13/07/2020
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[Saint-Marquise - Poëtoscovie] Fagoté comme un as de pique

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Fagoté comme un as de pique
Rencontre entre Saint-Marquise et la République de Poëtoscovie

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Combien de temps faut-il à une voiture blindée pour aller du ministère des Relations internationales jusqu'à l'aéroport ? Pour le commun des mortels, la réponse était approximativement de 45 minutes au moins. Pour le nouveau conducteur personnel de Monsieur le ministre, lequel avait pioché parmi d'anciens pilotes, cela était très précisément de 10,12 minutes tout au plus. Route intégralement bouclée, policiers de partout : les circonstances étaient, en somme, propices à des pointes absolument délirantes.

Lorsque Roxane Rostand avait su cela, elle avait véritablement tout tenté afin de faire licencier à la fois le conducteur et son ministre, avant d'être rappelée tant aux impératifs constitutionnels qu'aux véritables intérêts de la Nation par ses conseillers. Outre la présidente du Conseil, donc, cette situation amusait et participait de l'image fantasque qu'entretenait Piotr Vassia non seulement dans son ministère, mais également dans l'ensemble de l'administration publique.

Le jour dont nous parlerons était un jour où il faisait relativement beau. Les quelques nuages tempéraient la chaleur, quoique, de toute évidence, il ne faisait jamais chaud en Poëtoscovie dans le sens où le commun des mortels l'entend. Au-dessus d'Hernani-centre, il avait été admis que quelques montgolfières puissent vagabonder dans le ciel en cette semaine de juillet 2020. Cela donnait à la capitale poëtoscovienne tout entière l'allure d'un vaste parc d'attractions féérique.

Le jour de cette rencontre internationale, il se trouve qu'il s'agissait également de la fin de l'année universitaire. Or, pour cette occasion, la capitale était transformée littéralement en espace de fête — nous n'oserions, dans un récit aussi officiel, parler de débauche. Les rues se remplissaient de ce que l'on appelle les manifestations joyeuses, et qui ne sont jamais que de grands rassemblements étudiants où l'on danse, où l'on chante, et où l'on défile aux côtés de pick-up où brûlent des épouvantails aux traits des figures de l'opposition d'extrême droite. Dans plusieurs coins de rue, des étudiants vendaient des vers dits sur mesure, achetés bien souvent par les personnes âgées du quartier. Ces longs cortèges d'humeur joviale passaient ordinairement par la plupart des banlieues, riches ou pauvres, et chacun s'y joignait dans une masse indistincte d'êtres qui, ensemble, donnaient un visage à l'humanité.

Ce contexte, peu l'auraient jugé véritablement propice à une rencontre entre des diplomaties dont les derniers liens remontaient à plusieurs années. Et pourtant, ce fut bel et bien le contexte qui attendit la délégation de Saint-Marquise.

Piotr Vassia, notre ministre des Relations internationales, était à dire vrai tout à fait heureux de faire découvrir son pays dans une joie si grande et fabuleuse. Contrairement au reste du corps politique, il entretenait auprès de la joie populaire une fascination dont nul ne savait exactement le degré. Cependant, nul ne devinait la raison véritable de cette situation. En effet, depuis tout petit, Piotr Vassia était bien incapable de danser, ni de vaquer à aucune occupation qui ne fût point intellectuelle. S'amuser, il ne le pouvait que lorsque cela était synonyme de s'instruire, et bien souvent, il s'amusait même par des moyens fort peu attrayants pour les gens de son âge, mais y trouvait un plaisir ingénu. Lui-même, devenu adolescent, se questionnait souvent sur les raisons d'une telle retenue, d'une telle mesure, alors qu'au contraire il était connu comme un personnage extraordinairement fantasque, comme une personnalité aux traits marqués et que l'on pouvait sans peine qualifier de marginale. Ce fut comme s'il avait été ministre toute sa vie, et que son visage d'adulte se penchait à présent sur les festivités dont il n'avait pu se résoudre à connaître la substance.

Piotr Vassia avait en effet toujours été un homme dont la nature était définie presque exclusivement par sa bizarrerie, quoiqu’il préférât toujours que l’on parlât d’étrangeté. Qu’il se fût agi de l’un ou de l’autre, à vrai dire, cela ne changeait pas vraiment l’appréciation que faisaient les autres de sa situation propre, et il demeurait ainsi dans l’une des solitudes que les hommes s’érigent en repère, faute de repère véritable en quelque endroit du monde des mortels.

Bref, tout cela, sans doute, était, comme on dit, sans caractère significatif. Il nous semblait malgré tout nécessaire de le relever, afin que l’on se figurât pleinement le personnage qu’était en réalité le ministre des Relations internationales et, surtout, qu’on comprenne qu’il restait loin de n’être que cela.

Ainsi le lecteur connaît-il presque intimement Piotr Vassia, ce garçon qui, aujourd’hui, se retrouve au cœur de bien des aventures. Alors, s’il faut que nous lui permettions d’avancer toujours dans davantage d’entre elles, abandonnons l’anatomie de son âme pour la description d’une rencontre internationale majeure.

Cette rencontre internationale, à laquelle Piotr Vassia était en retard, soit comme à la plupart de ses réunions, quoiqu’ici cela fût très important qu’il fût présent, déjà pour ne pas se faire tirer l’oreille droite par le chef du protocole (le protocole était bien un truc de droite), et ensuite pour ne pas se faire tirer l’oreille gauche par Roxane Rostand, la présidente du Conseil (laquelle était bel et bien de gauche), cette rencontre internationale donc, Piotr Vassia l’attendait ardemment. Nous l’avons déjà dit lorsqu’il s’agissait de parler de sommet avec le San Youté, nous pouvons le redire ici : Saint-Marquise disposait par essence de l’image d’une nation sereine et prospère, à laquelle il n’arrivait jamais que de bonnes choses et qui n’était habitée que de bonnes gens. En recevoir une délégation relevait alors de l’honneur comme de la bénédiction, et il fallut que le ministre s’en montrât digne.

Pour cela, on le somma d’obéir expressément aux ordres de son chef de cabinet, et cette sommation vint de tous les coins du ministère, jusque depuis le palais présidentiel. S’il était évident que la venue de Saint-Marquise n’était attribuable qu’à une Providence inespérée, il n’en demeurait pas moins que le divin avait toujours pu être rompu par l’arbitraire de l’homme ; or, on ne voulait résolument pas que celui de Piotr Vassia vînt porter grief à la nation poëtoscovienne tout entière.

Piotr Vassia fut alors conduit à l’aéroport d’Hernani-centre le plus promptement possible, par son fameux pilote. Sans doute le lecteur fait-il ainsi le lien avec ce qui servit de préambule au contenu qui, véritable, l’intéresse. Toujours était-il que la voiture du ministre n’était pas faite pour cela, qu’elle faisait du bruit, et qu’à peine la délégation étrangère était arrivée que déjà tout Hernani-centre savait d’où à où s’était déplacé le ministre le plus célèbre du pays.

Sur les réseaux sociaux, tout n’était alors plus qu’à la joie, sinon à l’euphorie. La juxtaposition des figures de la voiture diplomatique assortie de la venue de Saint-Marquise était au fond une sorte d’alignement des astres qui trouvait son public sur les réseaux sociaux de tous types et pour tous les âges. C’était en somme un peuple entier qui était heureux et se félicitait d’une telle initiative diplomatique. Tout autant que cela paraîtrait improbable, cela fut vrai. Et tout autant que cela fut vrai, le ministre fut même en avance.

Lorsqu’enfin, descendant d’un avion qui imposait la retenue, descendit la délégation diplomatique de Saint-Marquise. Le ministre les salua respectueusement, dans le respect le plus strict du protocole, et l’on pouvait comprendre, en bon observateur, que cela traduisait toute sa considération.
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