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[Mer du Bajusid] Rencontre entre un Prince et un ministre.

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16 février 2020 - Mer du Bajusid, à mi-distance du destroyer azuréen l'ACS Ghazî et du destroyer de classe Paso del dragón "El Virulento"

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La miniaturisation des délégations en mer pour la rencontre diplomatique était une condition sine qua non à la retenue des différentes factions représentées ce jour-là.

La mer bajuside avait pour elle d'offrir un terrain neutre, en dépit des vagues agitées qu'elle présentait à ses visiteurs, comme un aperçu des remous qui s'imposaient actuellement sur la région occidentale afaréenne. Les deux destroyers se partageaient la mer et le nombre invraisemblable d'armements à bord n'avait donné aucune étincelle à même d'embraser le baril de poudre bajusid. Si les deux destroyers mouillaient aujourd'hui côte à côte au large du Bajusid, choix avait été fait d'amener face à face les deux incarnations de la politique étrangère sur place. Le Jaguar Paltoterran avait volontairement été éclipsé des échanges, cantonnant ainsi son rôle à l'opérationnel ainsi qu'à la lutte armée. Le Jaguar Paltoterran était l'outil, là où le Prince Mutarrif ibn Saadin était la vision. La guerre et ses combats se déroulaient à proximité, et l'on s'évertuait à présenter une relative quiétude en mer pour asseoir autour d'une même table deux factions justifiant d'une puissance de feu brute, d'une capacité de nuisance, à minima peu commune.

Deux navires de guerre désormais précédés de deux embarcations, une représentation miniaturisée de cette rencontre navale inopinée. Et bientôt, derrière le bruit des moteurs et l'écume des vagues fracassées sur l'embarcation, deux hommes. L'arrivée du hors bord du Prince au contact de celui azuréen se passa de cérémonie, sa capacité à faire tanguer les silhouettes à son bord étant suffisante pour ne pas s'imposer une révérence supplémentaire. Bouger d'un bord à l'autre de l'embarcation relevait déjà de l'exploit.

La vitesse du hors bord princier se fit toutefois moins brutale, permettant la rotation de l'embarcation pour venir frotter le flanc de celle azuréenne. Aux commandes se trouvait Samir ibn Fadel, un membre du Jaguar Negro, d'ordinaire les pieds à des lieux de la mer considérant sa spécialité en guerre électronique, cependant il eut été difficile de ne pas l'intégrer au plus près des échanges pour concourir à l'obtention des clés de lecture fiables et transparentes du monde arabe que l'organisation paramilitaire s'était contrainte à côtoyer cette année. Les coques se frottèrent doucement, de façon quasi insignifiante, laissant peu à peu l'agitation politique autour de cette rencontre reprendre ses droits sur une mer agitée. La rencontre diplomatique entre les deux hommes pouvait commencer.
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D'ordinaire, les rencontres diplomatiques concernent des acteurs établis qui s'organisent une réception avec un protocole. Ces manières ne sont pas seulement la persistance de coutumes aristocratiques liées à la sacralité de la personne du roi, ou de l'immanence d'une nation dans son dirigeant. Ces manières sont symboliques et les symboles sont concrets. D'où que les chancelleries considèrent souvent avec prudence et calculs l'organisation de rencontres, fûssent-elles appelées à se dérouler sous les meilleurs hospices. Hauteur des chaises, longueur des tables, ordre de passage dans les mains à serrer et les fesses à claquer, aucun détail n'est à laisser au hasard car le métier de diplomate est celui d'hausser sa sensibilité au niveau de la raison d'Etat. La susceptibilité d'aucune délégation n'est une compulsion. L'ordre d'importance des personnages de l'Etat fait partie des normes diplomatiques qu'aucune entité, fût-elle complètement fantasque, ne renonce à codifier. Pour cette raison, pour marquer son mépris, le Kah avait-il substitué, dans ses relations avec l'Azur, à la voix séduisante de Meredith, la grande cheffe, et à celle, presqu'équivalente et persuasive, d'Actée, celle d'un troufion inconnu au bataillon et désigné ambassadeur : un certain Leaonide. De même qu'Yves Saint-Lorenzo, avatar poli jonglant entre l'élégance nécessaire à sa crédibilité et la vulgarité requise par la considération limitée des Castelage pour leurs interlocuteurs, avait été désigné pour refaire une diplomatie à Carnavale. Amastan Ag Amenay avait bien noté ces différents interlocuteurs et ne s'était positionné qu'avec au moins autant de précautions vis-à-vis du Prince Saadin. D'abord, contrairement à l'intitulé de la rencontre, il n'était nullement question que Son Altesse Sémillante le Khalife fasse le déplacement ; certes parce que les circonstances étaient dangereuses, aussi parce que le Prince n'était toujours pas à cette heure devenu le chef en place d'un Etat fonctionnel ; enfin parce que le Khalife, raréfiant ses prises de paroles à un filet inintelligible de fatwâs répétées par ses services, s'était dépossédé des sujets de politique extérieure pour consolider sa position centrale dans les institutions azuréennes. Afaghani, le Grand Vizir, disputait au président du Conseil des Oulémas le titre de second personnage et l'influence qui l'accompagnait ; de même, en se rehaussant à un niveau plus élevé de prestige, avait-il délégué à son ministre des Affaires étrangères, Amastan Ag Amenay, l'interlocution directe avec Son Altesse Princière, Saadin, riche et puissant, mais toujours sans trône.

Amastan est sur le hors-bord qui s'est élancé de la flotte finejourille, dont les bâtiments découpent leurs silhouettes métalliques sous le gris doré du ciel. La conseillère royale Linehardt l'accompagne. Cette diplomate du Royaume a l'oreille du Roi. Au Finejouri aussi la distinction entre Sa Majesté, son gouvernement et ses services hiérarchise l'interlocution diplomatique avec protocole et nuance. Le Roi Louis ne s'est montré qu'à de rares occasions, pour la fondation du Pacte afaréen de sécurité notamment. Aucun pays, aucune entité, fût-elle une entreprise, ne regarde jamais à la légère le grade de ceux qui sont envoyés dans les rencontres, fûssent-ils moins affûtés, plus lents d'esprit, ou moins proactifs que ceux qui réellement, dans les coulisses de la diplomatie, bossent.

Ces clarifications étant faites, le Diwan recherchait, par cette rencontre officielle, à rassurer le Prince sur la considération qui lui était accordée. Dans les manières les plus classiques, sans doute Agatharchidès aurait-elle attendue que le Prince ait trouvé le moyen de s'établir à Tarrin et d'y asseoir, avec légitimité et sans contestation significative ou puissante possible, un gouvernement qu'auraient alors pu reconnaître ceux qui voyaient en lui depuis des années une promesse pour l'Afarée occidentale. Le déplacement inédit du ministre azuréen, les efforts consentis au protocole, la considération même d'interagir directement avec des acteurs parmi les plus mal famés de la planète, démontraient cette intention. Le Jaguar paltoterran, entité sulfureuse, considérée avec crainte et distance par la plupart des Etats, parfois inscrit au rang des organisations terroristes par les plus téméraires et outragés d'entre eux, pesait du poids d'un groupe aéronaval et de mercenaires armés autour du Prince. Leurs opérations dans le nord du Bajusid depuis le début de l'année avaient d'ailleurs consacré leur centralité incontournable, épine dans le pied autant qu'opportunité risquée pour la politique du Pacte afaréen de sécurité dans la région et contre les ingérences en Afarée.

Arrivés à hauteur l'un de l'autre, les hors-bords se stabilisèrent. Les gilets de sécurité empêchaient les mouvements brusques. Des soldats passaient en jet-ski autour d'eux. Naturellement la tension liée aux hélicoptères, au refus du ministre azuréen de monter à bord d'un navire mercenaire, et à la situation elle-même, préoccupante et dramatique, pouvait pousser tout le monde à une nervosité exacerbée. Pour autant telle n'était pas du tout la disposition d'esprit d'Amastan lorsque celui-ci proposa, à la volée au-dessus de l'espace écumeux situé entre leurs deux embarcations, une limonade azuréenne.

— Avec des citrons de Darjifa, s'exclama-t-il. Les meilleurs du pays.

C'était une cherbet, savoureuse d'acidulité, d'une douce fleur d'oranger, et d'un nuage de lait à peine touché par la fraîcheur de la menthe. Une spécialité que n'ignoraient pas les Bajusidi de la côte, dont les collines fleurissaient d'agrumes. On fit passer les cruches dans une vaisselle ouvragée parfaitement incongrue pour la situation. Naturellement il en fut proposé à Madame la Conseillère, qu'Amastan n'avait jamais rencontrée en vrai depuis sa prise de poste, et aux hommes qui accompagnaient le Prince.

— J'espère, votre Altesse, que nous pourrons partager cette coupe à Agatharchidès la fois prochaine, quand vous serez l'invité officiel du Diwan, devant la presse et l'opinion du grand monde.

Il s'éclaircit la voix, donnant de sa rhétorique magnificente de nomade.

— Vos services ont dû demander aux vôtres de pareilles conditions pour que nous nous réunissions, car hélas aujourd'hui les choses sont encore en suspens. Vous savez que vous avez le soutien du Diwan dans votre légitimité présidentielle, et je vous la réitère. Pour cela, cependant, je ne peux que constater l'étendue des moyens militaires que vous avez mobilisé dans cette légitime entreprise. Et partant de là, car vu de loin des navires de guerre au-delà des côtes restent des navires de guerre, je voudrais, Altesse, que nous puissions partager sur la transition politique à venir. Votre démarche, comme j'ai pu l'indiquer au Jaguar et à vos services, ne peut se passer des considérations d'image, de diplomatie et de politique que nous, Madame la Conseillère et moi, apportons à cette rencontre. Pour cela, je suis convaincu que nous avons besoin d'un accord entre nous, afin que nous puissions travailler à votre réussite la plus totale et la plus efficace. Alors qu'une situation confuse se déroule tout près de nous, Altesse, Messieurs les services du Prince, quel est votre stratégie pour ramener l'ordre constitutionnel dans tout le Bajusid ?


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On pouvait énoncer un fait particulièrement cocasse à savoir les deux parties partageant une cherbet dans une vaisselle ouvragée, transportée sous le siège d’un jet ski alors qu’une dizaine de kilomètres au loin, peut-être moins, des hommes et des femmes s’échangeaient quant à eux des tirs sur la côte de Cherasi et maintenant davantage autour de l’échangeur AKR-32 de Sidi-Arad. Pourtant le Prince Mutarrif ibn Saadin accepta le verre, les destroyers ACS Ghazî et El Virulento pour toile de fond sur un horizon agité. Plus que l’accepter, le Prince l’avait également porté à hauteur de son visage, saluant son homologue avant de tester les notes d’agrume qui lui étaient promises.

Outre le verre, c’était finalement Cherasi qui était entre ses mains, les combats s’y révélant ostensiblement à son avantage. Dans le sillage de l’énarque, Samir ibn Fadel cultivait une forme de passivité, partageant son attention entre la rencontre et les manoeuvres du hors bord. Des transmissions cryptées émanant du commandement paramilitaire lui parvenaient, offrant à lui seul une vision étendue de la situation actuelle sur le théâtre des opérations. L’échangeur AKR-32 tenait, malgré les coups de boutoir pressant des forces bajusides désireuses de remonter vers le nord du pays pour aller rencontrer la force invasive.

Prince Mutarrif ibn Saadin : Si mon plan tenait en la prise de Tarrin, nous aurions eu cette discussion sur le capot d'un char. L'armée nationale est désolidarisée du gouvernement toulaliste. L'amiral Samir Qorban a annoncé sa démission, l'aviation rangée derrière le colonel Imran Daouri a le sentiment d'avoir été dupée pour concourir à mon assassinat. Les deux pilotes prisonniers feront l'objet d'une libération fracassante pour appuyer les faits. Il ne manquait à ce plan qu'une assise au Bajusid même pour me permettre de redevenir présidentiable car je ne connais aucun président légitime exerçant en 100% télétravail.

Le ton avait volontairement été léger en dépit des circonstances, il fallait donner de l'évidence à l'action du Prince et son déploiement de force.

Prince Mutarrif ibn Saadin : Une prise pure et simple, immédiate de Tarrin, n'ajouterait que du chaos et de la confusion à ma démarche. La démonstration de force suffit à réinvestir l'esprit des bajusids et à démotiver une mobilisation globale de l'armée, terrestre, navale et maritime. Il faut laisser aux soutiens et aux piliers des institutions bajusides le temps de s'en désolidariser. Mon arrivée à Cherasi trace une ligne de démarcation qui laisse à chacun le choix de son soutien à une vision future du pays. La nouvelle de la libération de Cherasi fera son effet, autant sur les populations que les derniers contingents de l'armée toulaliste. Leur attaque aérienne est un échec, leur défense navale un non événement, Joubair Toulali perd peu à peu la crédibilité de sa capacité à incarner l'exécutif. Corrélée à ma légitimité électorale, cette situation le fragilisera davantage.

S’il fallait maintenant traiter le sujet sous une vision davantage politique à militaire, convenons de dire que l’ordre constitutionnel est existant, favorablement positionné à mon encontre. Dans ces circonstances il m’importe moins de revendiquer une révolution au Bajusid que sa continuité. Le Bajusid demeurera un état de droits et un maillon identitaire de la culture maure dans un paysage politique afaréen qui le regarde souffrir.
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— Votre vision apaise nos craintes, Altesse.

Amastan Ag Amenay avait reposé sa cherbet, le verre à moitié vide penchait au rythme des vagues vers un à moitié plein. Les hors-bords clapotaient l'un contre l'autre, à distance se dessinaient les surfaces métalliques et crispées des navires de guerre, et plus loin la côte découpée du Bajusid. A Cherasi se déroulaient les affrontements entre les groupes d'intervention du Jaguar et les forces loyalistes au régime. Par une belle journée, sans doute sur la jetée les jeunes se jetaient pourtant à l'eau, ignorant dans le sel et la force des vagues les bruits indistincts de tir et la rumeur de combats qui commençait à paralyser le pays et à fermer les boutiques.

— La souveraineté du Bajusid est dans l'intérêt du Diwan.

Il essuya sa robe de nomade.

— Ce n'est même pas une question morale, c'est une question d'intérêts, sourit-il.

Avec déférence il se tourna subrepticement vers la conseillère Leonhardt avant de poursuivre.

— Nos renseignements nous ont alerté sur le risque lié à la situation à terre, et notamment à la radicalisation des soutiens Jubair Tulali. C'est pour estimer le risque, Altesse, que le Diwan s'est préoccupé du plan d'action de vos services et de vos gens, en particulier quand celui-ci implique une « manière forte » aux implications délicates. Je n'ai nulle intention de le dicter, car celui-ci vous appartient, dans l'exercice de vos prérogatives constitutionnelles et de votre légitimité à les revendiquer, Monsieur le Président de la République.

Il ouvrit la main droite en désignant la terre ferme.

— Pour l'Azur et pour le Finejouri — Madame Leonhardt précisera elle-même si je me trompe —, pour le Pacte afaréen de sécurité dans ses instances et, d'après nos contacts informels, dans sa majorité d'Etats membres, appuie votre démarche et en reconnaît, vous le savez, la pleine légitimité. L'inquiétude cependant se porte légitimement sur les risques d'une escalade militaire et notamment dans la perspective où le régime de Jubair Tulali se maintiendrait, en excitant contre vous un dérapage sécuritaire extrêmement préjudiciable à notre continent, à plusieurs titres. D'abord, parce que la souveraineté et le bien-être de la population bajuside nous importe par solidarité, cela va sans dire, mais aussi pour la déstabilisation, qui ne profite qu'aux trafiquants d'armes, aux groupes malentionnés et malheureusement dans cette région de l'Afarée, ces groupes ne manquent pas. Altesse, l'Azur est préoccupé par les événements en Afarée occidentale, au même titre que le Finejouri, car ce qui se produit de votre côté contaminera le nôtre si nous n'y faisons pas attention. L'appréhension des problèmes afaréens doit être continentale. C'est ce qui a motivé la création du Pacte et qui motive notre déplacement aujourd'hui, avec Madame la Conseillère, car ce niveau d'échanges n'aurait pu être tenu qu'après de votre Altesse.

Le ronron du radar d'un navire tapissait le bruit de fond marin.

— L'ACS Ghazî se trouve dans vos eaux territoriales, et je vous confirme qu'il n'a pas vocation à y rester. Si vous en donnez l'ordre, il prendra une autre direction. Déployé pour assurer que la communauté internationale soutiendrait une résolution pacifique de la crise institutionnelle après le coup d'Etat de Jubair Tulali, sa présence sera superflue, car votre plan repose sur une adjonction aux forces gouvernementales. Si le contrôle de Cherasi peut être assuré rapidement, comme vous l'évoquez, dans l'esprit d'une reconquête constitutionnelle, nous n'avons plus d'inquiétude quant au risque de représailles contre les loyalistes ni d'aggravation de divisions sociales. Nous nous réjouissons que les derniers événements vous donnent raison. Nous savons que nous sommes véritablement face au chef de l'Etat du Bajusid aujourd'hui.

Le ministre azuréen reprit une gorgée de la limonade acidulée.

— J'apporte auprès de vous, Altesse, le souci profond du Diwan que l'unité de la société bajuside demeure. Nous réprouvons l'instrumentalisation faite par Jubair Tulali de l'histoire récente du pays pour intimider ses opposants, saisir illégalement le pouvoir et se proclamer chef de l'Etat. En se présentant comme le défenseur de l'Etat bajusid et de sa souveraineté, il usurpe une idée chère aux habitants du pays, et en fracture la sincérité. Il pourrait, nous le craignons fortement, activer d'autres clivages sociaux et culturels dans le pays dans un pur intérêt personnel. Nous connaissons le profil des autoritaires qui détruisent jusqu'à leurs propres enfants dans la lutte pour leur suprématie. Le risque de guerre civile n'est jamais écarté, c'est un risque que les Etats du monde oublient en somnolant, pour al plupart heureusement protégés par des structures sociales solides et une unité évidentes. Mais les désaccords politiques profonds et le coup d'Etat tulaliste posent un problème grave à l'unité du Bajusid et donc, par répercussion, à l'Afarée occidentale, donc à l'Afarée toute entière. Si nous sommes ici, Altesse, c'est à la fois pour reconnaître votre légitimité et pour manifester notre soutien à cette unité du Bajusid.

Amastan Ag Amenay fit une pause en attendant que les services du Finejouri rajoutent quelque chose. Puis il reprit :

— La maîtrise du terrain militaire donne des résultats qui dépassent les services de renseignement. Vos « prestataires » connaissent indéniablement leur métier... Néanmoins, l'option sécuritaire ne fait pas une politique, et je serais aussi demandeur, au nom du Diwan, de connaître les intentions de votre Altesse vis-à-vis des forces politiques et sociales du Bajusid dans la perspective de votre imminente prise de fonctions. Comment réconcilier les Bajusid après le coup d'Etat de Jubair Tulali ? Comment projeter le Bajusid dans une idée de sa souveraineté partagée par les différentes sections de la population ? L'intégrité de la nation bajuside est, vous l'avez compris, un enjeu essentiel pour nous. Le Diwan considère avec inquiétude le risque de son émiettement, et avec espoir votre rôle, Altesse, dans sa réunification politique et sociale.

Le ministre se baissa pour sourire au Prince.

— Dois-je le préciser ? Pour l'Azur, vous êtes bien sûr le Président de la République, mais vous êtes surtout, Altesse, le chef des Saadin et le héros des batailles d'al-Qodeida. Cette aura anticoloniale, Altesse, le Diwan la considère avec une intensité considérable, dont la traduction en résultats électoraux n'est qu'un dérivé institutionnel ponctuel. Si réunification politique et sociale du Bajusid il doit y avoir, Altesse, et vous aurez pour cela notre soutien indéfectible, derrière quelle bannière se réaliserait-elle ? Quel est votre projet pour la société bajuside ?

Le ministre ne s'était pas transformé en journaliste pour autant.
Le Prince Mutarrif ibn Saadin accueillit nécessairement les marques de soutien de la délégation azuréenne avec une certaine considération, se faisant la promesse d’une assise internationale sitôt les prises de fonction du Président Mutarrif ibn Saadin envisagées. Un soutien bienheureux, pour le chef des rébellions beïdanes, du Kodeida au Bajusid. L’évocation de la période d’al-Qodeida venait dépoussiérer bon nombre de souvenirs, à l’époque où il était encore un homme d’affaires sans expérience politique réelle. Un manque d’expérience préjudiciable, puisqu’il fut la cible d’un enlèvement des services secrets kah-tanais, avant de se voir constituer prisonnier auprès de criminels de guerre listoniens, une détention accompagnée de sévices graves qui vient de ce fait placer l’aristocratie listonienne et les enclaves kah-tanaises comme les terreaux viciés de l’Ouest afaréen, ayant contribué en paroles et en actes à la formation progressive des zones de non droit pour les autochtones, à l’instar de la Kabalie Rouge. Le Prince faisait pivoter son verre, se ramenant à des souvenirs plus ou moins bon à l’esprit, construisant sa vision d’un Bajusid qu’il espérait partager à son homologue azuréen.

Prince Mutarrif ibn Saadin : Vous ne me privez pas d’honneur en évoquant al-Qodeida et l’héritage des Saadin dans la reconnaissance communautaire, territoriale et politique des peuples sur notre continent. Nous avons combattu pour arracher des peuples à l’autorité étrangère, pour qu’al-Qodeida et maintenant le Bajusid, puissent se gouverner par les intérêts autochtones. Bien entendu, il serait mal avisé de ne pas rappeler que je me suis trouvé Prince par héritage et que par conséquent je n’ai pas pâti des mêmes difficultés que les beïdanes s’étant montrés désireux d'intégrer la scène politique. Quoi qu'il en soit, c’est ce même privilège qui m’a permis de me rendre audible pour le reste de ma communauté avec la conclusion que nous connaissons tous : je suis un Prince par héritage, mais le Président du Bajusid par le suffrage. En cela il m’est dommageable et fâcheux d’imaginer que ces quelques canons fassent oublier la légitimité confiée par mes électeurs.

La reconstruction et la réunification du Bajusid doivent se faire par la confiance que les citoyens place dans les organes institutionnels de notre pays, l’indépendance du Conseil Constitutionnel, le respect des élections, la transparence politique. J’aime à penser que si nous avions disposé d’une administration fonctionnelle et décentralisée, les officiers généraux des forces de l’ordre ainsi que des forces armées, aujourd’hui en soutien de Joubair Toulali n’auraient pas profité de la même proximité avec le dictateur qu’ils soutiennent. La prévention d’un accaparement du pouvoir par un même individu repose ici pour partie dans notre incapacité à démilitariser nos questions sécuritaires et défenses, plaçant en subordination directe du Président, des généraux. Il faut reconstruire nos institutions, pour les voir moins reposantes sur des personnalités que sur des valeurs.

Sur un plan davantage économique et culturel, le soucis premier est que le Bajusid, tel qu’il a été pensé sous le régime Kronien, est articulé autour de villes historiquement chargées d’un passé calabriste, sans qu’elles ne justifient pour autant de dynamiques commerciales sérieuses. Dans notre cas, la situation et les perspectives locales imposent la relance rapide de l’activité commerciale autour de Cherasi, là où jusqu’à présent c’est la capitale Tarrin qui, par son centre historique fait de statues et bâtiments patrimoniaux communistes rendus fonctionnels par l’argent public, captent les masses. Pour autant, ce ne sont pas les secteurs et les régions d‘investissement à privilégier. Places à l’installation réduites, coût élevé du m², éloignement des infrastructures de transport et hubs commerciaux davantage tournés vers Cherasi, relatif enclavement urbain du territoire contrairement à la côte. Bref, Tarrin ne peut se construire en capitale économique que si les flux commerciaux vers Cherasi gagnent en fluidité, ou encore que la ville voit sa zone portuaire croître suffisamment, pour justifier le développement de zones industrielles davantages présentes dans la partie sud du pays. Tarrin n’a pas de marges de manoeuvre sans les investissements voulus pour Cherasi.

Sur un plan politique, le Bajusid doit se défaire de son identité coloniale et de son héritage communiste, à commencer par celui façonné dans la pierre. La capitale est restée à l’image du Kronos, les investissements périphériques chargés de donner de la cohérence territoriale n’ont pas encore été faits. Sur la question de la réunification politique et culturelle du pays elle-même, j’aime à penser que les électeurs de Joubair Toulali ont disparu le soir de sa déclaration annonçant un maintien au pouvoir. En tout cas, j'aime à penser que la reconstruction nationale se fera par le procès de Joubair Toulali pour crime d’Etat, achevant de tracer une ligne rouge entre l’action légitime et illégitime qui nous a conduit ici. J’espère rester seul du bon côté de celle-ci et je vous rejoins par conséquent sur l’idée que les paramilitaires ne doivent pas engager de façon pleine et brutale, la garnison toulaliste de Tarrin. J’entends bien évidemment fournir des garanties et des amnisties à tous les fonctionnaires, qu’ils soient militaires, affiliés au parti politique de Joubair Toulali ou simples administrateurs. Car je ne construirais pas le Bajusid dans la purge une fois les figures de cette confiscation électorale tombées. Nous avons également l’espoir d’intégrer notre diplomatie internationale au profit de la reconstruction nationale, de sorte à créer les coopérations et les dynamiques nécessaires à la prévention des crises, non sans ambitionner d’exporter des éléments de la culture bajuside, pour achever de lui façonner une identité propre…

En définitive, je vous propose une réconciliation nationale par le nivellement économique du territoire, en perte de cohérence dans ses investissements, ses dynamiques et ses incarnations, à l'image de Tarrin, notre capitale restée aux heures sombres du colonialisme. Je vous propose un affranchissement de la fermeté débridée par la quête d'une légitimité qu'il nous appartient de nourrir à l'international et à l'intérieur du pays.
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