Posté le : 10 sep. 2026 à 20:44:36
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Personne ne répondit tout de suite.
Le silence qui suivit la dernière phrase de la Gouverneure dura peut être six ou sept secondes, ce qui est un lapse de temps extrêmement long dans une pièce où sept personnes se dévisagent, et il ne fut occupé que par le bruit d'une ventilation qui n'avait manifestement pas été entretenue depuis la fin de la guerre et par le grattement du stylo d'un secrétaire assis en retrait contre le mur. Il faut dire que rien de ce qui allait se dire dans l'heure suivante n'était en train de se décider: tout avait été tranché trois jours plus tôt, sur un tableau noir du quatrième étage d'un immeuble de Margaux, devant les quatre Gouverneurs réunis et une Assemblée prévenue la veille, et pour une fois dans l'histoire récente de ce pays il ne s'était trouvé personne pour lever la main contre. Quand vous verrez ces cinq personnes s'exprimer l'une après l'autre, ne cherchez donc pas la nuance entre elles. Il n'y en a pas. C'est bien ce qui devrait inquiéter le pays ocre.
Ce fut Lÿsä qui rompit le silence, et elle le fit en souriant, ce qui chez elle n'a jamais voulu dire ce que les gens croient que cela veut dire.
"Excellence, je vais vous décevoir en une phrase et vous rassurer dans les cinq suivantes, alors accordez-moi les six. Vous nous avez présenté deux options, et nous n'en prendrons aucune des deux. Nous ne rejetterons pas la Loduarie, parceque trois mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit de nos hommes sont chez eux. Et nous ne demanderons pas de négociations trilatérales. Ni publiquement, ni en coulisses, ni par allusion, ni à Margaux, ni la veille de Margaux.
Une demande de trilatérale, voyez-vous, c'est une annonce. Le jour où nous écrivons à ces gens que nous ne discuterons qu'avec Volkingrad dans la salle, ils apprennent en une seule ligne tout ce qu'ils ont passé quatre lettres à essayer de deviner: que nous avons lu la manœuvre, que nous ne nous laisserons point séparer, et que le prix vient de monter. Ils changeraient de plan le soir même. Or nous n'avons qu'un seul avantage dans cette affaire, un seul, et il est fragile: ils croient encore que ça marche.
Il y a une seconde raison, et celle là vous concerne d'avantage. Une trilatérale, cela veut dire Karty à la table, et Karty à la table cela veut dire, au bas d'un texte rédigé à Lyonnars, le nom de votre République. Un traité n'oblige que ceux qui le signent. Nous avons trois mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit raisons d'être dans cette salle le jour venu, vous n'en avez aucune, et nous n'allons certainement pas vous en inventer une. Ce qu'ils cherchent, au fond, ce n'est pas notre neutralité: c'est une feuille de papier où le mot Karty apparaît à côté du mot paix. Nous n'écrirons pas cette feuille pour eux.
Elle se gratta l'épaule droite, un instant, puis posa la main à plat sur la chemise cartonnée grise qui attendait devant elle depuis le début de la réunion et que personne n'avait encore ouverte.
[b]"Alors voici ce que nous faisons, et c'est pour cela que nous vous avons fait traverser un océan dans un sous-marin. Nous signons avec vous. Aujourd'hui, ici, dans cette pièce, avant que qui que ce soit ne monte dans un avion. Et ensuite nous rangeons ce que nous aurons signé dans une poche, et nous n'en parlons à personne.
Ils viendront. Ils seront reçus au Palais du Consortium avec les honneurs, la presse internationale sera là sans aucune restriction, et nous serons parfaitement charmants. Nous écouterons beaucoup. Nous acquiescerons quand il faudra acquiescer. Nous prendrons tout ce qu'ils donnent, le blocus, les vivres, nos hommes, et nous les remercierons chaudement à chaque fois, avec des sourires et des photographies. Et le jour où ils poseront sur la table la clause qui nous interdit de venir à votre secours, à cette seconde là et pas avant, nous ouvrirons cette chemise devant leurs propres journalistes.
Vous mesurez ce que ça donne, Excellence. Un homme qui a traversé la moitié du monde pour obtenir une signature, qui a rendu cinq cent quarante cercueils pour l'obtenir, qui a gardé nos vivants pour l'obtenir, et qui découvre en direct, assis, sous les caméras, que la chose qu'il vient acheter était déjà vendue et datée avant son arrivée. Il ne pourra pas dire que nous l'avons trahi, puisque nous n'aurons rien promis. Il ne pourra pas dire qu'il ne savait pas, puisqu'il n'a jamais posé la question. Il ne pourra que ramasser ses papiers et sortir d'une capitale qu'il a bombardée, devant le monde entier.
Un secrétaire humilié, on le remplace le soir même et le régime continue comme si rien ne s'était produit. Un chef d'Etat humilié, assis, sous les caméras, dans une capitale qu'il a lui-même fait bombarder, c'est le régime entier qui est humilié avec lui, et devant ses propres citoyens. Alors nous n'exigerons rien du tout: il vient déjà, de son plein gré, et il vient en personne. Nous nous contenterons très soigneusement de ne pas l'en dissuader."
Klarnä Nëëkermän n'avait pas bougé, les deux mains posées à plat sur la table, dans cette immobilité un peu paysanne qui lui avait valu, du temps où elle rédigeait dans la clandestinité pour Nömnä nä Körvä, la réputation de ne jamais s'énerver. Elle parla sans élever la voix.
"Ministre, vous parlez de ce que nous ne signerons pas. Moi je signe. C'est mon nom qui va au bas des traités de cette Fédération, donc c'est moi qui vous donne la garantie, et je vous la donne sur du papier plutôt que dans un salon qui sent le moisi.
Dans cette chemise il y a deux feuillets, et je vous les décris avant de vous les faire lire. Le premier est la réaffirmation pleine et entière de l'Accord des As Croisés par la Fédération de Corvus, sans réserve, sans clause de révision et sans date d'expiration. Le second est un acte par lequel Corvus déclare qu'aucun engagement postérieur, quel qu'en soit l'objet, le titre ou la forme, ne sera opposable à la République Fédérale Kartienne ni ne limitera son concours en cas d'attaque contre elle. Il est daté d'aujourd'hui. Rien de tout cela n'est publié, et rien ne le sera avant que nous en décidions ensemble, vous et moi, et pas un jour avant. La date fera le reste du travail toute seule.
Je veux être claire sur un point, parceque vous avez le droit de savoir ce que vous achetez. Ce n'est pas une position de ministère qui peut tomber au prochain remaniement. Les quatre Gouverneurs l'ont votée, l'Assemblée en est informée, et le Collège comme la Chancellerie sont d'accord, ce qui, dans un pays construit exprès pour que personne ne soit jamais d'accord avec personne, ne s'était encore jamais produit. Corvus est un pays neuf et beaucoup de choses chez nous sont encore fragiles. Celle là ne l'est pas."
Thomas Alénan n'ajouta que deux phrases, et il les dit en regardant la table plutôt qu'Angèle.
"Je ne vais pas vous parler d'armée aujourd'hui, ce n'est ni le lieu ni le sujet, et de toute façon les hommes qu'il faudrait déplacer sont déjà là où il faut. Je suis assis à cette table pour une seule raison, qui est de vous dire que le jour où quelque chose commencera chez vous, la réponse de la Fédération de Corvus ne sera pas un communiqué de presse."
Eeva Ëlmäë n'avait pas ouvert la bouche depuis le début de la réunion. Elle prit la parole sans se lever et sans consulter la moindre note, du ton neutre et un peu trop égal de quelqu'un ayant passé quatre ans à rédiger des transmissions destinées à être lues par des gens qui n'aimaient pas les adjectifs.
"Excellence. Je m'en tiendrai à trois points, et le premier est le seul qui compte véritablement: le renseignement ne se pratique pas à distance.
Un rapport rédigé chez vous, chiffré, transmis, déchiffré à Margaux et lu trois semaines plus tard n'est pas du renseignement, c'est de l'histoire. Ce que nous savons de la Nation Communiste de Loduarie, et nous en savons beaucoup, nous ne l'avons jamais appris en lisant des télégrammes. Nous l'avons appris parceque des gens vivaient là où il fallait vivre, exerçaient un vrai métier, payaient un vrai loyer et connaissaient le nom du patron du café d'en face. Il n'existe aucune méthode de remplacement. Il n'y en a jamais eu.
Second point, et c'est ma recommandation, que je vous donne sans contrepartie: prenez le JASH en présentiel. Pas une correspondance, pas une cellule de liaison, pas un officier accrédité qui déjeune avec vos services une fois par mois. Des résidents, installés chez vous à demeure, connus de vous et de ceux que vous désignerez, et de personne d'autre au monde. La Fédération de Corvus est aujourd'hui la deuxième puissance de ce monde en matière d'influence et d'opérations clandestines, et je tiens à préciser que cette place ne s'est pas gagnée par nos moyens, qui sont dérisoires, mais par notre présence. Le JASH a quatre mois d'existence légale et vingt ans de pratique. Je vous propose les vingt ans.
Troisième point, ce que vous en retirez, et je serai précise. Nous ne vous annoncerons pas une invasion: vous n'en avez pas besoin, et ce n'est pas ainsi qu'ils procéderont. Nous vous donnerons des noms. Quelle association reçoit quoi, par quel intermédiaire, depuis quelle date, et laquelle de vos institutions a déjà été approchée sans le savoir. Ce genre de travail se voit deux ans trop tard, sauf si quelqu'un est assis dans la salle le soir de la première réunion. Je propose que ce soit quelqu'un à nous, et que le compte rendu vous parvienne le lendemain matin plutôt qu'au printemps suivant.
Je ne demande aucune réciprocité. Vous ouvrirez une station à Margaux aux mêmes conditions si vous le jugez utile, et je vous remettrai la liste nominative de mes officiers, signée de ma main. Voilà. C'est tout."
"Non, ce n'est pas tout."
Jade de Sainte-Istride avait attendu son tour avec une patience presque insultante, adossée à sa chaise, les mains croisées, et elle enchaîna sans même laisser à quiconque le temps de se retourner vers elle.
"Ce n'est pas tout, et Mademoiselle Ëlmäë le sait parfaitement, elle a simplement la délicatesse de me laisser dire la partie inconvenante. Ses résidents, vous allez les loger où ? Les payer comment ? Sous quel statut, avec quel visa, avec quel employeur inscrit au registre de votre commerce, et avec quelle raison plausible de rentrer chez eux à quatre heures du matin sans que le voisin de palier ne se pose la question ? Le présentiel qu'elle vous recommande ne tient pas debout tout seul. Il lui faut une existence légale, et c'est ce que je viens vous vendre.
Je veux implanter une antenne de l'Underspace Initiative 5 sur le territoire de votre République, dans la ville de votre choix. En surface, ce sera un institut comme un autre. Une adresse, une plaque de cuivre, un conseil scientifique, des étudiants, des publications, un colloque annuel ennuyeux, des salaires déclarés et des impôts payés à votre trésor. Rien de ce que je viens de décrire ne sera faux. Vous pourrez le visiter, y envoyer des inspecteurs quand bon vous semble, et faire venir la presse pour l'inauguration. Un institut, c'est une chose merveilleuse: personne ne se demande jamais ce qu'il y a dans un institut.
En dessous, il y aura deux choses, et je tiens à ce que vous ne les confondiez pas, parceque tout le monde les confond toujours.
La première est le JGK-4. C'est un groupe d'intervention. Une quarantaine d'hommes et de femmes entraînés pour entrer quelque part, régler une situation et ressortir, et qui ne portent l'uniforme d'aucune armée de ce monde. Ils ne servent pas à faire la guerre, ils servent aux quatre heures pendant lesquelles votre police ne peut légalement rien faire et votre armée ne peut politiquement rien faire. Ils obéissent à un appel venu de vous, sur une ligne dont vous détiendrez l'autre extrémité.
La seconde s'appelle Fisheye, et c'est la partie qui vous intéresse véritablement. Cyberdéfense permanente de vos réseaux d'Etat, de vos réseaux bancaires et de vos réseaux d'énergie, en continu et sans facture. Et cyberattaque quand vous la demandez, sur les cibles que vous désignez, vous et personne d'autre. Ni Corvus, ni ma Chancelière, ni moi. Vous. Je le mettrai par écrit, dans les termes que vos juristes voudront.
Alors je vais être très claire sur ce que vous êtes en train d'accepter, et vous me remercierez plus tard de ne pas vous l'avoir caché: il n'y a pas de JASH chez vous sans le JGK-4 et sans Fisheye. Ce ne sont pas trois propositions, c'est une seule. L'institut est la porte par laquelle ils entrent tous, ils entrent ensemble, et le jour où vous fermerez cette porte, vous les perdrez tous les trois en même temps.
Et je vais vous dire pourquoi je le fais, parce que vous n'allez pas aimer la réponse et que je préfère vous la donner moi-même. Je ne le fais pas pour vous. L'Underspace Initiative 5 n'a aucun équivalent au monde, ce qui est très flatteur dans une brochure et ce qui veut surtout dire qu'aux yeux du droit international je suis une bizarrerie corvienne tolérée par un gouvernement occupé ailleurs. Une bizarrerie, ça se dissout d'un trait de plume. Un institut implanté dans deux Etats souverains, dont l'un a fait plier la Loduarie Communiste, ça ne se dissout plus, ça se négocie. Vous m'apportez une légitimité que mon propre pays ne peut pas me donner. Je vous apporte la seule capacité offensive de ce continent qui ne porte l'uniforme de personne. Enfin, presque personne. L'échange est laid et il est équilibré."
Il y eut de nouveau un silence, plus court que le premier, et Lÿsä posa les deux mains à plat sur la table exactement comme l'avait fait la Chancelière un quart d'heure plus tôt, ce qui chez elle était devenu un tic d'imitation dont elle n'avait très probablement pas conscience.
"Voilà notre position, Excellence, en entier, sans rien retirer et sans rien arranger. Vous remarquerez qu'elle ne comporte aucune demande d'argent, ce qui est assez rare dans ce genre de pièce.
Nous ne signerons rien qui vous concerne.
Nous ne dirons rien qui le lui apprenne.
Et nous ne vous demandons pas de nous croire sur parole: nous vous demandons de regarder la date."
Klarnä poussa alors la chemise cartonnée grise vers l'autre bout de la table. Elle ne portait aucun sigle, aucun cachet, aucune mention de classification, et elle contenait deux feuillets et un stylo.
Il ne manquait qu'une signature, et ce n'était pas la leur.