Gros sur la patate
Rencontre entre la CSN et la République de Poëtoscovie
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Avant de commencer à faire parler cet honorable ministre, engagé résolument dans une façon nouvelle de faire vivre la diplomatie poëtoscovienne, lui conférant désormais un visage plus humain, il convient, assurément, d'en dresser un portrait des plus fidèles. Cela en va, tout d'abord, du bon déroulement des débats qui vont suivre, s'il faut que chacun les comprenne — ce que nous croyons souhaitable —, mais également de l'image de la Poëtoscovie. En effet, quiconque ne serait pas informé du caractère fantasque de Piotr Vassia pourrait s'y méprendre et voir dans sa conduite une forme de désinvolture tout à fait inappropriée. Or, ce n'est pas là le vrai visage de ce diplomate, à la pensée bien plus profonde que ce qu'elle laisse présager d'ordinaire. Véritablement, Piotr Vassia était un philosophe. Mais, comme tous les philosophes, il s'abstenait et on s'abstenait d'en parler ainsi.
Pour en revenir aux affaires qui nous occupent aujourd'hui, il convient par ailleurs de prendre pleinement connaissance du passif entre la Confédération Socialiste du Nazum et la République de Poëtoscovie, tous deux acteurs incontournables du Nord-Nazum et puissances montantes sur la scène internationale. La première s'est engagée au sein de l'UICS à l'instant même où la Poëtoscovie en sortait. Pourquoi donc ? La guerre en Antarès était contraire aux positions diplomatiques défendues par la Nation littéraire, et une participation accrue au sein de l'Internationale lui eût sans doute coûté cher encore bien longtemps sur différents plans, notamment dans ses rapports aux États anticommunistes. Cependant, la Poëtoscovie n'était pas dupe et savait pertinemment que derrière le qualificatif d'État anticommuniste s'était toujours caché le fascisme. Or, la Poëtoscovie s'était toujours montrée particulièrement ferme avec les doctrines de la sorte. Enfin bref, sur le papier, il y avait au fond peu de choses qui séparaient la CSN de la Poëtoscovie, sinon quelques conceptions politiciennes dont faire fi n'aurait pas été particulièrement difficile.
Cependant, il advint que l'une des constituantes de l'empire rouge commerça avec la Vélèsie, laquelle, ainsi que chacun le sait, avait fait exécuter tout le personnel de l'ambassade poëtoscovienne il y a quelques années, en 2014. Malgré des appels à ne pas effectuer la transaction, la CSN, obtuse, n'avait pas donné suite aux demandes formulées par le gouvernement littéraire, lequel avait alors missionné une flotte entière pour surveiller les mouvements. Ce sont d'ailleurs ces mouvements qui justifièrent pour partie des actes velsniens, relevant vraisemblablement du crime de guerre au regard du Pacte international relatif aux normes diplomatiques qui s'était imposé sur la scène internationale. Enfin bref : un commentateur novice aurait déclaré que la Poëtoscovie et la CSN n'avaient jusqu'à présent jamais eu de véritable lien. Un expert en relations internationales, cependant, noterait que, malgré cette absence effective de lien, la relation entre l'un et l'autre existe, que leurs enjeux ont été différents par le passé, mais tendent aujourd'hui à converger. C'était cela, précisément, qui était intéressant et qui, dans le cas présent, nous intéresse particulièrement.
Piotr Vassia, préparant cette rencontre, était particulièrement indisposé à choisir un cadeau pour le diplomate qu'il recevrait. Il faut dire qu'il avait envoyé les invitations et que, pour l'heure, aucune réponse n'y avait été apportée. Aussi ignorait-il s'il faudrait accueillir plusieurs personnes, combien, qui elles étaient, en quels titres, grades, fonctions et qualités. Le ministre peinait alors à choisir dès maintenant un cadeau, donc, individualisant l'ensemble des aspects de tous ses rapports diplomatiques et étant singulièrement mal à l'aise à l'idée d'offrir ce qui s'apparentait à un présent générique. Ce présent, malgré tout, il savait qu'il serait un livre, mais cela ne l'avançait guère à grand-chose, car en Poëtoscovie, il n'y avait pour ainsi dire que cela. Le type d'ouvrage, maintenant, entre la poésie ou le théâtre, il était bien incapable de se décider, et cela, après lui avoir rogné l'esprit plusieurs nuits durant, acheva de déterminer un point crucial de la relation socialo-poëtoscovienne — si c'était ainsi qu'il fallait en parler. En peu de mots, il reporta un choix qui lui semblait trop difficile.
Vous l'aurez compris, Piotr Vassia demeurait attaché à des détails au caractère singulièrement maigre, renversant l'ensemble des échelles d'importance au sein du ministère qu'il dirigeait. Cela était connu, avait été constaté par l'ensemble des délégations reçues à Hernani-centre et s'inscrivait désormais comme un marqueur propre à la diplomatie poëtoscovienne, sans que cela ne fût jamais commenté par le grand public, ni en bien ni en mal.
- Garçon, s'exclama-t-il un jour en s'adressant à son vieux chef de cabinet, avec lequel il avait une complicité relativement conflictuelle, resservez-moi un peu de vodka, je vous prie.
- Assurément, Madame, s'était empressé de répondre son compagnon.
Cela, vous vous en doutez, avait mis Piotr Vassia fou de rage. Comment diable considérer le genre féminin comme une insulte ? À vrai dire, celui qui envisageait un sexe comme un dénigrement savait se dénigrer lui-même par cette conception. Ce fut à peu près la seule fois où les arrogances réciproques des deux hommes allèrent trop loin, c'est pour dire.
Si nous vous racontons cela, ce n'est assurément pas pour que vous partagiez avec Piotr Vassia un goût du détail absolument détestable — du moins ses collaborateurs trouvaient-ils cela détestable. Non non, si nous vous mettons dans la confidence de tels instants passés, vous, lecteurs, c'est bien pour que vous compreniez dans quelles dispositions Piotr Vassia exerçait et en quelle amitié il tenait son chef de cabinet. Mais, sans doute, de leurs sottises réciproques vous aurez à faire plus tard, légitimant par là notre action auprès de vous.
- Dites donc, mon bon Ministre, avait-il commencé.
- Quoi donc, mon bon Chef de Cabinet ?
- Vous ne seriez pas un peu intimidé par la venue de la CSN ?
- Moi ? Pfffffffff ! Mais point du tout, mon bon Chef de Cabinet !
Piotr Vassia était en effet particulièrement effrayé à l'idée de voir la délégation socialiste arriver sur le sol poëtoscovien. Pour une fois, le chef du protocole avait un avis qui était écouté et Piotr Vassia avait accepté la présence d'autant de militaires que cela lui était conseillé. Pourquoi était-il autant soucieux de mener à bien les négociations ? Le coup de téléphone qu'il reçut juste après vous éclairera sans doute à ce sujet.
En effet, alors qu'il s'entretenait une dernière fois avec le chef du protocole, lequel était tout honoré de voir ses recommandations suivies pour la première fois depuis que Piotr Vassia était à la tête du ministère, son téléphone se mit à sonner énergiquement dans sa poche. D'un air nonchalant, le ministre y porta sa main et l'éteignit sans y prêter attention et sans savoir non plus qu'il venait de faire une très grave erreur.
- Merci en tout cas pour toute cette énergie, mon cher... et à cet instant le ministre se rendit compte de n'avoir jamais pris le temps de faire connaissance avec son chef du protocole.
- Doug-Doug, répondit Doug-Doug.
- Doug-Doug, vraiment ?
- En vérité, mes parents m'appellent Doug-Doug Skippy Bob Dracula Perceval Montgomery-Rockwell, ce qui est bien sûr un diminutif, mon nom complet étant Doug-Doug Skippy Bob Dracula Perceval Trevor Ricky Jack Lancelot Baby Bat Benny Benny Bo Benny Bananana Bo Benny Benny Bo Benny Montgomery-Rockwell. Mais, par souci de simplicité, on m'appelle Doug-Doug Skippy Bob Dracula Perceval et non Doug-Doug Skippy Bob Dracula Perceval Trevor Ricky Jack Lancelot Baby Bat Benny Benny Bo Benny Bananana Bo Benny Benny Bo Benny. Vous pouvez m'appeler Dou-Doug.
Durant ce soliloque des plus surprenants, auquel Piotr Vassia ne se serait normalement pas dérobé, il sortit son téléphone et se rendit compte que l'appel manqué n'était autre que celui de Roxane Rostand, alias Roro sur son téléphone, et qui était la Présidente du Conseil. Piotr Vassia devint alors blême, s'excusa d'un geste poli et chercha à s'isoler, ce qui n'empêcha pas Doug-Doug Skippy Bob Dracula Perceval d'achever ses explications.
Avec l'empressement artificiel qu'il convenait d'avoir dans une telle situation, Piotr Vassia rappela sa supérieure hiérarchique, grelottant démesurément, claquant des dents de frayeur face à son ire.
- Allô ? Ah, enfin ! dit-elle avec l'air d'une maman ayant cherché toute la matinée à joindre son enfant, lequel, trop flegmatique, ne prenait pas le temps de décrocher.
- Oui ? répondit le ministre, avec l'air d'un enfant qui n'a pas répondu à sa maman toute la matinée durant, car trop flegmatique, et comprenant désormais le degré de la colère qui l'attend.
- Toute la partie sur la politique internationale du plan quinquennal repose sur cette rencontre. Réussir est l'unique option qui t'est donnée. Puis Roxane Rostand raccrocha.
Il faut bien avouer que Roxane Rostand adoptait une conduite tout à fait tyrannique à l'égard de Piotr Vassia, car les relations internationales avaient un statut ambigu dans les attributions de son pouvoir, le premier diplomate n'étant pas elle mais le ministre des Relations internationales, lequel voyait d'ailleurs sa nomination approuvée par le Parlement. Ces rapports d'extrême subordination étaient encore approfondis par la nature plutôt enfantine de Piotr Vassia qui, s'il n'était guère craintif mais plutôt aventureux, se trouvait à de nombreuses reprises dans des positions fort délicates à soutenir, jusqu'à en être constamment dans le viseur de la Présidente du Conseil.
Cependant, cette fois-ci, force était de constater qu'elle n'avait guère exagéré l'importance de la rencontre qui se déroulerait le jour même. La CSN était un acteur dont il fallait absolument qu'il adhère aux initiatives défendues par la Poëtoscovie auprès de la communauté internationale, tandis que la confédération était demeurée plutôt silencieuse jusqu'à présent. En contrepartie, le ministre avait en sa possession l'ensemble des cartes qu'une Nation puisse détenir. Il était prêt, même, à aller jusqu'à l'entrave des tentatives de résolution de la situation de conflictualité opposant la Poëtoscovie à l'autoproclamée grande République de Velsna.
Après avoir passé au crible l'ensemble des salles où la délégation invitée passerait, l'ensemble des informations qu'il fallait qu'il garde bien en mémoire, après avoir inspecté lui-même l'inclinaison horizontale du tapis rouge ou bien goûté la sauce du dîner, il fut enfin l'heure de partir. Car, cette fois, le ministre n'était guère en retard — ce qui était une véritable prouesse —, il se contenta d'un simple cortège terrestre, quoique tout de même imposant, plutôt que de l'hélicoptère qui lui avait servi pour la rencontre san youtaise.
Lorsqu'il arriva, son agenda étant calibré comme une horloge, il n'eut pas même à attendre une heure avant que l'avion de la confédération se posât, soit tout juste le temps de relire les documents importants et de faire une dernière blague à son chef de cabinet, lequel, pour une fois, l'avait accompagné.
- Dis, lança-t-il à celui-ci, tu connais la différence entre un wanmirien nature et un wanmirien au jus de poubelle ?
- Non ? répondit le chef de cabinet.
- Il n'y en a pas ! et les deux hommes s'esclaffèrent. Ils avaient bien de la chance que l'accès à cette pièce fût refusé à la presse.
On avait de la chance qu'il fît beau ce jour-là, même si l'homme payé exclusivement pour tenir le parapluie de Piotr Vassia se sentait profondément inutile. Lorsque l'avion se posa, Piotr Vassia commença à s'avancer, de façon à accueillir les dignitaires étrangers à l'endroit exact où se joignaient l'escalier de l'appareil et le tapis qui avait diligemment été déroulé.
- Excellences, dit alors le ministre, j'espère que vous vous féliciterez de votre séjour dans mon beau pays.