28/11/2020
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[KARTY - CORVUS] Le Rouge et le Noir

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⚘ Le Rouge et Le Noir ♠


"La Sobriété Corvienne" Sally Väytkä, 2020 (Photographie Liminale, Musée des Arts Photographiques de Tassel)

"La Sobriété Corvienne"
Sally Väytkä, 2020 (Photographie Liminale, Musée des Arts Photographiques de Tassel)


Musique d'Ambiance[center]

Quinze heures et demie. Margaux.

Une partie du nouveau gouvernement corvun ainsi que certaines autres personnes d'intérêt étaient tous assis dans ce qui semblait être un salon d'une autre époque, avec des divans vintage, des couleurs pastel, une fine moquette et ce vieux papier peint jaune qui semblait être pourtant tout neuf. Des personnes d'une importance incalculable, du moins pour le pays, tous réunis dans un lieu liminal typique de l'après Guerre des Ombres. Des bureaux intacts, désaffectés mais intacts tout de même. Comme si il y avait eu une vie ici, mais que celle-ci avait pris la décision non très sage de se volatiliser. Des endroits comme ceux-ci, dans la zone du Grand Margaux, il y en avait des dizaines, voire des centaines. Voir ces personnages ici était donc certainement incongru. Mais c'était le petit prix à payer pour assurer la discrétion.

Adossée contre un mur, sourire dans un coin de ses lèvres et cigarette fumante dans l'autre, Lÿsä Köwnatör réfléchissait dans le vide. Jusqu'à présent, elle avait du travailler comme nulle autre personne au ministère des affaires étrangères, et bien que sa charge était importante, elle ne semblait pas plus fatiguée. À côté d'elle, debout autour d'une table haute, la chancelière Klarnä Nëëkermän discutait avec le ministre des armées Thomas Alénan. Tous les deux avaient reforgé le pays comme nuls autres, Klarnä en particulier. Elle était arrivé tard en termes d'importance dans la guerre civile, malgré ses interventions écrites, mais tandis que Lÿsä se faisait lentement aspirer vers la vie de bureau, elle avait commencé à prendre l'estrade et devenir la véritable voix du peuple Corvun, si bien qu'elle fut élue par l'écrasante majorité des personnes en tant que première Chancelière de la fédération. Cela ne dérangeait en rien Lÿsä, après tout elle avait appris à parler aux personnes mieux qu'aux foules à contrario de Klarnä, ce qui lui a valu sa place au ministère des affaires étrangères succédant à Clara Malmaison. Cette dernière n'avait cessé de recommander les deux jeunes femmes, insistant qu'elles représentaient l'avenir du pays. Et quelque part, elle n'avait point tort.

Enfin, sur les canapés, se dévisageant avec une certaine complicité, Eeva Ëlmäë, aussi connue sous son pseudonyme de Calliope, se livrait à une véritable bataille de regards avec nulle autre que Jade, ayant fondé et établi son organisation, la fameuse Underspace Initiative 5 peu après la proclamation de la Fédération. Il fallait le dire, le statut de sa création était si exceptionnel, si spécial qu'il n'existait aucun équivalent dans le monde, et c'est toujours le cas d'ailleurs. Mais bien évidemment, Corvus étant ce qu'il est, il n'a pas cherché à diviser les initiatives de Calliope et son nouveau service de renseignements, le JASH, et a préféré le voir coopérer avec l'UI-5 et son JGK-4. De l'extérieur, c'était d'une complexité absurde. Mais les résultats étaient là, et ils fonctionnaient bien.

Ainsi, les cinq piliers du futur Corvus étaient là, attendant patiemment. Attendant quoi exactement ? Rien de spécial. Juste l'arrivée de Angèle Orlovski. Et justement, une camionnette noire était tout juste en train de se garer dans l'allée juste en dessous de leurs pieds.

L'ordre du jour était simple. Il y en avait deux. Quid des relations Corvus - Karty. Et surtout, quid de la Loduarie Communiste. C'était cette mesure qui les poussait à se retrouver, moins formellement certainement, mais dans l'urgence avant tout, alors que la rencontre avec les diplomates du pays ocre avançait à grands pas. Certains étaient nerveux. D'autres curieux. D'autres tressaillant de rage. Tous avaient une seule idée en tête: en découdre. Corvus n'était pas Antares. Corvus ne restait pas passif. Corvus allait agir.

Avant qu'il leur soit permis de s'ennuyer, un agent vint retrouver le groupe et lâcha sèchement.

"Ils sont là."

Les cinq se regardèrent entre eux rapidement, avant de se relever de leurs diverses positions d'attente et se diriger en silence, sans commentaire, comme un mardi matin, vers une salle de réunion sobre qui avait été préparé pour l'occasion, dans une très large pièce vide. Lÿsä, elle, se dépêcha d'éteindre son mégot et le jeter dans une petite poubelle avant d'aller prendre la tête du groupe.

Là, la petite délégation Kartienne les attendait. Et leurs regards s'étant enfin croisés, les visages des deux groupes s'allumèrent mutuellement.

Lÿsä fut la première à prendre la parole, serrant la main de l'ex-chancelière, avec son large sourire signature.

"Dame Orlovski, j'espère que vous avez fait bon voyage dans ces conditions aussi discrètes. Toutes nos excuses pour ce lieu quelque peu malaisant, c'est l'un des nombreux vestiges de l'absentéisme immobilier subi après la guerre... Mais, ne vous en faites pas, personne viendra nous retrouver ici."
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Roman en patrie mère
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«The Queen of Diamonds»

14 juillet 2020, Océan d'Espérance.

AlinéaLa mer était calme, parfaitement calme. Le soleil se réfléchissait dans l'eau comme dans un miroir, et il n'y avait rien pour créer de l'écume, rien pour troubler la vaste étendue bleue. Aucun marin-pêcheur aguerri ne s'aventurait aussi loin des côtes, tout autant qu'il n'y avait pas de grand navire-cargo pour assurer le flux du grand commerce. C'était comme si, en ce lieu précis de cet Océan, tout était arrangé pour ce calme: Loin de toute route commerciale empruntée régulièrement.

Dans les profondeurs, entre deux bancs de poissons et des courants froids, il y avait deux structures métalliques colossales. C'étaient des bijoux technologiques, faits pour remplir à la perfection la tâche de discrétion: Deux Kaïmans. La classe de sous-marin d'attaque de la République Fédérale Kartienne, dernière génération.

A l'intérieur de ces appareils, l'équipage était de marque. Ou plus exactement, une personne se démarquait. D'une importance telle que les quartiers du capitaine de vaisseau lui avaient été octroyées. Il s'agissait d'une femme. Elle n'avait pas d'uniforme militaire, ce qui était étonnant pour un appareil de cette trempe. Qui aurait pu deviner que la Gouverneure Orlovski se rendait à Corvus par ce moyen unique ?

Deux années plus tôt, les Requiems fendaient un espace aérien non lointain. Ils avaient chanté contre la Loduarie Communiste. La République Fédérale Kartienne s'était battue, aux côtés de sa sœur, contre le péril totalitaire. Aujourd'hui, c'était Angèle qui se rendait à Margaux, par un départ confidentiel, dans un moyen confidentiel, pour une entrevue confidentielle. La confidentialité, c'était le mot. Les divers protocoles passés, elle se rendit enfin dans le lieu qui avait été déterminé.

Elle n'avait, vraisemblablement, pas eu le temps de se préparer. Non pas qu'elle n'avait pas mis de maquillage, puisqu'elle n'en mettait jamais. Néanmoins, elle avait une tenue qu'elle aurait mis chez elle, pour travailler calmement, ou passer du temps avec son mari. Un simple pull, guère fort chic. Un mari dont elle aurait eu besoin ici, ne serait-ce que pour l'aider à lisser ses longs cheveux ébouriffés.

Mais elle était là. Et c'était tout ce qui comptait. Elle essaya, tant bien que mal, de passer ses mains dans sa chevelure pour battre une mèche rebelle. Puis, sans vraiment s'en rendre compte, tout en marchant, elle se trouvait devant la délégation Corvienne. Il y a deux ans, le Commissariat des Armées était en guerre. Il y a une semaine, l'état de vigilance à l'égard de la Vahrénie et de la Loduarie a été voté. Il y a deux jours, elle se trouvait en Karty. Et aujourd'hui, elle serait la main de Lÿsä Köwnatör, ne pouvant s'empêcher de repenser à son mariage.

«Je tiens à vous assurer, chère amie Corvienne, que ce lieu nous est dans un premier temps nécessaire, tout autant qu'il m'est plus agréable que les compartiments exigus d'un sous-marin d'attaque de notre Commissariat des Armées.»

Sur cette légère plaisanterie, les deux délégations s'installèrent autour de la table. Elle n'avait rien de diplomatique, elle n'était pas spécialement grande. Angèle inspira. Elle s'avança dans son siège, prenant un air sérieux qui semblait omettre l'absence de travail préalable sur cette entrevue.

«La menace de la Loduarie Communiste est de retour, c'est une réalité, triste certes, mais à laquelle nous devons faire face.»

Elle n'avait entamé que par ces mots. La Gouverneure souhaitait signifier la gravité de la situation, à nue, sans l'édulcorer.

«Lors de l'assaut sur votre pays, la Loduarie Communiste était manifestement impréparée. Elle ne commettra pas cette erreur deux fois. Non seulement la Loduarie est de retour, mais elle a appris de ses erreurs, elle est organisée. Qu'elle retienne vos fils, qui sont également nos frères, en est la preuve la plus concrète. Amis Corvuns...»

Une légère pause, mais elle continua.

«Ne trouvez-vous pas étonnant, que la Loduarie Communiste se mette soudainement à l'idée la composition diplomatique ? Cela n'est pas dans leur nature. La Translavye, l'Okaristan, vous. Les Loduariens ont toujours agi par impulsion, et par la force. Alors pourquoi. Pourquoi les Loduariens composent avec vous ? Parce qu'ils vous craignent. Ou plus exactement, ils craignent notre union. Ils craignent l'Accord des As Croisés. C'est cette union qui a fait chuter l'UICS, qui a stoppé leur invasion. Vous m'aviez demandé la lecture Kartienne quant à cet ensemble ? Elle est simple. La Loduarie Communiste essaie de nous séparer, en vous faisant signer des accords qui vous écarteront de toute réponse contre quelconque attaque à notre égard. Pour se faire, elle a gardé sa carte principale dans son jeu: Vos soldats capturés.

Faites-vous confiance à la Loduarie pour composer avec elle ? Nous non. C'est ce pays qui vous a attaqué, ce pays qui a promis la paix tandis que ses chars tuaient votre peuple, et c'est ce pays qui a qualifié la République Fédérale Kartienne comme une ennemie. La Loduarie ne souhaite pas la paix, elle vous aurait déjà rendu vos soldats si cela était le cas.

Au final, que devons-nous faire ? Affirmer notre entente. Nous devons impérativement réaffirmer l'Accord des As Croisés. Notre union a fait notre force, et c'est à cela que la Loduarie veut s'attaquer. Il ne faut en aucun cas lui laisser plus longtemps la seule idée qu'elle pourrait y parvenir. Du reste, la République Fédérale Kartienne estime deux options. Rejeter toute proposition Loduarienne, ce qui inclura nécessairement que Corvus ne retrouvera pas ses soldats. Au même titre que des milliers de civils Kartiens sont toujours retenus en Loduarie. Soit composer avec la Loduarie, en annonçant directement, de la manière la plus effective qui soit, que si des négociations doivent avoir lieu, elles seront trilatérales. Nous n'estimons cependant aucune confiance envers la Loduarie, nous continuerons de nous méfier après même des accords.
»

Citoyenne Angèle Orlovski
Citoyenne Angèle Orlovski
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Personne ne répondit tout de suite.

Le silence qui suivit la dernière phrase de la Gouverneure dura peut être six ou sept secondes, ce qui est un lapse de temps extrêmement long dans une pièce où sept personnes se dévisagent, et il ne fut occupé que par le bruit d'une ventilation qui n'avait manifestement pas été entretenue depuis la fin de la guerre et par le grattement du stylo d'un secrétaire assis en retrait contre le mur. Il faut dire que rien de ce qui allait se dire dans l'heure suivante n'était en train de se décider: tout avait été tranché trois jours plus tôt, sur un tableau noir du quatrième étage d'un immeuble de Margaux, devant les quatre Gouverneurs réunis et une Assemblée prévenue la veille, et pour une fois dans l'histoire récente de ce pays il ne s'était trouvé personne pour lever la main contre. Quand vous verrez ces cinq personnes s'exprimer l'une après l'autre, ne cherchez donc pas la nuance entre elles. Il n'y en a pas. C'est bien ce qui devrait inquiéter le pays ocre.

Ce fut Lÿsä qui rompit le silence, et elle le fit en souriant, ce qui chez elle n'a jamais voulu dire ce que les gens croient que cela veut dire.

"Excellence, je vais vous décevoir en une phrase et vous rassurer dans les cinq suivantes, alors accordez-moi les six. Vous nous avez présenté deux options, et nous n'en prendrons aucune des deux. Nous ne rejetterons pas la Loduarie, parceque trois mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit de nos hommes sont chez eux. Et nous ne demanderons pas de négociations trilatérales. Ni publiquement, ni en coulisses, ni par allusion, ni à Margaux, ni la veille de Margaux.

Une demande de trilatérale, voyez-vous, c'est une annonce. Le jour où nous écrivons à ces gens que nous ne discuterons qu'avec Volkingrad dans la salle, ils apprennent en une seule ligne tout ce qu'ils ont passé quatre lettres à essayer de deviner: que nous avons lu la manœuvre, que nous ne nous laisserons point séparer, et que le prix vient de monter. Ils changeraient de plan le soir même. Or nous n'avons qu'un seul avantage dans cette affaire, un seul, et il est fragile: ils croient encore que ça marche.

Il y a une seconde raison, et celle là vous concerne d'avantage. Une trilatérale, cela veut dire Karty à la table, et Karty à la table cela veut dire, au bas d'un texte rédigé à Lyonnars, le nom de votre République. Un traité n'oblige que ceux qui le signent. Nous avons trois mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit raisons d'être dans cette salle le jour venu, vous n'en avez aucune, et nous n'allons certainement pas vous en inventer une. Ce qu'ils cherchent, au fond, ce n'est pas notre neutralité: c'est une feuille de papier où le mot Karty apparaît à côté du mot paix. Nous n'écrirons pas cette feuille pour eux.

Elle se gratta l'épaule droite, un instant, puis posa la main à plat sur la chemise cartonnée grise qui attendait devant elle depuis le début de la réunion et que personne n'avait encore ouverte.

[b]"Alors voici ce que nous faisons, et c'est pour cela que nous vous avons fait traverser un océan dans un sous-marin. Nous signons avec vous. Aujourd'hui, ici, dans cette pièce, avant que qui que ce soit ne monte dans un avion. Et ensuite nous rangeons ce que nous aurons signé dans une poche, et nous n'en parlons à personne.

Ils viendront. Ils seront reçus au Palais du Consortium avec les honneurs, la presse internationale sera là sans aucune restriction, et nous serons parfaitement charmants. Nous écouterons beaucoup. Nous acquiescerons quand il faudra acquiescer. Nous prendrons tout ce qu'ils donnent, le blocus, les vivres, nos hommes, et nous les remercierons chaudement à chaque fois, avec des sourires et des photographies. Et le jour où ils poseront sur la table la clause qui nous interdit de venir à votre secours, à cette seconde là et pas avant, nous ouvrirons cette chemise devant leurs propres journalistes.

Vous mesurez ce que ça donne, Excellence. Un homme qui a traversé la moitié du monde pour obtenir une signature, qui a rendu cinq cent quarante cercueils pour l'obtenir, qui a gardé nos vivants pour l'obtenir, et qui découvre en direct, assis, sous les caméras, que la chose qu'il vient acheter était déjà vendue et datée avant son arrivée. Il ne pourra pas dire que nous l'avons trahi, puisque nous n'aurons rien promis. Il ne pourra pas dire qu'il ne savait pas, puisqu'il n'a jamais posé la question. Il ne pourra que ramasser ses papiers et sortir d'une capitale qu'il a bombardée, devant le monde entier.

Un secrétaire humilié, on le remplace le soir même et le régime continue comme si rien ne s'était produit. Un chef d'Etat humilié, assis, sous les caméras, dans une capitale qu'il a lui-même fait bombarder, c'est le régime entier qui est humilié avec lui, et devant ses propres citoyens. Alors nous n'exigerons rien du tout: il vient déjà, de son plein gré, et il vient en personne. Nous nous contenterons très soigneusement de ne pas l'en dissuader."


Klarnä Nëëkermän n'avait pas bougé, les deux mains posées à plat sur la table, dans cette immobilité un peu paysanne qui lui avait valu, du temps où elle rédigeait dans la clandestinité pour Nömnä nä Körvä, la réputation de ne jamais s'énerver. Elle parla sans élever la voix.

"Ministre, vous parlez de ce que nous ne signerons pas. Moi je signe. C'est mon nom qui va au bas des traités de cette Fédération, donc c'est moi qui vous donne la garantie, et je vous la donne sur du papier plutôt que dans un salon qui sent le moisi.

Dans cette chemise il y a deux feuillets, et je vous les décris avant de vous les faire lire. Le premier est la réaffirmation pleine et entière de l'Accord des As Croisés par la Fédération de Corvus, sans réserve, sans clause de révision et sans date d'expiration. Le second est un acte par lequel Corvus déclare qu'aucun engagement postérieur, quel qu'en soit l'objet, le titre ou la forme, ne sera opposable à la République Fédérale Kartienne ni ne limitera son concours en cas d'attaque contre elle. Il est daté d'aujourd'hui. Rien de tout cela n'est publié, et rien ne le sera avant que nous en décidions ensemble, vous et moi, et pas un jour avant. La date fera le reste du travail toute seule.

Je veux être claire sur un point, parceque vous avez le droit de savoir ce que vous achetez. Ce n'est pas une position de ministère qui peut tomber au prochain remaniement. Les quatre Gouverneurs l'ont votée, l'Assemblée en est informée, et le Collège comme la Chancellerie sont d'accord, ce qui, dans un pays construit exprès pour que personne ne soit jamais d'accord avec personne, ne s'était encore jamais produit. Corvus est un pays neuf et beaucoup de choses chez nous sont encore fragiles. Celle là ne l'est pas."


Thomas Alénan n'ajouta que deux phrases, et il les dit en regardant la table plutôt qu'Angèle.

"Je ne vais pas vous parler d'armée aujourd'hui, ce n'est ni le lieu ni le sujet, et de toute façon les hommes qu'il faudrait déplacer sont déjà là où il faut. Je suis assis à cette table pour une seule raison, qui est de vous dire que le jour où quelque chose commencera chez vous, la réponse de la Fédération de Corvus ne sera pas un communiqué de presse."

Eeva Ëlmäë n'avait pas ouvert la bouche depuis le début de la réunion. Elle prit la parole sans se lever et sans consulter la moindre note, du ton neutre et un peu trop égal de quelqu'un ayant passé quatre ans à rédiger des transmissions destinées à être lues par des gens qui n'aimaient pas les adjectifs.

"Excellence. Je m'en tiendrai à trois points, et le premier est le seul qui compte véritablement: le renseignement ne se pratique pas à distance.

Un rapport rédigé chez vous, chiffré, transmis, déchiffré à Margaux et lu trois semaines plus tard n'est pas du renseignement, c'est de l'histoire. Ce que nous savons de la Nation Communiste de Loduarie, et nous en savons beaucoup, nous ne l'avons jamais appris en lisant des télégrammes. Nous l'avons appris parceque des gens vivaient là où il fallait vivre, exerçaient un vrai métier, payaient un vrai loyer et connaissaient le nom du patron du café d'en face. Il n'existe aucune méthode de remplacement. Il n'y en a jamais eu.

Second point, et c'est ma recommandation, que je vous donne sans contrepartie: prenez le JASH en présentiel. Pas une correspondance, pas une cellule de liaison, pas un officier accrédité qui déjeune avec vos services une fois par mois. Des résidents, installés chez vous à demeure, connus de vous et de ceux que vous désignerez, et de personne d'autre au monde. La Fédération de Corvus est aujourd'hui la deuxième puissance de ce monde en matière d'influence et d'opérations clandestines, et je tiens à préciser que cette place ne s'est pas gagnée par nos moyens, qui sont dérisoires, mais par notre présence. Le JASH a quatre mois d'existence légale et vingt ans de pratique. Je vous propose les vingt ans.

Troisième point, ce que vous en retirez, et je serai précise. Nous ne vous annoncerons pas une invasion: vous n'en avez pas besoin, et ce n'est pas ainsi qu'ils procéderont. Nous vous donnerons des noms. Quelle association reçoit quoi, par quel intermédiaire, depuis quelle date, et laquelle de vos institutions a déjà été approchée sans le savoir. Ce genre de travail se voit deux ans trop tard, sauf si quelqu'un est assis dans la salle le soir de la première réunion. Je propose que ce soit quelqu'un à nous, et que le compte rendu vous parvienne le lendemain matin plutôt qu'au printemps suivant.

Je ne demande aucune réciprocité. Vous ouvrirez une station à Margaux aux mêmes conditions si vous le jugez utile, et je vous remettrai la liste nominative de mes officiers, signée de ma main. Voilà. C'est tout."


"Non, ce n'est pas tout."

Jade de Sainte-Istride avait attendu son tour avec une patience presque insultante, adossée à sa chaise, les mains croisées, et elle enchaîna sans même laisser à quiconque le temps de se retourner vers elle.

"Ce n'est pas tout, et Mademoiselle Ëlmäë le sait parfaitement, elle a simplement la délicatesse de me laisser dire la partie inconvenante. Ses résidents, vous allez les loger où ? Les payer comment ? Sous quel statut, avec quel visa, avec quel employeur inscrit au registre de votre commerce, et avec quelle raison plausible de rentrer chez eux à quatre heures du matin sans que le voisin de palier ne se pose la question ? Le présentiel qu'elle vous recommande ne tient pas debout tout seul. Il lui faut une existence légale, et c'est ce que je viens vous vendre.

Je veux implanter une antenne de l'Underspace Initiative 5 sur le territoire de votre République, dans la ville de votre choix. En surface, ce sera un institut comme un autre. Une adresse, une plaque de cuivre, un conseil scientifique, des étudiants, des publications, un colloque annuel ennuyeux, des salaires déclarés et des impôts payés à votre trésor. Rien de ce que je viens de décrire ne sera faux. Vous pourrez le visiter, y envoyer des inspecteurs quand bon vous semble, et faire venir la presse pour l'inauguration. Un institut, c'est une chose merveilleuse: personne ne se demande jamais ce qu'il y a dans un institut.

En dessous, il y aura deux choses, et je tiens à ce que vous ne les confondiez pas, parceque tout le monde les confond toujours.

La première est le JGK-4. C'est un groupe d'intervention. Une quarantaine d'hommes et de femmes entraînés pour entrer quelque part, régler une situation et ressortir, et qui ne portent l'uniforme d'aucune armée de ce monde. Ils ne servent pas à faire la guerre, ils servent aux quatre heures pendant lesquelles votre police ne peut légalement rien faire et votre armée ne peut politiquement rien faire. Ils obéissent à un appel venu de vous, sur une ligne dont vous détiendrez l'autre extrémité.

La seconde s'appelle Fisheye, et c'est la partie qui vous intéresse véritablement. Cyberdéfense permanente de vos réseaux d'Etat, de vos réseaux bancaires et de vos réseaux d'énergie, en continu et sans facture. Et cyberattaque quand vous la demandez, sur les cibles que vous désignez, vous et personne d'autre. Ni Corvus, ni ma Chancelière, ni moi. Vous. Je le mettrai par écrit, dans les termes que vos juristes voudront.

Alors je vais être très claire sur ce que vous êtes en train d'accepter, et vous me remercierez plus tard de ne pas vous l'avoir caché: il n'y a pas de JASH chez vous sans le JGK-4 et sans Fisheye. Ce ne sont pas trois propositions, c'est une seule. L'institut est la porte par laquelle ils entrent tous, ils entrent ensemble, et le jour où vous fermerez cette porte, vous les perdrez tous les trois en même temps.

Et je vais vous dire pourquoi je le fais, parce que vous n'allez pas aimer la réponse et que je préfère vous la donner moi-même. Je ne le fais pas pour vous. L'Underspace Initiative 5 n'a aucun équivalent au monde, ce qui est très flatteur dans une brochure et ce qui veut surtout dire qu'aux yeux du droit international je suis une bizarrerie corvienne tolérée par un gouvernement occupé ailleurs. Une bizarrerie, ça se dissout d'un trait de plume. Un institut implanté dans deux Etats souverains, dont l'un a fait plier la Loduarie Communiste, ça ne se dissout plus, ça se négocie. Vous m'apportez une légitimité que mon propre pays ne peut pas me donner. Je vous apporte la seule capacité offensive de ce continent qui ne porte l'uniforme de personne. Enfin, presque personne. L'échange est laid et il est équilibré."


Il y eut de nouveau un silence, plus court que le premier, et Lÿsä posa les deux mains à plat sur la table exactement comme l'avait fait la Chancelière un quart d'heure plus tôt, ce qui chez elle était devenu un tic d'imitation dont elle n'avait très probablement pas conscience.

"Voilà notre position, Excellence, en entier, sans rien retirer et sans rien arranger. Vous remarquerez qu'elle ne comporte aucune demande d'argent, ce qui est assez rare dans ce genre de pièce.

Nous ne signerons rien qui vous concerne.

Nous ne dirons rien qui le lui apprenne.

Et nous ne vous demandons pas de nous croire sur parole: nous vous demandons de regarder la date."


Klarnä poussa alors la chemise cartonnée grise vers l'autre bout de la table. Elle ne portait aucun sigle, aucun cachet, aucune mention de classification, et elle contenait deux feuillets et un stylo.

Il ne manquait qu'une signature, et ce n'était pas la leur.

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AlinéaAngèle expira, formulant sa réponse du mieux qu'elle le pouvait. Si ses talents diplomatiques étaient reconnus de beaucoup, une telle impréparation pour une telle entrevue ne pouvait que se ressentir. Elle le dissimulait, cependant, quasiment à la perfection.

«J'entends votre stratégie diplomatique contre la Loduarie Communiste, je ne l'avais point conçue. Nous avons, comme vous l'avez sans doute déjà cerné, une composition diplomatique plus terre à terre chez nous. Entre autres, elle se traduira par un seul élément contre ces gens, nous ne composerons point avec eux dans la mesure où ils ne sont pas dignes de confiance. Pragmatisme et cartésianisme, ces gens nous ont trahi, ils le referont dès qu'ils en auront l'occasion. Dès qu'ils auront du gain à la clef.

La République Fédérale Kartienne a confiance en vous, j'ai confiance en vous. Notre 'aval' n'est lui-même pas nécessaire pour se faire, dans cette mesure de confiance, mais aussi et surtout car vous êtes et resterez, aussi longtemps que nous aurons de l'oxygène dans nos poumons, souverains.

Néanmoins, j'émets quelques réserves quant à la réaffirmation de l'Accord des As Croisés, tout du moins tel quel. Il me paraît nécessaire de le remanier. En l'état, le réaffirmer signifierait, par exemple, que nos autorités conserveraient Roncevaux. Je suggère donc de combiner ces deux 'feuillets', en y ajoutant quelques éléments. Pour respecter votre stratégie diplomatique, nous conviendrons conjointement de quand cette nouvelle version paraîtra. En attendant, nos relations n'auront officiellement pas évoluées.

Quant à vos propositions, apparemment liées, dames Jade de Sainte-Istride et Eeva Elmae...
»

Dit-elle avec un accent approximatif pour la deuxième personne évoquée, peut-être témoin de quelques essais dans le langage Corvun cependant.

«J'y vois l'accomplissement réel de notre partenariat. Soyons objectifs, la République Fédérale Kartienne est devenue, désormais, une grande puissance militaire incontestée. Je crois, personnellement, dans l'ascension de votre pays en la matière. En revanche, rattraper notre pays de ce point de vue là relèverait du pur délire. Votre puissance se trouve justement autre part, et vous avez nommé cet autre part. Les renseignements, et les opérations culturelles.

Hélas, la Commissaire Strakhova, chargée de nos renseignements, n'étant pas là pour m'épauler, je risque de vous demander quelques précisions. Le JGK-4 se résume-t-il grossièrement à un groupe d'intervention de quelques agents ? Le Fisheye est-il bien, à ma compréhension, une structure qui se charge des potentielles menaces informatiques ? L'Underspace Initiative 5 constitue-t-elle, concrètement, l'infrastructure officielle par laquelle vos services pourront s'implanter ? Finalement, qu'est-ce que le JASH ? Le nom de l'ensemble de vos renseignements, à l'instar du Kray chez nous ?

La République Fédérale Kartienne est, je vous le dis avant même votre réponse, prête à engager ce partenariat avec vous. J'apprécie l'honnêteté, dame de Sainte-Istride, avec laquelle vous m'avez présenté ce projet.
»

La Gouverneure Orlovski sortit une autre ébauche, sous les yeux des Corvuns, une qu'elle avait travaillée durant son excursion sous-marine.

«Je suppose que la partie concernant le partenariat avec vos renseignements sera à revoir.»

Nouvelle version de l'Accord des As Croisés
Accord des as croisés
Karty
Corvus

Préambule:
AlinéaCe 12 juillet de l'an 2020, la République Fédérale Kartienne et la Fédération de Corvus, ci après nommées les deux sœurs, reconnaissent officiellement la présente et nouvelle version de l'Accord des As Croisés. Cette nouvelle version découle, en conséquence, d'une ancienne en date du 12 septembre 2018.

Partie I, de l'administratif:

Article I: Les deux sœurs se reconnaissent comme mutuellement souveraines sur leur territoire respectif, reconnaissant pareillement leurs gouvernements et leurs frontières.

Article II: L'Accord des As Croisés peut être modifié sous entente conjointe des deux sœurs.

Article III: L'Accord des As Croisés est signé à la date du 12 juillet de l'an 2020 par les deux sœurs. Il sera ratifié, et donc rendu public, sous entente stricte et conjointe des dames Angèle Orlovski et Klarnä Nëëkermän.

Partie II, du partenariat conjoint:

Article IV: Les deux sœurs conviennent de faciliter, d'autant qu'elles le peuvent, leurs partenariats commerciaux.

Article V: Les deux sœurs conviennent de faciliter, d'autant qu'elles le peuvent, leur partenariats culturels. Elles considèrent leurs peuples comme frères, convenant d'entretenir cette relation heureuse qui les unit.

Article VI: Les deux sœurs s'engagent à se protéger mutuellement contre toute menace, militaire, culturelle ou de tout ordre, l'une et l'autre. Toute agression contre l'une entraîne la réaction directe de l'autre.

Partie III, de la protection de Corvus:

Article VII: En vertu de l'article VI de l'Accord des As Croisés, la sœur Corvienne convient d'accepter une présence militaire de sa sœur Kartienne.

Article VIII: La sœur Kartienne, en vertu de l'article VII de l'Accord des As Croisés, convient d'entretenir durablement la présence de 50 000 soldats du Commissariat des Armées Kartiennes sur le territoire de la sœur Corvienne, ainsi que les matériels nécessaires à leur efficacité.

Article IX: La présence militaire Kartienne en Corvus ne saurait constituer un moyen de projection pour la République Fédérale Kartienne.

Partie IV, de la protection de Karty:

Article X: En vertu de l'article VI de l'Accord des As Croisés, la sœur Kartienne convient d'accepter l'ample présence des services de renseignements de la sœur Corvienne sur son territoire.

Article XI: La sœur Kartienne convient d'entretenir et faciliter la présence du JASH, du JGK-4, du Fisheye et de l'Underspace Initiative 5.

Article XII: La sœur Corvienne convient de n'agir que sous demande ou aval strict des autorités Kartiennes, en vertu de la présence de ses renseignements sur le sol de la sœur Kartienne. De même, les renseignements Corvuns conviennent de révéler l'identité de leurs agents, sur le sol Kartien, à la sœur Kartienne.

Partie V, du partenariat militaire:

Article XIII: Les deux sœurs s'engagent dans un pacte de défense strict, mutuel et sans réserve. Tout accord tiers allant à l'encontre de cette défense ne saurait être considéré.

Article XIV: Les deux sœurs conviennent d'une étroite coopération entre leurs services armés. Cette coordination s'illustre, par exemple, par le projet Argos. Elles conviennent d'agrandir, d'autant qu'elles le pourront, cette coopération: Par l'intensification des entraînements militaires entre elles, de nouveaux projets militaires et autre.

Article XV: Les deux sœurs conviennent d'une étroite collaboration entre leurs renseignements, ce depuis l'organisation de l'Opération Scattershot.

Citoyenne Angèle Orlovski
Citoyenne Angèle Orlovski
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Lÿsä acquiesça lentement en écoutant les paroles de l'ex-chancelière, toujours souriante, sans un seul doute se profilant dans son esprit. Elle appréciait le fait que son interlocutrice se voyait compréhensive, et surtout que Karty adoptait une position de confiance face à sa sœur. Il n'était pas facile de faire confiance à Corvus, surtout une nation si jeune, et ce manque de confiance se voyait à l'étranger. Les regards dubitatifs vers les nouvelles pratiques, les circonstances obscures entourant la chute de la MIRA et même le début de la Guerre des Ombres, ou plus récemment les histoires populaires concernant les Effacés. Elle n'avait rien à ajouter à ce qu'elle venait d'entendre, ils étaient véritablement sur la même page.

Ce n'était pas nécessairement le cas d'Eeva Ëlmäë, appelée à la rescousse pour s'essayer à une explication qu'elle fournissait maintenant depuis des mois à quiconque le demandait. Heureuse de voir que son interlocutrice s'essayait au corvun, avec un léger accent russe mais une prononciation correcte tout de même, elle prit les devants de la réponse.

"Voyez-vous, après la guerre civile que nous avons vécu, nous avons évidemment essayé d'en analyser les causes pour mettre en place un système en Corvus qui n'allait pas reprendre les mêmes erreurs. Antares avait la particularité d'avoir un secteur clandestin extrêmement développé, le problème c'est qu'il était bien trop centralisé. Et certainement, cela donnait assez de libertés à la MIRA pour agir dans l'intérêt du pays. Mais nous avons vu lorsque cet intérêt s'avère être double ce que ça donne.

Naturellement, il fallait refonder une unité d'élite, et c'est là que je suis intervenue aux côtés de mademoiselle Electre, étant deux renégats de la MIRA. Le problème, c'est que cette unité existait déjà. Le Jadguppe Korvus 4, ou JGK-4, entraîné et mis en place par l'Underspace Initiative 5 durant les derniers mois de la guerre, et qui est notamment à l'origine de la chute de Roxbourg et de Rigault, était déjà composé d'une centaine de personnes aux capacités prouvées. Mais leur laisser les clés tout simplement aurait été une mauvaise idée. Tout d'abord, notre renseignement ne peut pas simplement consister d'un tiers, sinon c'est le même problème qu'avec la MIRA. Et puis, malgré le fait que l'UI-5 était compétente, elle n'avait pas de cellule d'espionnage ou de renseignement en général.

C'est donc dans cet esprit que nous avons formé le Jaegerkorpset af Sankt Hedwig, ou JASH, pour connecter cette entité au gouvernement. En l'état, et ce quelques semaines après la proclamation de la Fédération, le successeur de la MIRA consistait en une synergie entre le JGK-4, s'occupant des interventions musclées, peu discrètes ou anti-terroriste, tandis que le JASH s'occupait de tout ce qui était plus discret comme l'espionnage ou le renseignement.

Bien évidemment, cela ne s'arrête pas là. L'Underspace Initiative 5 avait un autre atout dans sa manche, signé Alice Starr. La Cellule Fisheye a permis de faire ce que la MIRA n'avait jamais exploré, soit créer un arsenal cybernétique tout aussi imparable que redoutable à greffer à la structure existante. Sauf que Fisheye ne pouvait dépendre du JGK-4, car son rôle aurait surtout été de supporter les efforts du JASH dans le renseignement et l'espionnage. Donc ce qui était une synergie à deux est devenue une synergie à trois, avec deux éléments sous une entité tierce, et aucune des trois pouvant réellement fomenter quoi que ce soit de similaire à ce que pouvait faire la MIRA.

Si vous voulez que je vulgarise, voyez un peu cela comme du mercenariat.

Plus tard, la KFA ou l'état major des forces corviennes est aussi venue écrire son propre mot dans l'ouvrage en chantier. Celle-ci, sous les ordres du Général de Vitriers et l'encouragement du ministre des armées Thomas Alénan réclamait de définir clairement la relation entre le JASH et l'armée. Bien, bien souvent, on retrouve des régiments qui ne savent rien aux opérations qui se déroulent, ou bien qui ont leur propres unités de renseignement, ce qui complique largement la chose. Ainsi, une quatrième synergie est crée entre le JASH et la KFA, où le JASH coordonne le renseignement et l'espionnage, sur la base de quoi la KFA peut agir.

À présent, un réseau entre ces quatre parties se forme. Puisque Fisheye par exemple peut très bien supporter l'armée dans le brouillage, le JGK-4 peut supporter avec de l'éclairage, et cætera. Mais pour éviter que cela ne donne trop de poids aux entités tierces encore une fois, et que malgré le réseau le gouvernement garde la main sur ce qui se passe dans son pays, tout transitionne par le JASH, sauf en cas de guerre où exceptionnellement Fisheye peut directement collaborer avec l'armée pour faciliter les communications. Mais de toutes façons, l'armée fait ce qu'elle veut, je vous explique simplement cela si monsieur Alénan ici présent se permettait de rajouter quelque chose. D'habitude, on laisse l'armée en dehors de la sphère clandestine.

À présent, pour l'Underspace Initiative 5. Celle-ci n'a rien à voir avec tout ce que je viens de vous expliquer, techniquement nous ne communiquons pas avec eux. L'UI-5 est une association qui a vocation a aider les personnes atteintes de troubles psychiatriques telle que la schizophrénie, autisme, troubles bipolaires et autres types de syndromes à vivre dans une société qui les accepte et qui s'adapte à eux. Son but et cent pour cent caritatif, et il n'a pas vocation a intervenir dans les questions de l'Etat.

Cependant, l'UI-5 abrite aussi des activités tierces. Mademoiselle de Sainte-Istride ici présente a un penchant philantropique, disons. Mais surtout, l'UI-5 n'existe pas sans Corvus. Et Corvus n'aimerait pas se passer d'une telle entreprise. Donc, dans un esprit de collaboration, elle abrite et finance indépendamment de ses services réguliers le JGK-4 et Fisheye, qu'elle met à notre disposition avec certains frais. Mais cela n'a rien d'anodin, l'UI-5 finance aussi des musées et investit dans la bourse corvienne. Le JGK-4 et Fisheye, c'est simplement un projet secondaire comme un autre. Et c'est celui qui nous intéresse.

À présent, abriter un avant poste du JGK-4 ou un énorme observatoire du Fisheye parsemant cela d'agents du JASH en plein Volkingrad, c'est évidemment suspect. Ce qui l'est moins, c'est d'y installer une annexe kartienne de l'Underspace Initiative 5 et d'y cacher par votre accord les activités clandestines corviennes. Cela non seulement permet au public de voir que des activités corviennes s'implantent ailleurs, mais surtout personne ne se doute que ce n'est qu'un prétexte pour venir vous aider clandestinement. Et puisque l'Underspace Initiative 5 est par nature une société fermée et impossible d'accès à quiconque n'est pas un patient, pour qu'un espion étranger vienne découvrir le complexe souterrain qu'elle abrite et ses activités, cela relève de l'hautement improbable.

Je comprends que mon explication a pu être assez exhaustive, raison pour laquelle j'ai toujours l'habitude de montrer ce schéma visuel pour expliquer l'état de notre secteur clandestin."


La jeune Sud-Corvienne sortit une grande feuille de papier, la glissant sous le nez de l'ex-chancelière.

Schéma

"J'espère avoir répondu à toutes vos questions à ce sujet. Je suppose que mademoiselle de Sainte-Istride n'a rien à ajouter ?"

La jeune femme secoua la tête sans prononcer un mot, donnant le signal à Lÿsä qu'elle pouvait ainsi reprendre la main sur la table des négociations, une table qui touchait à son aboutissement.

"Bon, il me semble que nous ayons trouvé accord. Je laisserai vos services se coordonner avec mesdemoiselles Ëlmäë et de Sainte-Istride pour le projet d'implantation en République Fédérale Kartienne. Quand à la Loduarie, à nouveau, soyez en rassurée. Nulle étoile ne brillera autant que celle de notre union.

À présent, nous ne pouvons qu'aller de l'avant et renforcer notre proximité, en espérant que Dieu nous garde des mauvaises surprises."


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AlinéaDésormais souriante, malgré la fatigue d'un long voyage et l'inquiétude des nouvelles tensions avec la Loduarie, la Gouverneure Orlovski avait écouté avec attention l'exposé que l'on lui avait donné. Il était satisfait, à ses yeux : Et c'est ce qu'elle signifia.

«Je vous remercie pour ces éclaircissements limpides.»

Elle baissa succinctement son regard, le portant sur l'alliance qui couvrait l'un de ses doigts. Comme à son habitude, désormais, elle la regardait d'un sentiment mélancolique. Fort certainement, son mari lui manquait: Chose commune avec son emploi du temps, qui l'accaparait même en Karty. Faisant tourner précautionneusement sa bague autour de son annulaire, elle répondit à dame Lÿsä Köwnatör.

«C'est en effet un nouvel accord dont nous avons convenu.»

Et cet accord aura des effets forts multiples, dans un futur guère si lointain. D'abord, plus de 50 000 soldats Kartiens se mélangeront aux armées Corviennes, profitant tantôt de quelques exercices militaires conjoints. Quoiqu'il en sera, cet accord ne paraissait pas encore, pour les divers raisons diplomatiques qui avaient été convoquées. La Gouverneure Fédérale aura tout le temps d'y réfléchir durant son trajet retour, à bord d'un sous-marin de classe Kaïman, dans une discrétion toujours aussi certaine que pour l'aller.

Citoyenne Angèle Orlovski
Citoyenne Angèle Orlovski
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