15/08/2020
09:43:06
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Salem-Aleykoum

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SALEM-ALEYKOUM
La Cité rouge

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Le génie architectural carnavalais rencontre l'Afarée, la percute et la sublime. La teinte rouge de la brique et de l'argile dont sont bâtis les murs des maisons donne à la capitale de la Kabalie des airs de rêve ou de cauchemar. Les fontaines et les plantes y sont abondantes, autant pour taper dans l’œil du curieux malsain que pour rendre au collectif des services que la cité ne peut fournir individuellement. Faute d'un accès complet à l'eau courante, on boira aux fontaines. L'idéal humaniste luciférien promet la technologie mais aussi la fraternité, le lavoir devient un lieu de rencontre, la mer un palliatif au manque de cinémas. Tout cela viendra, la colonisation est une geste, un grand élan en avant. Tout cela viendra.
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- Salut la chèvre. Attends bouge pas, petite photo.

clic

Petite photo

- Allez hop envoyer sms.

Blaise Dalyoha, ou plutôt son clone, caresse la tête de l'animal. Il en a croisé de toutes sortes et de toutes formes à Bourg-Léon, capitale mondiale de la chimère et de la monstruosité. Alors une chèvre, tu parles... et pourtant, celle-ci a quelque chose d'un peu plus authentique que ce qu'on trouve sur le territoire ultra-urbanisé de Carnavale. Il y a en Kabalie une odeur sauvage, qui recouvre les parfums chimiques et sulfureux. Une odeur de poussière et de sueur, de chameaux et de babouches en cuir. Blaise Dalyoha respire ces odeurs, il sent le soleil trop fort frapper sa peau fragile et blafarde, il regarde un monde qui n'est pas encore aseptisé, où la violence ne se déroule pas que dans des arènes et sur des scènes de théâtre.

Il marche un peu au hasard dans les rues. Il a du temps. Certains Carnavalais le dévisagent avec curiosité, mais la plupart ne connaissent pas le visage de Blaise Dalyoha. Dans les bas-quartiers de la Cité noire, on ne s'intéresse que de loin aux affaires des puissants. Et puis il est plus jeune, de dix ans, quinze peut-être maintenant, même si son original est bien conservé par la science DalyohaTM, la différence d'âge se voit. Alors parfois, Blaise Dalyoha est un gamin des rues comme les autres, confronté à la pauvreté de ses compatriotes exilés, la pire engeance des bas-fonds de Carnavale, du rebus des égouts ramenés en masse par les lucifériens pour faire peuple à l'autre bout du monde. Il leur manque des bras, des dents, des cheveux, un nez, ils ont des gueules pas possibles, certains terrifiants, d'autres étrangement beaux, parfois tout à la fois. C'est de la raclure merveilleuse, une cour des miracles, Blaise Dalyoha les voit pour la première fois.

Ils lui font peur.
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un Kabalien affairéle clone de Blaise Dalyoha

A force de pérégrinations, Blaise Dalyoha (ou plutôt son clone) a fini par trouver les Kabaliens. Ils ne sont pas très nombreux mais comme ce sont des arabes on les repère rapidement parce qu'ils font du bruit. Ce Kabalien-là est silencieux toutefois, il travaille avec minutie à ciseler une feuille d'or pour former un motif d'arabesque. Il n'a pas posé de question quand Blaise Dalyoha s'est assis à côté de sa table de travail. Son atelier est ouvert aux quatre vents et il arrive souvent que des badauds curieux s'arrête un instant pour observer son labeur.

Le garçon regarde, curieux et silencieux. Bourg-Léon lui a enseigné la discipline, Alexandrame de Brouille est un précepteur exigeant et au contact des médecins de Grand Hôpital, Blaise a appris la rigueur scientifique et la précision chirurgicale. Mais loin de l'île paradisiaque, loin des salles de classe, loin des blocs opératoires et des chambres froides, c'est la curiosité qui contraint Blaise Dalyoha à se tenir tranquille. Il ne sait pas si le Kabalien a remarqué sa présence et craint que lorsqu'il s'en rendra compte, il le chasse.

Nous sommes en début d'après-midi. Il fait chaud dehors, le mois d'août est suffoquant. Seule l'astucieuse architecture traditionnelle du désert permet de créer les courants d'air qui épargnent aux habitations de s'équiper d'un climatiseur Électronique, ta mère & filsTM, société carnavalaise d'électroménager. On n'entend personne dans la rue, tout est calme, tout le monde fait la sieste ou se repose à cette heure et par cette chaleur. Seul le bruit des outils de l'artisan vient perturber la sérénité des lieux.

Blaise Dalyoha se tord discrètement le cou pour mieux voir. Il y a quelque chose de fascinant au travail manuel pour quelqu'un comme lui, élevé dans les mondes de l'esprit. La spiritualité également, lui est étrangère. S'il a déjà vissé ses fesses sur les bancs d'une église, Bourg-Léon n'est pas connue pour être lieu pieu. On croit davantage aux forces de la matière, grise de préférence.

- Veux tu bien me tenir cela un instant ? demande l'artisan Kabalien.

Blaise Dalyoha sursaute. Évidemment il n'a pas compris ce qu'on lui a dit. Il parle la langue, mais mal, et de façon très académique. Le Kabalien lui s'exprime avec la langue crue du cru, son accent ne s’embarrasse pas d’accommoder les délicates oreilles francophones des Carnavalais. Les gestes, eux, sont plus universels. Blaise Dalyoha récupère le petit morceau de métal que le Kabalien lui tend. Il se lève d'ailleurs et s'en va chercher un fer à souder. La pièce est un élément d'un ensemble plus grand.

- C'est pour décorer une mosquée ? demande Blaise Dalyoha de toute la force de ses leçons en langue étrangère.

- Tu parles Kabaliens toi ? C'est bien.

- Oui.

- Une mosquée ? Non, c'est pour décorer un jardin d'intérieur.

- J'aime les jardins.

- Moi aussi.

Ils passent le reste de l'après-midi côte à côte.
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une rue de Salem-Aleykoumle clone de Blaise Dalyoha

Il y a une charogne humaine sur le sol. Sèche, elle ne pue plus, mais elle attire les mouches. Couverte d'insecte, difficile à dire s'il s'agit d'un Kabalien ou d'un Carnavalais. Est-ce que ça change quelque chose ? Même si ça ne sent rien, Blaise Dalyoha fronce des narines, par réflexe. Ce n'est pas la première fois qu'il voit un cadavre. Ils hantent les chambres froides de Grand Hôpital, l'île est bâtie sur une morgue. Et puis, les Carnavalais sont habitués à la mort. Ils l'esthétisent, la sacralisent, la glorifient, ils en font des opéras, du théâtre de rue, des démonstrations publiques, ils la transcendent, s'en moquent, la caricaturent et la tournent en ridicule. Les Carnavalais sont un peu abominable, mais ils n'ont pas peur de la mort. Blaise Dalyoha non plus. Lui, on un autre, il l'a répand avec une facilité désarmante. Un ordre, un geste, et ce sont des milliers qui meurent. Un hochement de tête entendu et on assassine un ennemi politique. Une signature, une instruction, et quinze-milles soldats de l'OND décèdent. Un virement bancaire et une famille nobles s'éteint. Un contrat signé et deux millions de Kabaliens sont vitrifiés. Le tintement d'une coup de champagne et c'est Estham qui part en fumée.

Blaise Dalyoha observa la charogne qui sèche au soleil.

- Comment se fait-il qu'on meurt dans la rue ?

Ça, ça ce n'est pas banal. A Bourg-Léon, on meurt loin des yeux et loin du cœur. Les rues sont nettoyées, les haies bien taillées, les parterres toujours en fleurs. Celui qui doit mourir est prié de le faire au sous-sol, sur une table d'opération, ou dans sa chambre d'hôpital, au service des soins palliatifs de préférence, pas trop loin de l'incinérateur.

S'il avait davantage exploré Carnavale, Blaise Dalyoha saurait qu'on meurt aussi dans la rue. Mais il est né et a grandi à Bourg-Léon, alors il l'ignore et la présence du cadavre lui semble vulgaire. Ça ne fait pas très propre, de laisser ça là dans le passage.

- Il y a quelqu'un qui va venir nettoyer ?

Personne ne l'entend, en tout cas personne ne lui répond.

De la pointe du pied, il tape dans la charogne. Des mouches s'envolent mais retournent aussitôt au festin. Blaise Dalyoha s'accroupit face au cadavre. Il hésite à le toucher, mais c'est un peu dégoutant, alors il glisse sa main dans son t-shirt et pousse la tête à travers le tissu. Les tissus mous sont en partie décomposés, on voit les dents. S'il se souvient correctement de ses cours de médecine, ça veut dire que le cadavre est là depuis un petit moment. Et personne ne l'a ramassé ?

- Pourquoi tu touches ?

Blaise Dalyoha se redresse. Un homme, un colon Carnavalais, l'observe suspicieusement depuis l'autre bout de la ruelle.

- Pour voir.

- Tu vérifies qu'il est mort ? Il est mort. Touche pas les morts.

- Pourquoi il traine là ?

- Parce qu'on touche pas les morts.

- On va pas le laisser ?

Pas de réponse. Blaise Dalyoha trouve cet homme idiot.

- Il est mort de quoi ?

- Un truc empoisonné.

- Ça arrive souvent ? Vous ne prenez pas de médicaments ?

- Non.

- Ils sont gratuits pourtant, la Dalyoha Compagnie assure la couverture santé de toute la Kabalie rouge.

Il a bien appris sa leçon.

- Me parle pas de la Dalyoha.

L'homme ne l'a pas reconnu, son hostilité perturbe Blaise.

- Pourquoi pas ?

- C'est eux les empoisonneurs.
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