16/11/2020
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Encyclopédie de Corvus

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Entête


Vous retrouverez ici toutes les infos et curiosités que Corvus peut vous offrir. Des articles avec des faits divers sur un aspect spécifique du pays seront régulièrement postés, donc n'hésitez pas à refaire un tour de temps en temps.

Sommaire Standard:
♠ Généralités
♠ Histoire Générale
♠ Mentalité de la population
♠ La Place de la Religion dans l'État et la Société
♠ Politique et Institutions
♠ Liste des Principaux Personnages Politiques
♠ Constitution

Autres Entrées:
♠ Underspace Initiative 5
532

♠ Informations Générales ♠


Généralités :



Nom officiel : Fédération de Corvus
Nom courant : Corvus
Gentilé : Corvun / Corvienne

Inspirations culturelles : France, Allemagne, Italie, Finlande, Angleterre, Estonie
Langue(s) officielle(s) : Corvun, Français
Autre(s) langue(s) reconnue(s) : Italien, Sud-Corvun, Landskärvian, Deutschkorvus

Drapeau :
Drapeau

Devise officielle : "Syvä ëto, Shön ëmnö" (Toujours dans la douleur, jamais dans la plainte)
Hymne officiel :

Monnaie nationale : Florin, Cuivre (Centime de Florin, 1 Flr = 100 c)

Capitale Fédérale: Margaux
Capitales des Etats: Henne (Corvii), Gardevant (Makarii), Rigault (Skorpii), Lansal (Libellii)
20678

♠ Histoire Générale ♠


Le Temps des Dÿnastÿa:

Avant qu'il y ait une République, avant même qu'il y ait des principautés, il y avait Corvus. Non pas un royaume, jamais un royaume, et c'est bien là le premier point qu'il faut corriger dans tous les manuels antariens imprimés depuis 1849: le peuple corvun, installé de longue date sur les plaines basses qui vont des Hauts-Plateaux jusqu'aux rives du Golfe des Empires, ne s'est jamais donné de roi, ni de duc, ni de prince avant que le commerce étranger ne l'y oblige, et s'est organisé pendant des siècles en Dÿnastÿa, ces communes semi-indépendantes gouvernées par un conseil et par rien d'autre.

Le mot lui-même à été mal traduit pendant deux cents ans. On lisait "dynastie", on comprennait lignée, sang, héritage, et l'on en déduisait naturellement une noblesse corvunne qui n'a jamais existé. Les travaux de traduction menés sur le manuscrit dit de Këülträ, commencés à l'ALMA pendant la guerre civile et vérifiés à son terme, ont établi ce que les anciens savaient déjà sans pouvoir l'écrire: un Dÿnastÿa était une faction, un territoire, une commune, et le nom de famille d'un Corvun ne disait pas de qui il descendait mais à quel conseil il appartenait, complété au besoin d'un différentiateur individuel lorsque deux hommes du même Dÿnastÿa portaient le même prénom. C'est pour cela que la question que l'on posait à un étranger n'était pas "qui est ton père", mais "de quel Dÿnastÿa viens-tu". Le nom de Chloé Këülträ, pour prendre celui de la traductrice elle-même, ne renvoie à aucune famille en particulier: il renvoie au nord-est de Robaltes, et à un conseil qui siégeait là il y a huit cents ans.

La première mention écrite du mot apparaît en 1141, dans un registre de grains de la commune de Roncevaux, ce qui a de quoi décevoir ceux qui espéraient une chronique de bataille ou un serment fondateur, mais qui dit assez bien ce qu'était ce pays: on comptait des sacs avant de compter des morts. Vingt-deux ans plus tard, en 1163, cent soixante Dÿnastÿa du nord et du centre se réunissaient à Henne pour prêter le Serment de Henne, qui reconnaissait un conseil commun siégeant deux fois l'an, des poids et des mesures identiques, une justice partagée pour les routes et les rivières, et surtout une règle unique que la Fédération à reprise mot pour mot huit siècles plus tard: nul ne gouverne seul, et aucun Dÿnastÿa ne peut être représenté par un seul homme. C'est de ce serment que date l'ancienne fédération corvunne, et c'est à Henne qu'elle siégeait.

Les siècles qui suivent sont ceux d'une lente dérive, et il faut dire que rien ne pousse plus vite que le dialecte quand personne ne s'en occupe. Les Dÿnastÿa de la côte du sud-ouest, tournés vers la mer et vers les marins qui y débarquaient, s'éloignèrent progressivement du corvun des conseils du nord au point de ne plus s'en faire comprendre, ce qui a donné le sud-corvun que l'on parle encore aujourd'hui à Gardevant et dans tout le Makarii. Des familles germaniques installées au centre à partir de 1614 ont produit le Deutschkorvus, langue de comptoir devenue langue de maison, et les marches de l'est ont gardé le Landskärvian de leurs pêcheurs. Quatre langues, un seul peuple, et pas un conseil pour trouver à y redire, parceque l'idée même d'imposer une langue depuis Henne aurait été jugée contraire au serment.

Les Trente-et-Une Principautés:



L'unification ne s'est pas faite par la conquête, elle s'est faite par la fatigue et par le commerce. À mesure que les marchands étrangers refusaient de traiter avec des conseils dont ils ne comprennaient ni le fonctionnement ni la durée de mandat, les Dÿnastÿa se regroupèrent, d'abord par vallée, puis par région, en se donnant des titres princiers qu'aucun d'eux ne prenait très au sérieux mais qui avaient le mérite de tenir sur un contrat. De cent soixante conseils, on passa à une soixantaine vers 1600, puis à trente-et-un exactement en 1741, ce que l'on appelle la Partition des Trente-et-Une, et Henne en resta la capitale.

Les manuels antariens présentent ces trente-et-une entités comme des duchés catholiques issus d'une même culture latine, ce qui est faux dans l'ordre des choses et vrai seulement dans la chronologie inverse: les principautés étaient corvunnes avant d'être catholiques, elles le sont devenues à partir des missions de 1698, et elles ne sont devenues latines qu'avec les populations expulsées de Komya qui arrivèrent en 1801. Ces réfugiés, il faut le dire, ne sont pas arrivés en conquérants: ils demandaient un toît, les conseils leur en ont donné un, et le vote qui les accueillit fut pris à l'unanimité des trente-et-un. Ils apportaient un savoir-faire que le pays n'avait pas, celui du minage et de la forge, ils ont ouvert les premières mines de charbon dès 1805, et ils ont fait entrer un pays de conseils agricoles dans l'industrie en l'espace de quarante ans. Personne, à l'époque, n'a vu le prix que cela coûterait.

Car le prix, quand à lui, s'est présenté sans bruit. En 1818, les registres des principautés cessèrent d'être tenu en corvun pour l'être en latin et en français, langues des nouveaux clercs et des nouveaux comptables, et la langue corvienne sortit de l'écrit pour n'être plus transmise que de la bouche à l'oreille. Deux siècles durant, elle n'a plus été notée nulle part, ce qui explique pourquoi elle a tant dérivé, et pourquoi il a fallu la reconstruire à partir de chansons, de recettes et de registres de grains.

La Dissolution de 1849 et le Testament de Roëkël:

En 1847, une communauté ecclésiastique fut fondée entre les trente-et-une principautés, et deux ans plus tard, en 1849, celles-ci votèrent leur propre dissolution et proclamèrent la République d'Antares. Il faut insister sur le mot: dissolution volontaire. Aucune armée n'est entrée à Henne, aucun conseil n'a été renversé, aucun prince n'a été pendu. Les Dÿnastÿa, ou ce qu'il en restait, ont signé leur propre disparition en pensant signer une modernisation, et l'on peut difficilement le leur reprocher au vu de ce que le siècle leur promettait.

Une seule région refusa. Les Roëkël, dont le territoire couvrait la région de Robaltes, votèrent contre et maintinrent leur refus jusqu'au bout, si bien que les trente autres, qui avaient besoin de l'unanimité pour que l'acte ait quelque valeur, durent négocier. Le marché fut le suivant: les Roëkël donneraient leur signature, et en échange leur propre testament serait inséré dans le traité fondateur d'Antares, avec le même rang juridique que la Constitution elle-même. Ce texte, que l'on appelle depuis le Testament de Roëkël, à donc été pendant cent soixante-dix ans l'un des deux textes fondateurs de la République antarienne, et pendant cent soixante-dix ans, personne n'a été capable de dire ce qu'il contenait, pour la simple raison qu'il avait été perdu.

C'est un saloniste de l'ALMA, Marsile Valéron, qui l'a retrouvé dans la Bibliothèque Interdite des sous-sols de l'établissement, et c'est Chloé Këülträ qui l'a déchiffré, en pleine guerre civile, dans un alphabet mixte que plus personne ne lisait. Le rôle que ce texte à joué dans les procès de 2019 est connu de tous et n'a pas sa place dans une notice d'histoire générale. Retenons seulement ceci, qui suffit: la République d'Antares est née d'une signature que plus personne, ensuite, n'a su relire.

Les Deux Siècles de Silence:

On ne nous a pas interdits. C'est plus subtil que cela, et c'est aussi plus efficace. Aux alentours de 1895, quand la République abandonna le latin et l'italien au profit du français, elle en profita pour franciser l'intégralité de ses toponymes, et les noms corvuns des villes et des rivières disparurent des cartes en même temps que les terminaisons italiennes, sans qu'aucune loi n'ait eu besoin d'être votée pour cela. Le corvun ne fut jamais interdit dans les écoles: il n'y fut simplement jamais enseigné, ce qui revient au même en trois générations.

Et pourtant, la culture s'est perpétrée. À Henne, la ville de mémoire, où l'on savait encore quel bâtiment avait été le siège du conseil, et où l'on continuait à se reconnaître entre soi par des tournures que les Antariens prennaient pour un accent régional. À Robaltes, où elle était bien plus minoritaire mais infiniment plus vivante, avec ces hommes en fédora et en long manteau noir que l'on croisait dans les rues comme un espèce de croque-morts sortis d'un enterrement, et c'était bien un enterrement perpétuel qu'ils vivaient. À Gardevant enfin, sur les wharfs, où les casquettes bleues des pêcheurs sud-corvuns tenaient lieu d'uniforme à une communauté d'un demi-million d'habitants dont l'administration ne savait à peu près rien.

Personne ne leur en voulait, et il ne voulaient de mal à personne. C'est toujours le cas pour eux, d'ailleurs. Mais les dernières années du régime ont changé la donne: fichage des familles, surveillance des communautés en ligne qui parlaient de folklore corvun, arrestations préventives de figures locales avant même qu'elles n'aient de mouvement à diriger, et des campagnes de fouilles archéologiques menées par un service de renseignement plutôt que par une université, ce qui, il faut l'admettre, aurait dû alerter d'avantage de monde qu'il ne l'a fait. Interrogée à ce sujet quelques jours après l'enlèvement du maire de Henne, la saloniste Palatine de Rigault parlait déjà, elle, des "rémanents d'une culture préantarienne dévaluée". Elle avait deux siècles et six mois d'avance sur le reste du pays.

Le Schwarzpunkt:

Il faut maintenant parler de 2009, et de ce que l'on appelle depuis le Schwarzpunkt, le point noir. Le nom vient du Deutschkorvus, et il vient précisement d'une photographie postée cette année là sur un forum d'amateurs consacré aux vieilles pierres du quartier des Pavés: on y voyait l'angle d'une chapelle désaffectée de Henne, et dans le coin haut du cliché, une tache noire parfaitement ronde que personne n'a jamais expliquée et dont l'auteur du post jurait qu'elle n'était pas de son fait. Un défaut de capteur, ont dit les uns. La marque d'un Cierge, ont dit les autres, et ce sont eux que l'on a écouté.

Ce qui s'est passé ensuite tient à peu près de l'accident. Le fil s'est allongé sur des centaines de pages, d'autres photographies sont arrivées de Robaltes, de Gardevant et des marches de l'est, chacune avec son point noir et chacune commentée dans un mélange de français, de corvun approximatif et de Deutschkorvus, et il s'est formé là, en l'espace de trois ou quatre ans, quelque chose que ni l'Etat, ni l'Eglise, ni l'ALMA n'avaient vu venir: une génération entière d'adolescents qui reconstruisait sa propre religion. Le Catholicisme Corvun, tel qu'on le pratique aujourd'hui, est né sur ces forums là. Le cadre reste catholique, la messe reste catholique, les saints sont toujours ceux de Roncevaux, mais on y trouve les Cierges, on y trouve Shaula et l'étoile mère, on y trouve le Jeu et le pari qui va avec, et l'on y trouve surtout la conviction que tout cela avait toujours été là et qu'il ne s'agissait que de le remettre à l'endroit.

Ces gamins ont fait en dix ans, avec des scanners de mauvaise qualité et les enregistrements de leurs grands-parents, d'avantage pour la langue corvienne que l'ALMA en un siècle: lexiques, transcriptions de chansons, relevés de recettes, listes de noms de Dÿnastÿa recopiés sur des pierres tombales. Il faut dire aussi, et personne à Corvus n'aime beaucoup qu'on le dise, que nul ne sait plus faire aujourd'hui le partage entre ce qui a été transmis et ce qui a été reconstitué, voir inventé de bonne foi par un lycéen de Battersby un dimanche après-midi. Le mouvement à d'ailleurs produit son propre contraire, puisque c'est du même épisode que datent les premiers forums de Lutte Anti-Cierges, qui tenaient tout cela pour une hérésie et qui le tiennent toujours.

Les parents y ont vu une lubie d'adolescents, l'administration un folklore régional inoffensif, et la MIRA, elle, s'est mise à les lire, ce qui en fait la seule institution du pays à avoir compris de quoi il s'agissait. Car en 2018, ces adolescents avaient vingt-cinq ans. Ce ne sont pas des historiens qui sont descendus dans la rue à Henne. C'était eux.

La Guerre des Ombres:

Le maire de Henne disparut dans la nuit du 25 au 26 juin 2018. Il fut détenu quelques mois dans un appartement de la ville, autorisé à téléphoner à sa femme et à ses deux enfants, nourri correctement, puis relâché vers la Zone Humanitaire Indépendante de Roncevaux une fois le pays pleinement en feu, et il a lui-même reconnu par la suite avoir apprécié l'accueil qu'on lui avait réservé, ce qui reste à ce jour la chose la plus corvunne de toute cette guerre. L'enlèvement n'était pas une demande de rançon, c'était une phrase: nous avons toujours vécu ici, même avant la proclamation de votre république.

Ce que le public n'a su que très tard cependant, et cela durant les procès tenus après la guerre des ombres, c'est que l'enlèvement avait été volontairement incité et permis par la MIRA qui aurait du s'assurer de la sécurité du maire, elle avait notamment dressé des accords souterrains qui garantissait la protection du mouvement suite à cette exaction. L'objectif pour la MIRA n'avait jamais vraiment été de déclencher une guerre fondé sur cela, mais de se créer un filet de sécurité matérialisé par un bouc émissaire évident si leur stratégie pour se rapprocher de l'armée venait à être démasquée. Et pour Corvus, le message n'était qu'un écho des Dÿnastÿa: Jamais une seule personne ne gouvernera.

Le même soir, à la taverne du Pieu Vert, Lÿsä Köwnatör s'adressait aux représentatifs corvuns pour annoncer que le pays reprenait ce qu'on lui avait volé. Six jours plus tard, le 2 juillet 2018, un jeune homme du nom de Sävyk déjeunait dans le vieux quartier de Henne, seul, après une matinée de travail. Il avait pris le filet de boeuf à la sauce margalaise et la purée façon roncevalloise. Un commandant de la MIRA l'a abattu d'une balle devant la terrasse, devant les enfants qui jouaient aux billes sur la petite place, devant sa cousine que l'on emmenait, et devant la femme qui l'avait vu naître. L'incident ne fit pas une colonne dans les journaux du lendemain. On raconte encore à Henne que la purée qu'il n'a jamais finie resta chaude pendant des heures sur la table.

Après la fuite de plusieurs documents de la MIRA et un besoin urgent de distraire l'état de son affaire sur le bord de la découverte, c'était la seule option viable pour le service. Leur stratégie discrète avait mal marché, et ils devaient se rabattre dans leur filet de sécurité, soit la force.

C'est cette date, et pas celle de l'enlèvement, que la Fédération retient comme le premier jour de la guerre civile. Sävyk en fut la première victime, l'une des seules victimes civiles d'ailleurs, et il en aurait été la dernière si quelqu'un, ce jour là, avait pris la peine d'écrire son nom quelque part.

La suite est une guerre, avec ce que cela suppose de ratés, de villes perdues et de calculs faux. Sièges de Henne et de Robaltes, dont les percées à l'été 2018 restent les deux plus grandes victoires de la période. Loi martiale sur tout le territoire. Puis la longue contre-attaque du nord, qui expulsa la MIRA région après région, et Carnaux, où plus de dix mille hommes sont tombés pour une percée que l'on à obtenue quand même, et dont le désastre est directement à l'origine de la création de l'aviation corvienne à Robaltes. Au sud, les Casquettes Bleues de Gardevant, que le commandement du nord soupçonnait encore d'être un leurre du renseignement adverse, prirent la base navale de la ville dans la nuit du 7 décembre 2018 avec sept mille volontaires, puis anéantirent l'armée envoyée les y reprendre en refermant sur elle une ville entière. Quand à l'est et au nord-est, les régiments professionnels du Général Thomas de Vitriers tenaient Séralpine dans la neige avec des effectifs dérisoires et les volontaires kartiens de la compagnie Zagraniczna.

Il serait malhonnête de résumer trois cents jours de combats à une liste de victoires. Corvus a gagné sur son propre terrain, presque uniquement sur son propre terrain, avec des conscrits, des chasseurs hérités et des cartes dessinées à la main. Le reste, ce sont des villages, et les villages n'ont pas de nom dans les manuels.

Le Concordat de Shaula:

Le 11 septembre 2018, alors que le pays se déchirait déjà depuis dix semaines, la Loduarie Communiste franchit la frontière nord et détruisit dans la première heure la quasi-totalité des pistes d'aviation du pays. Le pays ocre avait bien choisi son moment, et il faut lui reconnaître cela: personne n'attaque un Etat en guerre civile par accident.

Ce qui s'est passé cette nuit là n'a duré qu'une nuit, et reste pourtant ce que les deux camps ont fait de plus intelligent en dix mois. En quelques heures d'appels téléphoniques entre Ryämö Köwnatör et le chef du Haut Conseil de la MIRA, les sièges de Henne et de Robaltes furent discrètement levés, les mines déterrées et relocalisées, les camions radars dispersés, et les deux arsenaux qui se tiraient dessus la veille se rencontrèrent pour la première fois. Il fallut lui trouver un nom, et l'on retint celui de Shaula, l'étoile soeur, la gardienne du Jeu: le Concordat de Shaula.

L'invasion fut repoussée le jour même. Le lendemain matin, la guerre civile reprennait exactement là où elle s'était arrêtée, ce qui a beaucoup fait rire les observateurs étrangers et beaucoup moins ceux qui avaient tenu la ligne. Deux camps qui se haïssent peuvent tenir la même tranchée pendant douze heures. Après, il faut bien recommencer.

La Fédération:

La MIRA capitula le 20 avril 2019. Huit jours plus tard, le 28 avril 2019, la Fédération de Corvus, Körvän Lÿto, était proclamée, et les procès s'achevèrent le 10 mai suivant. Ce qu'ils ont établi, ce que la MIRA avait fait et ce qu'elle avait cru faire, appartient aux minutes du tribunal et à ceux qui les liront. À ce stade, et même des semaines avant la fin de la guerre, le gouvernement dit "Légitime" siégeant à Roncevaux avait annoncé son support aux forces de Corvus, et une écrasante majorité des civils et de l'opinion publique avait désormais écarté un futur acceptable sous un autre drapeau que celui de pique. Tout le monde voyait à présent des siècles d'histoire saccagée, tout le monde voyait un service secret complètement déchiré et déchirant, et surtout, personne ne comptait revenir à une culture qui n'honorait pas sa précédente, mais qui l'étouffait.

La Fédération ne s'est pas séparée d'Antares: elle lui succède, entièrement, frontières comprises. Elle a gardé Margaux pour capitale fédérale, elle a gardé le Florin, elle a gardé les administrations et les fonctionnaires qui voulaient bien rester, et elle a ajouté le corvun au français comme langue officielle sans retirer le second, ce qui a surpris quelques uns de nos voisins. Le pays compte aujourd'hui trente-et-une provinces, très exactement le nombre des principautés de 1741, chacune étant l'héritière territoriale d'un Dÿnastÿa, réparties en quatre Etats strictement égaux en droit: Corvii et sa capitale Henne, Makarii et sa capitale Gardevant, Skorpii et sa capitale Rigault, Libellii et sa capitale Lansal.

Le régime, quand à lui, est une réponse écrite à deux expériences précisement datées. Contre 1849, il refuse qu'un pays puisse se dissoudre sans l'accord de tous. Contre 2018, il refuse qu'un seul organe puisse mener une guerre au nom de l'Etat sans que l'Etat n'ait à en répondre. L'organe souverain est un collège de quatre gouverneurs et le Chancelier n'y vote qu'en cas de partage, les charges individuelles se gagnent au classement des préférences plutôt qu'à la ferveur d'une minorité, et aucun délai institutionnel ne peut être allongé par le silence. La première maxime constitutionnelle est celle de 1163, recopiée sans y changer un mot: nul ne gouverne seul.

Depuis, le pays se reconstruit et s'arme, dans cet ordre le plus souvent, quelque soit ce qu'en disent les budgets. La Marine Fédérale Corvienne à été fondée à Gardevant en mai 2019 sur l'héritage assez maigre de deux sous-marins et d'un croiseur, avec pour doctrine affichée de renoncer à la flotte de surface, et les programmes Espadon et SOFICAT ouverts le même mois en découlent directement. L'armée de l'air fédérale s'est bâtie autour de Marceline Le Fur de Robaltes, et l'on trouvera d'avantage de détails sur ces programmes dans le topic dédié aux Technologies Corviennes. Et au nord, la frontière loduarienne n'a pas bougé d'un mètre depuis 2018.

Frise Chronologique

Le Temps des Dÿnastÿa
  • 1141: Première mention écrite du mot Dÿnastÿa, dans un registre de grains de la commune de Roncevaux.
  • 1163: Serment de Henne. Cent soixante Dÿnastÿa reconnaissent un conseil commun, des poids communs et la règle selon laquelle nul ne peut représenter un Dÿnastÿa à lui seul.
  • 1247: Premiers registres tenus intégralement en corvun dans les communes du nord.
  • 1552: Séparation linguistique des Dÿnastÿa de la côte sud-ouest, à l'origine du sud-corvun.
  • 1614: Installation de familles germaniques dans les communes du centre, à l'origine du Deutschkorvus.
  • 1698: Premières missions catholiques dans les communes de l'est.
Les Trente-et-Une Principautés
  • 1741: Partition des Trente-et-Une. Les conseils restants se regroupent en trente-et-une principautés, Henne en est la capitale.
  • 1801: Accueil à l'unanimité des trente-et-un conseils des populations catholiques expulsées de Komya.
  • 1805: Ouverture des premières mines de charbon et des premières forges.
  • 1818: Les registres des principautés cessent d'être tenus en corvun. La langue sort de l'écrit pour deux siècles.
  • 1847: Fondation de la communauté ecclésiastique entre les trente-et-une principautés.
La Dissolution
  • 1849: Dissolution volontaire des principautés et proclamation de la République d'Antares. Les Roëkël sont les seuls à voter contre.
  • 1849: Insertion du Testament de Roëkël dans le traité fondateur d'Antares, au même rang que la Constitution. Le texte est perdu peu après.
  • 1852: Parution de "Arion ou l'Union-Monde" de Nicola Maleville, premier ouvrage antarien à mentionner les conseils corvuns, et à les décrire comme une curiosité éteinte.
  • 1895: Francisation générale des toponymes. Les noms corvuns disparaissent des cartes.
Les Deux Siècles de Silence
  • 1901: Apparition à Robaltes du fédora et du long manteau noir comme signe de reconnaissance.
  • 1934: Interdiction administrative des enseignes bilingues dans les commerces de Henne.
  • 1968: Premier relevé universitaire du sud-corvun de Gardevant, classé à tort comme un patois de pêcheurs.
  • 2009: Episode du Schwarzpunkt. Une photographie et son point noir inexpliqué lancent le fil de forum d'où sortira le Catholicisme Corvun.
  • 2012: Premiers lexiques corvuns et premières transcriptions de chansons mis en ligne par les forums du Schwarzpunkt.
  • 2014: Apparition des premiers forums de Lutte Anti-Cierges, nés en réaction au même épisode.
  • 2017: Campagnes de fouilles archéologiques menées par la MIRA et surveillance des communautés en ligne issues du Schwarzpunkt.
La Guerre des Ombres
  • 26 Juin 2018: Enlèvement du maire de Henne. Adresse de Lÿsä Köwnatör aux représentatifs corvuns à la taverne du Pieu Vert.
  • 2 Juillet 2018: Sävyk est abattu par la MIRA dans le vieux quartier de Henne. Premier jour de la guerre civile.
  • Juillet 2018: Soulèvement corvun. Sièges de Henne et de Robaltes.
  • Août 2018: Loi martiale sur l'ensemble du territoire.
  • 11 Septembre 2018: Invasion loduarienne. Concordat de Shaula, levée des sièges, invasion repoussée le jour même.
  • Septembre 2018: Contre-attaque du nord. La MIRA est expulsée des régions septentrionales. Prise de Daxe.
  • Octobre 2018: Percée de Carnaux, plus de dix mille morts. Création de l'aviation corvienne à Robaltes.
  • 7 Décembre 2018: Prise de la base navale de Gardevant par les Casquettes Bleues.
  • Décembre 2018: Offensive du Général de Vitriers sur Séralpine et Javellaux. Attentats de Blisonne.
La Fédération
  • 20 Avril 2019: Capitulation de la MIRA.
  • 28 Avril 2019: Proclamation de la Fédération de Corvus, Körvän Lÿto.
  • 8 Mai 2019: Fondation de l'Underspace Initiative 5
  • 10 Mai 2019: Fin des procès.
  • Mai 2019: Fondation de la KFM, Marine Fédérale Corvienne à Gardevant, Présidée par Ravasah Mëër. Ouverture des programmes Espadon, SOFICAT et expansion de Jinn.
  • Mai 2019: Fondation de la LFK, Aviation Fédérale Corvienne à Robaltes et Roxbourg (Périphérie de Camille), Présidée par Marceline Le Fur. Ouverture des programmes Ensis, Jinx et Jollybee.
  • 2019: Le corvun devient langue officielle aux côtés du français. Margaux est confirmée capitale fédérale.

Pour en savoir plus sur la guerre civile, visitez le topic "La Guerre des Ombres / Vöynÿa n Kÿyerneyta"


Topic Encore en Travaux. Sera complété au fur et à mesure pour éviter de spoiler le récit "Guerre des Ombres"
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♠ Mentalité de la Population ♠


Ce que Corvus a gardé:

Il serait malhonnête de présenter la mentalité corvunne comme une rupture avec celle qui l'a précédée, et d'ailleurs personne ici n'y tient. Deux siècles de vie commune laissent des traces qu'aucune proclamation ne défait en une nuit, si bien que le Corvun d'aujourd'hui à hérité de l'Antarien à peu près tout ce que celui-ci avait de meilleur: la fraternité d'abord, qui reste la valeur que l'écrasante majorité de la population cite en premier quand on lui demande ce qui tient le pays ensemble, l'attachement au travail et à l'effort ensuite, et enfin cette hospitalité un peu raide, un peu formelle, mais parfaitement sincère, qui fait que l'on ouvre sa porte avant de demander à qui.

Ce qui a changé, c'est la raison qu'on en donne. L'Antarien était fraternel parcequ'il croyait que la fraternité produit de la prospérité, ce qui est une position parfaitement défendable et qui à d'ailleurs bâti un pays en cent cinquante ans. Le Corvun, lui, est fraternel parcequ'il a vu ce qui arrive quand on ne l'est pas, et cela fait une différence de température que les visiteurs remarquent tout de suite sans toujours savoir la nommer.

Le second héritage, moins avouable et pourtant bien réel, est une certaine méfiance. Le pays a été envahi un 11 septembre, il a été déchiré de l'intérieur par un service qui répondait à lui-même, et il en garde une préférence marquée pour ce qui se ferme: les frontières, les portes, les dossiers. On appelle cela ici la mentalité de bloc, et elle explique à peu près tout de la politique étrangère corvunne, y compris ce qu'elle a d'irritant pour ses partenaires.

La philosophie du Jeu:

C'est le point que les étrangers comprennent le plus mal, et il faut donc l'écrire noir sur blanc: quand un Corvun parle du Jeu, il ne parle pas de la guerre, et il ne dit surtout pas que la guerre serait amusante. Le Jeu est un terme de philosophie, et accessoirement de théologie, qui désigne l'ensemble des choix que l'on prend sans pouvoir en connaître l'issue, c'est à dire à peu près tous. Se marier est un coup joué. Signer un traité est un coup joué. Descendre dans la rue un matin de juillet 2018 en sachant très bien ce qui peut arriver, c'en était un aussi.

Le pari à la corvienne se formule en une phrase que tout le monde ici connaît par coeur: le gagnant remporte tout, le perdant tombe. Ce n'est pas une bravade, c'est une description, et c'est même la description la plus honnête que l'on puisse donner d'une décision politique ou militaire prise sans information complète. Ce que cette formule interdit, et c'est là tout son intérêt, c'est de se plaindre du résultat après coup: on ne conteste pas la table à laquelle on s'est assis de son plein gré. Un homme d'Etat corvun qui perd son pari n'explique pas qu'il a été trahi par les circonstances. Il tombe, et il se tait.

De là vient aussi, et beaucoup s'en étonnent chez un peuple aussi croyant, que le jeu d'argent soit ici une activité parfaitement respectable. On joue aux cartes dans les tavernes, on parie sur l'Icebreaker, sur les élections, sur la météo des moissons, et l'on trouve des tables de jeu dans des lieux où d'autres pays mettraient un tronc d'église. Cela dit, la modération est la règle, et elle est culturelle avant d'être légale: on joue de petites sommes très souvent plutôt que de grosses sommes une fois l'an, celui qui mise ce qu'il ne peut pas perdre est considéré comme ayant mal compris le principe, et il n'y a pas d'insulte plus lourde ici que de dire d'un homme qu'il joue mal, ou qu'il joue maladivement.

Syvä ëto, Shön ëmnö:

La devise nationale se traduit par "toujours dans la douleur, jamais dans la plainte", et elle n'est pas décorative. Le Catholicisme Corvun, dont le détail doctrinal sera traité ailleurs dans cette encyclopédie, tient du catholicisme romain l'essentiel de son cadre mais s'en sépare sur un point qui change absolument tout: le purgatoire n'est pas un lieu où l'on atterrit après la mort, c'est un état que l'on traverse de son vivant. Shaula n'attend pas que vous soyez mort pour vous donner l'occasion de vous racheter, elle vous la donne maintenant, sous la forme de ce qui vous tombe dessus.

La conséquence pratique est immense. Une épreuve n'est pas une injustice à dénoncer, c'est une main que l'on vous distribue, et la seule question qui vaille est de savoir comment vous allez la jouer. Souffrir fait partie du Jeu. Se plaindre n'arrange rien, et pire, se plaindre revient à dire que l'on estime ne pas avoir mérité sa part, ce qui est à peu près la seule forme d'orgueil que la société corvunne ne pardonne pas. De la souffrance naît la salvation, et c'est pour cela, et pas par dureté de coeur, que les Corvuns ont dans tout le continent la réputation de ne jamais se plaindre.

Il faut être honnête sur ce que cela coûte, parceque cela coûte cher. Les médecins de Henne répètent depuis des années que les patients arrivent trop tard, non par négligence mais parceque déclarer une douleur est un aveu que l'on retarde le plus longtemps possible. Les administrations reçoivent très peu de réclamations, ce qui ne veut pas dire qu'elles fonctionnent bien. Et l'on a vu pendant la guerre des unités entières demander des renforts vingt-quatre heures après le moment où il aurait fallu les demander. Une vertu poussée jusqu'au bout finit toujours par présenter sa facture.

L'entraide et les séquelles:

Si l'on veut comprendre ce qu'est devenue la solidarité corvienne, il ne faut pas regarder les discours, il faut regarder Roncevaux. Une région entière transformée en Zone Humanitaire Indépendante, des centaines de milliers de civils déplacés, logés, soignés et nourris pendant dix mois par des gens qui n'avaient pour la plupart reçu aucune formation pour cela, et une génération entière qui en est ressortie avec des réflexes qu'elle n'a jamais perdus. Aujourd'hui encore, il est parfaitement banal qu'une commune de province compte plus de bénévoles inscrits que d'électeurs présents au dernier scrutin, et les brancardiers-extracteurs comme la Croix Bleue recrutent sans jamais avoir à faire campagne.

Les séquelles, quand à elles, sont là aussi. Le pays compte une proportion d'anciens combattants extrêmement jeune, beaucoup d'entre eux ayant été conscrits avant vingt ans, et il compte également un nombre considérable de familles qui ont vécu la guerre des deux côtés de la ligne, puisque la guerre était civile et qu'un frère pouvait très bien porter l'uniforme d'en face. On n'en parle pas beaucoup, ce qui, au vu de tout ce qui précède, ne surprendra personne.

L'amitié kartienne tient une place à part dans tout cela, et c'est probablement le seul attachement sentimental que ce pays assume publiquement. Les volontaires de la compagnie Zagraniczna se sont battus dans la neige de Séralpine pour un pays qui n'était pas le leur et qui n'existait même pas encore juridiquement, et cela ne s'oublie pas. Il n'est pas rare de voir des drapeaux kartiens aux fenêtres un jour de fête, ce qui, pour une population aussi fermée, en dit assez long.

Traditions, langue et culture internet:

L'attachement aux traditions est ici d'une intensité qui déconcerte les visiteurs, et il faut se rappeler d'où il vient: ce peuple à failli disparaître sans qu'un seul coup de feu soit tiré, simplement parcequ'on avait cessé d'écrire sa langue et de dessiner ses noms sur les cartes. Un Corvun qui apprend le corvun à son enfant, qui tient le calendrier des fêtes, qui garde le vieux nom d'une rue à côté du nom officiel, ne fait pas du folklore. Il prend une assurance. Et c'est précisement pour cela que les débats sur la langue, sur les dialectes et sur l'orthographe prennent ici des proportions que l'on jugerait ailleurs disproportionnées.

Enfin, et c'est une singularité corvienne que les étrangers relèvent immédiatement, la culture internet est chez nous une culture nationale à part entière, et pas un divertissement de jeunes gens. Cela s'explique par l'histoire: c'est sur des forums, entre 2009 et 2018, que la génération du Schwarzpunkt a reconstitué ce que l'école n'enseignait plus, et les gens qui gouvernent aujourd'hui certaines administrations de ce pays se sont connus sous pseudonyme avant de se connaître sous leur nom. Il en reste une familiarité générale avec l'écrit court, l'archivage obsessionnel, l'ironie de fil de discussion, et une méfiance instinctive envers quiconque affirme quelque chose sans donner sa source.

Ce que l'on remarque en arrivant:

Quelques traits, pour finir, que les voyageurs notent tous et que nous préférons écrire nous-mêmes plutôt que de les laisser écrire par d'autres.

L'égalité entre les hommes et les femmes est totale et n'est même pas un sujet de débat, ce qui doit moins à une conquête récente qu'à un fait têtu: la guerre a été conduite, gagnée et négociée en très grande partie par des femmes, et il n'existe aucun argument disponible contre une chose que tout le monde a vue. Le sport national va dans le même sens, l'Icebreaker ne comptant qu'une seule division où hommes et femmes jouent dans les mêmes équipes et se rentrent dedans à la même vitesse.

La discrétion est une seconde nature. Deux cents ans passés à vivre une culture sans la montrer laissent une population qui répond volontiers aux questions, mais qui ne développe jamais, et qui trouve un peu suspect celui qui parle beaucoup de lui-même.

L'humour, enfin, est noir, sec, et pratiqué à tous les étages de la société y compris aux enterrements. Il ne faut pas y voir de l'irrespect. C'est simplement la seule forme de plainte que la devise autorise.
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♠ La Place de la Religion dans l'Etat et la Société ♠


Le Catholicisme Corvun:

La religion pratiquée en Corvus s'appelle le Catholicisme Corvun, et il faut d'emblée écarter le malentendu le plus courant: ce n'est ni une secte, ni un syncrétisme exotique, ni une invention de la guerre. C'est un catholicisme, avec ses messes, ses sacrements, son calendrier, ses paroisses et ses saints, dont ceux d'Antares que personne n'a jamais songé à retirer du calendrier, Sainte Maxine des mineurs en tête. Ce qui le distingue du catholicisme romain tient en deux points, et ces deux points suffisent à expliquer à peu près tout le comportement d'un Corvun.

Le premier est le purgatoire. Là où Sancte en fait un lieu où l'âme attend après la mort, la tradition corvienne en fait un état que l'on traverse de son vivant: Shaula n'attend pas que vous soyez mort pour vous donner l'occasion de vous racheter, elle vous la donne maintenant, sous la forme de ce qui vous tombe dessus. Une épreuve n'est donc pas une punition mais une offre, et la refuser en se plaignant, c'est refuser la seule main que l'on vous tendait. De la souffrance naît la salvation, et la devise nationale ne dit rien d'autre.

Le second est Shaula elle-même. La tradition la place dans la constellation de Skorpii, comme étoile soeur de l'étoile mère Antares, et lui reconnaît une fonction qui n'a pas d'équivalent romain: elle est la gardienne du Jeu. Ce n'est pas une divinité, la théologie corvienne est très ferme là-dessus et les curés le répètent chaque fois qu'un journaliste étranger fait la confusion. Shaula ne décide pas, elle tient la table. Elle veille à ce que le pari soit honnête, à ce que les cartes soient distribuées, et à ce que celui qui perd ait perdu pour de bon. On la prie donc rarement pour obtenir quelque chose, et très souvent pour avoir la force de tenir ce que l'on a engagé, ce qui est une nuance que les visiteurs mettent des années à saisir.

Le culte des Cierges:

Vient ensuite ce qui frappe tout étranger débarquant ici, et qui occupe dans la vie quotidienne infiniment plus de place que la théologie: les Cierges, Kÿntylät en corvun, ces anges déchus dont la tradition dit qu'ils n'ont pas quitté le monde et qu'ils y font leur travail, chacun le sien. Le Moqueur, le Dévoreur, le Libérateur, l'Abatteur, et tant d'autres. Chacun, sbire du purgatoire de Shaula, a ses attributs, ses jours, ses lieux, ses formules, et chacun a surtout ses témoins, car il ne se passe pas un mois sans qu'une apparition soit rapportée quelque part dans le pays.

Il faut prendre la mesure du phénomène plutôt que de sourire: les apparitions se comptent par centaines chaque année, elles sont relevées, datées, photographiées, comparées, discutées pendant des mois sur des forums entiers consacrés à cela, et elles concernent toutes les classes de la société, du docker de Gardevant au haut fonctionnaire de Margaux qui préfèrera cependant ne pas mettre son nom dessus. Le Moqueur est de très loin le plus signalé, ce qui va bien avec ce qu'on lui prête. Le Dévoreur, lui, n'apparaît presque jamais en plein jour, et les témoignages qui le concernent viennent presque tous de rêves répétés, ce qui n'a jamais empêché personne d'y croire, bien au contraire.

Le genre littéraire qui va avec est la notice de Cierge, texte court, à la deuxième personne du pluriel, accusateur, souvent rimé, que l'on trouve placardé, recopié, publié en ligne et parfois glissé sous une porte. On en compte des milliers, la plupart anonymes, dont beaucoup sont manifestement écrites par des adolescents et dont quelques unes, il faut le dire, sont de très bons textes.

Le culte a aussi produit son contraire, et celui-ci se porte très bien. Les forums de Lutte Anti-Cierges tiennent tout cela pour une superstition au mieux et une hérésie au pire, ils publient les démentis, ils démontent les photographies une par une, et ils ont ceci d'intéressant qu'ils sont pour la plupart tenus par des croyants et non par des athées. La querelle est donc interne, ce qui la rend beaucoup plus vive. Parmi eux, une autre branche aussi, souterraine au catholicisme corvun, dont très peu de personnes connaissent l'existence: celle des Antarites.

L'Eglise, et sa prudence:

L'Eglise corvienne, héritière directe de l'Eglise antarienne, a gardé de celle-ci un trait qui lui a souvent été reproché comme une légèreté et qui s'est révélé être sa plus grande force: la méfiance envers l'excès de religion. Elle enseigne la doctrine, elle tient les paroisses, elle assure les sacrements, et elle se garde soigneusement de trancher sur les apparitions. Aucune n'a jamais été reconnue officiellement. Aucune n'a jamais été condamnée non plus. Interrogé sur le sujet, un curé de campagne vous répondra le plus souvent qu'il a d'autres choses à faire, mais surtout qu'il n'est pas de son ressort de juger les actions de Shaula, ce qui est la position officieuse de tout le clergé.

Cela n'empêche pas les deux registres de se mélanger dans la pratique la plus ordinaire, et l'on entendra sans que personne ne s'en émeuve un abbé bénir un soldat au nom de Dieu, du Saint-Esprit, et aussi de Shaula, dans la même phrase et sur le même ton. C'est là que se joue la vraie religion de ce pays, bien plus que dans les textes.

Sur le jeu d'argent, la position est constante depuis toujours et découle directement de Shaula: jouer n'est pas un péché, puisque toute vie est déjà un pari. Jouer ce que l'on ne peut pas perdre en est un, en revanche, et c'est même la seule chose que l'on entendra condamner en chaire sur ce sujet.

L'Etat, techniquement laïque:

La Fédération est un Etat laïque, et il faut poser le mot avant de le nuancer. Il n'existe aucun lien officiel entre l'Eglise et l'Etat, aucun financement du culte, aucune représentation du clergé dans les institutions, aucun parti confessionnel, et la Cour Fédérale n'a jamais eu à trancher un litige sur ce point pour la simple raison que personne n'a jamais essayé.

Maintenant, la réalité. La religion est enseignée à l'école, non comme une catéchèse mais comme du patrimoine, au même titre que la langue corvienne et les registres des Dÿnastÿa, et le pays y tient précisement parcequ'il a failli perdre l'ensemble du lot en même temps: on ne sépare pas ici la foi de la culture, pour la bonne raison que ce sont les mêmes forums, entre 2009 et 2018, qui ont reconstitué les deux. Un enfant apprend qui est Shaula comme il apprend ce qu'était un conseil dynastique, et personne ne réclame le contraire.

L'Etat, quand à lui, parle religieux sans y penser. Les missives officielles se ferment sur un "Que Dieu nous garde des mauvaises surprises" que le ministère des Affaires Etrangères n'a jamais songé à retirer de ses modèles. Les inaugurations sont bénies. Le traité qui a suspendu la guerre civile le temps de repousser une invasion porte le nom d'une gardienne d'étoile, et il a été signé par un service de renseignement athée et par un mouvement révolutionnaire qui ne l'était pas. Cela ne dérange personne, et il faut bien comprendre pourquoi: une population croyante à plus de neuf dixièmes ne perçoit pas ces tournures comme religieuses, elle les perçoit comme polies.

Le seul vrai débat qu'ait connu la Fédération sur ce terrain est celui du préambule constitutionnel de 2019. La question était de savoir si l'on y écrivait Shaula à côté de Dieu, comme le demandaient plusieurs délégations, et la réponse fut non, à une majorité étroite et après une soirée que les participants décrivent tous comme la plus mauvaise du chantier. L'argument qui l'a emporté n'était pas laïque: il était théologique, et tenait en ceci que la gardienne du Jeu n'a pas à figurer dans le règlement d'une partie qu'elle arbitre.

Un étranger conclura sans doute que cette laïcité là est théorique. Il n'aura pas tort, et personne ici ne se donnera la peine de le contredire.

Les autres croyances:

Le pays est croyant dans son écrasante majorité et l'athéisme y reste rare, sans être mal vu, ce qui n'a pas toujours été le cas ailleurs sur ce continent. On compte quelques communautés orthodoxes anciennes, principalement dans les marches de l'est, dont la présence n'a jamais posé la moindre difficulté.
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♠ Politique et Institutions ♠


Organigramme

Le principe fondateur:

Toute la Constitution de 2019 est une réponse écrite à deux dates, et l'on ne comprend rien au régime corvun si l'on ne garde pas ces deux dates en tête. Contre 1849, il refuse qu'un pays puisse disparaître sur une signature obtenue à l'usure. Contre 2018, il refuse qu'un seul organe puisse conduire une guerre au nom de l'Etat sans que l'Etat ait à en répondre. Tout le reste, les quatre voix du Collège, les délais couperets, le mode de scrutin, découle mécaniquement de ces deux refus.

Trois maximes ouvrent le texte, et tout Corvun les connaît, y compris ceux qui ne sauraient pas nommer leur Gouverneur.

Nul ne gouverne seul: l'organe souverain est un collège de quatre, et c'est la phrase du Serment de Henne de 1163, recopiée sans y changer un mot.

Nul n'est élu contre la majorité: toute charge individuelle s'obtient par classement des préférences, et non en réunissant la minorité la plus enthousiaste.

Nul ne bloque par le silence: chaque étape de la procédure a un terme, et tout délai dépassé vaut accord. On ne peut s'opposer ici qu'en votant contre, jamais en se taisant.

À cela s'ajoute une séparation que le pays juge plus importante que la classique séparation des trois pouvoirs: celle qui distingue décider et administrer. Le Collège décide et n'administre rien, pas un fonctionnaire, pas un budget propre. Le Gouvernement administre et ne décide de rien qui engage la Fédération. Les deux sphères ne se recouvrent jamais, et un ministre ne peut être ni Gouverneur, ni Représentatif, ni titulaire d'une charge d'Etat.

Les quatre Etats:

La Fédération compte trente-et-une provinces, soit exactement le nombre des principautés de 1741, chacune héritière territoriale d'un Dÿnastÿa, réparties en quatre Etats strictement égaux en droit malgré des tailles très inégales: Corvii, treize provinces, capitale Henne. Makarii, sept provinces, capitale Gardevant. Skorpii, six provinces, capitale Rigault. Libellii, cinq provinces, capitale Lansal. Rien, absolument rien, ne distingue juridiquement un Etat d'un autre, et c'est la clef de voûte du système.

Chaque Etat élit son Gouverneur au suffrage universel d'Etat, et une Diète à la proportionnelle qui légifère dans ses compétences propres et contrôle son Gouverneur. Les Etats tiennent la police et l'ordre public, les terres et le cadastre, l'application de l'instruction publique, la politique linguistique et dialectale, la fiscalité locale et les communes. La Fédération garde la défense et l'armée, les affaires étrangères et les traités, la monnaie, le droit pénal, la citoyenneté et les grandes infrastructures.

Les quatre s'entendent bien, ce qui étonne toujours les commentateurs étrangers venus chercher une fracture. Il reste évidemment des taquineries, et elles sont solidement installées: Corvii serait pompeux et persuadé de détenir le vrai corvun, Makarii ne parlerait pas une langue mais un temps de brouillard, Skorpii serait forestier au point d'en être sauvage, et Libellii, personne ne sait trop, ce qui est précisement la plaisanterie. On se les envoie à table et on vote ensemble le lendemain.

Le Collège des Gouverneurs:

Le Collège est l'organe souverain de la Fédération. Il réunit les quatre Gouverneurs, et eux seuls, sous la présidence du Chancelier qui n'en est pas membre. Il fixe l'orientation stratégique et militaire, engage les forces, ratifie les alliances, adopte les Décrets de Défense, nomme quatre des neuf juges fédéraux, donne un avis conforme sur toute loi touchant aux compétences des Etats, et peut renvoyer une loi à l'Assemblée, une fois et une seule, avec ses motifs.

Les décisions se prennent à la majorité des quatre voix. Le Chancelier ne vote pas, sauf en cas de partage à deux contre deux, où sa voix départage. L'unanimité est exigée pour trois choses seulement: la déclaration de guerre, les Décrets de Défense et la révision constitutionnelle.

Le mandat est de quatre ans, renouvelable une fois, et le Collège se renouvelle par moitié tous les deux ans, Corvii et Libellii votant une année, Makarii et Skorpii deux ans plus tard. Il n'est donc jamais entièrement neuf, et sa composition bascule nécessairement au milieu de chaque mandat de Chancelier, ce qui est voulu.

Un Gouverneur ne peut être démis ni par le Chancelier, ni par le Collège, ni par l'Assemblée. Il ne peut l'être que par ses propres électeurs, sur pétition d'un dixième du corps électoral de son Etat suivie d'un vote.

Le Chancelier et son Gouvernement:

Le Chancelier est élu au suffrage universel de toute la Fédération, pour cinq ans, une seule réélection possible. Un Gouverneur qui se porte candidat démissionne de son Etat au dépôt de sa candidature.

Il préside le Collège et en fixe l'ordre du jour, il départage les partages, il nomme et révoque ses ministres à sa guise, il conduit les affaires étrangères et signe les traités que l'Assemblée ratifie, il promulgue les lois, et il est chef nominal des armées, tout engagement de forces exigeant une majorité du Collège. Ce qu'il ne peut pas faire mérite d'être listé aussi, parceque c'est plus court chez la plupart des chefs d'Etat étrangers: il ne peut ni légiférer par ordonnance, ni dissoudre l'Assemblée, ni révoquer un Gouverneur, ni opposer un veto à une loi, ni adopter seul un Décret de Défense.

Son arme propre est le référendum. Quand un texte est bloqué deux fois entre le Collège et l'Assemblée, ou après quatre-vingt-dix jours de blocage sur un même texte, il peut le porter directement devant le corps électoral. Et sa révocation suit la même logique: l'Assemblée ne peut pas le renverser, elle peut seulement, aux trois cinquièmes, convoquer un référendum de révocation. Le peuple l'a fait, le peuple seul le défait.

Le Gouvernement, lui, est une sphère entièrement distincte. Aucun ministre ne représente un territoire, tous représentent une fonction. Il prépare le budget, exécute les lois, tient les ambassades et dirige l'administration fédérale. L'Assemblée peut censurer un ministre isolément ou le Gouvernement entier à la majorité absolue, auquel cas le Chancelier recompose, mais reste en place, puisqu'il ne tient pas son mandat d'elle.

L'Assemblée des Représentatifs:



Chambre unique. Il n'y a pas de seconde chambre en Corvus, et la raison est simple: les territoires sont déjà représentés, et beaucoup mieux, par leurs Gouverneurs au Collège.

L'Assemblée compte deux cent quarante-huit sièges, soit trente-et-une provinces multipliées par huit. Huit Représentatifs par province, sans quota, sans recensement et sans calcul: la carte suffit à donner la règle, ce qui vaut mieux qu'une formule que personne ne vérifie. Cela donne cent quatre sièges à Corvii, cinquante-six à Makarii, quarante-huit à Skorpii et quarante à Libellii. Le scrutin est proportionnel de liste dans chaque Etat, le mandat de quatre ans, et la chambre n'est pas dissoluble.

La doctrine corvienne du vote tient en une phrase que l'on apprend à l'école: on classe des personnes, on répartit des idées. Condorcet pour les charges individuelles, proportionnelle pour les courants.

L'Assemblée vote la loi et le budget, ratifie les traités et les Décrets de Défense, censure le Gouvernement, ouvre les commissions d'enquête, élit trois juges fédéraux aux trois cinquièmes, et saisit la Cour au cinquième de ses membres. L'initiative des lois appartient à vingt Représentatifs, au Chancelier, au Collège, à une Diète d'Etat, ou à une initiative populaire réunissant deux pour cent du corps électoral, ce dernier canal étant nettement plus utilisé que ne l'avaient prévu les rédacteurs.

Les trois vitesses de la loi:

C'est le coeur du régime, et la réponse la plus directe à ce que le pays a vécu: un Etat qui vient d'être envahi ne peut pas légiférer en dix-huit mois, et un Etat qui sort d'une guerre civile ne peut pas laisser un homme décider seul. Corvus a donc trois circuits, chacun avec son déclencheur et son prix.

La voie ordinaire tient en soixante jours au maximum: trente jours de commission, quinze jours de vote, quinze jours de renvoi motivé du Collège une seule fois, promulgation immédiate. Sur renvoi, l'Assemblée passe outre à la majorité absolue.

La voie accélérée tient en sept jours, et se déclenche à double clef, soit par le Chancelier avec l'accord de trois Gouverneurs sur quatre, soit par deux cinquièmes de l'Assemblée. Commission en soixante-douze heures, débat en quarante-huit, vote immédiat, et le Collège y perd son droit de renvoi.

Le Décret de Défense, enfin, tient en vingt-quatre heures. Le Collège, à l'unanimité des quatre, adopte un texte qui a force de loi sans passer par l'Assemblée, et uniquement en matière de défense, d'armement, de mobilisation, d'industrie militaire et de sécurité du territoire. Les garde-fous sont lourds et c'est voulu: un seul Gouverneur suffit à l'empêcher, la publication intégrale sous vingt-quatre heures est obligatoire et un décret secret est nul de plein droit, il ne peut ni créer un impôt, ni toucher au droit pénal, ni suspendre une liberté, et il devient caduc au bout de quatre-vingt-dix jours si l'Assemblée ne l'a pas ratifié. En cas d'attaque armée sur le sol fédéral, l'unanimité tombe à trois Gouverneurs sur quatre, et l'Assemblée comme la Cour siègent en permanence jusqu'à la fin des hostilités.

Le décret n'est pas un pouvoir, c'est une mèche: ce qu'il gagne en vitesse, il le paye en durée de vie.

Reste la règle qui tient tout l'édifice, et que l'on appelle ici la règle du silence. Aucun organe ne peut bloquer un texte en ne faisant rien. Une commission qui ne rend pas son rapport en trente jours voit le texte partir en séance tel quel, un Collège qui ne renvoie pas en quinze jours a laissé promulguer.

La méthode de Condorcet:

L'électeur corvun ne coche pas un nom, il classe les candidats. Il peut n'en classer qu'une partie, les non classés étant réputés derniers ex aequo. On compare ensuite les candidats deux à deux, et est élu celui qui gagne tous ses duels, ce qui est le cas neuf fois sur dix et suffit à la plupart des scrutins.

Il arrive cependant que personne ne gagne tous ses duels, parceque les victoires tournent en rond: A bat B, B bat C, et C bat A. On applique alors la Règle du Chemin, qui tient elle aussi en une phrase: on ne regarde plus seulement les coups directs mais les chaînes de victoires, et une chaîne ne vaut que son maillon le plus faible. La victoire la plus solide l'emporte sur la victoire la plus étroite. En cas d'égalité parfaite, et cela n'est encore jamais arrivé, la Cour Fédérale procède au tirage au sort entre les seuls candidats à égalité.

Méthode de Condorcet

L'effet politique de tout cela mérite d'être dit franchement, parceque les rédacteurs l'ont cherché. Dans un scrutin majoritaire, il suffit d'être le plus aimé, et un candidat adoré par trente-huit pour cent du pays l'emporte même si les six autres dixièmes le refusent en bloc. Avec Condorcet, il faut être le moins refusé. C'est un régime taillé contre l'homme providentiel, et il l'assume.

La Cour Fédérale:

Neuf juges, mandat de neuf ans non renouvelable, inamovibles, et une composition faite pour qu'aucun organe n'y détienne la majorité: quatre nommés par le Collège, un par Gouverneur, trois élus par l'Assemblée aux trois cinquièmes, et deux nommés par le Chancelier. Les neuf élisent leur Président entre eux, par Condorcet, pour trois ans.

Elle contrôle la constitutionnalité des lois et des Décrets de Défense, tranche les conflits de compétence entre la Fédération et les Etats, juge le contentieux électoral, procède au tirage au sort en cas d'égalité parfaite, et juge les membres du Collège ainsi que le Chancelier. Elle peut être saisie par le Chancelier, par deux Gouverneurs conjointement, par un cinquième de l'Assemblée, par une Diète d'Etat, ou par dix mille citoyens, ce dernier chiffre étant volontairement bas.

Le paysage politique:

Sur l'échiquier international, la Fédération se situe au centre gauche, et le mot socialisme s'emploie ici sans la moindre gêne, à condition de préciser lequel.

La question des classes existe bel et bien, et il serait malhonnête de la gommer, puisqu'elle est l'un des deux ou trois griefs qui ont mis les gens dans la rue. Ce que Corvus a reproché à la République d'Antares n'est pas d'avoir eu des riches, c'est d'avoir déplacé son centre de gravité. Un pays fondé sur la forge, la mine et le travail avait fini par tourner autour du parquet de la bourse de Margaux, ses ministres se rachetaient comme des créances, ses grandes maisons écrivaient elles-mêmes les lois qui les concernaient et les faisaient voter par des élus qu'elles finançaient, et l'ouvrier de Robaltes qui lisait tout cela dans son journal du matin comprennait très bien que la prospérité dont on lui parlait avait cessé de descendre jusqu'à lui. La MIRA n'a rien inventé de ce mécontentement là. Elle l'a trouvé déjà mûr, et c'est bien pour cette raison qu'elle a cru pouvoir s'en servir.

Corvus est né de ce constat, et il faut le dire tel quel: le mouvement est né du peuple, et il est né d'internet. Il est né dans une poissonnerie de Gardevant, dans l'arrière-salle d'une taverne de Henne, sur des forums tenus par des lycéens, dans des salles de classe et dans des casernes de conscrits. Aucun homme d'affaires ne figure parmi ses fondateurs, aucun conseil d'administration n'a financé sa presse, pas un seul de ses dirigeants n'était riche avant la guerre, et c'est une chose dont ce pays tire une fierté qu'il ne cherche pas une seconde à dissimuler.

Et pourtant, la Fédération n'a fermé ni la bourse de Margaux, ni les maisons de négoce, ni quoi que ce soit d'autre. Les hommes d'affaires sont toujours là, le Florin se cote toujours, les entreprises appartiennent toujours à ceux à qui elles appartenaient, et personne ne réclame le contraire. Ce qui a changé n'est pas la propriété, c'est le vocabulaire, et en Corvus le vocabulaire compte plus qu'ailleurs. On ne parle jamais de classe ici. On dit camarade, et on le dit au patron comme au docker, au courtier de Margaux comme au pêcheur des wharfs, parcequ'ils ont tous les trois traversé les mêmes dix mois et que deux d'entre eux au moins ont dormi dans la même halle de Roncevaux. Ce n'est pas du communisme, personne n'en veut et personne n'en réclame. C'est simplement le refus, appris à la dure, qu'un pays se remette un jour à tourner autour d'un seul de ses étages.

Il faut y ajouter l'autre moitié, qui surprend souvent ceux qui n'ont lu que la première: sur tout ce qui touche aux libertés, ce pays est franchement libertaire. Aucun parti n'est interdit, y compris ceux que la Constitution antarienne prohibait nommément, et cette abrogation fut l'un des tout premiers votes de l'Assemblée. Un décret secret est nul. Toute charge individuelle est révocable par ceux qui l'ont élue. Deux pour cent du corps électoral suffisent à déposer une loi, dix mille citoyens à saisir la Cour. On se méfie beaucoup moins ici d'une idée que d'un homme seul.

La troisième composante est la moins confortable, et nous préférons l'écrire nous-mêmes plutôt que la laisser deviner: ce collectif est un collectif de bloc. Il ne sort pas d'une réflexion sur la justice universelle, il sort d'une guerre civile et d'une invasion, et il regarde vers l'extérieur avec une prudence que nos partenaires trouvent parfois excessive. Un peuple envahi pendant qu'il se battait contre lui-même ne développe pas le même goût du grand large qu'un peuple tranquille. On met en commun parcequ'on tient ensemble, ou parcequ'on tombe ensemble.

Une précision, enfin, puisque la question nous est posée régulièrement par nos voisins. La Fédération n'est pas un Etat ethnique et sa citoyenneté n'a jamais été une affaire de sang. Les Antariens ne sont pas des étrangers chez eux, ce sont des citoyens comme les autres, la République a gardé ses fonctionnaires, le français est resté langue officielle, quatre langues sont reconnues, et aucun guichet de ce pays n'a jamais demandé à personne de quel Dÿnastÿa il descendait pour lui délivrer un passeport. Le peuple corvun a été effacé une fois. Il n'a aucune envie d'apprendre le métier d'effaceur.

Les courants représentés à l'Assemblée se répartissent aujourd'hui entre une gauche de solidarité issue du mouvement et largement dominante, une gauche municipaliste et coopérative très implantée dans les ports du Makarii, un courant patrimonial attaché à la langue, au calendrier et aux traditions, socialement conservateur mais parfaitement à gauche sur l'économique, une liste d'anciens volontaires centrée sur la défense et les questions d'anciens combattants, un courant né des forums qui ne parle que de transparence, d'archives ouvertes et de démocratie directe, et enfin un courant libéral de Margaux, minoritaire mais ancien, héritier des milieux d'affaires de la République et qui siège sans que personne ne lui fasse la moindre difficulté. Les coalitions sont la règle, et il est parfaitement banal que la majorité de l'Assemblée ne corresponde pas à la couleur du Collège, ce que la mécanique des délais rend beaucoup moins dramatique qu'ailleurs.

Politique internationale:

La doctrine étrangère corvienne se résume à peu de chose: on ne s'invite pas, on ne commente pas, et on ne bouge pas tant qu'on n'est pas sollicité. La Fédération n'a aucune ambition territoriale, aucune vocation à arbitrer les affaires des autres, et une préférence marquée pour les accords bilatéraux courts et vérifiables plutôt que pour les grandes architectures.

Karty occupe une place que rien d'autre n'occupe. L'alliance est militaire, elle est ancienne, elle est née dans la neige de Séralpine avec les volontaires de la compagnie Zagraniczna, et elle n'a jamais eu besoin d'être vendue à la population. Everia reste un partenaire hérité de la République et traité comme tel. Avec la Loduarie Communiste, la position est celle que l'on imagine, et le 11 septembre 2018 continue de la justifier sans qu'aucun ministre ait besoin d'ajouter un mot.

Le reste tient dans une formule de doctrine militaire que l'on cite désormais en dehors de son contexte d'origine, y compris au ministère des Affaires Etrangères: un bouclier sans quelques aiguilles est un bouclier qu'on finit par contourner.
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♠ Figures Politiques Majeures ♠


Voici la liste des Personnages et Figures Politiques Majeures de la Fédération de Corvus. Vous retrouverez une liste plus exhaustive de l'intégralité des personnages importants du pays plus loin dans l'encyclopédie.

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♠ L'Underspace Initiative 5 ♠


Logo de l'Underspace Initiative 5

Ce qu'est l'Initiative:

Il faut commencer par la difficulté, parcequ'aucune définition courte ne tient debout: l'Underspace Initiative 5 est une organisation privée que la Fédération traite comme une institution, une communauté fermée que l'Etat n'inspecte pas, un investisseur qui pèse sur la bourse nationale qu'il a lui-même aidé à créer, un service de santé qui a remplacé à lui seul une branche entière de la santé publique, et accessoirement le propriétaire du complexe de cyberdéfense le plus profondément enterré du continent. Rien de tout cela n'est contradictoire de l'intérieur. Vu du dehors, en revanche, cela ne ressemble à rien de connu, et nos partenaires étrangers mettent généralement plusieures conversations à comprendre à qui ils parlent quand ils parlent à l'UI-5.

Le mot que l'on emploie ici est paragouvernemental. L'Initiative n'appartient pas à l'Etat, ne reçoit de lui aucune subvention, ne rend de comptes à aucun ministère et n'a aucun élu à son conseil. Elle n'est pas non plus une entreprise ordinaire, puisqu'elle ne distribue rien à personne et réinvestit l'intégralité de ce qu'elle gagne. Elle est, très exactement, ce qu'elle a décidé d'être, et la Fédération a décidé de la laisser faire, ce qui dans un pays construit contre les organes autonomes mérite qu'on s'y arrête un instant.

Beaucoup de Corvuns l'appellent le deuxième coeur du pays. La formule est excessive et personne à Grand Rigault ne l'a jamais revendiquée, mais elle dit assez bien ce que l'on ressent en arrivant là bas: on ne visite pas une annexe, on visite un centre.

Origines: la communauté des détenus:

L'Initiative descend directement de ce que l'on appelait pendant la guerre la communauté des détenus, et pour comprendre ce qu'était cette communauté, il faut se rappeler ce qu'était le système carcéral antarien. La République, fidèle à ses valeurs, ne punissait pas: elle soignait. Ses prisons étaient des institutions psychiatriques et des centres de réinsertion, ses détenus étaient des patients, et l'on citait volontiers ce modèle à l'étranger comme une réussite du catholicisme antarien appliqué à la loi pénale. La réalité, à l'intérieur, était un internat carcéral où l'on enfermait pour des années des gens dont le seul tort était souvent d'avoir un diagnostic et pas de famille pour le porter.

C'est de là que sortent Jade de Sainte-Istride, détenue numéro trente-trois, et les quelques centaines de personnes qui l'ont suivie lorsque le pays a basculé dans la guerre civile. Ils se sont évadés de Margaux, ils ont traversé la campagne à pied, et ils ont monté dans un coin reculé du Skorpii ce que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de tanière des scorpions: une base informatique clandestine, tenue par des volontaires versés en cybersécurité, dotée de brouilleurs anti-drones, et qui a passé la plus grande partie du conflit à ne pas se faire remarquer.

Il faut dire que la discrétion n'était pas un choix stratégique mais une nécessité, puisque le groupe n'avait ni artillerie, ni blindés, ni le moindre appui d'aucun camp. Ce qu'il avait, en revanche, c'était une capacité d'opérations spéciales que personne n'avait vue venir, et qui s'est révélée d'un coup en fin de guerre. Les quatre qui se sont fait connaître sous le nom d'Apôtres de Jade, quatre rescapés d'une patrouille meurtrière partis en reconnaissance et jamais rentrés, ont passé un mois à observer la base avancée de la MIRA à Blisonne, à éliminer discrètement ses informateurs, et à collectionner les masques de hauts gradés qu'ils portaient ensuite eux-mêmes. La nuit de l'attentat, ils ont fait sauter cinquante kilogrammes d'explosifs dans le dépôt de munitions en diversion, se sont infiltrés par les égouts jusqu'au couvent désaffecté où logeait Cassandra, du Haut Conseil de la MIRA, et l'ont abattue. Celle là même qui avait la charge d'arrêter l'offensive du Général de Vitriers.

Quatre personnes. Une base entière. Et la MIRA n'a jamais su qui l'avait frappée, ce qui explique pourquoi ce coup a été catalogué pendant des mois sous un nom de code que le pays a appris beaucoup plus tard: Scorpius.

La rencontre avec Corbino et Marlieu:

Après la capitulation, le groupe se retrouve dans une situation étrange que partagent d'ailleurs beaucoup d'unités de cette guerre: il a gagné, il n'a plus rien à faire, et il ne peut pas rentrer chez lui puisqu'il n'a jamais eu de chez lui. Une partie des détenus était juridiquement morte dans les registres, une autre était toujours sous mandat d'internement pris avant la guerre par un Etat qui n'existait plus, et pour l'écrasante majorité d'entre eux la seule adresse connue de l'administration était celle de l'établissement dont ils s'étaient évadés.

C'est à ce moment là qu'entrent Luca Corbino et Edwige Marlieu, dont on ne dira jamais assez qu'ils sont les cofondateurs de tout ce qui suit. Le couple connaissait de l'intérieur les complexes psychiatriques antariens, leur administration, leur financement, leurs registres, leurs pratiques et leurs habitudes, pour la raison très simple qu'ils y avaient travaillé et qu'Edwige Marlieu y avait fait enfermer des gens. C'est une chose que l'Initiative n'a jamais cherché à cacher et qu'elle présente au contraire comme la clef de son propre fonctionnement: personne ne sait mieux comment démonter une institution que celui qui l'a fait tourner.

Le projet est né d'une conversation dont il existe trois versions différentes selon la personne qui la raconte, et dont le contenu tient dans une question: si l'on prend les mêmes personnes, exactement les mêmes, et qu'au lieu de les enfermer on leur donne une ville, qu'es-ce qui se passe ?

Le pari est engagé en 2019, sur les terres de Grand Rigault, dans la périphérie de Camille, à quelques dizaines de kilomètres des anciens quartiers généraux de l'armée républicaine. Le choix du lieu n'est pas sentimental, il est logistique: du terrain, du granit, de l'eau, et deux voies ferrées qui ne servaient plus à rien.

La Cité de Grand Rigault:

On dit couramment la cité de Rigault, par paresse, mais l'adresse exacte est Grand Rigault, et ce que l'on y trouve n'a rien à voir avec un hôpital ni avec un village de vacances. C'est une ville. Elle a ses logements, ses ateliers, ses écoles, ses cuisines, ses serres, ses lignes de transport intérieures, ses terrains d'Icebreaker, sa propre production électrique, ses propres cliniques et ses propres règles écrites, votées et révisées par ses résidents. Elle compte aujourd'hui de l'ordre de trente-cinq mille personnes, et l'Initiative refuse obstinément de communiquer un chiffre exact, ce qui n'aide pas les statisticiens fédéraux.

Le principe d'admission est ce qui a fait sa réputation, et il est le suivant: on entre parcequ'on a besoin d'entrer, jamais parcequ'on peut payer. Les familles fortunées qui souhaitent y placer un enfant paient des sommes considérables, régulièrement dénoncées dans la presse étrangère comme obscènes, et ces sommes financent l'accueil gratuit de tous les autres. Gratuit veut dire gratuit: un adulte sans ressources entre gratuitement, une famille modeste ne paye rien, et un enfant qui s'est présenté seul au poste de garde après avoir fui ses parents entre également, sans dossier, sans lettre, et sans qu'on appelle qui que ce soit. Cette dernière règle a valu à l'Initiative plusieures procédures, toutes perdues par les plaignants, et il faut dire que la Cour Fédérale n'a pas eu besoin de beaucoup de temps pour trancher.

Les résidents relèvent de diagnostics extrêmement divers, et l'Initiative ne trie pas: schizophrénie, troubles bipolaires, troubles de la personnalité, autisme, troubles de l'attention, et tout ce qui n'entre dans aucune case. Ce qu'elle refuse, en revanche, c'est le vocabulaire. On n'est pas un patient à Grand Rigault, on est un résident. On n'a pas un dossier, on a un métier. Et l'on n'est pas un cas, on est quelqu'un que les autres appellent frère ou soeur, ce qui n'est pas une figure de style là bas mais l'usage courant, y compris dans les documents administratifs internes.

Le fonctionnement quotidien repose sur l'adaptation plutôt que sur la contrainte, et c'est la seule chose sur laquelle l'Initiative n'accepte aucune discussion. On ne redresse personne. On aménage: les horaires, le bruit, la lumière, la densité des lieux communs, le rythme du travail, la façon de donner un ordre, la façon d'annoncer un changement. Les ateliers tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre parceque certains résidents ne dorment pas la nuit et qu'il a paru plus simple d'ouvrir l'atelier que de leur faire prendre un traitement pour dormir comme les autres. Toute la cité fonctionne sur ce raisonnement là, poussé jusqu'à ses conséquences matérielles, et c'est précisement ce qui la rend impossible à copier: il ne s'agit pas d'une méthode, il s'agit d'un budget et d'une architecture.

Ce que l'Initiative a remplacé:

En moins de deux ans, la Cité a vidé l'ensemble du dispositif psychiatrique carcéral hérité de la République. Les internats ont fermé les uns après les autres, non par décision politique mais par défaut d'entrants, les familles préférant Grand Rigault et les juges y adressant directement les personnes qu'ils ne savaient pas où placer. L'Etat, quand à lui, n'a pas eu à voter grand chose: il a simplement cessé de reconstruire ce qui tombait.

Il faut mesurer ce que cela représente. Un pays a confié, en pratique et sans texte fondateur, une branche entière de sa santé publique et une partie de son système pénal à un acteur privé qui ne lui doit rien. Aucun ministre n'inspecte la Cité. Aucun corps de contrôle n'y entre sans invitation. Les seules données que la Fédération possède sur ses trente-cinq mille résidents sont celles que l'Initiative accepte de lui transmettre, et elles sont transmises, régulièrement et complètement, parceque l'Initiative y trouve son intérêt et non parcequ'une loi l'y oblige.

C'est un pari, au sens le plus corvun du terme, et le pays en a parfaitement conscience. Il l'a pris pour trois raisons qu'il assume: les résultats sont là et ne se discutent pas, la population a très majoritairement soutenu la démarche dès la première année, et le souvenir de ce que faisait l'ancien système à ces mêmes personnes est encore assez frais pour couper court à la plupart des objections de principe.

Les hôpitaux publics, eux, n'ont pas disparu et continuent leur travail sur tout le reste. La différence est qu'ils ne gardent plus personne pour la seule raison que personne ne veut de lui.

Les talents, et Alice Starr:

La deuxième réputation de l'Initiative est venue d'ailleurs, et beaucoup plus vite que prévu. Une communauté de trente-cinq mille personnes qui organise le travail autour de ce que chacun sait faire plutôt qu'autour de ce que chacun devrait faire finit mécaniquement par produire des compétences que personne n'avait commandées, et la Fédération s'est retrouvée en deux ans avec des cartographes, des cryptographes, des relieurs, des acousticiens, des traducteurs d'ancien corvun, des mécaniciens de précision et des analystes de données là où elle n'avait auparavant que des dossiers médicaux.

Le cas le plus connu, et de très loin, est celui d'Alice Starr, que le pays connaît sous le nom de Jupiter. Elle a écrit seule le noyau logiciel FishOS, aujourd'hui embarqué dans à peu près tout ce que Riaa Balistiques produit et dont l'infaillibilité est devenue un argument de vente que l'industriel n'ose plus formuler autrement qu'avec prudence. Elle a conçu ensuite le système de cyberdéfense Fisheye, qui a tenu le pays entier à l'abri des offensives de Saturne pendant toute la période où celle-ci s'était donné pour objectif de l'anéantir. Et elle a hérité, dans des circonstances sur lesquelles ni elle ni l'Initiative n'ont jamais accepté de s'exprimer publiquement, du système d'attaque Rhéa.

Ce dernier point mérite d'être dit franchement, parceque tout le monde le sait: la capacité offensive corvienne dans le domaine informatique n'a pas été développée par l'Etat, ni par un contractant militaire, ni par une école. Elle a été prise à l'ennemi par une résidente de Grand Rigault, et elle est restée entre ses mains.

Riaa Balistiques a proposé des marchés. Sylogis a proposé des marchés. La KFM a proposé des marchés. Alice Starr a signé une partie de ces contrats et refusé l'autre partie, et à ce jour aucune administration du pays n'est parvenue à obtenir qu'elle travaille ailleurs qu'à Grand Rigault, ce qui, tout bien pesé, arrange à peu près tout le monde.

Il ne faudrait cependant pas résumer l'Initiative à ses prodiges, et elle est la première à le dire. La très grande majorité de ses résidents ne révolutionne rien du tout: ils tiennent un atelier, une cuisine, une salle de classe, un guichet, une équipe de nuit, et c'est exactement le but. Ce que l'Initiative revendique n'est pas de fabriquer des génies, c'est de donner à des gens une raison d'être là, ce que la langue de la Cité appelle simplement une place. Les prodiges, quand il y en a, sont le sous-produit.

Le bras armé: la JGK-4:

Restait la question des unités. À la fin de la guerre, les groupes qui avaient conduit les opérations spéciales de la communauté n'avaient plus de guerre à mener, et l'Initiative se retrouvait avec des combattants extrêmement entraînés, extrêmement coordonnés, et sans aucun statut.

L'unité qui en est sortie porte le nom de JGK-4, Jagdgruppe Korvus 4, en Deutschkorvus, et le chiffre quatre n'y est pas décoratif: il est là en l'honneur des quatre Apôtres de Jade. On l'appelle plus volontiers la Kerzenwacht, la veille des cierges. Ses missions officielles sont la protection des cités de l'Initiative, l'extraction de résidents en difficulté hors du territoire fédéral, et l'intervention spécialisée lorsque la Fédération la sollicite, ce qu'elle fait plus souvent qu'elle ne l'admet dans ses budgets.

En face, du côté de l'Etat, se trouve le JASH, Jaegerkorpset af Sankt Hedwig, monté après la guerre par Eeva Ëlmäë, celle que tout le pays connaît encore sous son ancien nom d'agente, Calliope. Le nom est en Landskärvian, la langue des marches de l'est, et il faut noter au passage la coïncidence: les deux organes de sécurité les plus sensibles de la Fédération portent des noms dans deux langues minoritaires du pays, l'un en Deutschkorvus et l'autre en Landskärvian, quand l'armée, la marine et l'aviation sont toutes trois nommées en corvun. Personne ne l'a décidé. C'est simplement là qu'ils sont nés.

Le partage des tâches entre les deux s'est fait très vite et tient toujours. Le JASH prend le renseignement, l'analyse, l'infiltration et le contre-espionnage, dans le registre de ce que les pays étrangers répartissent entre un service intérieur et un service extérieur. La JGK-4 prend l'intervention, l'assaut, l'extraction et la protection rapprochée. L'un cherche, l'autre entre. Ils travaillent ensemble presque continuellement, et l'un des deux n'appartient pas à l'Etat.

Ce dernier point n'est pas un accident, ni une négligence, ni le résultat d'un rapport de force. C'est un choix constitutionnel dont les raisons méritent une entrée à elles seules, et elles l'auront. Disons seulement ici qu'un pays qui a vu un service unique, autonome et étatique déclencher une guerre civile contre sa propre population a de bonnes raisons de ne plus jamais vouloir d'un service unique, et de trouver un certain confort à ce que celui qui frappe et celui qui renseigne ne relèvent pas du même employeur.

L'enracinement dans l'Etat:

On ne comprendrait rien à la place de l'Initiative si l'on s'arrêtait à son statut juridique. Dans les faits, elle est entrée dans la sphère gouvernementale par la porte la plus légitime qui existe, celle des urnes: Flora Hauptmann, gouverneure de l'Etat de Skorpii, où se trouve la Cité, est une ancienne de l'Initiative, et elle en a été la seconde de Jade de Sainte-Istride. Elle ne s'en est jamais cachée, elle l'a mis sur ses affiches, et ses électeurs l'ont élue en connaissance de cause par la méthode de Condorcet, c'est à dire en étant la candidate que le moins de Skorpiens refusaient.

Cela pourrait passer pour un problème et ce n'en est pas un, du moins pas aux yeux du pays, et il faut dire pourquoi. Depuis la fin de la guerre, l'Initiative a investi massivement dans les programmes civils et militaires de la Fédération, à un moment où l'Etat sortait de dix mois de destruction avec des caisses vides et une industrie à remonter. Elle a participé à la création du CorvEx, la bourse corvienne, dont elle reste l'un des principaux opérateurs. Elle place à court et moyen terme, elle en tire des sommes importantes, et elle les remet dans la santé économique du pays plutôt que dans une poche.

La raison de tout cela est parfaitement transparente et l'Initiative la répète à qui veut l'entendre: elle ne demande à l'Etat qu'une seule chose, qui est de la laisser tranquille. Elle veut son autonomie, son indépendance, ses portes fermées et le droit de gérer sa cité comme elle l'entend. En échange, elle contribue, elle finance, elle informe, elle intervient quand on l'appelle, et elle n'a jamais présenté de revendication politique d'aucune sorte. Le marché est tacite, il n'est écrit nulle part, et il tient depuis le premier jour.

La Fédération leur fait confiance. C'est un mot que l'on emploie rarement en politique corvienne, et il est ici employé exprès.

Le mécénat et la mémoire:

L'Initiative finance également, et sans la moindre obligation de le faire, une part considérable de ce qui touche à la mémoire corvienne. Les campagnes de fouilles archéologiques sur les sites préantariens, longtemps menées par un service de renseignement plutôt que par une université, sont désormais financées par elle et confiées à l'ALMA, ce qui a suffi à changer complètement la nature de ce travail. Les travaux de traduction de l'ancien corvun, les relevés de dialectes, les campagnes de numérisation des registres de commune, tout cela vit sur des crédits de Grand Rigault.

Elle entretient par ailleurs plusieurs institutions culturelles, dont le Musée des Arts Photographiques de Tassel, et elle tient sa propre collection au Musée des Torturés, dans la ville de Rigault, qui est de loin ce que l'Initiative a fait de plus étrange et de plus juste. On y trouve exclusivement des oeuvres de ses propres résidents: peintures de guerre, photographies, constructions, séries entières réalisées pendant et après le conflit par des gens qui, cinq ans plus tôt, étaient enfermés dans un internat sans avoir le droit de posséder un crayon. Le musée ne trie pas par qualité. Il expose ce qui a été fait, avec le nom de qui l'a fait, et c'est tout.

Il faut ajouter un fait que l'on découvre généralement avec surprise, et qui explique rétrospectivement beaucoup de choses: c'est cette communauté qui est à l'origine du Schwarzpunkt et qui y a le plus contribué. Les forums de 2009, ceux où une génération d'adolescents a reconstitué la langue, le calendrier et le culte des Cierges, étaient tenus en grande partie depuis l'intérieur des institutions psychiatriques antariennes, par des internes qui avaient du temps, une connexion mal surveillée et absolument rien d'autre. Le patrimoine corvun a été sauvé par les gens que le pays avait mis de côté. On ne le dit pas assez souvent, et ceux qui l'ont fait ne le réclament jamais.

La foi de l'Initiative:

L'Initiative incarne le culte des Cierges plus intensément que n'importe quelle autre communauté du pays, et cela n'a rien d'anecdotique dans son fonctionnement. Sa devise, gravée au fronton de la Cité, est en Deutschkorvus: Shaulas Fluch wird dich nicht erlösen, la malédiction de Shaula ne te délivrera pas. Il faut prendre la phrase au sérieux et dans le bon sens, parceque les visiteurs la lisent presque toujours à l'envers et y voient une menace. Elle dit exactement le contraire d'un désespoir: le purgatoire ne se lèvera pas tout seul et personne ne viendra vous en sortir, donc la seule issue est ce que vous en ferez, ici, avec ce que vous avez et avec ceux qui sont autour de vous. C'est la théologie corvienne du purgatoire vécu, appliquée à la lettre par des gens qui n'avaient aucune raison de croire à une justice différée.

Dans la pratique, la foi sert surtout de langue commune. Les offices sont fréquentés, les notices de Cierges circulent, les apparitions se discutent, et l'on relève à Grand Rigault un nombre de témoignages sans équivalent ailleurs dans la Fédération, ce dont l'Eglise corvienne s'abstient soigneusement de dire quoi que ce soit. Les résidents y trouvent un cadre partagé, un calendrier, des repères et une façon de se parler qui ne passe pas par le diagnostic de l'autre.

Il faut préciser, puisque la question revient toujours, que rien de tout cela n'est obligatoire. On pratique ce que l'on veut à Grand Rigault, on ne pratique rien si l'on préfère, et l'Initiative n'a jamais conditionné une admission ni une place de travail à une croyance. Simplement, la très grande majorité des résidents croit, et l'on n'y échappe pas plus qu'ailleurs dans ce pays.

L'expansion, et ce qui dort sous la Cité:

L'Initiative ouvre désormais d'autres cités à travers la Fédération, plus petites, plus spécialisées, souvent adossées à un bassin industriel ou à une université, et le mouvement s'accélère à mesure que les listes d'attente de Grand Rigault s'allongent. Mais Grand Rigault reste le point dur, et le mot est faible.

La Cité est une forteresse. Gardée par la JGK-4, non surveillée par l'Etat, elle ne s'ouvre que sur invitation, ses postes de garde sont tenus par des résidents, et il n'existe aucun texte fédéral permettant à qui que ce soit d'y entrer contre son gré. En surface, on trouve une communauté qui vit ensemble, des ateliers ouverts la nuit, des serres, des enfants, des terrains de sport et des gens qui se disent frères et soeurs.

Et à des dizaines de mètres en dessous, on trouve le reste. Tout le département de cyberespionnage, de cyberattaque et de cyberdéfense de Corvus est là, dans un complexe dont les dimensions ne sont connues de personne en dehors de l'Initiative, enfoui assez profond pour qu'aucun missile connu ne puisse songer à l'atteindre, sur le même raisonnement que les alvéoles de sous-marins de Gardevant mais avec quelques dizaines de mètres de roche en plus. C'est le point central de tout cet aspect de la puissance corvienne, et il ne relève pas de l'Etat. Il est dirigé par Alice Starr, dans l'ombre, et l'on n'en sait pas beaucoup plus.

L'Initiative prépare enfin ce qui sera probablement son geste le plus lourd de conséquences: l'ouverture de ses services de recueil aux autres pays d'Eurysie. Elle a pris les devants et contacte directement les gouvernements étrangers, sans passer par la Fédération ni par ses ambassades, ce qui a provoqué au ministère des Affaires Etrangères quelques réunions dont on nous dit qu'elles ont été franches. L'objectif est clairement énoncé: aller chercher, chez les autres, les individus que leurs sociétés jugent improductifs, encombrants ou irrécupérables, et en faire des membres fonctionnels d'une machine qui tourne, par l'adaptation plutôt que par la contrainte. Là où d'autres voient une charge, l'Initiative voit un gisement, et elle ne s'en cache pas non plus.

Jade de Sainte-Istride:

Il reste à dire un mot de celle qui est à la tête de tout cela, et ce n'est pas si simple, parcequ'elle parle peu et n'accorde presque jamais d'entretien. Jade de Sainte-Istride porte le titre d'Altmeisterin, elle dirige la Hauptgeschäftsführung de l'Initiative, et elle a un peu plus de vingt ans.

Pendant toute la guerre, et pendant les deux années qui l'ont suivie, on l'a considérée comme une gamine. Ceux qui l'avaient croisée dans un couloir d'internat, ceux qui avaient signé son mandat, ceux qui avaient ri de la détenue numéro trente-trois, ceux qui la voyaient monter et qui expliquaient poliment que cela ne tiendrait pas. Le Haut Conseil de la MIRA, qui a mis des mois à comprendre qui avait détruit sa base de Blisonne, la classait dans les curiosités régionales. Et l'on a longtemps expliqué, dans les milieux qui savent tout, que ce genre de communauté finit toujours par se disloquer au bout de trois ou quatre ans.

Elle dirige aujourd'hui la plus grande organisation privée du pays, elle tient la cyberdéfense nationale, elle finance l'archéologie corvienne, elle place à la bourse qu'elle a aidé à monter, et la gouverneure de son Etat est son ancienne seconde.

Elle s'assoit désormais à la table des grands, et fait partie des cortèges diplomatiques de la Fédération.
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♠ Kärnaväl: Le Jeu Traditionnel Corvun ♠


Le Kärnaväl, aussi écrit "Kärna-väl", et appelé "Ebenholz" en Skorpii ou bien "Nä Jäx" en Libellii est un jeu de cartes traditionnel en Corvus, le plus souvent pratiqué dans les casinos, les familles et les groupes d'amis, jusque dans les rencontres diplomatiques. Fortement inspiré du Scala 40 et du Burraco, et d'autres jeux de style Rummy, il se joue à deux camps égaux, assis face à face de chaque côté de la table, en un contre un, deux contre deux ou trois contre trois.

Matériel et Mise en Place:

Il faut, pour y jouer:

  • 162 cartes, soit trois jeux de 52 cartes françaises et 6 Corbeaux (3 Blancs, 3 Noirs). Un Corbeau vaut, au choix de celui qui le dépense, n'importe quelle valeur de 1 à 14.
  • Six dés à six faces, réservés à l'Envol.
  • Un Passeur, arbitre neutre qui ne joue pas et ne prend jamais parti: il distribue, gère les trois pioches, lance les dés quand on le lui demande, tranche les appels et les vols, et garde seul la vérité de ce qui est réellement caché dans chaque Cache.
Valeurs des cartes: 2 à 10 en valeur faciale, Valet 11, Dame 12, Roi 13, As 14.

Le Passeur distribue dix cartes à chaque joueur, quelque soit le format, gardées privées et jamais montrées au partenaire. Le reste des cartes forme trois pioches mélangées au hasard, sans distinction de contenu entre elles, posées au centre de la table. En 2v2, cela représente environ 40 cartes par pioche, pour une valeur totale de l'ordre de 300 à 340 points chacune, et le Passeur en annonce le vrai chiffre à voix haute au début de chaque manche.

Chaque équipe dispose de trois zones devant elle: sa Cache, sa Caisse, et, au centre, partagé par les deux camps, le Passage.

Déroulement d'un Tour:

Les joueurs jouent à tour de rôle en tournant autour de la table en alternant les camps suivant ce rythme:

  • Pioche gratuite: le joueur commence son tour en tirant une carte sans rien payer, au choix depuis l'une des trois pioches (à l'aveugle, la carte du dessus) ou depuis le Passage (à l'aveugle aussi, mais en choisissant sa position dans la rangée).
  • Une action: poser une suite, visible ou cachée, déclencher une action payante, ou ne rien faire de plus que ce qui précède.
  • Défausse obligatoire: le tour se termine toujours en posant une carte de sa main, face cachée, dans le Passage, jamais dans sa propre Cache.

Coût de chaque action:

  • Piocher une carte de plus (pioche ou Passage): 7
  • Appel sur la main adverse: 9
  • Appel sur une suite cachée adverse: 7
  • Tenter un vol sur une suite cachée: 18
  • Voler une suite visible: 50% de sa valeur
  • Racheter sa propre suite visible: 30% de sa valeur
  • Racheter sa propre suite cachée: 7
  • Envol à 1 dé: 3, à 2 dés: 7, à 3 dés: 13, à 4 dés: 20, à 5 dés: 29, à 6 dés: 39

Une main de départ de dix cartes vaut en moyenne 80 points, une carte valant 8 en moyenne, soit un budget d'équipe d'environ 160 en 2v2, et c'est sur cette base que tous les coûts ci-dessus ont été calés. En 1v1 ou en 3v3, il suffit de multiplier chaque coût fixe par le nombre de joueurs par équipe divisé par deux: par 0,5 en 1v1, par 1,5 en 3v3.

La Cache:

C'est la zone visible devant chaque équipe où viennent se poser les suites, et seulement les suites. C'est là que se joue tout le score.

La Caisse:

Chaque équipe détient sa propre Caisse, et c'est là où les cartes viennent dépensées pour des actions diverses et variées. Les cartes encaissées ne peuvent plus être réutilisées ou sorties de la caisse, c'est donc l'un des seuls points de la table où le jeu se vide progressivement, et là où finalement la partie se terminera. Les cartes sont jetées face visible pour aider le comptage, et pour éviter toute tentative de triche. Un œil averti remarquera les habitudes dépensières de l'équipe adverse pour adapter sa stratégie, ou bien deviner celle de celui qu'il a en face, rendant ce petit coin à première vue d'une maigre importance pour le jeu un véritable point central des stratégies avancées dans les parties de haute voltige.

Le Passage:

Au centre, entre les deux pioches et les deux Caches, une rangée de cartes individuelles posées face cachée au fil de la partie, alimentée par la défausse obligatoire de chaque tour. Contrairement aux trois pioches, qui sont des tas mélangés qu'on tire à l'aveugle du dessus, le Passage se pioche à la carte choisie, n'importe laquelle de la rangée. Contrairement au Burraco, il n'est pas obligatoire de prendre toutes les cartes pour en piocher qu'une seule, ce qui complexifie grandement l'arsenal déjà disponible aux mains des joueurs.

Aussi, puisque les mains sont privées, et rien ne permet de se passer directement une carte à son coéquipier. Le Passage est le seul chemin entre partenaires, celui qui consiste à glisser la carte dont l'autre a besoin, en espérant qu'il sache où la reprendre, moyennant un signe discret qui peut être découvert à tout moment par l'opposition. Cependant, une autre stratégie employée grâce au Passage consiste à y stocker des cartes précieuses qui pourraient être volées ou révélées depuis sa propre main ou bien dans la cache, donnant ainsi l'illusion d'une main bien moins garnie de ce qu'elle en a l'air.

Les Suites:

Une suite, ce sont trois cartes ou plus de rangs consécutifs, posées dans sa propre Cache.

Sa valeur est la somme des cartes qui la composent, multipliée par deux bonus qui se cumulent: la longueur (3 à 4 cartes fois 1, 5 à 6 fois 1,5, 7 et plus fois 2) et la couleur (même couleur fois 1,5, mélangée fois 1).

Une suite peut être posée visible ou cachée. Posée visible, elle doit être réellement valide. Cependant, lorsqu'elle est posée face retournée, cela laisse de la place pour pouvoir bluffer ou tendre un piège à l'équipe adverse. Elle peut être authentique, ou n'être que trois cartes sans le moindre rapport entre elles.

Si l'adversaire tente un vol sur une suite cachée (coût de 18) et qu'elle s'avère frauduleuse, c'est ce qu'on appelle une "mine": le voleur perd sa mise et défausse quatre cartes de plus. Contrairement au vol l'appel sur une suite cachée n'essaie pas de prendre la suite, il essaie seulement de prouver qu'elle est fausse. Si le joueur a raison, la suite est détruite sans valeur, et son équipe défausse trois cartes en pénalité. S'il a tort et que la suite était authentique, c'est l'appelant qui perd sa mise, et la suite reste intacte.

Une suite cachée jamais découverte est tout simplement révélée et comptée normalement à la fin de la manche. Authentique, elle rapporte. Fraudulente, elle ne rapporte rien. C'est donc un pari des deux côtés, puisque le joueur pourrait tendre un piège qui au final ne sera jamais déclenché et sacrifier des cartes qui auraient pu être dépensées autre part qui perdent toute leur valeur sur un bluff. D'autant plus que si l'équipe joue majoritairement en face cachée, cela détruit votre propre possibilité de compter vos cartes ou racheter des suites lorsque cela est nécessaire.

Voler une suite visible coûte 50% de sa valeur affichée, et elle change alors intégralement de camp. Racheter une de ses propres suites, à n'importe quel moment, permet de réinvestir ses cartes ailleurs: 30% de sa valeur pour une suite visible, un forfait de 7 pour une suite cachée, quelque soit son contenu réel.

L'Appel sur la Main Adverse:

Le joueur ciblé étale sa main face cachée en éventail, et le Passeur en désigne une au hasard sans la regarder. Avant qu'elle soit retournée, l'équipe qui appelle annonce "Forte" (8 et plus, Corbeaux inclus) ou "Faible" (7 et moins).

Deviner juste rapporte 9 points, et le coût est remboursé. Deviner faux fait perdre la mise, et l'adversaire pioche gratuitement dans la pioche de son choix.

L'Envol:

On peut acheter entre un et six dés et les lancer tous ensemble. Si deux dés au moins tombent sur la même valeur, la mise est perdue et l'action ne rapporte rien. Sinon, on marque la somme des faces multipliée par le nombre de dés achetés, ajoutée directement au score de la manche.

  • 1 dé, coût 3, réussite 100%, gain: somme fois 1
  • 2 dés, coût 7, réussite 83%, gain: somme fois 2
  • 3 dés, coût 13, réussite 56%, gain: somme fois 3
  • 4 dés, coût 20, réussite 28%, gain: somme fois 4
  • 5 dés, coût 29, réussite 9%, gain: somme fois 5
  • 6 dés, coût 39, réussite 1,5%, gain: somme fois 6

Les Trois Pioches et le Compte:

Au début de chaque manche, le Passeur annonce à voix haute la valeur numérique totale de chacune des trois pioches, donnant un avantage à ceux qui gardent le compte jusqu'à la fin de la partie où la hauteur du tas peut être comparé à la valeur possible qu'elle représente. Quand c'est sa propre équipe qui pioche, on connait la carte, et on peut donc déduire précisément le nouveau total de cette pioche là. Quand c'est l'adversaire qui pioche, on sait seulement qu'un tirage a eu lieu, pas de combien le compte a baissé. Mais avec assez de prise d'information, il est possible de déterminer quelle pioche présente les meilleures chances d'obtenir une carte forte ou faible, surtout lorsque celles-ci sont en manque lorsque peu de cartes restent en circulation. Cela créé ainsi une autre dimension au centre de la table, là où le passage est simplement de la mémoire, les pioches sont du calcul.

Payer un Coût:

Toute dépense se paie en valeur exacte, en cumulant plusieurs cartes si besoin, les cartes utilisées partant directement dans la Caisse de l'équipe. Si aucune combinaison de cartes en main n'atteint exactement le montant requis, l'action est tout bonnement impossible.

Ainsi, une équipe qui ne garde que des grosses cartes peut ainsi se retrouver incapable de payer quoique ce soit de peu cher. La seule sortie alors est de racheter une suite déjà posée pour récupérer des cartes utilisables, et si même ce rachat est hors de portée, l'équipe est bloquée et doit passer son tour. La pioche gratuite du début de tour reste malgré tout un filet de sécurité garanti puisque même une équipe totalement bloquée reçoit à chaque tour qui passe une chance neuve de retomber sur une petite carte utile. Bien évidemment, cela ne fonctionne que lorsque les piles sont disponibles, et bien plus manipulables lorsque l'on est un joueur averti sur la valeur estimée du tas. Mais lorsque les pioches s'assèchent, c'est là où garder un arsenal complet de cartes à jouer permet de faire tourner sa propre économie plus longtemps que celle de son adversaire, offrant un avantage technique immédiat.

Fin de Partie:

En Format Éclair, la partie se joue en une seule manche. Celle ci se termine dès que les trois pioches sont vides et que les deux équipes ont passé leur tour l'une après l'autre. Le score final est la valeur des Caches à cet instant, plus les gains d'Envol engrangés en cours de route. L'équipe au score le plus haut gagne.

En Format Complet, ce sont trois manches consécutives que l’on joue, en accumulant les scores sur ces trois manches et en redistribuant les cartes. Après la dernière manche, l’équipe avec le total de score le plus haut gagne le match.

Cependant, en cas d'égalité parfaite, on tranche par ce qu’on appelle le “Dernier Envol”, où chaque équipe obtient deux dés et les lance, avec le score le plus haut qui l'emporte. Nouvelle égalité, ou double des deux côtés, et on retente.
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