d'attaque que quelqu'un proposera dans six ans en jurant qu'elle ne coûte rien. Un appareil qui peut frapper au sol sera employé pour frapper au sol, et il le sera au moment exact où nous aurons le plus besoin qu'il tienne le ciel, parceque c'est toujours à ce moment là qu'un commandement terrestre réclame de l'appui et qu'il l'obtient. Les soutes seront dimensionnées pour des conteneurs air-air et pour une nacelle de reconnaissance, la conduite de tir ne comportera aucun mode de désignation d'objectif au sol, et aucune munition de bord autre que la munition air-air ne sera approvisionnée. Le canon, lui, pourra techniquement servir contre une cible terrestre: c'est précisement pour cela que je le tranche par écrit, et qu'aucun profil d'attaque au sol ne sera enseigné en école.

Aucun emport extérieur en combat. Deux pylônes de convoyage largables et rien d'autre. Tout ce qui est accroché sous une voilure annule la discrétion, et la discrétion est ce qui rend le rapprochement survivable; un appareil qui emporte six missiles sous les ailes est un appareil qui se fait détecter à deux cents kilomètres pour arriver au contact avec quatre missiles qu'il n'aura pas le temps d'employer. Je préfère quatre charges internes et un appareil qu'on ne voit pas, à dix charges externes et un appareil qu'on voit venir.

Aucun renoncement au canon. Et c'est la seule phrase de ce mémorandum que j'écris au futur: "Le jour où l'on proposera de retirer le canon pour gagner du temps, on aura proposé de faire un autre avion." Je l'écris au futur parceque je sais que cette proposition viendra. Elle viendra d'un ingénieur compétent, elle sera technique, chiffrée, irréprochable, elle arrivera un jour où le programme sera en retard et où tout le monde aura envie de l'entendre, et elle aura raison sur tous les points sauf un. Je demande qu'on la relise à côté de cette page, et qu'on tranche là.

♠ V. Les quatre missions, et celle qui dimensionne

Je demande quatre missions, ni plus ni moins, et je les donne dans l'ordre de ce qu'elles justifient et non dans l'ordre de ce qu'elles coûtent.

La supériorité aérienne. Interception, destruction, tenue d'un domaine, en profil supersonique et sur alerte. C'est la mission qui justifie l'appareil, c'est celle que l'on citera dans les communiqués, et ce n'est pas celle qui le dimensionne, ce qui est le premier des paradoxes de ce mémorandum.

L'escorte. Accompagnement d'un vecteur de pénétration ou d'un appareil de soutient, en profil subsonique, avec bidons de convoyage, et avec un temps sur zone qui doit se compter en dizaines de minutes et non en minutes. Il faut le dire clairement: c'est cette mission qui rend l'Ensis employable, et c'est donc cette mission qui achève une dépense déjà consentie. Un pays qui finance un bombardier furtif et refuse de financer son escorte a acheté un avion pour le perdre proprement.

La patrouille au delà des frontières. Plusieures centaines de kilomètres, sur combustible interne, sans ravitaillement, sans liaison, sans couverture radar amie, et sans rien dire. C'est cette mission, et non l'interception, qui dimensionne l'appareil, et je veux qu'on comprenne bien pourquoi: un intercepteur qui décolle sur alerte peut se contenter d'un rayon de huit cents kilomètres, il rentre chez lui, il est attendu, on lui parle. Un appareil qui va voir ce qui se prépare de l'autre côté n'est attendu par personne, n'a personne à qui parler, et doit revenir avec la marge que sa propre patrouille lui a mangée. C'est la mission qui fixe la fraction de carburant, et la fraction de carburant est la décision d'architecture la plus lourde de tout ce programme.

La reconnaissance, à titre secondaire. Une nacelle optronique et radar emportée en soute ventrale, et une capacité que j'assume comme secondaire au sens strict: notre appareil sera un mauvais avion de reconnaissance, il verra moins bien et moins large qu'une machine dédiée, et il aura le seul avantage qui compte, celui d'aller là où les autres ne vont pas. Une mauvaise photographie prise au dessus d'un aérodrome adverse vaut mieux qu'une excellente photographie prise à cent kilomètres de la frontière.

Je demande enfin que l'ordre de ces quatre missions ne soit jamais renégocié en cours de programme sans que le présent mémorandum soit rouvert en séance, et que la troisième ne soit jamais sacrifiée à la première: c'est la plus discrète, c'est la moins spectaculaire, c'est la plus coûteuse en carburant, et c'est la seule qui nous donnera la nuit du 11 Septembre à l'avance.

♠ VI. Cahier des charges

Ce qui suit est classé par priorité décroissante et non par ordre de difficulté. Je précise devant chacune des exigences si elle est négociable ou non, et je m'engage à ne jamais qualifier de non négociable une exigence que j'accepterais de perdre trois ans plus tard contre un gain de calendrier.

Un. Une fraction de carburant interne d'au moins vingt-huit centièmes de la masse maximale. Non négociable. C'est la mission de patrouille qui l'impose, c'est le chiffre en dessous duquel notre appareil devient un intercepteur de point qui ne sort pas de chez lui, et c'est aussi le chiffre que tous les bureaux d'études du monde essayent de rogner en premier car le carburant ne se voit pas sur une planche et ne fait rêver personne. Si l'architecture retenue ne tient pas ce chiffre, je préfère un appareil plus lourd, plus cher et moins vif qu'un appareil élégant qui rentre à la maison quarante minutes trop tôt.

Deux. Une poussée supérieure à la masse de combat. Non négociable. Non pas pour la vitesse, qui ne m'intéresse qu'accessoirement, mais parceque l'énergie dépensée dans une manœuvre ne revient jamais tout de suite, et qu'un appareil qui a dépensé son énergie sans pouvoir la reprendre au contact est un appareil qui va mourir en deux manœuvres. Deux réacteurs, et non un: la survie d'un pilote à six cents kilomètres de sa frontière ne se joue pas sur une seule machine tournante.

Trois. Une tuyère orientable sur deux axes. Négociable, et je demande qu'on note que je m'y opposerai. Je sais ce que l'on va me répondre, à savoir de la masse, de la complexité et une fuite thermique, et je sais aussi que l'on me l'accordera sur un axe pour me faire plaisir. Je le demande sur deux, puisque le lacet est exactement ce qui manque à un appareil qui doit tenir un nez pointé sur une cible pendant que sa vitesse s'effondre, et parceque le jour où nous aurons un canon de gros calibre à bord nous aurons besoin de ces deux axes pour une raison que personne aujourd'hui n'a encore invoquée.

Quatre. Un canon de bord, monté en ventral, alimenté, protégé et qualifié au tir en vol. Non négociable, et je renvoie à la section VII pour ce que je ne fixe pas.

Cinq. La signature radar de face la plus faible que l'industrie nationale sache produire, et une signature latérale et arrière que l'on documentera honnêtement au lieu de la taire. Négociable dans son niveau, non négociable dans son principe. Je demande qu'un polygone national de mesure soit ouvert avant les premiers essais en vol, et que l'appareil y soit mesuré et non calculé: un calcul de face vaut ce que vaut la géométrie de définition qui l'a produit, et l'appareil, lui, sera assemblé par des gens fatigués dans une halle où il fait onze degrés en Février.

Six. Trois soutes internes, dix points d'emport, et deux pylônes de convoyage largables. Non négociable. Voir la section IV.

Sept. Un domaine de vol armé au delà de l'incidence de décrochage, et non pas toléré. Non négociable dans son principe. Je ne veux pas d'un appareil qui accepte le post-décrochage, je veux un appareil dont les commandes de vol comportent une loi dédiée, enseignée, mesurée et employée en combat, et dont on connaisse le prix en énergie à la seconde près, car c'est cette loi qui sera la différence entre une solution de tir et un cercueil.

Huit. Une visée de casque qui rallie un autodirecteur à quatre-vingt-dix degrés hors axe, et qui projette au pilote le cercle de solution de tir au canon là où il regarde. Non négociable. Tout se jouera en moins d'une seconde, et une seconde ne suffit pas à lire un tableau de bord.

Neuf. Un seul émetteur de bord, et une discipline d'émission écrite, approuvée et enseignée avant le premier vol. Non négociable. Un appareil qui émet se désigne à une distance très supérieure à celle où il voit; je ne connais pas encore le rapport exact, je demande qu'il soit mesuré et publié en interne, et que la décision d'émettre appartienne au chef de patrouille et à lui seul.

Dix. Monoplace. Non négociable, et j'en assume le prix. Un biplace de transformation coûterait une cellule spécifique, un calendrier supplémentaire et une part de nos crédits, et il nous vaudrait un appareil qui n'est pas celui que les pilotes emploieront. La conséquence est que le premier vol se fera en solo, sur un appareil neuf, sans instructeur à bord, et que chaque lâcher de pilote se fera de la même manière. Je ne le maquille pas: c'est un risque que je fais porter à d'autres, et j'estime devoir en prendre ma part la première.

Onze. Un siège éjectable zéro-zéro, et un équipement de survie dimensionné pour un pilote qui se posera de l'autre côté d'une frontière et non dans un champ ami. Non négociable.

Douze. Des commandes de vol électriques à redondance quadruple, sans secours mécanique. Négociable, et je penche pour l'assumer: un appareil dont la géométrie interdit la stabilité naturelle n'est pas pilotable sans ses calculateurs, et un secours mécanique sur un tel appareil est une masse morte qui rassure les gens qui ne le pilotent pas.


Treize. La reprise, sans réécriture, de tout ce que le programme de l'Ensis a déjà qualifié, et de tout ce que les programmes ouverts cette année qualifieront. Non négociable, et pour une raison qui n'est pas technique: nous sommes un petit pays avec trois compagnies d'armement, nous n'avons pas les moyens de trois nomenclatures, et chaque référence nouvelle que nous créons est une chaîne logistique, un magasin, un manuel et vingt personnes à former.

Quatorze. L'interdiction d'exporter cet appareil, sous quelque forme et à quelque allié que ce soit, y compris dans une version dégradée. Non négociable. Je demande que cette interdiction figure comme un article de l'acte de programme et non comme une intention. Notre avantage ne sera pas la machine, il sera la seule chose qu'un adversaire ne pourra pas acheter, à savoir le fait qu'il ne sait pas de quoi elle est capable.

♠ VII. Du canon, et de ce que je ne fixe pas

Je demande un canon, et je ne demande pas un calibre. C'est volontaire, et il faut que ce soit compris, parceque c'est le point sur lequel on m'accusera le plus vite d'écrire un avion pour moi même.

Ce que je fixe, c'est l'effet. Je veux qu'une passe unique, d'une durée que le pilote puisse tenir sans que sa propre arme dérange son appareil, emporte la décision une fois sur deux contre un chasseur de génération comparable. Je veux qu'un appareil touché par cette passe soit hors de combat et non endommagé, parceque un adversaire endommagé rentre chez lui, se répare, et revient avec un pilote qui a compris comment nous nous battons. Et je veux une réserve de munitions qui autorise plusieurs engagements dans une même sortie, ce qui, avec les cadences dont nous parlons, se comptera en secondes de tir et non en minutes: c'est une contrainte que j'assume, et j'y reviens à la section XII.

Ce que je ne fixe pas, c'est le calibre, le nombre de tubes, la cadence et le principe d'alimentation. Je ne les fixe pas parce que je n'en ai pas la compétence, et je considère qu'un pilote qui écrit un calibre dans un mémorandum a déjà choisi son fournisseur sans le dire. Je demande que ces valeurs soient arrêtées par le seul industriel national qui connaisse le sujet, que la décision me soit opposée et non soumise, et que si cet industriel me répond qu'il faut un calibre dont personne n'a jamais équipé un aéronef dans ce pays, alors la réponse soit oui et la conséquence soit portée par la cellule et non par l'arme.

Je pose en revanche une règle d'emploi, qui découle de la physique et non de mes préférences: un canon ne se guide pas, il se place. Un missile pardonne une erreur de position, le canon n'en pardonne aucune, ce qui veut dire que toute la valeur de cette arme est dans la manœuvre qui l'amène, et que la conception de l'appareil doit être menée du canon vers l'extérieur et non l'inverse. L'implantation, le berceau, l'encaissement du recul, la place que l'arme prend dans le fuselage: tout cela contraindra la cellule, et je préfère que le programme le sache dès le premier jour plutôt qu'il ne le découvre au premier tir.

Je termine cette section par la seule chose que je sais avec certitude et que je ne peux pas démontrer: une arme de siège montée sur un avion de chasse fera, à un moment ou à un autre de ce programme, quelque chose que personne n'avait prévu. Je demande qu'on ne me réponde pas que c'est impossible, et qu'on garde du calendrier et des crédits pour ce moment là.

♠ VIII. Ce que cet appareil ne fera pas tout seul

Il faut à présent que j'écrive la partie de ce mémorandum qui n'est pas un mémorandum d'avion, et je demande qu'on la lise avec la même attention que les six sections précédentes, parceque c'est elle qui décide si nous achetons un chasseur ou si nous fondons une arme aérienne. Un chasseur seul n'est pas une armée de l'air, c'est un exploit. Et un exploit, dans ce pays, nous en avons déjà eu un, il a duré dix mois et il a coûté la moitié des pilotes qui l'ont accompli.

Je demande donc, autour de cet appareil et à son service, cinq choses dont aucune ne vole en 2019.

Un appareil qui rende le ciel illisible. Notre programme de chasse repose sur le fait que l'adversaire nous découvre tard. Cela suppose non seulement que nous soyons discrets, mais aussi que ses moyens de détection soient dégradés au moment où nous en avons besoin, et cela ne s'obtient pas avec un brouilleur individuel: cela s'obtient avec un appareil dédié, qui vole en arrière, qui écoute, qui classe et qui aveugle. Je demande qu'un tel programme soit ouvert cette année, sous une classification supérieure à celle du présent mémorandum, et je demande que son module de brouillage défensif de dernière seconde soit repris tel quel sur notre chasseur: c'est la même science, et nous n'avons pas les moyens de la payer deux fois.

Un ravitailleur. Nous n'en avons aucun, nous n'avons jamais eu la doctrine qui va avec, et sans ravitailleur, l'escorte lointaine dont je parle à la section V reste une intention écrite sur du papier. Je ne demande pas une flotte, je demande deux ou trois machines dérivées d'un transporteur régional existant, ce qui est laid, ce qui est modeste, ce qui suffira, et ce qui portera notre rayon d'escorte du simple au double. Un pays qui possède quatre chasseurs de plus qu'il n'a de ravitailleurs a mal compté.

Une liaison de données nationale. Une vraie, chiffrée, avec une couverture qui ne s'arrête pas exactement à nos frontières, ce qui est le cas de celle qui se prépare aujourd'hui et dont personne ne semble avoir remarqué la conséquence: le jour où nos patrouilles franchiront la frontière, elles perdront la liaison au moment précis où elles en auront le plus besoin, et elles patrouilleront à l'oreille. J'accepte cette limite pour les premières années. Je demande qu'elle soit écrite au dossier comme une limite, et non oubliée comme un détail de couverture.

Un renseignement aérien qui regarde dehors. Quatre radars fixes qui s'arrêtent à la frontière ne constituent pas une veille, ils constituent une frontière avec des antennes. Je demande une veille mobile, dispersée, redondante, et je demande surtout que la leçon de Roncevaux soit tirée, de part ce qu'elle nous a déjà coûté: le jour où l'on regroupe les radars, les transmissions et la défense antiaérienne sur un même site parceque c'est plus commode à administrer, on a désigné soi même la cible la plus rentable du pays et on l'a fait par écrit.

Des munitions, et une famille. Nous n'avons pas de missile air-air national. Je demande qu'une famille soit ouverte et qu'elle soit commune à tous nos porteurs, du plus léger de courte portée au plus lourd de longue portée, avec une nomenclature qui dise la masse et la mission, et je demande que ces charges soient conçues pour une soute et non pour un pylône. Trois modèles suffiront. Trois modèles, tenus dix ans, valent d'avantage que sept modèles dont deux seulement sont approvisionnés.

Ces cinq demandes ne sont pas des ajouts au programme de chasse, elles en sont la condition, et je préfère qu'on me réponde non aujourd'hui plutôt que de découvrir en 2023 que nous avons un appareil magnifique qui ne peut ni sortir loin, ni parler, ni voir venir, ni tirer autre chose que ses obus.

♠ IX. De la Lofskëltëras Federä Körvän

J'en viens à la demande que ce mémorandum a pour véritable objet, et dont l'appareil n'est que la clef de voûte: la Fédération de Corvus n'a pas d'armée de l'air, elle a des pilotes et des machines, ce qui n'est pas la même chose, et je demande la constitution d'une arme aérienne fédérale de plein exercice, la Lofskëltëras Federä Körvän, sous une autorité unique, avec sa ligne budgétaire propre, son commandement propre, ses écoles, ses terrains et son état major.

Je demande qu'elle soit fondée sur les deux terrains qui nous restent, Robaltes et Roxbourg, et qu'elle le soit dans les semaines qui viennent et non après le congrès de refondation annoncé pour cet été: un congrès arbitre entre des institutions existantes, il n'en crée pas, et si nous attendons Juillet pour exister, nous passerons Juillet à discuter de la place de l'aviation dans la défense antiaérienne au lieu de discuter de la place de la défense antiaérienne dans l'aviation.

Robaltes sera la base principale, l'état major d'escadre, le polygone de tir et le premier simulateur de mission. Roxbourg sera le second terrain armé et l'école de chasse, pour une raison qui n'a rien de doctrinal: ses pistes sont réparées, ses hangars tiennent, et la ville a hébergé des pilotes pendant toute la guerre sans jamais en dénoncer un seul. Daxe devra être remise en état et armée dès que nos effectifs le permettront, parceque c'est le terrain le plus près de ce qu'il faudra surveiller, et parce que cette ville a été bombardée une vingtaine de fois en attendant des chasseurs que nous n'avions pas. Javellaux recevra le détachement d'expérimentation, adossé à l'usine, avec liaison directe entre les gens qui construisent l'appareil et ceux qui le cassent. Et je demande, à terme et sans en fixer la date, un cinquième terrain armé, parceque quatre bases sont exactement le nombre de bases qu'une première heure bien conduite peut traiter en une salve, et que nous avons déjà vu à quoi ressemble une première heure bien conduite.

Sur l'organisation, je demande une structure simple et je demande qu'elle ne soit pas copiée sur l'armée de terre. Des escadrons de douze appareils, deux pilotes par appareil au minimum dès la mise en service et trois à terme, un échelon de soutient par base et non un échelon central, un atelier d'armement par terrain dès lors que nous emploierons un canon de gros calibre, et une cellule de préparation de mission par escadron. Je demande que l'alerte soit tenue en permanence par au moins deux appareils armés, et qu'elle soit tenue par l'arme aérienne et non par une astreinte partagée avec la défense antiaérienne, car une alerte partagée est une alerte que personne ne tient.

Sur la subordination, je serai directe, et je sais que cette phrase me sera reprochée: l'arme aérienne ne peut pas être un service de la Körvä Fedërÿyn Armëya. Non pas par orgueil de corps, mais parceque le temps de décision d'un engagement aérien se compte en secondes et que celui d'une manœuvre terrestre se compte en heures, et qu'une chaîne de commandement dimensionnée pour les heures fera perdre toutes les secondes. Nos camarades de l'armée de terre le savent mieux que moi: c'est le Général de Vitriers qui, le premier, a écrit qu'il faudrait un jour confier ces questions à celui ou celle qui commanderait l'aviation. Il l'a écrit en Novembre dernier, il n'y avait alors personne à qui le confier, et je demande aujourd'hui que ce quelqu'un existe.

Une armée de l'air, c'est un appareil, une doctrine, deux terrains et une école. Nous avons la doctrine depuis ce matin, nous avons les terrains, l'école se monte en six mois, et l'appareil, lui, prendra le temps qu'il prendra.

♠ X. Des équipages, et d'une génération qui a grandi devant un écran

Un programme d'armement se juge sur ce qu'il produit, une arme aérienne se juge sur qui la sert, et c'est ici que la Fédération de Corvus possède le seul avantage qu'elle n'a pas eu à payer.

En 2009, une partie considérable de ceux qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans a grandi sur des forums, sur des messageries et sur des fils de discussion interminables consacrés à la question corvienne, et une partie de cette partie là a passé ces dix années à discuter d'aéronautique militaire avec une précision que je n'ai retrouvée, depuis, que chez des ingénieurs. Ils connaissent les caractéristiques des appareils étrangers mieux que notre propre renseignement, ils ont tenu des tableaux comparatifs pendant que le pays s'enfonçait, et quand la guerre est venue, la quasi totalité d'entre eux s'est battue au sol, parce que nous n'avions rien à leur donner qui volait. Quand à eux, je demande qu'on aille les chercher, nommément, par les listes de recrutement des cellules du soulèvement, et qu'on leur ouvre l'école de Roxbourg en priorité sur toute autre filière.

Sur les ratios, je serai précise, parceque c'est le poste que l'on rognera en premier: un appareil sans pilote de rechange est un appareil disponible une sortie par jour, et un appareil comme celui que je demande, dont l'emploi consommera le pilote plus vite qu'il ne consommera la machine, ne tiendra pas trois engagements dans une même sortie sans que quelqu'un le paye. Deux pilotes par appareil dès la première livraison, trois à l'horizon de la flotte complète, et je préfère une flotte de quarante appareils servie par cent vingt pilotes à une flotte de soixante appareils servie par soixante.

Un dernier mot sur le facteur humain, et il est désagréable. La visée de casque que je demande à la section VI pèsera, en manœuvre, plusieurs fois son poids réel, et un pilote qui manœuvre à la limite du domaine avec cette masse sur la nuque n'est pas un pilote frais au troisième engagement. Nous découvrirons donc, à l'usage, que la limite de notre appareil n'est ni son carburant, ni ses munitions, ni sa cellule, mais la personne assise dedans. Je demande qu'on l'écrive maintenant, pendant que personne n'a encore intérêt à le cacher.

♠ XI. Volumes, calendrier et crédits

Je demande cinquante-quatre appareils, et ce chiffre n'a pas été choisi pour faire joli: c'est quatre escadrons de douze, plus six appareils pour le détachement d'expérimentation, la transformation et l'attrition d'une décennie. En dessous de quarante, nous ne tiendront pas quatre bases armées, et une arme aérienne qui ne tient pas ses bases ne tient rien. En dessous de trente, nous ne disposons pas d'une force, nous disposons d'une collection que l'on sortira pour les défilés et que l'on n'osera pas engager de peur de la perdre.

Je demande une cible de trente mois entre l'ouverture du programme et le premier vol, et de quarante-huit mois jusqu'à l'admission au service actif. J'écris ces chiffres en sachant ce qu'ils vaudront: aucun programme aéronautique de ce pays n'a jamais tenu son calendrier, l'Ensis a été ouvert en 2018 pour une trentaine de mois et nous verrons bien, et je préfère annoncer trente mois et en tenir quarante plutôt que d'annoncer soixante et de laisser le Gouvernement Fédéral organiser sa défense aérienne autour d'une machine qui n'existera pas avant la fin de la décennie. Si le programme dérive, je demande qu'il dérive par écrit, en séance, avec la cause nommée et l'arbitrage consigné.

Sur les crédits, je ne suis pas qualifiée pour chiffrer un appareil que personne n'a encore dessiné, et je m'en tiendrai donc à trois ordres de grandeur et à une règle. Le premier ordre de grandeur est celui des études, et je le crois de l'ordre de trois milliards de florins, ce qui est considérable pour un pays qui sort de la guerre et ce qui reste inférieur à ce qu'a coûté une seule année de cette guerre. Le second est celui du coût unitaire, et je le crois supérieur à cinq cents millions par appareil à la sortie de chaîne, ce qui fera de notre chasseur l'objet le plus cher jamais produit dans ce pays. Le troisième est celui de la possession, entretien, revêtements, pièces d'usure, heures de vol, et je demande qu'on le calcule sur vingt-cinq ans avant de signer, car c'est celui qui tue les flottes et non le prix d'achat.

La règle est la suivante: je demande que la totalité de la valeur du programme soit nationale. Pas par nationalisme, par arithmétique. Une flotte de cinquante-quatre appareils dont un sous-ensemble critique est étranger est une flotte dont un allié détient le calendrier de disponibilité, et nous venons de passer une guerre à apprendre ce que vaut une garantie donnée par quelqu'un d'autre. Nous avons trois compagnies capables: l'une sait faire voler, l'une sait faire voir et décider, l'une sait faire tirer. Je demande qu'on les mette au travail toutes les trois, avec un maître d'œuvre unique désigné dans le mois, et je demande que ce maître d'œuvre réponde de la cellule complète devant un seul interlocuteur.

Je sais que le bureau d'études de Riaa Balistiques est saturé par l'Ensis et par ce qui se prépare, et que le choix se fera donc par défaut plus que par mérite. Qu'importe. Un maître d'œuvre choisi par défaut qui répond de tout vaut mieux que trois maîtres d'œuvre choisis avec soin qui se renvoient une interface.

♠ XII. Le point que je n'ai pas résolu

Je consigne ici, avant qu'on ne me les oppose, les faiblesses de ce que je demande. Il y en a six, elles sont réelles, et deux d'entre elles sont de mon fait.

La première, et c'est la plus grave: ma seconde proposition ne m'appartient pas. Tout ce mémorandum repose sur l'idée qu'un adversaire ne pourra pas nous atteindre au missile de moyenne portée, et cette idée ne dépend pas de notre appareil, elle dépend du missile de l'autre. C'est un pari sur l'état de l'art d'un pays qui n'est pas le nôtre, et c'est un pari que je ne peux ni gagner définitivement, ni couvrir. Je demande donc que la probabilité en question soit mesurée, chiffrée et republiée chaque année, qu'un seuil soit fixé à l'avance, et que le jour où ce seuil sera franchi la doctrine soit réécrite avant l'appareil. Un programme qui refuserait de dater sa propre péremption serait un programme malhonnête, et je préfère l'écrire à la page onze de son texte fondateur que de le laisser découvrir à quelqu'un en 2030.

La deuxième: le pari du rapprochement. Pour arriver au contact, où nous sommes supérieurs, il faut traverser le domaine où l'adversaire est supérieur, et cette traversée prendra une trentaine de secondes pendant lesquelles notre appareil devra voler droit, sans manœuvrer, en acceptant tout ce qui vient. Trente secondes, c'est très long. Je ne sais pas comment réduire ce chiffre autrement qu'en réduisant la signature, ce qui est déjà demandé, et je ne connais aucune manœuvre qui le supprime. C'est le prix de ma doctrine et il sera payé par des pilotes.

La troisième: quelques secondes de canon. La réserve de munitions d'une arme de ce type se comptera en secondes de tir, ce qui donne un petit nombre de passes par sortie, et cela veut dire qu'un pilote qui manque ses premières passes rentrera avec un appareil intact et rien à en faire. Je n'ai pas de solution: augmenter le barillet, c'est augmenter la masse et le volume à l'endroit exact du fuselage où il n'y en a pas. Je demande que l'instruction au tir soit dotée en conséquence, c'est à dire massivement, et que le nombre de passes de qualification soit fixé par les instructeurs et non par la comptabilité des tubes.

La quatrième: l'absence de biplace. Elle est de mon fait, je l'ai demandée à la section VI, et sa conséquence est qu'aucun pilote de cet appareil ne volera jamais accompagné, y compris à son premier vol, y compris au premier vol du prototype. Je n'ai pas d'atténuation à proposer sinon des simulateurs en nombre, et un simulateur n'a jamais tué personne, ce qui est précisement son défaut.

La cinquième: nous n'aurons qu'un seul type. Cinquante-quatre appareils d'un modèle unique, cela signifie qu'un défaut de série, une pièce d'usure en rupture d'approvisionnement ou un atelier arrêté immobilisent une armée de l'air entière. Nous n'avons pas les moyens de deux flottes, je le sais, et je demande seulement que les goulots industriels soient identifiés dès la conception, nommés dans le dossier, et surveillés comme des cibles: parce que c'en sont.

La sixième: nous ne savons pas ce que coûte l'entretient d'un appareil discret. Personne dans ce pays ne l'a jamais fait. Les revêtements se réparent, se contrôlent, se remplacent, et il faudra pour cela des baies chauffées, des gens formés et des heures que nous ne savons pas compter aujourd'hui. Je crois que ce chiffre nous surprendra désagréablement, je crois qu'il sera de l'ordre d'une dizaine d'heures de travail par heure de vol voir davantage, et je préfère l'écrire faux maintenant que d'être découverte juste dans cinq ans.

Voilà les six. Il y en aura d'autres, et elles seront pires, parceque celles là je les ai vues.

♠ XIII. En dernier lieu

Ce dernier paragraphe n'engage que moi, et il ne devrait probablement pas figurer dans une pièce classifiée.

Je n'ai aucun titre pour écrire ce que je viens d'écrire. Je ne commande rien, je n'administre aucun crédit, je ne réponds d'aucune unité, et le seul fondement de ce mémorandum est que j'ai volé pendant que le pays brûlait et que j'en suis revenue plus souvent que la moyenne. On me dira, et on aura en partie raison, que je demande l'appareil que je sais piloter. Je n'ai pas d'argument contre cette phrase, sinon que je n'ai jamais vu personne écrire un appareil autrement, et que l'expérience de onze engagements réels est la seule chose que cette Fédération possède en matière de combat aérien: la mépriser au motif qu'elle est personnelle, ce serait choisir de n'avoir aucune doctrine du tout.

Je demande une seule faveur de procédure, et c'est la plus importante de tout ce texte: que les désaccords soient écrits. Qu'on me réponde, qu'on me contredise, qu'on porte au dossier les notes qui démontrent que je me trompe, dussent elles être humiliantes, et qu'on les garde tous. Un programme qui garde par écrit les objections qu'il a rejetées est un programme qui pourra changer d'avis en 2023 sans avoir à humilier personne. Un programme qui ne garde que les décisions gagnantes se retrouvera, un jour de crise, avec des gens qui savent depuis trois ans et qui n'ont rien dit.

J'apprends d'ailleurs que la mer remet cette semaine un texte du même ordre pour ses propres besoins, et que nous nous retrouverons donc, Mademoiselle Mëër et moi, à demander la même chose au même Gouvernement dans le même mois, ce qui est probablement une coïncidence et ce qui est certainement un problème de crédits. Je ne plaide point contre elle. Je plaide seulement pour qu'on ne fasse pas les deux à moitié.

Un dernier point, et il est frivole. Cet appareil n'a pas de nom, et je n'ai pas l'intention de lui en donner un. Les pilotes le nommeront. Ils les nomment toujours, ils le font mieux que nous, et ils le font pour des raisons que les bureaux d'études ne comprennent jamais. Je demande simplement qu'on ne l'appelle pas, en attendant, "le programme de chasse": une chose qui n'a pas de nom est une chose qu'on annule sans que personne ne s'en aperçoive.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.


Marceline le Fur
Attachée militaire auprès de l'Etat Major Fédéral
Sans commandement
Base aérienne de Robaltes
27905
Entête de Sylogis, direction technique moteurs, usine de Javellaux
SYLOGIS

Propulsion aéronautique antarienne, direction technique moteurs, Javellaux


Date de la Note: 18 Décembre 2018
Emetteur: Max Nirois, Directeur technique moteurs, Sylogis, usine de Javellaux
Destinataires: Commandement des armées de Corvus; Comité de programme, Roncevaux; Riaa Balistiques, direction technique; Général Thomas de Vitriers
Objet: Proposition de l'ensemble propulsif du programme Ensis, sur base du Sylogis SL-6 de transport civil
Référence des pièces auxquelles il est répondu: Mémorandum du 9 Novembre 2018, EM-01138-TV; Note de faisabilité de Riaa Balistiques du 21 Novembre 2018, RB-00714-SI
Code d'Identification Sylogis: SY-00231-MN
Classification: Secret Industriel, communication soumise à autorisation nominative





☼ Préambule, et de ce que nous ne savons pas faire

Messieurs du Commandement des armées, Messieurs les membres du comité de programme, Monsieur Ievoli, Madame Sanderback,

Je commence cette note par ce que nous ne savons pas faire, parceque c'est plus court, et parceque la note du 21 Novembre de Riaa Balistiques l'a déjà écrit en une ligne que je reprends volontiers à mon compte: aucun moteur nouveau n'est possible dans le lapse de temps qui nous est donné.

Il faut mettre des chiffres derrière cette phrase, sans quoi elle passe pour de la prudence d'industriel. Un turboréacteur militaire dessiné à partir d'une feuille blanche, c'est huit à dix années de calendrier, de trois à cinq générateurs de gaz successifs qu'on casse pour comprendre, une soufflante entièrement nouvelle avec sa campagne de flottement, un cycle de qualification que nous chiffrons entre douze et quinze mille heures de banc, et un investissement d'outillage que Sylogis ne pourrait pas porter seule dans un pays en guerre civile, quand à supposer même que la matière première arrive régulièrement à Javellaux, ce qui n'est pas le cas depuis Septembre, quelque soit la bonne volonté des transporteurs. L'article 6 du mémorandum du Général de Vitriers fixe trente mois. Trente mois, c'est le temps qu'il nous faut pour requalifier un moteur que nous connaissons déjà, et rien d'autre.

Voici donc, très exactement, l'inventaire de ce que Sylogis peut apporter au programme au 18 Décembre 2018. Nous possédons un turboréacteur double flux à deux corps, le SL-6, en service sur le transport civil antarien depuis quatorze ans, qui totalise plus de cinq millions d'heures de vol sur l'ensemble de son parc, dont nous détenons la totalité de la définition, dont nous fabriquons chaque pièce à Javellaux et dont la soufflante n'a pas connu un seul incident majeur en quatorze ans. Nous possédons deux bancs d'essai au sol à Javellaux, dont un seul permet la simulation d'altitude, et un atelier thermique à Dalmin qui n'a jamais travaillé pour un programme militaire. Nous possédons une équipe de deux cent quarante personnes, dont une soixantaine ont l'expérience d'une certification, et plusieures celle d'une campagne de flottement.

Voilà. C'est tout.

Et c'est, je le crois, exactement ce qu'il faut, à condition que l'on accepte les trois choses que cette note demande, et dont la troisième est la seule qui compte vraiment: le droit, pour Sylogis, de refuser une modification qui dégraderait le moteur.


☼ I. Ce que l'article 6 nous impose, et ce qu'il nous interdit

Le mémorandum du 9 Novembre comporte neuf articles et nous n'en sommes concernés directement que par quatre, mais ces quatre là déterminent la totalité de ce que sera l'ensemble propulsif, et je préfère les reprendre dans l'ordre où ils nous contraignent plutôt que dans l'ordre où ils sont écrits.

L'article 6, l'échéance de trente mois. C'est lui qui décide de tout le reste. Il interdit un moteur nouveau, il interdit une soufflante nouvelle, il interdit une architecture nouvelle, et il nous oblige à partir d'un objet existant et à ne toucher qu'à ce qui doit absolument être touché. Toute la présente note n'est d'ors et déjà que la liste raisonnée de ce qui doit absolument être touché.

L'article 2, la discrétion avant la performance. C'est lui qui coûte le plus cher en poussée. Un moteur est, du point de vue de la discrétion, le pire ennemi de l'appareil qui le porte: son compresseur est un réflecteur presque parfait et son panache est une source de chaleur qui se voit de loin et par tous les temps. Nous allons donc dépenser une part considérable de notre poussée à cacher l'un et à refroidir l'autre, et je donne le compte exact aux sections VII et VIII.

L'article 4, la portée intercontinentale sans ravitaillement. C'est lui qui rend le précédent douloureux. Six mille quatre cents kilomètres sans ravitailleur, cela veut dire une consommation spécifique tenue au gramme près sur quatorze heures, et cela veut dire que chaque pour cent de poussée que nous sacrifions à la discrétion se paye en kilomètres de rayon d'action. Les deux articles se contredisent, et il y a là une ambiguité que le mémorandum n'a pas tranché. Personne ne les a écrits pour se contredire, et ils se contredisent quand même, et c'est notre travail de dire lequel nous avons servi et à quel prix.

L'article 9, la souveraineté intégrale. Aucun partenaire étranger, y compris allié. Nous nous y conformons sans réserve et sans difficulté sur le moteur, puisque le SL-6 est intégralement de définition antarienne. Je signale toutefois, pour que cela figure au dossier et non dans une conversation de couloir, que les aubes de turbine haute pression dont nous aurons besoin exigent une famille d'alliages que deux fonderies seulement produisent dans ce pays, et qu'une seule des deux se trouve dans la zone humanitaire, ce qui est un problème de soutient et non de définition.

☼ II. Le SL-6 civil, tel qu'il est aujourd'hui

Avant de dire ce que nous en garderons, il faut décrire honnêtement l'objet, et notamment ce pour quoi il a été dessiné, parceque un moteur est toujours dessiné pour un profil d'emploi et jamais pour une puissance.

Le SL-6 est un turboréacteur double flux à deux corps, de taux de dilution modéré, à soufflante de un mètre quarante-deux, long de quatre mètres quatre-vingts environ et pesant deux tonnes deux à sec en configuration civile. Il donne un peu moins de quatre-vingts kilonewtons au décollage et il a été optimisé, comme tout moteur de transport, autour de trois régimes seulement: le décollage, la montée, et une croisière économique à haute altitude qu'il tient environ quatre heures d'affilée sur les lignes les plus longues. Son taux de compression global est de vingt-six et huit dixièmes. Sa régulation est une régulation civile, hydromécanique assistée, conçue pour être increvable et pour ne rien savoir faire d'autre que ce qu'elle fait. Son potentiel entre visites est de l'ordre de deux mille trois cents heures, et son potentiel entre révisions générales dépasse les six mille.

C'est un bon moteur. Il est même, je le dis sans modestie, le meilleur objet industriel que ce pays ait produit dans les vingt dernières années, et la seule raison pour laquelle il est disponible pour ce programme, c'est que la guerre a arrêté les lignes intérieures et que nous avons vingt-deux moteurs neufs, tous montés et recettés, sur des rayonnages à Javellaux.

Ce qu'il ne sait pas faire, en revanche, tient en une seule phrase, et c'est celle qu'il faut retenir de toute cette note: un moteur de bombardier furtif vole quatorze heures d'affilée à un régime intermédiaire pour lequel aucun moteur civil n'est optimisé. Ce n'est pas une question de poussée. C'est une question de température, de durée et de prélèvements. Un moteur civil passe sa vie à monter puis à descendre; celui que nous devons livrer passera sa vie à ne rien faire de particulier, très longtemps, en donnant un quart de sa poussée maximale, en fournissant de l'électricité en abondance et en cédant une partie de son air froid pour refroidir sa propre sortie. Le SL-6 n'a jamais été conçu pour ce point de fonctionnement là, et c'est précisement ce point de fonctionnement, et lui seul, qui va nous coûter les trente mois qui suivent.

☼ III. Ce qui sera conservé

Nous conservons tout ce dont la reprise ne rapporterait rien, et je demande que cette liste soit lue comme la partie la plus importante de la proposition: c'est elle qui tient le calendrier, et chaque ligne qu'on nous en retirerait coûterait des mois.

La soufflante, à l'identique et sans retouche. Un mètre quarante-deux de diamètre, rendement et fiabilité démontrés sur cinq millions d'heures de vol civil, aucune reprise de profil, aucune reprise de disque, aucune nouvelle campagne de flottement. C'est la pièce la plus longue à qualifier d'un moteur et c'est celle que nous n'aurons pas à qualifier. Elle présente en outre un avantage que le programme n'a pas encore mesuré: c'est elle qui fournira l'air froid de la dilution d'éjection, et elle en à le débit de reste.

L'architecture d'ensemble. Double flux, deux corps, taux de dilution voisin de deux. Nous ne touchons ni au nombre de corps, ni à la disposition des paliers, ni au tracé général de la veine. Un appareil qui accepte une architecture existante accepte du même coup quatorze ans de retours d'exploitation, tous consignés, et il n'y a pas d'équivalent à cela.

Le carter d'entrée, les paliers et la ligne d'arbres. Conservés, avec un simple renforcement du palier avant lié à la nouvelle suspension du moteur dans la cellule, laquelle est du ressort de Riaa Balistiques et non du nôtre.

La boîte d'accessoires, dans son principe. Nous conservons son implantation et son entraînement, et nous y reviendrons à la section IX pour ce qui concerne sa capacité, qui ne suffit pas.

L'outillage de fabrication de Javellaux, en totalité. C'est un point industriel et non technique, mais c'est celui qui rend la proposition crédible: nous n'avons aucun outillage nouveau à commander à l'extérieur, aucune machine à faire venir, et nous savons produire ce moteur en série demain matin.

En somme, nous conservons la moitié froide du moteur et nous refaisons la moitié chaude. C'est le seul découpage qui tient dans trente mois, et c'est aussi, par chance, celui qui correspond exactement à ce que la mission demande de changer.

☼ IV. Ce qui sera refait

Quatre ensembles seront refaits, c'est à dire redessinés, recalculés et requalifiés, et non pas simplement retouchés. Je les donne par ordre de risque décroissant.

La turbine haute pression. C'est le point dur numéro un du programme moteur, et je le désigne comme tel dès la première page de notre proposition pour qu'on ne vienne pas nous dire dans un an que nous ne l'avions pas annoncé. Le régime de croisière prolongé de l'Ensis place la turbine haute pression en permanence dans une zone thermique qu'elle ne visite normalement que par intermittence, quelques minutes en montée, et jamais quatorze heures d'affilée. Cela impose des matériaux nouveaux, un revêtement de barrière thermique que nous ne fabriquons pas encore, une reprise complète du circuit de refroidissement d'aube, et une surveillance permanente de la température par le calculateur avec réduction automatique de régime en cas de dépassement. Nous estimons cette mise au point entre huit et douze mois, et je précise que cette estimation est celle d'un homme qui n'a jamais vu une turbine se comporter mieux que prévu.

Le compresseur haute pression. Refait, avec un taux de compression global porté de vingt-six et huit dixièmes à trente et un et quatre dixièmes. Ce n'est pas un caprice d'ingénieur: c'est la seule manière de récupérer en consommation spécifique une partie de ce que la discrétion nous fait perdre en poussée, et sans cette reprise l'article 4 et l'article 2 ne peuvent pas coexister. Nous visons zéro virgule soixante-quatre kilogramme par heure et par décanewton en croisière, ce qui est ambitieux et ce que nous tiendront.

Le compresseur basse pression. Refait, pour la même raison que la turbine haute pression et non pour la performance: le régime de croisière prolongé d'un appareil furtif ne correspond à aucun point de fonctionnement civil, et un compresseur qui travaille en permanence à côté de son point de dessin travaille avec une marge au pompage que nous ne voulons pas assumer, surtout que le conduit d'entrée d'air lui présentera un écoulement distordu dont je parle à la section VII.

La régulation, remplacée en totalité. La régulation civile du SL-6 est éliminée et remplacée par un calculateur numérique à double voie, intégré sous FishOS au niveau de sûreté 1, fourni par nous et hébergé par Riaa Balistiques. Le motif est simple et il n'est pas discutable: la régulation d'origine ne sait pas gérer un prélèvement de dilution, elle ne sait pas dialoguer avec une conduite de mission, elle ne sait pas réduire d'elle même son régime sur une température de turbine, et elle ne sait pas se taire. Nous demandons en contrepartie que l'interface logicielle soit figée par écrit avant le premier tour de banc et qu'aucune évolution de FishOS ne soit imposée au calculateur moteur sans notre accord formel: un moteur dont la loi de régulation change parceque le calendrier d'un logiciel de cellule l'exige est un moteur qu'il faut requalifier à chaque fois, et le coût d'un tel entretient de définition n'est jamais budgété.

☼ V. Ce qui sera modifié, sans être refait

Deux ensembles seront modifiés, ce qui veut dire chez nous qu'on en change une caractéristique en gardant la définition, et une modification ne se qualifie pas comme une reprise.

La chambre de combustion. Modifiée pour réduire la température de sortie au régime de croisière. Cette décision est prise pour la signature infrarouge et pour rien d'autre, elle se paye en consommation, et je veux qu'il soit écrit noir sur blanc que ce léger surcroît est le résultat d'un arbitrage demandé par la direction technique et accepté par nous, et non d'une insuffisance de notre part. Un moteur qui brûle plus froid consomme plus. C'est la thermodynamique, ce n'est pas une opinion, et nous n'avons trouvé aucune manière élégante de contourner ce fait, voir même aucune manière du tout.

La turbine basse pression. Adaptée au nouveau générateur de gaz. Il n'y a rien à en dire de spectaculaire, et c'est bien la seule ligne de cette note dont je puisse écrire cela.

❖ VI. Ce qui sera supprimé

L'inverseur de poussée, supprimé. Il est purement et simplement impossible avec la sortie que la discrétion nous impose, à savoir une tuyère plate à grand rapport de forme noyée dans le bord de fuite de la voilure: il n'y a physiquement pas de place pour un dispositif d'inversion, et si nous en trouvions, il faudrait ouvrir dans la peau supérieure des portes mobiles dont la seule existence détruirait le travail de signature de Riaa Balistiques. Nous le supprimons donc, et nous transférons le problème à la cellule, ce dont j'ai conscience: il faudra un parachute-frein et des freins de roue surdimensionnés, dimensionnés large et non au juste, et nous savons d'expérience que l'absence d'inverseur sur un appareil lourd est toujours sous-estimée jusqu'au premier essai de freinage. Je préfère que le comité l'entende de nous en Décembre 2018 plutôt que d'un pilote d'essai deux ans plus tard.

La postcombustion, jamais envisagée. Elle ne figure dans aucune de nos hypothèses et n'y figurera pas. Aucun besoin opérationnel ne la justifie sur un appareil dont la vitesse maximale visée est de Mach zéro virgule quatre-vingt-deux, et sa signature infrarouge serait incompatible avec la totalité de la mission. Je le mentionne uniquement parceque la question a été posée en réunion le 11 Décembre, et je préfère y répondre par écrit une fois pour toutes.

Le capotage civil, la nacelle et l'inversion de flux d'origine. Supprimés, sans regret: le moteur est enterré dans la voilure, il n'a plus de nacelle, il n'a plus de pylône, il n'a plus de capot ouvrant, et cela nous fait gagner de la masse. Cela nous en fait perdre bien davantage ailleurs, mais cette ligne là est un gain et il n'y en a pas tant dans ce document.

Les prises d'air de refroidissement d'accessoires. Supprimées. Une écope est une ouverture, donc un défaut de signature, et la direction technique a exclu toute ouverture non nécessaire. Toute la chaleur des accessoires sera évacuée par échangeurs carburant-air intégrés, ce qui est classique, ce qui fonctionne d'avantage qu'on ne le croit, et ce qui a une limite de fin de mission que nous documenterons à la section IX.

☼ VII. L'entrée d'air et le conduit, ou le prix de cacher un compresseur

Nous demandons que l'ensemble d'entrée d'air, des lèvres jusqu'à la face du compresseur, relève de Sylogis, et je donne tout de suite ce que nous croyons qu'il coûtera, en sachant que ces valeurs sont des estimations de bureau d'études et non des mesures, et qu'elles sont donc données sous réserve, et qu'elles ne seront confirmées qu'en soufflerie puis au banc.

Le principe est de notoriété publique depuis quarante ans et il n'y a aucune astuce à en attendre: un compresseur est un réflecteur presque parfait, il faut donc qu'aucune ligne de vue directe n'existe entre l'entrée et le rotor, ce qui impose un conduit en S à double coude. Nous proposons une implantation dorsale, au dessus de la voilure, la masse de l'aile masquant l'entrée vue du sol, ce qui représente à notre avis la moitié du bénéfice de discrétion à elle seule. Les lèvres seront en dents de scie et alignées sur deux directions seulement, conformément à la discipline géométrique que Madame Sanderback impose à l'ensemble de l'appareil.

Le prix estimé, ensemble par ensemble:

Une perte de pression totale en croisière de l'ordre de trois et demi pour cent, soit environ cinq pour cent de poussée, soit, si l'on convertit en ce qui intéresse le Commandement plutôt que les motoristes, de l'ordre de deux cent quarante kilomètres de rayon d'action perdus. Le conduit droit équivalent nous coûterait un demi pour cent. Nous payons donc trois pour cent de pression pour ne pas être vus, et c'est le meilleur marché de tout ce document.

Une longueur de conduit voisine de quatre mètres soixante, nécessaire pour obtenir le double coude sans décollement. Il n'existe pas de version courte de ce conduit. Tous les tracés plus courts que nous avons essayés décollent en manœuvre, sans exception et de manière parfaitement reproductible.

Une masse de l'ordre de mille cent à mille deux cents kilogrammes pour les deux conduits, contre quatre cent vingt kilogrammes pour deux conduits droits de section équivalente. C'est le chiffre le plus désagréable de la présente note et je ne le maquille pas: la discrétion de l'entrée d'air coûte, à elle seule, l'équivalent d'un huitième de la charge en soute.

Une distorsion en bout de conduit que nous acceptons jusqu'à six pour cent en vol stabilisé et onze pour cent en manœuvre. Au delà, le compresseur pompe. Ces onze pour cent sont une valeur limite moteur, ils ne sont pas négociables, et ils constituent la seule véritable interface entre le conduit et la cellule: si la cellule impose une manœuvre qui distord davantage, ce n'est pas le conduit qu'il faudra reprendre, c'est la manœuvre qu'il faudra interdire, quand à la reprise du tracé elle est exclue.

Je termine par une phrase d'expérience que je demande qu'on prenne au sérieux, parceque elle contredit l'intuition de tout le monde autour de la table: cacher le compresseur est le problème facile, l'alimenter correctement une fois caché est le problème difficile. Nous savons dessiner un conduit qui ne laisse rien voir. Nous ne savons pas encore dessiner un conduit qui ne laisse rien voir et qui alimente proprement le moteur dans un virage à basse vitesse, et je ne peux pas vous dire aujourd'hui combien d'essais cela nous prendra, ni même vous en donner un ordre de grandeur honnête.

☼ VIII. L'éjection et la suppression infrarouge

Nous demandons également que l'ensemble d'éjection, du diffuseur jusqu'à la grille de sortie, relève de Sylogis. C'est un espèce de travail d'orfèvre, celui dont nous sommes le plus fiers et c'est aussi la plus coûteuse.

L'objectif que nous nous fixons est de ramener la température du panache d'environ six cent douze degrés à la sortie du moteur à moins de cent soixante degrés en cent trente mètres, ce qui suppose une dilution de l'ordre de deux volumes d'air froid par volume de gaz chaud en croisière, prélevés sur la soufflante. Les mesures retenues, et le prix de chacune:

Une sortie plate à grand rapport de forme, noyée dans le bord de fuite. Elle étale le jet, accélère son mélange avec l'air ambiant, et elle est invisible depuis le sol. Elle nous coûte quatre pour cent de poussée par rapport à une tuyère axisymétrique du même moteur.

La dilution par air de soufflante avant la sortie. C'est la mesure la plus efficace et la plus coûteuse: trois pour cent de poussée, et un prélèvement pouvant aller jusqu'à quatorze pour cent du débit de soufflante, ce qui exige de la régulation exactement ce que la régulation civile ne savait pas faire.

Un écran thermique entre la tuyère et la peau supérieure, pour environ deux cent dix kilogrammes, afin que la structure de l'appareil ne devienne pas elle même la source chaude. C'est une dépense que nous n'avions pas prévue au premier chiffrage de Novembre et je la porte ici en toute transparence.

L'orientation de la sortie vers le haut. Coût nul. Un observateur au sol ne verra jamais la tuyère. Un observateur en altitude, si, et j'y reviens.

Une croisière conduite au régime de moindre température et non au régime de moindre consommation. Environ six pour cent de consommation en plus. C'est un choix d'emploi et non un choix de conception, et il appartient au Commandement de le confirmer, mais je dois dire qu'un appareil qui vole au régime le plus économique aura un panache plus chaud, et que cela n'a aucun sens dans une mission de pénétration.

Au total, l'ensemble propulsif que nous proposons rendra environ sept pour cent de poussée de moins et consommera environ quatre pour cent de plus qu'un ensemble propulsif équivalent qui ne se soucierait pas d'être vu, pour six cent quarante kilogrammes de plus. Ces trois chiffres sont le contrat que nous signons, et nous ne les rediscuteront pas.

Et je dois consigner ce que l'éjection ne résout pas, puisque personne d'autre ne l'écrira: un appareil vu du dessus présente ses sorties. La dilution réduit fortement le contraste, elle ne l'annule pas, et rien dans la configuration ne protège l'appareil d'une observation venue d'en haut. Nous acceptons cette vulnérabilité pour une seule raison, qui est qu'aucun adversaire de la République d'Antares ne dispose aujourd'hui du moyen de l'exploiter. Le jour où l'un d'eux en disposera, ce n'est pas le moteur qu'il faudra reprendre, c'est la mission qu'il faudra réécrire.

☼ IX. Le groupe auxiliaire, le démarrage et l'énergie de bord

Trois points de servitude, dont le dernier est celui qui nous inquiète le plus et dont personne ne parle en réunion.

Le groupe auxiliaire de puissance. Nous le fournissons, il servira au démarrage, à l'énergie au sol et au conditionnement d'air. Il est bruyant et thermiquement visible, et nous demandons que son emploi soit purement et simplement interdit hors abri en configuration opérationnelle. Ce n'est pas une précaution de motoriste: c'est la pièce la moins discrète de tout l'appareil, et elle annulerait à elle seule, sur une aire de stationnement, trente mois de travail de signature, et ce en moins de deux minutes.

Le démarrage et le redémarrage en vol. Nous proposons que le démarrage normal sur base opérationnelle se fasse par groupe de parc externe et non par le groupe auxiliaire, précisement pour la raison qui précède. Pour le redémarrage en vol, deux voies: l'autorotation au dessus de deux cent quatre-vingts nœuds, et le démarrage par le moteur opposé. Nous les qualifierons toutes les deux, et nous demandons que le manuel d'emploi ne mentionne jamais la première comme une procédure de routine, ni même comme une procédure normale.

L'énergie de bord, et c'est ici que je demande une décision rapide. La boîte d'accessoires du SL-6 civil fournit deux fois quatre-vingt-dix kilowatts par moteur, ce qui est confortable pour un transport. La note du 21 Novembre laisse entendre que l'appareil sera équipé d'actionneurs électriques sur la totalité de ses surfaces mobiles, d'un dégivrage sans prélèvement d'air chaud, de calculateurs en abondance et de capteurs refroidis. Si ces choix sont confirmés, la demande de puissance de crête approchera les trois cent cinquante kilowatts pour l'appareil, et il nous faudra porter chaque moteur à deux fois cent soixante-dix kilowatts, c'est à dire refaire l'entraînement d'accessoires, doubler les génératrices et redimensionner l'échange thermique correspondant.

Nous savons le faire. Mais je demande qu'on ne nous l'annonce pas dans un an, parceque la reprise d'un entraînement d'accessoires est un travail de dix mois et qu'il se fait en même temps que la turbine ou pas du tout. Et je signale une conséquence que Riaa Balistiques devra assumer de son côté: toute cette puissance devient de la chaleur, et un appareil qui n'a aucune écope de refroidissement ne dispose que de son carburant comme puits thermique, ce qui veut dire qu'en fin de mission, réservoirs vides, la capacité d'évacuation s'effondre et qu'il faudra couper des consommateurs. Ce n'est pas notre domaine. C'est notre problème quand même, puisque c'est le calculateur moteur qui verra la température monter le premier.

☼ X. Les deux points durs que nous annonçons dès aujourd'hui

Un industriel qui promet un moteur sans nommer ses risques est un industriel qui a décidé de les découvrir en même temps que son client. Nous en nommons deux, et nous n'en nommons que deux, ce qui signifie que tout le reste, nous en répondons.

Point dur numéro un: la turbine haute pression au régime de croisière prolongé. Voir la section IV. Nous estimons entre huit et douze mois le temps nécessaire pour tenir la température d'aube en permanence pendant quatorze heures, et cette estimation ne repose sur aucun précédent national, ce qui devrait suffire à faire comprendre le degré de confiance qu'il convient de lui accorder. La conséquence assumée, dès à présent, est que le potentiel entre visites du SL-9 sera nettement inférieur à celui du SL-6 civil. Nous visons mille quatre cents heures, contre plus de deux mille trois cents en civil, soit une perte d'environ quarante pour cent, et je demande que ce chiffre soit inscrit au dossier comme définitif sur cette génération de moteur et non comme un objectif à améliorer plus tard. Il ne s'améliorera point.

Point dur numéro deux: la distorsion en manœuvre à la sortie du conduit. Voir la section VII. Nous savons masquer, nous ne savons pas encore alimenter en manœuvre, et c'est le seul point de cette note sur lequel je suis incapable de donner une durée. Je peux en donner la forme: ce sera une succession d'essais de soufflerie dont chacun échouera sur le même défaut, et un jour l'un d'eux n'échouera pas, et ce jour là nous ne saurons probablement pas précisement pourquoi.

Ces deux points durs ont un point commun qu'il faut souligner: ils ne portent ni sur la poussée, ni sur la consommation, ni sur la masse, c'est à dire sur aucune des grandeurs que le comité de programme suivra mois par mois. Ils portent sur la durée et sur la stabilité. Ce sont les deux choses qu'un moteur militaire dérivé d'un moteur civil paye toujours, et ce sont les deux dernières que l'on regarde.

☼ XI. Ce que nous ne traiterons pas

Il est aussi important de dire ce que cette proposition ne couvre pas, et je demande que cette section soit relue dans deux ans, quand quelqu'un affirmera que Sylogis s'était engagé sur l'un des points qui suivent.

L'acoustique. La signature acoustique ne figure pas au cahier des charges qui nous a été transmis, elle n'apparaît dans aucun des neuf articles du mémorandum du 9 Novembre, et nous ne la traiterons donc pas. Je le note sans malice et sans ironie: nous dessinons un moteur pour qu'on ne le voie pas et pour qu'on ne le détecte pas au radar ni à l'infrarouge, et personne ne nous a demandé qu'on ne l'entende pas. Si cette exigence devait apparaître plus tard, elle porterait sur la soufflante, c'est à dire sur la seule pièce que nous conservons à l'identique, et elle rouvrirait donc le calendrier en totalité.

L'effet de signature radar des lèvres d'entrée d'air. Voici le seul vrai différend de périmètre que je vois venir, et je préfère le poser aujourd'hui plutôt que d'y consacrer deux ans de réunions: la géométrie des lèvres nous appartient, puisque c'est nous qui répondons de l'alimentation du moteur, mais cette même géométrie contribue massivement à la signature de l'appareil, dont répond Riaa Balistiques. Nous acceptons la formule de Madame Sanderback, à savoir que Sylogis est responsable de tout ce que l'air traverse et Riaa Balistiques de tout le reste, et nous demandons qu'elle soit inscrite au dossier telle quelle. Nous demandons en revanche que l'arbitrage sur les lèvres soit rendu maintenant, par écrit, et par la direction technique: soit la forme des lèvres est un objet de signature dont nous exécutons la définition, soit c'est un objet d'alimentation dont nous répondons, et dans ce dernier cas la mesure de signature nous sera opposée sans que la forme nous soit dictée.

La suspension du moteur dans la voilure, les réservoirs, le circuit de carburant et l'échange thermique côté cellule. Ce n'est pas notre domaine et nous ne le réclamons pas. Nous fournissons les efforts, les températures et les débits; ce qui les encaisse relève de Riaa Balistiques.

La distance de freinage et le parachute-frein. Conséquence assumée de la suppression de l'inverseur, transférée à la cellule, et signalée en section VI.

La formulation des revêtements, y compris celle appliquée à l'écran thermique et aux parois internes de conduit. Nous les appliquerons selon les prescriptions de Riaa Balistiques, nous en contrôlerons l'épaisseur et la tenue, et nous ne demandons à en connaître ni la composition ni le procédé. Un motoriste n'a pas besoin de savoir ce qu'il y à dedans pour savoir qu'il doit le changer toutes les tant d'heures.

Toute fourniture d'origine étrangère. Article 9. Aucune, y compris sur l'instrumentation d'essai, ce qui nous obligera à faire fabriquer une partie de nos thermocouples à Dalmin dans des conditions que je qualifierait poliment d'artisanales.

☼ XII. Nos conditions

La présente proposition est subordonnée à huit conditions. Sept sont d'ordre pratique et je les tiens pour acquises. La première ne l'est pas, et c'est pour elle que cette note a été écrite.

Un. Sylogis demande le droit de refuser toute modification demandée par la maîtrise d'œuvre dont nous établirions qu'elle dégrade le fonctionnement du moteur. J'en propose la rédaction, pour qu'on discute d'un texte et non d'une intention: "Sylogis peut refuser une modification de définition demandée par la maîtrise d'œuvre lorsqu'elle dégrade la poussée, la consommation spécifique, la marge au pompage, la température de turbine ou le potentiel du moteur. Le refus est motivé par écrit et chiffré. Il est porté au comité de programme, qui peut passer outre par une décision écrite et signée, laquelle transfère alors à la maîtrise d'œuvre la responsabilité de la conséquence." Je ne demande pas un veto: je demande qu'on ne puisse pas dégrader ce moteur sans que quelqu'un signe. Ce n'est pas une question d'orgueil de motoriste, c'est une question de vérité industrielle: dans trente mois de programme conduits sous la contrainte de l'article 6, il viendra vingt occasions où gagner trois semaines de calendrier coûtera un pour cent de marge au pompage, et si personne ne signe, ces vingt occasions seront prises, et à la fin nous livrerons un moteur que nous n'aurons jamais accepté et dont on nous demandera compte.

Deux. L'interface entre le calculateur moteur et la conduite de mission sera figée par écrit avant le premier tour de banc, et aucune évolution de FishOS ne sera imposée au calculateur moteur sans notre accord formel.

Trois. La frontière de périmètre est celle de Madame Sanderback, inscrite au dossier: tout ce que l'air traverse est à nous, le reste est à Riaa Balistiques. L'arbitrage sur les lèvres est rendu par écrit avant la fin du premier trimestre 2019.

Quatre. Les onze pour cent de distorsion en manœuvre constituent une limite moteur opposable. Une manœuvre qui la dépasse est interdite par le manuel d'emploi, et non compensée par le conduit.

Cinq. La décision sur l'architecture électrique de l'appareil, et donc sur la puissance à prélever par moteur, nous est communiquée avant la fin de Février prochain. Passée cette date, nous figeons l'entraînement d'accessoires sur deux fois cent soixante-dix kilowatts et le programme en portera le coût.

Six. L'interdiction d'emploi du groupe auxiliaire hors abri en configuration opérationnelle figure au manuel d'emploi dès sa première édition, et non dans une consigne de base.

Sept. Le potentiel de mille quatre cents heures entre visites est inscrit au dossier comme une caractéristique définitive de cette génération de moteur, et non comme un objectif provisoire.

Huit. Sylogis siège au comité de programme. Un siège sur six, ce qui ne nous donne aucune majorité et ne nous en donnera jamais, et ce qui nous donne le droit d'être présents quand on décide de notre définition. Nous ne sommes pas un fournisseur de pièces: nous détenons la définition de l'ensemble propulsif, nous en répondons, et nous entendons la défendre devant les gens qui l'arbitrent.

☼ XIII. Périmètre, part de valeur et calendrier moteur

Nous proposons le découpage suivant, en part de la valeur ajoutée du programme, et je précise que ces pourcentages sont ceux que nous estimons et non ceux que nous réclamons.

Javellaux, usine moteurs: dix-sept pour cent. Moteurs SL-9, régulation numérique, bancs d'essai au sol, série.
Javellaux, atelier d'aérodynamique interne: sept pour cent. Conduits d'entrée d'air, lèvres, traitements internes.
Dalmin, atelier thermique: cinq pour cent. Ensembles d'éjection, diffuseurs, écrans thermiques, groupe auxiliaire.

Soit vingt-neuf pour cent pour l'ensemble propulsif, de la lèvre d'entrée d'air à la grille de sortie. Nous estimons les études propulsives à environ neuf cents millions de florins, chiffre que nous soumettons et qui devra être revu quand la définition électrique sera arrêtée.

Sur le calendrier, nous nous engageons sur quatre jalons et sur aucun autre.

Fin du premier trimestre 2019: définition figée du générateur de gaz remanié. Compresseurs, chambre, turbines, sans la régulation définitive.
Début du deuxième trimestre 2019: premier tour de banc du générateur de gaz remanié à Javellaux. Ce sera un tour de banc partiel, sur banc au sol, et il ne prouvera rien d'autre que le fait que l'objet tourne. Nous le publierons quand même, parceque un programme a besoin de ses premières bonnes nouvelles.
Fin 2019: premier moteur complet au banc, avec régulation et prélèvements de dilution.
Premier trimestre 2020: moteurs d'essais en vol livrés à la cellule numéro un. Ce jalon est le seul qui compte, et c'est aussi celui qui dépend le moins de nous, puisque la cellule doit exister pour les recevoir.

La qualification complète du SL-9 suivra les essais en vol et non l'inverse. Je le dis clairement pour qu'on ne se raconte pas d'histoire au comité: nous livreront pour le premier vol un moteur bon pour voler et non un moteur qualifié, et la différence entre les deux se compte en centaines d'heures de banc que nous ferons pendant que l'appareil volera. C'est la conséquence directe de l'article 6, et elle est irréversible: personne ne peut faire tenir trente mois de programme et un cycle de qualification complet dans les mêmes trente mois.

☼ XIV. En dernier lieu

Ce dernier paragraphe n'engage que moi, et je le signe à ce titre.

Je fais des moteurs civils depuis dix-neuf ans. Je n'ai jamais travaillé sur un programme militaire, notre société n'a jamais dessiné une cellule d'avion et n'en dessinera probablement jamais, et je découvre depuis six semaines un métier où l'on nous demande de rendre volontairement un moteur moins bon pour qu'un appareil soit moins visible. Cela m'a coûté quelques nuits, et quelques certainetés. J'y suis arrivé, et je crois même que c'est le travail le plus intéressant que Javellaux aura fait de son siècle, mais je veux qu'il soit écrit qu'un motoriste qui accepte de perdre sept pour cent de poussée le fait en connaissance de cause et une seule fois, et pas vingt fois de suite parceque chaque fois c'était trois semaines de gagnées.

Le moteur sera la partie de cet appareil dont on parlera le moins. Aucun communiqué ne le mentionnera, aucun officier n'en connaîtra le nom, et le jour de la sortie d'usine il sera enterré sous une peau que personne n'aura le droit d'ouvrir. Cela ne me dérange pas. Ce qui me dérangerait, c'est qu'on vienne me demander dans deux ans de le dégrader une fois de plus, et que je n'aie rien d'écrit à opposer. C'est pour cela, et pour rien d'autre, que la condition numéro Un existe. Refusez-la maintenant si vous voulez la refuser: nous travaillerons quand même, et vous saurez au moins que vous l'avez refusée.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.


Max Nirois
Directeur technique moteurs
Sylogis, usine de Javellaux
Atelier thermique de Dalmin
Entête de la KFA, l'État Major des Forces Corviennes
Körvä Fedërÿyn Armëya

Armée de Terre Corvienne


Date du Mémorandum: 3 Octobre 2018
Emetteur: Nörä Köwnatör, Commandante des armées de Corvus
Destinataires: Etat-major fédéral kartien; Ordre Oruzhiya, Volkingrad; Riaa Balistiques, direction générale; Général Thomas de Vitriers
Objet: Ouverture d'un programme binational de défense antiaérienne et antimissile mobile
Référence des pièces auxquelles il est répondu: Rapport d'après-bataille antarien du 18 Septembre 2018; rapport d'après-bataille kartien du 2 Octobre 2018
Code d'Identification: CA-00061-NK
Classification: Diffusion restreinte, communication conjointe





♠ Préambule

Messieurs de l'état-major fédéral kartien, Monsieur le directeur de l'Ordre Oruzhiya, Monsieur Ievoli, Général,

J'ai lu hier le rapport d'après-bataille kartien. Nous avons rédigé le nôtre quinze jours plus tôt, sans concertation, sans même savoir que vous rédigiez le vôtre, et les deux textes disent la même chose en des termes différents. Cela ne m'arrive pas souvent, et quand à laisser passer une telle occasion, je n'en ai pas l'intention: le présent mémorandum ouvre un programme, il l'ouvre aujourd'hui, et il l'ouvre avec vous.

Le constat tient en trois lignes et je ne les commenterai pas. Un conflit entre Antares et la Loduarie se décide sur la puissance aérienne et balistique, et non sur la manœuvre terrestre. Ni Antares ni Karty ne possède un système capable d'intercepter en nombre des missiles de croisière et des vecteurs balistiques de théâtre. Et aucun de nos deux pays n'est en état de développer seul un tel système, puisque nous avons les capteurs et le logiciel, et que vous avez l'industrie lourde et les moyens d'essai. Je précise, pour qu'il n'y ait aucune ambiguité sur le ton de ce texte, que je n'écris pas une proposition: j'écris un ordre, pour ce qui relève de moi, et une demande formelle, pour ce qui relève de vous.

Voilà. C'est tout, et c'est suffisant.

♠ I. Six heures

Le 11 Septembre à une heure du matin, la Loduarie franchit notre frontière. À sept heures, tout est terminé. Entre les deux, il n'y a pas eu de bataille terrestre, il n'y a pas eu de ligne de front, il n'y a pas eu une seule décision prise par un chef de corps sur le terrain: il y a eu une préparation aérienne et balistique d'une densité que notre défense n'avait jamais eu à absorber, et qui a saturé, contourné ou détruit la totalité des sites fixes du nord en moins de deux heures, sans qu'un seul de nos chefs de batterie ait eu à prendre une décision qui change quoi que ce soit au déroulement de la nuit.

Je retiens quatre choses de cette nuit là, et elles sont toutes désagréables. Un site connu et fixe est un site déjà ciblé, et il l'est avant même que la guerre commence. Trois de nos sites ont été neutralisés et un quatrième a été mis hors jeu sans être touché, ce qui veut dire que la saturation suffit et qu'il n'est pas nécessaire de détruire une batterie pour l'annuler. Nos batteries mobiles, héritées de la génération précédente et conçues pour accompagner des unités terrestres plutôt que pour intercepter des vecteurs à haute vitesse, ont tenu le temps d'épuiser leurs coups, c'est à dire très peu de temps. Et à deux heures quarante-cinq, quand les premiers tirs balistiques de théâtre sont tombés sur nos nœuds logistiques, nous n'avions strictement rien à leur opposer, parceque aucune batterie antarienne n'a jamais possédé la moindre capacité d'interception balistique fiable.

Ce qui a renversé cette nuit là, ce n'est aucun de nos moyens. C'est votre flotte aérienne, arrivée en masse vers quatre heures, et devant laquelle l'aviation loduarienne s'est repliée sans livrer l'engagement. Je l'écris dans un document qui sera lu par des officiers des deux pays et je tiens à ce que cela y figure en toutes lettres: la dissuasion a joué sans qu'un coup soit tiré, et elle a joué parceque vous êtes venus vite et en nombre. Nous vous devons la fin de cette nuit là. Nous ne vous devrons pas la suivante, et c'est très exactement l'objet de ce texte. Une alliance dans laquelle l'un des deux ne peut rien apporter d'autre que sa gratitude n'est pas une alliance, c'est un protectorat qui n'ose pas dire son nom, et je n'ai pas l'intention de conduire ce pays là.

♠ II. Ce que la guerre civile nous apprend en ce moment même

Il y a un second constat, intérieur celui là, et je préfère l'écrire moi même plutôt que de laisser un audit le découvrir dans deux ans.

Depuis Juillet, dans la guerre qui déchire ce pays, les batteries antiaériennes restées loyales se révèlent saturables avec une facilité déconcertante. Le problème n'est ni la portée, ni la précision, qui sont conformes à ce que les fiches promettent: le problème est le nombre de cibles traitables simultanément et la profondeur des stocks. Une batterie qui tient seize engagements et qui dispose de quarante-huit coups est mise hors jeu par une attaque quantitativement médiocre mais coordonnée, et j'ai vu cela se produire assez de fois cet été pour ne plus considérer qu'il s'agit d'accidents. Nos adversaires intérieurs n'ont ni la doctrine, ni les moyens, ni la coordination de la Loduarie, et il leur a suffit d'envoyer un peu plus d'objets en l'air qu'une batterie n'en peut traiter, ce qui est à la portée de n'importe qui et ce qui le restera.

J'en tire la conséquence qui structure tout le programme que j'ouvre: la performance unitaire ne sert à rien si la quantité ne suit pas. Un système deux fois meilleur et deux fois moins nombreux est un système deux fois pire. Ce n'est pas une opinion d'artilleur, c'est de l'arithmétique, et c'est la raison pour laquelle l'article trois qui suit ne sera négociable ni devant moi, ni devant mon successeur.

♠ III. Les articles

Article premier. Le système traitera en priorité les missiles de croisière et les vecteurs balistiques de théâtre, et en second lieu les aéronefs habités. Les cibles légères, drones et munitions rôdeuses, sont explicitement reléguées au second plan: elles ne dimensionneront rien, elles ne justifieront aucun compromis, ni de conception ni de calendrier, et aucune fiche de ce programme ne sera écrite pour elles. Nous ne sommes pas morts d'un drone le 11 Septembre.

Article deux. La mobilité est absolue. Aucun élément du système ne sera fixe, pas un radar, pas un poste de commandement, pas un dépôt de rechargement. Tout doit tirer puis disparaître. Nous avons perdu les sites du nord en une nuit parceque l'adversaire savait où ils étaient depuis des années, et je ne veux plus jamais qu'un officier ait à défendre une position dont les coordonnées figurent dans un dossier étranger depuis une décennie. J'ajoute, pour couper court au débat qui ne manquera pas de venir: un abri durci n'est pas une réponse. Un abri durci est un site fixe auquel on a ajouté du béton, et le 11 Septembre a démontré qu'on le sature de la même façon, en un peu plus cher.

Article trois. La quantité prime sur la performance unitaire. Le nombre d'engagements simultanés et la profondeur des stocks sont les deux grandeurs de dimensionnement du programme, avant la portée et avant la précision. Je ne fixe pas de cible de parc dans le présent texte parceque je serais incapable de la justifier aujourd'hui, mais je pose dès à présent qu'elle se comptera en centaines de batteries par pays et non en dizaines, et que tout choix technique qui rend le système plus difficile à produire en série sera écarté quand bien même il le rendrait meilleur.

Article quatre. L'échéance est de vingt-sept mois. L'admission au service est exigée avant la fin de Janvier 2021. Cet article est celui qui expliquera tous les compromis techniques du programme, et je l'écris en sachant très précisement ce que je fais: je demande à deux industries de faire en vingt-sept mois ce qui s'en fait normalement soixante. Je n'ignore pas non plus ce qu'un tel délai coûte en qualité, en argent et en gens, et je considère que le pays n'a pas les moyens de s'offrir le délai raisonnable, ce qui n'est pas la même chose que de prétendre que le délai raisonnable n'existe pas.

Article cinq. La prise de risque est assumée, et elle est assumée par écrit, par moi, et à cette date. Les phases de développement, d'essai et d'intégration se recouvriront au lieu de se succéder. Nous commencerons à fabriquer avant d'avoir fini de qualifier. Nous accepterons des retouches tardives et coûteuses que la prudence ordinaire aurait évitées, voir des reprises complètes de sous-ensembles déjà produits. Je sais ce que cela produira: il y aura une crise technique, elle coûtera des mois et de l'argent, et le jour où elle arrivera personne ne pourra dire qu'elle n'avait pas été prévue, parceque je la prévois ici, à la ligne que vous êtes en train de lire.

Article six. Le partenariat kartien est de droit. La République Fédérale Kartienne est associée à parité dès l'ouverture, sans consultation industrielle préalable et sans procédure de mise en concurrence, et je ne demanderai aucune dérogation pour cela: je l'écris ici pour qu'on n'ait pas à l'inventer plus tard. La parité s'entend en valeur ajoutée, elle sera constatée chaque année par un audit conjoint, et je tolère un écart de quatre points en faveur de l'un ou de l'autre. Au delà de quatre points, le comité directeur rééquilibre. Le comité directeur comptera quatre membres de chaque pays et décidera à l'unanimité, ce qui bloquera autant qu'il tranchera, et c'est exactement ce que je veux: un programme que l'un des deux peut arrêter est un programme dont aucun des deux n'a peur.

Article sept. Aucune dépendance hors des deux pays. Aucun sous-ensemble fonctionnel, aucun composant critique, aucune chaîne de production essentielle ne relèvera d'un tiers, fût-il ami. Je sais que cet article est le plus difficile des neuf et je le maintiens quand même, parceque un programme qui ne se fixe pas cette règle au premier jour ne se la fixera jamais.

Article huit. La formation des servants est un livrable du programme et non une conséquence. Un système dont les servants apprennent sur le tas en temps de guerre est un système qu'on a payé deux fois, et la nuit du 11 Septembre a coûté assez de servants bien formés pour que je n'aie pas à développer ce point. Une école commune sera ouverte, elle formera dans les deux langues, elle formera avant la première livraison et non après, et son effectif de sortie sera un indicateur suivi par le comité directeur au même titre que la cadence de production.

Article neuf. Le logiciel de conduite de tir, le réseau et les clés restent antariens et sont livrés scellés. Je précise, et je tiens à ce que ce soit consigné exactement ainsi: cette clause ne vient pas de Margaux. Elle a été proposée par Volkingrad, pour éviter de dupliquer une compétence rare, et je la reprends telle qu'elle m'a été transmise. Je note qu'il est plus facile de travailler avec un partenaire qui vous propose lui même de ne pas faire ce qu'il ne sait pas faire, et je note aussi que nous devrons, tôt ou tard, rendre la pareille.

♠ IV. En dernier lieu

Ce dernier paragraphe n'engage que moi.

Je commande une armée qui se bat contre son propre pays, dans une guerre dont je ne connais pas l'issue, et j'ouvre aujourd'hui un programme d'armement de vingt-sept mois avec un partenaire étranger, ce qui suppose que ce pays existe encore en Janvier 2021 et que je sois encore là pour en répondre. Ni l'un ni l'autre n'est acquis. On me le fera remarquer, et on aura raison. Je réponds d'avance et une seule fois: un Etat qui attend d'être sûr de durer pour préparer sa défense est un Etat qui a d'ors et déjà décidé de ne pas durer.

Je le fait quand même, pour une raison simple: le 11 Septembre, pendant six heures, nous avons été un pays sans ciel. Tout ce qui s'est décidé cette nuit là s'est décidé au dessus de nos têtes, sans nous, et la seule chose qui l'a arrêté est venue de chez vous. Je ne demande pas que cela ne se reproduise pas, personne ne peut le promettre. Je demande que la prochaine fois, nous soyons dans l'affaire.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.


Nörä Köwnatör
Commandante des armées de Corvus
Margaux
10842
Entête de l'Underspace Initiative 5, Hauptgeschäftsführung, Cité Grand Rigault
Underspace Initiative 5

Cellule Fisheye, Cité Grand Rigault

Date de la Note: 27 Juin 2019
Emetteur: Alice Starr, Cyberopératrice en Chef de l'UI-5
Destinataires: Gouvernement Fédéral de Corvus; Etat Major de la KFM
Objet: Mise à Jour importante de tous les produits de l'UI-5
Code d'Identification UI-5: FM-83
Classification: Secret Industriel, communication soumise à autorisation nominative




♏︎ Présentation du Rapport

Chers utilisateurs et exploitants,

Nous sommes sur le point de dévoiler dans le courant de la semaine des mises à jours importantes concernant la totalité des produits que nous distribuons depuis l'UI-5. Cela inclut la gamme do logiciels Rhéa, Fisheye bien évidemment, les distributions dérivés ainsi que les noyaux de cyber espionnage et espiogiciels Jupiter V. Si ce rapport vous concerne, le gouvernement, l'état major ainsi que les divers producteurs de technologies militaires travaillant sur le système opératif FishOS, c'est car cette mise à jour vise essentiellement la standardisation du code, la réparation de certains jours-zéros identifiés par nos codebreakers et surtout une fluidification générale qui devrait grandement augmenter la performance notamment sur des systèmes ultra-sensibles.

Tous les détails seront présents dans le document ci-joint, expliqués vulgairement. Le rapport à vocation à désigner des concernés plutôt que d'expliquer en détail. Lesdits concernés feront en sorte de contacter nos cyberopérateurs pour installer ce qu'il faut et recevoir les informations complémentaires sur canal chiffré.

♏︎ I. Implémentation du Prototype Luraway

Comme il a été décrit maintes fois auparavant, nous étions jusque là en train de travailler sur un nouveau projet, le logiciel Luraway, complémentaire aux outils du système Rhéa hérités de l'arsenal cybernétique de Saturne. Notre objectif de départ, comme l'ont pu constater les bêta-testeurs, était de créer un logiciel malveillant capable de relâcher des leurres informatiques pour mieux masquer des infiltrations informatiques, sous formes de virus évidents la plupart des fois bloqués par les pare-feux mis en place. Eh bien, après plusieurs mois de travail, nous avons étendu ses capacités.

À présent, Luraway ne sert pas seulement à couvrir une attaque de notre part mais à déjouer celle de quelqu'un d'autre aussi, en simulant des brèches et recueillant des informations simultanément, en obfusquant du code ou bien en chiffrant arbitrairement des portes d'entrées qui ne donnent sur rien. En plus de tout cela, puisque Luraway est intégré au système Rhéa, il fonctionne très bien avec les autres outils intégrés et la connexion est des plus fluides.

Bien évidemment, la première version du Luraway ne sera pas encore des plus performantes, et sert d'avantage comme un prototype ouvert plutôt qu'une version complète. N'y voyez surtout pas là de la prudence, nous voulons faire en sorte que la familiarisation se fasse avant que des systèmes plus offensifs et plus enclins à l'erreur humaine fassent leur apparition, limitant aussi les coûts de formation et le temps que moi et mes pairs devrons pendre à vous expliquer tout cela.

Luraway 1.0 sera donc disponible dans la nouvelle version du logiciel Rhéa comme nouvel outil complémentaire et figurera en haut du journal des modifications.

♏︎ II. Mise à Jour plus générale de Rhéa

Nous avons effectué plusieurs tests dans le courant du mois de juin, notamment en analysant les départements de cyberdéfense majeurs eurysiens et fondant sur ces modèles connus, parfois obsolètes n'empêche, une version plus discrète des injections par le logiciel Rhéa.

Celui-ci est certainement le plus performant que nous n'ayons jamais mis au point, même s'il reste l'une des modifications les moins importantes de la gamme, le pont RJV a été complètement retravaillé pour faire en sorte que la connexion entre Rhéa et Fisheye, jusqu'alors la partie la plus "bruyante" de l'arsenal, soit complètement indétectable. Au lieu de procéder par "paquets" comme aiment l'appeler nos cyberopérateurs, nous avons réussi à faire en sortes d'inclure dans la procédure de capture de Rhéa un enlisement dans les entrées et sorties déjà établi. Bien évidemment, cela a ses limites, notamment lorsque le circuit s'avère être fermé, ou très bien imperméabilisé, c'est pour cela que la prochaine mise à jour se concentrera sur l'anaérobie ou en d'autres termes la capacité "No RJV" de Rhéa pour qu'elle puisse survivre et nous permettre de garder le contrôle sans vraie connexion directe.

Cela ouvre aussi la porte pour des futures modifications et outils, notamment tournant autour des espiogiciels dormants.

♏︎ III. FishOS 17

Probablement la partie que vous attendiez le plus, c'est à dire la mise à jour générale numéro 17 du système opératif FishOS. Contrairement à nos sorties habituelles, celle-ci sort en même temps sur le plan gouvernemental, public et militaire. La mise à jour de FishOS-M, ou MiniFish 17 est aussi prévue en même temps pour ne pas retarder le développement de la nouvelle génération des missiles SOFICAT ainsi que de l'embarquer sur les nouveaux MiniMélusine apparemment en production chez Riaa, de ce que j'ai ouï (Vous êtes libres de démentir tout ce qui m'est dit, mes informateurs ont la fâcheuse habitude de plaisanter lorsqu'il le faut le moins...)

Cette mise à jour révolutionne complètement l'interface utilisateur et la personnalisation non seulement de surface, mais en profondeur. L'outil devient plus malléable qu'il ne l'a jamais été, les restrictions en termes de résolutions ont été complètement enlevés, si bien que l'OS peut marcher sur un congélateur si il le faut. Cela devrait répondre aux nombreuses demandes de fluidification ainsi que de multiplication des fronts pour pouvoir écarter définitivement les OS compétiteurs qui pourraient donner une porte d'entrée sécuritaire importante dans le pays.

La philosophie de base de FishOS, elle, n'a toujours pas évolué. Des contrées à travers le monde vous diront que la surveillance est l'atout numéro un d'une nation qui se laisse point faire, de sortes à ce que même quelqu'un cherchant à passer par le public pour remonter dans les strates plus profondes d'un gouvernement ne pourra pas. Le fait de contrôler chaque machine et avoir des milliards d'yeux à gérer ne nous enchante pas, de plus que cela constitue une brèche importante du droit fédéral. Nous le rappelons, notre OS ne fera jamais l'objet d'un espiogiciel. Nous limitons les entrées tout simplement en rendant le produit si infaillible que l'utilisateur n'a même pas à essayer quoi que ce soit qu'il déjoue des attaques sophistiquées passivement sans en avoir la moindre idée. Nous sommes des douaniers, pas des avides de la collecte de données.

Dans cet optique, des modifications importantes ont été réalisés au niveau du kernel même de FishOS pour le rendre encore plus imperméable à n'importe quelle attaque, surtout dans le handover du BIOS à l'OS, là où nos codebreakers ont remarqué la plus grande instabilité et faille de l'objet.

Cette nouvelle version est la partie la plus importante de cette mise à jour générale, et tous les logiciels périphériques fonctionnant sur FishOS ont été mis à jour eux aussi pour supporter cela.

♏︎ IV. Fisheye et rectification des faux-positifs

L'une des plaintes les plus importantes qui nous avait été faites jusqu'à présent est le caractère défectueux du mode automatique dans l'annexe Requin du logiciel Fisheye concernant l'écoute de la bande passante. Celui-ci avait été projeté pour séparer les lignes et écarter le bruit, y compris des leurres informatiques les plus avancés en eurysie, pour que l'écoute et la récolte se fasse sans importante attribution humaine.

Il est inutile de dire que la fonctionnalité était plus un rêve qu'un vrai outil. La quantité de faux-positifs absorbés était telle qu'une main humaine devait obligatoirement venir trier ensuite ce qui lui retirait tout son principe de modalité automatique.

Le sujet n'était même pas finalement que les bandes concernés n'étaient pas captés correctement, c'était la quantité de bruit qui s'y ajoutait. Ce n'était donc pas un problème seulement de tolérance, mais de logiciel en soi.

Malgré le fait que cela ne représentait qu'une toute petite partie de la mise à jour générale en proportion au reste, c'est ce qui nous a demandé le plus de travail. Donc, par pitié, que les retours éventuels à propos du Requin soient envoyés le plus tôt possible, pour que nous puissions nous remettre au travail à présent et nous sortir cette torture de l'esprit.

♏︎ V. Fluidification de Jupiter V

Bien que ce soit le moins pressant, nous avons voulu mettre à jour le protocole Jupiter V pour deux simples raisons. La première avait été mentionnée plus tôt, à propos de la remise en état du pont RJV duquel ce noyau et le logiciel Rhéa dépendent, ce qui est naturel puisque nous nous dirigeons vers une perspective anaérobique. Quand à la deuxième raison, celle là touche un peu plus à la préférence qu'autre chose.

Nos services commencent à gagner en popularité en eurysie, et des pôles de l'UI-5 pourraient très rapidement faire leur apparitions ailleurs que sur le sol fédéral. Si nous voulons communiquer efficacement, le protocole Jupiter V doit être le plus performant possible. Et nous n'allons pas attendre le feu vert ou la commande parfois véhémente de l'Etat Major avant de nous y mettre. Donc, devançant une future requête, voici la mise à jour la moins attendue, mais sûrement ce qui vous plaira le plus.

L'enlisement dans le trafic est presque effrayant tellement celui-ci est efficace. JV donne d'excellents résultats notamment avec le système maintenant sur le bord de l'obsolétie qu'est Hagen, le protocole utilisé précédemment reliant FishOS avec Mélusine notamment dans les systèmes de degré militaire et aussi dans les applications logiciel-à-réalité.

Je vois déjà venir ceux qui continuent à nous reprocher de trop étendre nos systèmes et de constamment passer d'une interface spécialisé à un espèce de puzzle qui réussit à faire tout. Encore une fois, il n'y a aucun chevauchement. Si tout cela marche si bien, c'est parce que l'univers informatique SR-JF s'emboîte parfaitement. Bien évidement, il peut être compliqué de s'y retrouver au fil du temps, c'est pour cela que nos meilleures équipes s'occuperont dans un futur plus ou moins proche de la mise à jour Triage qui règlera ces problèmes notamment pour permettre aux utilisateurs d'alléger leurs espaces et d'utiliser qu'un logiciel à la fois, par machine, et quand cela est nécessaire.

Nous comprenons ainsi qu'il peut être frustrant d'ouvrir Fisheye pour mille tâches et d'être obligés d'ouvrir Rhéa pour la mille-et-unième, mais je tiens à rassurer l'entièreté des exploitants que cela ne sera plus le cas très bientôt, simplement car l'implémentation et le triage font l'objet de deux mises à jours séparés.

♏︎ VI. Notes de Conclusion

Cette mise à jour est, dans notre esprit et sûrement dans le vôtre aussi, de nature absolument essentielle lorsqu'il s'agit notamment du secteur militaire et de sa recherche grandissant à vitesse exponentielle. Encore une fois, ce rapport n'est qu'une exposition. Les détails seront transmis au cas par cas par nos antennes et nos spécialistes moyennant les cellules dédiés dans chaque sphères. Pour ce qui est du public, une conférence de présentation est prévue quand à cet aspect là de la mis à jour, et sera présentée directement par l'Underspace Inititative 5 à Rigault et présidée par la gouverneure Flora Hauptmann.

Je tiens à conclure avec une promesse que beaucoup m'ont demander de formuler, et que je fais de mon plein gré. FishOS continuera d'évoluer à la même vitesse que vos progrès ma foi fascinants en termes de recherche militaire, je pointe notamment du doigt Riaa mais aussi Libremar S.O., Sylogis et dans une certaine mesure Tecla.

Et surtout, toute mise à jour sera faite en sorte qu'il ne faudra démonter aucun appareil pour que celle-ci prenne effet. Rien que cela, cela nous coûtera probablement des millions. Mais ce sont des millions bien investis, considérant que l'écrasante majorité des marines et armadas du monde entier ont des véhicules et systèmes qui tournent encore sur des versions d'OS de l'an 2000. Ils fonctionnent très bien, jusqu'à ce qu'il soit temps de mettre en place un blocus autour du golfe des empires, n'y voyez là aucune ironie avec la situation actuelle.

Mes cyberopérateurs et moi même seront disponibles pour vous. Au nom de l'équipe Fisheye et de l'Underspace Initiative 5, nous sommes heureux de pouvoir vous offrir cette nouvelle itération de notre gamme de produits.

Que Dieu nous garde des mauvaises surprises.

Alice Starr
Cyberopératrice en Chef
Underspace Initiative 5
Cité Grand Rigault
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